L’Internationale, documents et souvenirs/Tome II/III,3

L’INTERNATIONALE - Tome II
Troisième partie
Chapitre III
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III


La guerre, de juillet à septembre 1970 : attitude de l’Internationale. — Sedan ; le 4 septembre ; le Manifeste de la Solidarité (5 septembre). — Les Lettres à un Français ; Bakounine à Lyon : journée du 28 septembre 1870.


Cependant la guerre venait d’éclater brusquement entre la France et l’Allemagne. Cette guerre, voulue par Bismarck et de longue main préparée par lui, bêtement déclarée par Napoléon III et son ministre le libéral Émile Ollivier, était l’événement le plus malheureux pour nous qui pût survenir. Il fallait encore quelques années, — c’était l’opinion de nos amis de Paris [1] — pour achever l’organisation de l’Internationale en France, et pour préparer un vaste mouvement qui, avec la France, englobât l’Espagne, l’Italie, la Suisse et la Belgique : la guerre, déchaînée par deux gouvernements despotiques, était la ruine de nos espérances.

Quelques jours avant la déclaration de guerre, l’Internationale parisienne avait protesté par une Adresse publiée dans le Réveil du 12 juillet, et revêtue de nombreuses signatures [2]. On y lisait : « Frères d’Allemagne, au nom de la paix, n’écoutez pas les voix stipendiées ou serviles qui chercheraient à vous tromper sur le véritable esprit de la France. Restez sourds à des provocations insensées, car la guerre entre nous serait une guerre fratricide. Restez calmes, comme peut le faire, sans compromettre sa dignité, un grand peuple fort et courageux. Nos divisions n’amèneraient, des deux côtés du Rhin, que le triomphe complet du despotisme. » De Berlin vint une réponse signée, au nom des membres de l’Association internationale des travailleurs à Berlin, par Gustave Kwasniewski [3], disant : « Animés de sentiments fraternels, nous unissons nos mains aux vôtres, et nous vous affirmons comme des hommes d’honneur, qui ne savent pas mentir, qu’il ne se trouve pas dans nos cœurs la moindre haine nationale, que nous subissons la force et n’entrons que contraints et forcés dans les bandes guerrières qui vont répandre la misère et la ruine dans les champs paisibles de nos pays ».

Au Reichstag, lorsque le gouvernement allemand demanda l’autorisation de contracter un emprunt de guerre de cent vingt millions de thalers, Bebel et Liebknecht s’abstinrent (21 juillet), en déclarant « qu’ils ne pouvaient pas voter en faveur de l’emprunt de guerre, parce que ce serait un vote de confiance envers le gouvernement prussien, qui par sa conduite en 1866 avait préparé la guerre actuelle; mais qu’ils ne pouvaient pas non plus refuser l’emprunt demandé, car leur vote pourrait être interprété comme une approbation de la politique déloyale et criminelle de Bonaparte ». Schweitzer montra une certaine crânerie, il vota l’emprunt.

Le Conseil général de Londres publia un Manifeste dû à la plume de Karl Marx, dont voici le passage essentiel, caractéristique du point de vue de son auteur : « Du côté allemand, cette guerre est une guerre défensive. Mais qui a mis l’Allemagne dans la nécessité de se défendre ? qui a fourni à Bonaparte l’occasion de lui faire la guerre ? La Prusse... Si la classe ouvrière allemande souffre que la guerre actuelle perde son caractère strictement défensif et dégénère en une guerre contre le peuple français, la victoire ou la défaite seront pour elle également désastreuses... À l’ombre de cette lutte homicide se dresse la sinistre figure de la Russie. Quelle que soit la sympathie que les Allemands peuvent réclamer dans une guerre de défense contre l’agression bonapartiste, ils se l’aliéneraient en permettant au gouvernement prussien de demander ou d’accepter l’aide du Cosaque. »

La Solidarité publia dans son numéro du 16 juillet l’article suivant, où j’appréciais la situation en ce qui concernait la Suisse :


La guerre.

La guerre est déclarée ; les chassepots vont se mesurer avec les fusils à aiguille.

En présence du conflit franco-prussien, le gouvernement suisse a cru devoir faire mettre sur pied cinquante mille hommes pour border la frontière.

C’est une mesure de prudence qui a son bon côté : il vaut toujours mieux tenir les belligérants le plus loin de soi possible.

Mais en même temps il faut bien se dire que cette guerre n’intéresse en rien nos libertés, qui ne sont aucunement menacées ; et nous croyons devoir mettre en garde les ouvriers appelés sous les armes contre les entraînements d’un enthousiasme irréfléchi.

Il en est, malheureusement, chez lesquels le seul bruit d’une fanfare belliqueuse suffit pour réveiller ce sentiment d’un patriotisme aveugle et fanatique, qu’on avait pu croire entièrement détruit. Il en est qui, dès qu’il s’agit de faire une promenade militaire, oublient tout, la misère, l’exploitation, les grèves, les chômages ; pour eux il n’y a plus de question sociale, il n’y a plus que la stupide gloriole militaire.

C’est contre ce déplorable entraînement qu’il faut réagir.

Restez calmes et réfléchis, ouvriers. Quel rapport y a-t-il entre vos intérêts et ceux de vos maîtres ? Une campagne sur le Rhin résoudra-t-elle la question sociale ? Rentrés dans vos foyers, ne serez-vous pas les mêmes exploités qu’hier ?

La bourgeoisie se frotte les mains, en pensant que tout ce bruit de guerre va faire diversion, et fera passer la question sociale à l’arrière-plan.

Déjouez ses calculs, en affirmant plus hautement que jamais qu’il n’y a, dans le monde civilisé, qu’une question à résoudre, qu’une lutte à soutenir : la question du travail, la lutte des exploités contre les exploiteurs.


Ce que disait la Solidarité se vérifia tout de suite : au nom des « intérêts supérieurs du pays », les « patriotes » suisses réussirent, grâce au prétexte que leur offrait la guerre, à « faire passer la question sociale à l’arrière-plan ». Il n’était plus admissible, déclarèrent-ils, qu’à un moment où la concorde s’imposait, des ouvriers persistassent à faire grève : la commission de direction de la grève du bâtiment, à Genève, décida (18 juillet) que le travail serait repris. « Grosselin et les meneurs de la fabrique s’écrièrent qu’en présence du danger de la patrie, tous les différends entre les citoyens devaient être oubliés, et qu’il fallait à tout prix en finir ; naturellement, pour arriver à ce résultat, ce furent les ouvriers qui durent céder, et non pas les patrons [4]. » Cependant il y eut des velléités de résistance aux injonctions de la commission, des actes d’indiscipline ; des querelles éclatèrent entre ceux qui voulaient rentrer dans les chantiers et ceux qui voulaient continuer la grève ; le 25 juillet, un gréviste fut tué d’un coup de couteau par un ouvrier qui avait repris le travail : le « patriotisme », employant de pareils arguments, finit par triompher de l’opposition des hommes clairvoyants que l’Égalité appelait des « alarmistes » et des « critiques extravagants ».

