Léonie de Montbreuse/16

Michel Lévy frères, éditeurs (p. 85-88).


XVI


Les premiers temps de notre séjour à Montbreuse furent consacrés à soigner la convalescence d’Alfred ; il fallait le garder à vue comme un enfant, sinon il s’échappait, allait voir ses chevaux, montait le moins docile et revenait dans un état qui nous donnait la crainte de voir ses blessures se rouvrir.

Ma tante se fâchait contre lui, je grondais bien aussi ; il demandait humblement pardon, promettait d’obéir à ses deux graves docteurs, et à peine avait-il juré d’être soumis qu’il méditait quelque nouvelle extravagance. Pour amuser sa patience, nous lui faisions d’intéressantes lectures, de la musique, enfin, nous cherchions tous les moyens de le soustraire à l’ennui qui souvent paraissait le dominer.

Mon père, qui riait de son supplice, en eut cependant pitié et lui annonça que, pour le distraire un peu de nos sermons, il lui présenterait, dans la journée, un jeune homme fort aimable qui, bien certainement, deviendrait de ses amis et dont l’intimité lui serait d’un grand secours dans notre retraite.

— J’ai fait une exception en sa faveur, ajouta M. de Montbreuse. M. de Clarencey ne peut être regardé comme un étranger dans ma famille ; en acceptant sa tutelle, j’ai promis à son père de le remplacer près de son fils, et je tiendrai sans peine ma parole, il rend facile tout ce qu’on peut faire d’obligeant pour lui.

C’est le jeune homme le plus aimable que j’ai jamais rencontré ; sa terre n’est qu’à une demi-lieue d’ici, il y passe une grande partie de l’année à soigner une vieille parente infirme dont la conversation n’est pas fort amusante. Il sera charmé de nous voir souvent, nous ferons des parties de chasse avec lui, et, le soir, nous jouerons au billard. Il pourra même corriger les dessins de Léonie, car il peint à ravir.

— Mais c’est un vrai trésor qu’un voisin de cette espèce, dit Alfred avec ironie ; par grâce, mon oncle, ne nous privez pas plus longtemps du plaisir d’admirer un jeune homme aussi accompli.

« Je cherche depuis des siècles un modèle pour me perfectionner, et je suis enchanté de le rencontrer ici ; j’ai eu toute ma vie un peu d’éloignement pour la société des gens parfaits, mais je vois bien qu’aujourd’hui il faut m’y résigner, et je puis vous assurer que mon amour-propre en prendra son parti de bonne grâce.

— C’est plus que je n’attendais de vous, répondit M. de Montbreuse un peu piqué du ton léger d’Alfred.

Cette réponse jeta beaucoup de froid dans la conversation, et chacun se sépara sous différents prétextes.

En sortant du salon, je rencontrai Suzette qui venait me remettre la liste des pauvres gens du village qui s’adressaient à moi pour réclamer la générosité de mon père. Après avoir dit à Suzette que j’irais moi-même le lendemain avec elle distribuer les secours dont ces braves gens avaient besoin, je l’emmenai dans le parc ; en nous promenant, il me vint à l’idée de la questionner sur ce M. de Clarencey dont mon père venait de parler avec tant d’intérêt.

Elle m’en fit un éloge qui s’accordait parfaitement avec celui que je venais d’entendre, mais elle ajouta :

— Malgré tout le bien qu’on en pense, mademoiselle, et qu’il paraît mériter, je doute qu’il vous plaise infiniment ; il a un certain air froid, insouciant même, qui va mal à son âge.

» Lorsque son père fut exilé, ses biens séquestrés, il a dû être fort malheureux, mais depuis que M. le comte l’a fait rentrer dans son héritage, et qu’il se trouve à vingt-cinq ans maître d’une grande fortune, on ne conçoit guère ce qui peut manquer à son bonheur, et comment il préfère même en hiver, le séjour de Clarencey à celui de la cour où l’on dit que le roi a tant de bontés pour lui.

Je fus de l’avis de Suzette, et j’arrangeai dans ma tête qu’un homme qui ne savait pas jouir des agréments de la vie quand tout concourait à rendre la sienne heureuse, ne pouvait être que souverainement ennuyeux.