On sait qu’après la déclaration de guerre, le gouvernement impérial expulsa de France tous les Allemands. Beaucoup de ces malheureux — la plupart étaient des prolétaires — qu’on chassait brutalement se réfugièrent en Suisse, ou traversèrent la Suisse pour regagner leur pays ; on les accueillit avec toute la sympathie que méritait leur infortune. À Neuchâtel, nous allions à la gare attendre les trains qui amenaient les convois d’expulsés, pour leur distribuer des secours. Je me rappelle avoir donné l’hospitalité à un ouvrier tailleur arrivant de Paris avec sa femme et son petit enfant ; la pauvre ouvrière ne cessait de se lamenter, parce que sa machine à coudre avait disparu, et j’entends encore ma femme la consoler, tout en préparant à manger pour le bébé ; enfin, au bout de quelques jours, l’objet perdu se retrouva, mais déjà l’Allemand et sa femme avaient continué leur route, et je dus expédier la machine à l’adresse qu’ils m’avaient laissée. C’était comme le prologue des malheurs qu’allait enfanter la guerre ; nous devions en voir bien d’autres.

Un des premiers résultats de la guerre, pour nous, fut de diminuer subitement le nombre des abonnés de la Solidarité : beaucoup de membres de l’Internationale avaient été appelés au service militaire ; tous se trouvaient atteints par la crise industrielle qu’avaient produite les événements. Il fallait prendre un parti. Bakounine, en passant par Neuchâtel le 24 juillet, s’était montré optimiste ; il m’avait affirmé qu’à Genève nous allions gagner de nombreux abonnés, à cause du mécontentement qu’avait produit l’attitude des meneurs du Temple-Unique dans la question de la grève. Pour moi, sceptique à cet égard [5], je proposai au Comité fédéral de faire paraître la Solidarité en demi-feuille seulement, pendant le temps que durerait la crise ; une réduction à deux pages valait mieux, pensais-je, qu’une diminution de format, parce que les lecteurs verraient par là qu’il ne s’agissait que d’une mesure temporaire. Ma proposition fut acceptée, et le numéro du 30 juillet parut en demi-feuille. Dans le numéro suivant, un lecteur (c’était moi) indiqua que le remède à la situation serait de rendre l’abonnement au journal obligatoire dans toutes les Sections, comme il l’était déjà dans la Section centrale du district de Courtelary. Le 5 août, une circulaire du Comité fédéral invita les Sections à établir dans leur sein l’abonnement obligatoire, en ajoutant : « Il faut qu’un membre de l’Internationale sache sacrifier même une partie de son nécessaire pour soutenir le principe ». Moins d’un mois après, la Solidarité pouvait dire (numéro du 3 septembre) : « Nous avons tout lieu de croire que la situation de notre journal se sera bientôt améliorée. Déjà la Section centrale du district de Courtelary, toujours la première lorsqu’il s’agit de donner des preuves de dévouement à la cause, a pris des décisions qui montrent la ferme volonté de ne pas laisser péricliter notre organe : on sait que dans cette Section l’abonnement est obligatoire ; en outre, la dernière assemblée générale a décidé que la caisse de la Section paierait pour le trimestre courant l’abonnement de ceux des membres de la Section qui se trouvent ou qui se sont trouvés au service militaire ; de plus, la Section a pris dix abonnements collectifs, dont les exemplaires seront distribués pour servir à la propagande. Espérons que nous aurons bientôt d’aussi bonnes nouvelles à enregistrer des autres Sections. » Je ne me doutais pas, en écrivant ces lignes, que le numéro où elles devaient paraître serait le dernier. Mais n’anticipons pas et revenons à la France.


Les condamnés du 5 juillet, à Paris, avaient dû, pour la plupart, se constituer prisonniers ; et de nouvelles poursuites étaient intentées à quinze autres membres de l’Internationale parisienne (parmi lesquels Landrin, Camélinat, Tolain), qui comparurent vers la fin de juillet devant un juge d’instruction. Le procès des internationaux de Lyon avait été fixé au 8 août, et Albert Richard, rappelé par ses amis lyonnais, s’était décidé à rentrer pour se présenter à l’audience. Pendant son séjour à Neuchâtel, où il avait vécu isolé, dissimulé sous un nom d’emprunt, dans une chambre de l’hôtel du Faucon, j’avais eu l’occasion de causer avec lui à plusieurs reprises, et mon impression défavorable s’était encore accrue : j’avais pu constater en lui, jointes à une profonde ignorance, une présomption enfantine, et une préoccupation exclusive de sa personne et du rôle « historique » qu’il se croyait appelé à jouer. Je n’étais pas le seul qu’il eût honoré de ses stupéfiantes confidences ; à Perron il avait dit un jour, en parlant de Bakounine : « La révolution se fera par l’union de sa force avec la mienne ; son vaste cerveau mongol est capable de soulever l’Europe orientale dans le même temps qu’à ma voix l’Europe occidentale se lèvera pour marcher au combat ». Après la déclaration de guerre, il envoya à un journal lyonnais un article équivoque, à propos duquel Robin écrivait le 29 juillet à Joukovsky : « Richard a publié dans le Progrès de Lyon un article où il avoue que en présence de cette grande guerre... il sent encore vibrer dans son cœur la fibre patriotique. Je vous enverrai l’article si je le retrouve. Quel farceur ! [6] » Richard s’en fut donc à Lyon, où, à l’audience du 8 août, le tribunal renvoya la cause à trois semaines ; le 29 août l’affaire ne fut pas appelée, et après le 4 septembre il n’en fut naturellement plus question.

Un autre Lyonnais vint en Suisse au commencement d’août, à Genève d’abord, puis à Neuchâtel : c’était Gaspard Blanc [7]. Très jeune encore (vingt-six ans), tout petit, avec de longs cheveux retombant sur le front, qui lui donnaient l’air d’un artiste, celui-là possédait l’énergie que n’avait pas Richard ; il n’était pas dépourvu d’intelligence, et écrivait passablement [8]. Il fut bientôt rejoint par sa femme, personne insignifiante. Je les accueillis tous deux à bras ouverts ; ils mangeaient à ma table ; et mon père, toujours disposé à sympathiser avec les réfugiés politiques, mit à leur disposition une chambre dans une maisonnette située dans son jardin : c’est là qu’ils logèrent pendant tout leur séjour à Neuchâtel, qui dura environ un mois.

Le jour où les internationaux de Lyon comparaissaient devant le tribunal, ceux de Marseille (Alerini, Combe, etc.) faisaient, de concert avec quelques républicains, une tentative insurrectionnelle et envahissaient l’hôtel de ville ; mais ce mouvement fut immédiatement réprimé, et le 28 août le conseil de guerre condamnait quinze des manifestants (Gaston Crémieux, Sorbier, Combe, Debray, etc.) à des peines variant de un mois à un an de prison.

Le même jour encore s’achevait à Blois, devant la Haute-Cour, le procès, commencé le 18 juillet, intenté à soixante-douze accusés, blanquistes et autres, à la suite du prétendu complot d’avril : Mégy fut condamné à vingt ans de travaux forcés, plusieurs autres à la détention pour une durée de trois jusqu’à quinze ans [9].

« Depuis le commencement de la guerre, les internationaux français, ceux de Paris en particulier, après avoir protesté de toutes leurs forces contre une lutte fratricide, cherchaient l’occasion favorable pour renverser l’empire ; ils voulaient proclamer la République sociale et offrir la paix à l’Allemagne ; puis, si celle-ci refusait, faire, non au peuple allemand, mais au gouvernement allemand, la guerre révolutionnaire, avec l’espoir de trouver dans les socialistes allemands un puissant appui. La République sociale pouvait être proclamée aussi en Allemagne, et alors la révolution internationale s’accomplissait.

« Malheureusement, beaucoup des membres les plus actifs de l’Internationale parisienne étaient alors sous les verroux, à la suite du troisième procès des Sections de Paris : Avrial, Theisz, Robin, Malon, Duval, etc. ; Varlin était réfugié en Belgique. Il en résultait que l’organisation d’une action commune était beaucoup plus difficile. Néanmoins un comité d’action fut institué, et il fut résolu que le jour de la rentrée du Corps législatif (9 août), le Palais-Bourbon serait envahi et qu’on tenterait une révolution. L’arrestation du chef désigné du mouvement, Pindy, qui eut lieu le matin même du jour fixé, fit avorter ce projet. Mais on ne renonça pas à la lutte, et on attendit une nouvelle occasion [10]. »

Dans les premiers jours d’août, avant que les armées en fussent venues aux mains, nous étions fort perplexes, et j’exprimai dans la Solidarité (numéro du 6 août) notre état d’esprit en ces termes :


Que faut-il faire ?

Quelle attitude l’Internationale doit-elle prendre en présence des événements ?

Question à laquelle il est d’autant plus difficile de répondre que ces événements sont encore à venir, et que personne ne peut prévoir quelle sera la situation de l’Europe dans quinze jours.

Il nous paraît, pour le moment, que l’Internationale doit se borner à regarder faire, sans même essayer, soit par le refus du travail, soit par quelque autre moyen, d’empêcher de s’accomplir les événements qui se préparent. Deux grandes puissances militaires vont s’entredévorer : le socialisme ne peut que profiter des blessures mutuelles qu’elles se feront. Puisque nous avons obtenu cet immense résultat, que les deux peuples que leurs maîtres ont déclaré en état de guerre, au lieu de se haïr, se tendent la main, nous pouvons attendre avec confiance le dénouement.

Les gouvernements civilisateurs ont donné la mesure de ce qu’ils savent faire pour le bien de l’humanité ; la démocratie bourgeoise, personnifiée dans la Ligue de la Paix et de la Liberté, a pris soin de faire éclater à tous les yeux sa stérilité et sa faiblesse [11]. Sur les ruines que vont faire les deux armées ennemies, il ne restera d’autre puissance réelle que le socialisme. Ce sera alors, pour l’Internationale, le moment de se demander ce quelle doit faire.

D’ici là, soyons calmes et veillons.


Les manifestations faites par les ouvriers d’Allemagne ne répondaient pas entièrement à ce que nous aurions désiré, et nous en fîmes l’observation :


Les ouvriers allemands nous paraissent en général moins guéris du fanatisme national que ne le sont les ouvriers français. À l’occasion de la guerre, les ouvriers allemands ont témoigné partout leurs sympathies au peuple français ; mais dans plusieurs des assemblées populaires tenues dans ce but, on a ajouté que, l’Allemagne étant injustement attaquée par Bonaparte, les Allemands de tous les partis devaient s’unir pour défendre la patrie contre l’ennemi commun. La Tagwacht remarque très bien à ce sujet (à l’occasion d’une résolution semblable votée par une assemblée ouvrière à Brunswick) que le gouvernement prussien est tout aussi coupable dans cette affaire que le gouvernement français, et que les ouvriers allemands qui se laissent entraîner par un enthousiasme patriotique font vraiment trop beau jeu à Bismarck et à la réaction. (Solidarité du 30 juillet.)

Les différents manifestes, proclamations, adresses, etc., des ouvriers allemands que nous apporte cette semaine le Volksstaat ont un caractère plus international et plus révolutionnaire que ceux de la semaine passée. Nous remarquons cependant à regret, dans une proclamation du Comité central du parti ouvrier de la démocratie sociale, datée de Brunswick-Wolfenbüttel, 24 juillet 1870, des expressions qui nous paraissent bien peu socialistes. Le Comité parle beaucoup des « légitimes aspirations du peuple allemand vers l’unité nationale », de la « défense du sol allemand contre l’envahisseur », de la « constitution du grand État allemand » ; et la proclamation se termine par ces mots : « Vive l’Allemagne ! Vive la lutte internationale du prolétariat ! » — c’est-à-dire que le sentiment patriotique prend le pas sur les principes socialistes, que l’Allemagne passe avant l’Internationale. Cela n’est pas bien, frères allemands [12]. (Solidarité du 6 août.)

Un socialiste pose dans le Volksstaat la question suivante :

« Qu’arriverait-il si tous les ouvriers de France et d’Allemagne cessaient le travail d’un commun accord à un jour donné, et opposaient ainsi à la guerre une grève internationale ? Je suis persuadé que dans ce cas la guerre serait terminée en quelques jours, sans même que le sang ait coulé. Car de même que la guerre rend impossible le travail rémunérateur, de même la cessation du travail rendrait la guerre impossible [13] » (Solidarité du 6 août.)


Les premiers succès des armées allemandes (Wissembourg, 4 août ; Wœrth-Reichshoffen, Forbach, 6 août ; entrée des Allemands à Nancy, 12 août) venaient de poser plus nettement la question. Il s’agissait maintenant de savoir si la France continuerait à obéir au maître qui la conduisait à la ruine, ou si elle se révolterait :


Espérons que le peuple français, le vrai peuple qui n’est pas chauvin, saura enfin prendre en main ses destinées, et nous assurer une paix durable. Nos amis seront-ils assez forts pour réaliser ce vœu ? Nous allons les voir à l’œuvre. (Solidarité du 13 août.)


Le lendemain du jour où paraissaient ces lignes, une poignée de blanquistes faisaient, à la Villette, la tentative que l’on sait (dimanche 14 août). Le mouvement n’eut aucun écho, et l’on crut même généralement, alors, qu’il était l’œuvre de la police [14]. La Solidarité dit à ce sujet (20 août) :


Voici ce que nous écrit un correspondant bien placé pour savoir la vérité : « Les événements de la Villette sont une échauffourée de police dans laquelle on a essayé de compromettre les blanquistes et l’Internationale. Il paraît qu’on y serait arrivé dans une certaine mesure, puisqu’on a pu prendre des individus appartenant à la fameuse société secrète de Blanqui et quelques internationaux. Ce qui prouve du reste que l’Internationale était spécialement visée, c’est qu’une réunion privée devait avoir lieu le soir même de l’affaire, à la salle de la Marseillaise, rue de Flandre, à la Villette. À la porte, ceux qui essayèrent d’entrer trouvèrent un commissaire de police, qui, en vertu de l’état de siège, leur fit savoir qu’aucune réunion ne pouvait avoir lieu. C’est quelques minutes après qu’éclatait l’affaire, où l’on espérait englober tous ceux qui devaient se rendre à la réunion : fort heureusement le plus grand nombre s’en est allé, et quelques écervelés se sont seuls fait prendre. Du reste, Paris est très calme, personne ne bouge. Les nouvelles de la guerre n’arrivent pas ; on parle vaguement d’une grande victoire des Français entre Metz et Verdun, et, faut-il l’avouer ? deux victoires suffiraient à changer l’opinion ici en ce qui concerne la dynastie, et à raffermir Bonaparte. Autrement, le mouvement politique se fera de lui même au profit de je ne sais qui ; une bonne défaite encore, et le gouvernement est changé : c’est peut-être ce qui explique le silence et l’inaction des républicains [15]. »


Avant de continuer, je dois interrompre le récit des événements relatifs à la guerre pour parler de la Fédération romande et des incidents qui s’y produisirent dans le courant d’août. « En présence des éventualités que la guerre pouvait faire naître d’un jour à l’autre, nous sentions plus vivement que jamais le besoin de rétablir l’union entre tous les internationaux de la Suisse romande ; et les différentes combinaisons dont on avait essayé jusqu’alors ayant échoué, une nouvelle tentative fut faite sur d’autres bases : on proposa de renoncer au groupement par opinions, qui avait été la raison d’être des deux fédérations rivales, et de le remplacer par le simple groupement géographique, sans distinction d’opinions. C’est à la Section de Vevey [, qui déjà, par le meeting du 8 mai, avait tenté de réaliser l’apaisement,] que fut due l’initiative de ce mouvement ; avec l’entière approbation des Sections du Jura, elle décida (7 août) de se joindre à la fédération de Genève, tout en conservant son programme propre et en continuant à regarder la Solidarité comme l’organe de ses principes. Nous espérions, de la sorte, faire sentir clairement aux Genevois que nous ne leur gardions pas rancune, que nous ne cherchions point à former un « Sonderbund » et à séparer d’eux les autres Sections pour les grouper dans une fédération exclusive ; et en même temps, par l’union de Vevey avec Genève, nous pensions trouver une occasion de faire de la propagande au sein même de la fédération genevoise [16]. »

Je publiai sur ce sujet, dans la Solidarité, l’article suivant (20 août) :


Le groupement géographique.

La Section centrale de Vevey a décidé, dans son assemblée générale du 7 courant, de se joindre à la fraction de l’ancienne Fédération romande qui a son siège à Genève.

Voilà un pas vers la solution de ce conflit qui semblait devoir se perpétuer indéfiniment. La résolution de la Section de Vevey indique, à notre avis, la véritable marche à suivre pour apaiser l’irritation et ramener le bon accord parmi les internationaux de la Suisse romande.

La marche à suivre, selon nous, la voici :

Au Congrès de la Chaux-de-Fonds, les internationaux s’étaient divisés en deux groupes représentant deux opinions, deux tendances différentes.

Le premier groupe, celui qui avait voté l’admission de la Section de l’Alliance de Genève, représentait la tendance collectiviste révolutionnaire. Il se composait d’hommes ayant pour la plupart passé par l’école de Proudhon, mais qui s’étaient affranchis de son dogmatisme et ne voulaient plus connaître qu’un socialisme absolument scientifique et expérimental d’un côté, c’est-à-dire rompant avec tout système a priori, et absolument populaire de l’autre, c’est-à-dire pratique, vivant, agissant, et non plus abstrait et doctrinaire. Le trait essentiel de ce groupe, c’était son esprit anti-autoritaire : la destruction de toutes les autorités, et l’avènement d’une société où la liberté de chacun ne serait limitée que par la solidarité de tous, tel était et tel est encore son programme. Ajoutons que la tendance internationale, ou en d’autres termes anti-nationale, n’y était pas moins fortement prononcée, et que les hommes de cette nuance conçoivent l’Europe future non comme une fédération de nations distinctes, constituées chacune en république pour son compte, mais, abstraction faite de tout État politique, comme une simple fédération d’associations de travailleurs, sans aucune distinction de nationalité.

Il nous sera plus difficile de caractériser le second groupe, parce que nous nous trouvons cette fois en présence d’hommes dont plusieurs se sont carrément déclarés hostiles à nos tendances et à nos personnes, et qui se plaignent d’être calomniés par nous toutes les fois que nous parlons d’eux. Essayons toutefois d’en parler avec toute l’impartialité et l’objectivité dont un esprit sincère est capable.

La plus grande partie de ce groupe était formée par des ouvriers genevois qui, de simples radicaux politiques, étaient devenus socialistes, et qui avaient une tendance très prononcée à revenir à leur point de départ, au simple radicalisme, comme l’a prouvé le rôle qu’ils ont consenti à jouer dans les dernières élections au profit des radicaux. Nous ne leur en faisons point un crime, quoique à notre point de vue ils aient commis une faute ; nous nous bornons pour le moment à constater des faits. Aux Genevois radicaux s’était joint, chose assez étrange, l’ancien parti coulleryste de la Chaux-de-Fonds, parti anti-radical, fondé en 1868 dans le canton de Neuchâtel pour combattre le régime radical. Comment expliquer cette alliance ? Par le fait que ni les Genevois ni les coullerystes n’étaient révolutionnaires, du moins dans le sens que nous attachons à ce mot : les uns et les autres étaient simplement coopérativistes, et, de plus, ils étaient patriotes, nationaux. Nous devons dire toutefois qu’il peut se trouver quelques exceptions individuelles à ce jugement général ; nous en connaissons deux ou trois ; mais, pour l’immense majorité du groupe dont nous parlons, le jugement est exact.

Cependant, si ce second groupe ne s’était trouvé composé que des Genevois et des coullerystes, la position ne serait pas devenue ce qu’elle est ; tout le monde aurait vu clairement qu’il y avait en présence d’un côté, chez nous, les révolutionnaires, et de l’autre côté, chez eux, les modérés, les coopérateurs, les patriotes. Mais d’autres éléments sont venus compliquer une situation qui sans cela eût été très simple.

Il s’est trouvé dans le second groupe, à côté de la grande majorité des modérés, une petite fraction d’hommes réellement révolutionnaires. Seulement, ils conçoivent la révolution autrement que nous : autant notre socialisme est an-archiste et populaire, autant le leur est autoritaire et doctrinaire. Ils diront encore que nous les calomnions : il doit cependant nous être permis d’apprécier leurs opinions, puisqu’ils les publient dans des journaux, et il nous est impossible de ne pas dire franchement ce qu’il nous semble de leurs principes, et de ne pas appeler un chat un chat.

Nous allons faire toucher au doigt la différence entre eux et nous. Parmi ces révolutionnaires-là, il y a des Français, des Allemands et des Russes ; ils sont tous, ou presque tous, communistes : les Français sont des communistes de l’école de Blanqui, — ou, s’ils ne se réclament pas directement de lui, ils professent des principes analogues à ceux qu’on appelle généralement blanquisme ; les Allemands sont des communistes de l’école de Marx (et Marx siège au Conseil général, ce qui explique bien des choses) ; et les Russes sont des communistes de l’école de Tchernychevsky.

On comprendra maintenant pourquoi l’Égalité a pu faire illusion à quelques-uns de nos amis, en affectant, depuis le Congrès romand, certaines allures révolutionnaires. C’est qu’il y avait en réalité quelques révolutionnaires dans le second groupe, mais révolutionnaires avec des tendances opposées aux nôtres, et que ce sont ces hommes qui ont rédigé l’Égalité. Mais, malgré la confusion qu’a fait naître cette circonstance, un examen sérieux montre les choses comme nous venons de les exposer : d’un côté la tendance an-archiste, le socialisme populaire, le collectivisme ; de l’autre côté, d’abord une grande majorité qui ne dépasse pas les idées coopératives, puis une minorité qui se trouve en opposition directe avec nous et qui représente la tendance autoritaire, le socialisme doctrinaire, le communisme [17].

Tels étaient les deux groupes qui, après le Congrès de la Chaux-de-Fonds, se disputaient le droit de s’appeler la Fédération romande.

Il y avait, à ce groupement par opinions, un inconvénient qui pouvait devenir très grave : en parquant les opinions différentes dans deux fédérations distinctes et même hostiles, on s’interdisait toute propagande pour ses principes au sein du groupe opposé, on se condamnait réciproquement à l’isolement, à l’impuissance. Pour nous surtout, qui avons la ferme conviction que tous les travailleurs doivent devenir révolutionnaires collectivistes, et que le salut de la société est à ce prix, nous sentions vivement cet inconvénient. Le remède au mal nous a paru d’abord être la reconstitution de la Fédération romande dans son intégrité [18] primitive ; mais cette reconstitution s’étant montrée impossible, il a fallu chercher autre chose ; et cette autre chose, c’est le principe dont la Section de Vevey vient de commencer l’application.

Il faut renoncer à ce groupement par opinions, qui avait créé deux fédérations ennemies, et adopter le groupement géographique. Que toutes les Sections qui se trouvent placées dans une même région se fédèrent, sans qu’on exige, pour [l’entrée dans [19]] cette fédération, l’adhésion à telle ou telle profession de foi spéciale ; que chaque Section garde ses principes à elle, et qu’elle cherche à les faire prévaloir par la propagande ; que les Sections vraiment révolutionnaires se donnent pour mission de faire pénétrer leurs idées dans les Sections dont les principes ne sont pas encore les nôtres, et qu’elles s’efforcent de les gagner à la grande cause du socialisme populaire et an-archiste.

À ce point de vue, nous nous félicitons de voir la Section de Vevey se joindre aux Sections genevoises. Nous savons que les principes de la Section de Vevey sont entièrement conformes aux nôtres, et nous espérons qu’elle exercera, tant à Lausanne qu’à Genève, une heureuse influence dans le sens révolutionnaire.

Que ceux de nos amis de Genève qui pensent comme nous imitent la Section de Vevey ; et si l’intolérance de certains hommes veut encore essayer de les tenir à l’écart [20], qu’ils en appellent à l’Internationale tout entière.

D’un autre côté, que dans le Jura ceux qui ont marché un moment avec Genève fassent de même ; leur position géographique les engage à se fédérer avec nous : qu’ils viennent donc à nous, et constituons une fédération jurassienne dans laquelle il y aura place pour toutes les opinions. On y discutera nos principes et les principes des opposants ; et nous nous réjouirons de cette discussion, parce qu’elle servira à faire éclater la vérité et à propager nos idées.

On le voit, nous n’obéissons pas à des rancunes mesquines, nous ne combinons pas des intrigues perfides. Nous demandons l’union au nom de nos intérêts communs, l’union d’abord purement géographique, qui deviendra plus tard, par la discussion et la propagande, l’union dans les mêmes principes.

Nous aurons ainsi deux fédérations, non plus ennemies ou rivales, mais véritablement sœurs et unies par un lien de solidarité : l’une, comprenant toutes les Sections formées ou à former dans les cantons de Genève et de Vaud, et dans la région avoisinante, pourra s’appeler la Fédération romande ; et l’autre, comprenant toutes les Sections formées ou à former dans le Jura, s’appellerait la Fédération jurassienne.

Les circonstances sont critiques pour l’Internationale : plus que jamais nous avons besoin d’union, de dévouement, d’abnégation des préoccupations personnelles. Nous espérons que tous le comprendront.


Pendant que nous tenions ce langage de concorde, sait-on à quoi s’occupaient, à Genève, ces meneurs du Temple-Unique à qui nous n’avions cessé de tendre la main de la réconciliation, ces hommes qui avaient accepté nos subsides pendant la grève et que nous avions espéré un moment avoir gagnés aux idées d’apaisement et de solidarité ? On ne le devinerait jamais. Ils s’occupaient — sans se laisser distraire de leurs haines par la gravité des événements qui, en Europe, passionnaient tous les esprits — à faire le procès à des socialistes qui avaient commis le crime de penser autrement qu’eux sur certains points, afin de les expulser de l’Internationale. J’ai dit plus haut (p. 19) comment, dès le 16 avril, Bakounine, Perron, Joukovsky et Henry Sutherland avaient été mis en accusation, sur la proposition d’Outine ; la Section centrale de Genève avait décidé qu’ils seraient cités à comparaître devant elle pour être jugés. Voici la lettre qui fut adressée à chacun d’eux [21] :

« Genève, le 13 mai 1870. — Citoyen, vous êtes appelé à vous présenter à l’assemblée générale de la Section centrale qui aura lieu le 15 mai, à deux heures après-midi, au Temple-Unique, pour explications à donner sur les faits qui se sont passés au Congrès romand. — Au nom de l’assemblée générale du 16 avril : le secrétaire, Charles Reymond. »

Joukovsky répondit le 14 mai par une lettre dans laquelle il se déclarait prêt à fournir des explications, pourvu qu’on voulût bien spécifier sur quels points elles devaient porter. Je crois que ni lui, ni Bakounine (qui venait d’arriver à Genève), ni Perron, ni Sutherland ne se présentèrent à l’assemblée du lendemain. Celle-ci donna défaut contre eux et commença la procédure. Le grief formulé contre les quatre accusés était que, connue membres de la Section de l’Alliance, ils appartenaient à une fédération hostile au groupe du Temple-Unique : d’où la conclusion qu’ils devaient être expulsés de la Section centrale de Genève. L’affaire traîna pendant les mois de juin et de juillet. Enfin, au commencement d’août, une nouvelle citation fut envoyée aux accusés [22] :

« Citoyen, je viens par la présente vous convoquer pour l’assemblée de la Section centrale qui aura lieu samedi le 13 août. Je crois de mon devoir de vous prévenir qu’il sera lu à l’assemblée une lettre lui demandant votre renvoi de la Section. Salut et fraternité. Le président, E. Machado. »

Bakounine envoya aussitôt, de Locarno, la réponse suivante :


Au président de la Section centrale de Genève.

Ce 7 août 1870. Locarno.

Citoyen président. Je viens de recevoir la lettre par laquelle vous me convoquez pour l’assemblée qui aura lieu samedi le 13 août, et par laquelle vous m’avertissez en même temps qu’il sera lu une lettre demandant mon expulsion, — sans pourtant dire quel est ou qui sont les membres qui ont signé cette lettre.

Quoi qu’il en soit, c’est avec bonheur que je vois approcher le jour de la justice, le jour où je pourrai confondre enfin tous mes calomniateurs.

Malheureusement, mes affaires ne me permettent pas de me rendre à Genève pour le jour désigné, ni même dans une époque rapprochée et déterminée. Je me vois forcé de rester à Locarno. Mais ce qui ne peut se faire verbalement, peut et doit se faire par écrit, d’autant plus que mes calomniateurs ont trouvé bon d’initier eux-mêmes cette affaire par une lettre.

Je vous prie donc, citoyen président, de vouloir bien m’envoyer immédiatement la copie de cette lettre, avec les signatures de mes accusateurs, sinon écrites de leurs mains, au moins contresignées et garanties par vous-même et par le secrétaire du comité. Je répondrai sans retard, et un jury d’honneur jugera entre nous.

Salut et fraternité. M. Bakounine.


Naturellement le président se garda bien de faire droit à une requête si légitime.

En même temps Bakounine écrivait à Joukovsky pour l’adjurer de se rendre, avec Perron, Brosset, et quelques autres amis, à l’assemblée du 13 août, et d’y réclamer énergiquement la copie de la lettre d’accusation avec les noms des accusateurs, et la constitution d’un jury d’honneur.

Joukovsky et ses collègues ne se présentèrent pas à l’assemblée, et ce fut contre des absents que la Section centrale, obéissant docilement aux meneurs, prononça une sentence d’exclusion. Le secrétaire écrivit à Joukovsky le 18 août pour lui faire part de la décision prise. Voici cette lettre [23], qui sans doute fut aussi adressée, dans les mêmes termes, aux trois autres accusés :

« Genève, le 18 août 1870. — Citoyen Joukovsky, par décision prise et votée à l’assemblée générale du 13 août dernier, je suis chargé de porter à votre connaissance que vous êtes expulsé du sein de la Section centrale de l’Association internationale des travailleurs. — Au nom de l’assemblée du 13 août 1870 ; le secrétaire, Charles Reymond. »


À ce même moment, ou un peu avant, Marx écrivait à J.-Ph. Becker pour l’entretenir des affaires générales de l’Internationale, et de l’opportunité d’ajourner le Congrès général ; et l’on voit par sa lettre que sa principale préoccupation, à ce moment tragique où nous autres ne songions qu’aux chances de sauver, avec la France, les destinées du socialisme en péril, était de combiner les moyens d’écraser définitivement — il l’espérait — son ennemi Bakounine. Dès le 17 mai, le Conseil général, « considérant que tant que durerait le régime actuel en France, le Congrès ne pourrait se réunir à Paris » ; que, d’autre part, « le Comité central du parti prolétaire démocratique social avait invité le Conseil général de l’Association internationale des travailleurs à transférer son Congrès en Allemagne », avait résolu que « le Congrès général s’ouvrirait le 5 septembre prochain à Mayence ». Le 12 juillet, le Conseil général adopta une liste de sept questions (abolition de la dette publique ; rapports entre l’action politique et le mouvement social de la classe ouvrière ; conversion de la propriété foncière en propriété sociale ; conversion des banques en banques nationales ; production coopérative sur une échelle nationale ; statistique générale du travail ; moyens d’abolir la guerre) qui devaient former le programme du Congrès de Mayence. Mais la situation s’étant modifiée en Allemagne et en France, il était à craindre, non pas que le Congrès ne put avoir lieu, mais que Marx et ses amis ne fussent pas assurés d’y avoir la majorité ; et alors le meneur du Conseil général écrivit à son lieutenant Becker ce qui suit [24] : Le Congrès ne pourrait se réunir avec sécurité ni à Amsterdam [25] ni à Mayence ; le mieux serait de l’ajourner. L’Allemagne, faute d’argent, ne pourrait y être suffisamment représentée ; les Sections françaises sont dispersées ; « en sorte qu’on courrait le danger que certains agents pussent de nouveau y obtenir une majorité factice : car pour des manœuvres de ce genre ils savent toujours trouver des ressources ; d’où ? c’est leur secret [26]... Bakounine a dans le Conseil général belge un instrument fanatique ; nos amis russes de Genève, particulièrement Outine, doivent en conséquence entrer en campagne contre Bakounine avec une brochure polémique [27] (mit einer geharnischten Brochure gegen denselben ins Feld ziehen). »

Si le Congrès avait eu lieu, en effet, — à supposer que les événements de la guerre, en se précipitant, n’eussent pas rendu sa réunion impossible, — il est probable que l’esprit qu’y auraient apporté le plus grand nombre des délégués eût été de nature à déplaire très fort à Marx. Voici ce que disait à ce sujet la Federacion de Barcelone, dans un article dont la traduction parut dans la Solidarité du 3 septembre :


Nous ne savons pas si le Congrès pourra avoir lieu ;… néanmoins nous croyons utile d’exprimer en peu de mots notre opinion sur les questions mises par le Conseil général à l’ordre du jour.

Les cinq premières et la septième sont dans une si étroite corrélation avec la seconde, que de la solution donnée à celle-ci dépendra également la solution des autres. Quant à la sixième (statistique), elle peut être considérée à part.

Nous avons dit que la solution des autres objets à l’ordre du jour dépend de la manière dont sera résolue la seconde question, des rapports entre l’action politique et le mouvement social de la classe ouvrière. Il est clair que les délégués espagnols voteront conformément à la décision prise par le Congrès régional de Barcelone, et nous ne doutons pas que le Congrès international n’adopte une décision analogue. Comment pourrait-il en être autrement, puisque cette décision est l’expression des idées de nos frères de Suisse et de Belgique, puisque le Congrès des Sections allemandes à Stuttgart au mois de juin a voté une résolution dans le même sens, en déclarant qu’il fallait renoncer à influer sur la politique et garder une attitude négative ? Toute la différence entre les deux résolutions consiste en ceci, que le Congrès de Stuttgart a fixé la politique (ce qui veut dire ici la tactique la marche, la conduite) du parti de la démocratie socialiste, tandis que le Congrès de Barcelone a laissé complète liberté aux Sections et à la Fédération en général. En effet, une fois le principe admis de ne pas participer aux réformes politiques nationales, reste encore ouverte la question de savoir s’il faut prendre part aux élections des Chambres, etc. Le Congrès de Stuttgart a résolu cette seconde question affirmativement, en déclarant que « le parti de la démocratie socialiste ne participe aux élections du Reichstag et du Parlement douanier que dans un but d’agitation et de propagande ». On comprend très bien que le Congrès de Stuttgart ait songé à utiliser les élections connue un moyen de propagande, quand on considère que dans toute l’Allemagne il n’existe qu’un seul journal socialiste, le Volksstaat, qui ne paraît que deux fois par semaine et qui n’a guère que deux mille abonnés environ... Mais dans le parti socialiste allemand, beaucoup sont d’avis que les résultats qu’on peut obtenir par la propagande dans un parlement bourgeois ne valent pas ce qu’ils coûtent... Quel profit pour la classe ouvrière ont produit en France les députés socialistes qui siègent au Corps législatif ? Ils ont fait peu ou point de propagande, tandis que les grèves ont fait une propagande immense...

Nous proposerions au Congrès international d’adopter la résolution suivante : « Considérant, etc. ,.... le Congrès déclare que la classe ouvrière doit employer toute son activité au mouvement social, en préparant les moyens de renverser la société actuelle et en jetant les fondements de la société future ». Et alors la question qui se présenterait tout naturellement comme devant être étudiée en premier lieu serait celle-ci : « Quelles mesures devra prendre le Congrès régional qui proclamera le premier l’avènement du règne de la Justice dans son pays respectif ? »


La perspective de voir un Congrès général voter une résolution de ce genre était bien faite pour exaspérer Marx contre ceux qu’il appelait dans cette même lettre à Becker la « fripouille allianciste » (allianzistisches Gesindel). C’est pour cela, plus encore sans doute que par d’autres considérations, qu’il résolut l’ajournement du Congrès. Mais il fallait que le Conseil général n’eût pas l’air d’avoir agi de son propre mouvement, et qu’on pût dire qu’il n’avait fait qu’obéir à la volonté des fédérations. Dès le 2 août, Marx écrivait donc au Comité allemand de Brunswick : « Le Conseil général, d’après l’article 3 des statuts, ne peut pas changer la date du Congrès. Néanmoins, dans les circonstances extraordinaires du moment, il prendrait sur lui la responsabilité d’un pareil acte, s’il trouvait pour cela l’appui nécessaire auprès des Sections. Il serait donc désirable qu’une proposition motivée, à cette fin, nous fût officiellement envoyée d’Allemagne. » En marge de la lettre, Bracke, le principal membre du Comité, mit ces mots : Sofort zu thun (« À faire immédiatement » [28]). Et en 1872, dans sa brochure Les prétendues scissions (p. 4), Marx écrivit sans sourciller : « La guerre franco-allemande, éclatant peu de jours après [la circulaire du 12 juillet qui contenait le programme du Congrès de Mayence], rendit tout Congrès impossible. C’est alors que les Fédérations consultées nous donnèrent le pouvoir de fixer la date du prochain Congrès d’après les événements [29]. »


Entre ce qui précède et ce qui va suivre, le contraste est frappant. On a vu à l’œuvre l’intrigue et la malveillance ; au tour, maintenant, de l’enthousiasme, de la fièvre révolutionnaire, de l’oubli de soi-même. Dès les premières nouvelles des victoires allemandes, Bakounine, qui voyait clairement tout ce qu’aurait de néfaste pour la civilisation et le socialisme le triomphe de Bismarck et de sa politique, ne songea plus qu’à une chose : aux moyens de déchaîner en France la révolution sociale pour l’opposer à la dictature bismarckienne menaçante. Il commença à écrire, à l’adresse de ses amis français, pour leur communiquer les idées qui lui semblaient justes, une longue lettre dont la première partie fut envoyée à Ozerof, à Genève, avec prière d’en faire des copies, de les expédier à diverses adresses, et de m’envoyer ensuite le manuscrit original. Dans une lettre écrite le 11 août à Ogaref (en russe), Bakounine dit : « Tu n’es rien que Russe, tandis que moi je suis international ; les événements qui se passent actuellement en Europe me donnent une véritable fièvre. Dans l’espace de trois jours, j’ai écrit exactement vingt-trois grandes lettres. En voici une petite vingt-quatrième. J’ai élaboré tout un plan ; O[zerof] te le fera voir, ou, ce qui vaudra mieux, il te lira une Lettre écrite par moi à un Français. »

De cette première partie de la Lettre à un Français, — partie dont le manuscrit, malheureusement, n’a pas été conservé, — rien n’a été utilisé qu’une quarantaine de lignes, que je publiai dans la Solidarité du 20 août [30]. L’idée qui y était exposée, et qui le fut également dans la Continuation écrite à partir du 25 août, c’était, pour employer les termes mêmes de Bakounine (dans cette Continuation, 27 août), que « les moyens réguliers, les armées régulières ne pouvaient plus sauver la France, et qu’elle ne pouvait plus trouver de salut que dans un soulèvement populaire ».

Dans les premiers jours d’août, Gaspard Blanc était entré en relations épistolaires avec Bakounine, en lui parlant, pour le blâmer, de je ne sais quel projet chimérique formé par Albert Richard, et qui lui paraissait dangereux. Bakounine lui avait répondu par deux longues lettres [31], lui exposant son plan, celui d’une action révolutionnaire qui ne serait pas limitée à la France, et qui serait concertée avec les socialistes d’Espagne et d’Italie. Il avait écrit à Gambuzzi et à Sentiñon dans le même sens, et avait chargé ce dernier de presser vivement Bastelica de rentrer à Marseille pour y reprendre son poste de combat ; il écrivit également à Richard, sur lequel il se faisait encore des illusions. Mais Richard, esprit faux, incapable de juger sainement la situation, continuait à se répandre en tirades chauvines, à répondre par des rodomontades aux conseils du clairvoyant révolutionnaire ; il répétait que les Prussiens ne pourraient venir à bout des héroïques armées françaises, et que « notre glorieux Bazaine » (style Gambetta) allait repousser l’invasion. Il n’était pas seul à parler ainsi ; la plupart des Français, malheureusement, tenaient à ce moment le même langage. Un ami (Éd. Rouiller) m’écrivait de Paris, vers le 24 août :


Un habitant de la lune descendu subitement sur nos boulevards serait à cent lieues de se douter de la situation où se trouve notre triste pays. Paris fume, boit, plaisante exactement comme si les Prussiens n’étaient pas à trente lieues de nous. Un peu plus d’empressement à lire les journaux du soir, et voilà tout. Nous ressemblons du reste en ce moment à un homme qui aurait une taie sur les yeux et qui refuserait obstinément de se faire soigner dans la crainte d’y voir trop clair. Nos bons Français, toujours malins, en sont arrivés à gober cette affreuse blague : « C’est pour mieux écraser les Prussiens que nous les attirons sous Paris ; du reste Bazaine se concentre, et, s’il n’a pas fait sa jonction avec Mac-Mahon, n’allez pas croire que ce soit parce que les Prussiens l’en ont empêché : ruse de guerre que cela ; on va les prendre entre deux feux et on les fusillera jusqu’au dernier ; il n’en restera pas un pour annoncer à ses frères leur défaite ! » En attendant, Bazaine est si bien concentré dans Metz qu’il y est à peu près bloqué et que nous n’en avons plus de nouvelles. Mais n’ayez crainte, disent les Parisiens, ce silence même est une ruse de ce diable d’homme. (Solidarité du 27 août.)


Dans le même numéro de la Solidarité où j’avais reproduit cette correspondance, j’écrivais :


Nous approchons d’une solution, bonne ou mauvaise. Nous allons voir ce qu’il reste d’énergie aux Français après vingt ans d’empire ; s’ils sont tombés, comme quelques-uns le prétendent, aussi bas que leur gouvernement ; ou bien si le peuple ouvrier saura vouloir s’affranchir une fois pour toutes.

Paris ne bougera pas. Eh ! faut-il donc que toutes les révolutions commencent à Paris ! Lyon n’est-il plus la ville de 1831 et 1834 ? Les paysans du Var ne sont-ils plus les héroïques lutteurs de 1851 ? Tous ces grévistes qu’on a fusillés à Saint-Étienne, au Creusot, à Fourchambault, à Roubaix, ne sentent-ils plus saigner leurs blessures ?


En même temps, je constatais, d’après les récits des journaux, que dans certaines provinces les paysans commençaient à se soulever non pas contre les Prussiens, non pas contre le gouvernement, mais... contre les propriétaires : « Y aurait-il vraiment un commencement de jacquerie dans les campagnes françaises ? »

Voici en quels termes d’une éloquence enflammée Bakounine, le 23 août, écrivait de Locarno à Richard, pour prêcher le soulèvement populaire :


Mon cher, tu es, vous êtes tous à Lyon dans une erreur déplorable par rapport aux affaires du marchand de soie [32]. On vous trompe d’une manière indigne. Les affaires de ce marchand sont plus prospères que jamais, et c’est au contraire celles de ses concurrents qui périssent à vue d’œil... ; Bazaine battu, les Prussiens marcheront sur Paris, et si le peuple français ne se soulève pas tout entier, ils prendront Paris. Telle est la vérité vraie, je te le jure sur ce que j’ai de plus sacré ; je te le dis le cœur en proie au plus profond désespoir, plein de honte, de fureur, mais c’est la pure et entière vérité, et si l’on vous dit le contraire, si l’on tâche seulement de vous consoler, si on vous promet qu’avec les mesures qu’on a prises nouvellement à Paris on sauvera Paris et la France, on vous ment, on vous trompe de la manière la plus indigne. Paris et la France ne peuvent être sauvés que par un immense soulèvement populaire. Il faut que partout le peuple prenne les armes et s’organise de lui-même, pour commencer contre les envahisseurs allemands une guerre de destruction, une guerre au couteau. Il ne faut pas qu’il se laisse imposer des chefs, il faut qu’il les choisisse lui-même. Vous êtes entourés de traîtres, la Prusse est dans le gouvernement et dans l’administration. Vous êtes vendus sur tous les points. Rappelez vous les paroles de Danton dans une époque et au milieu d’un danger qui assurément n’étaient pas plus terribles que l’époque et le danger actuels : « Avant de marcher contre l’ennemi, il faut le détruire, le paralyser derrière soi ». Il faut mettre à bas les Prussiens de l’intérieur pour pouvoir marcher ensuite avec confiance et sécurité contre les Prussiens de l’extérieur. Le mouvement patriotique de 1792 n’est rien en comparaison de celui que vous devez faire maintenant, si vous voulez sauver la France d’un esclavage de cinquante ans, de la misère et de la ruine, de l’invasion et de l’anéantissement. Donc levez-vous, amis, au chant de la Marseillaise, qui redevient aujourd’hui le chant légitime de la France, tout palpitant d’actualité, le chant de la liberté, le chant du peuple, le chant de l’humanité, — car la cause de la France est redevenue enfin celle de l’humanité [33]. En faisant du patriotisme nous sauverons la liberté universelle,— pourvu que le soulèvement du peuple soit universel et sincère et qu’il soit conduit non par des traîtres, vendus ou voulant se vendre soit aux Prussiens, soit aux Orléans qui viennent avec eux, mais par des chefs populaires.

À cette seule condition la France sera sauvée. Ne perdez donc pas une minute, n’attendez plus le signal de Paris, — Paris est trompé, paralysé par le danger qui le menace, et surtout mal dirigé, — soulevez-vous de vous-mêmes, prenez les armes, organisez-vous, anéantissez les Prussiens de l’intérieur, pour qu’il n’en reste plus un seul derrière vous, et courez à la défense de Paris.

Si dans dix jours il n’y a pas en Finance de soulèvement populaire, la France est perdue. Oh ! si j’étais jeune, je n’écrirais pas de lettres, je serais parmi vous [34].


Le 27 août, Bakounine me faisait, par l’intermédiaire d’Ozerof, l’envoi de la seconde partie de sa Lettre à un Français, 24 pages intitulées « Continuation, 20 août soir ou plutôt 21 matin » ; le manuscrit de ces pages est conservé ; il est resté en ma possession, ainsi que toute la suite. Ces 24 pages n’ont pas été utilisées pour l’impression, la rapidité avec laquelle les événements se succédaient leur ayant enlevé presque aussitôt leur intérêt. La page 24 se termine ainsi : « Dans une troisième lettre, je prouverai que l’initiative et l’organisation du soulèvement populaire ne peut plus appartenir à Paris, qu’elle n’est plus possible que dans les provinces ».

Le troisième envoi, dont les pages, écrites du 27 au 30 août, sont intitulées « Continuation, III, 27 août », fut fait, le 31 août, non à Ozerof, cette fois, mais à Ogaref. La lettre d’envoi (en russe, publiée dans la Correspondance) dit : « Remets tout de suite à O[zerof], et de la main à la main, je t’en prie, les grands et nombreux feuillets ci-joints (pages 1-26). C’est la continuation de mon immense lettre à mes amis français (j’ai prié O[zerof] de t’en lire ou de t’en donner à lire le commencement). Lis cette suite si tu veux, seulement ne la garde pas chez toi plus de quelques heures. Cette lettre doit être immédiatement copiée en plusieurs exemplaires et envoyée en différents lieux. Cette lettre démontre que si la révolution sociale en France ne sort pas directement de la guerre actuelle, le socialisme sera pour longtemps perdu dans l’Europe entière. Sans retard donc, donne cette lettre à O[zerof] afin qu’il puisse en faire ce qu’il sait. J’envoie ces feuilles à ton adresse parce que je ne suis pas sûr qu’O[zerof] soit à Genève. Dans le cas où il serait absent, je te prie de les envoyer immédiatement toi-même à Guillaume (Neuchâtel, Suisse, M. James Guillaume, Imprimerie, 14, rue du Seyon), en ajoutant que tu les lui envoies sur ma prière et que je vais lui écrire à ce sujet. »

À partir de ce troisième envoi, la suite du manuscrit me fut expédiée directement par l’auteur, en plusieurs fois : d’abord, le 1er septembre, les pages 27-66 de la « Continuation, III » (la page 27 porte la date du 30 août) ; puis, le 3 septembre, les pages 67-81 (la page 67 porte la date du 2 septembre ; au bas de la page 81 on lit : Continuation suit) ; le 4 septembre les pages 81 bis-96 (à la page 96, Bakounine a écrit en marge, le dimanche 4 septembre : « Fin après-demain ; et [mercredi le 7, biffé] vendredi le 9 septembre je pars ») ; enfin, le 8, les pages 97-112 (sur la page 112 il a écrit, le 8 : « Fin apporterai moi-même. Pars demain. Après-demain soir à Berne ; 11 soir ou 12 matin chez vous ; télégraphierai de Berne. ») Les pages 113-125 furent apportées par lui-même à Neuchâtel le dimanche 11 septembre, comme il l’annonçait. Mais j’anticipe, et c’est tout à l’heure que j’aurai à parler de la visite que me fit Bakounine en se rendant à Lyon et de l’usage qui fut fait de son manuscrit.


Cependant les événements se précipitaient ; dans une action décisive, le 3o août, une sortie de Bazaine, enveloppé dans Metz, avait été repoussée, et l’armée de Mac-Mahon, qui traînait l’empereur avec elle, se repliait sur Sedan. Le dénouement ne pouvait tarder. Comme, dans notre opinion, la révolution en France devait déchaîner la guerre générale, nous avions dû songer d’avance à l’attitude que prendraient, le moment venu, les Sections de l’internationale en Suisse. « Cette attitude ne pouvait être qu’un appui effectif accorde aux révolutionnaires français, soit en contraignant la République suisse, par la pression de l’opinion, à faire cause commune avec les républicains français contre Bismarck et la réaction, soit en organisant des corps de volontaires qui seraient allés, comme le firent ceux de Garibaldi, combattre sous les drapeaux de la révolution, non pour défendre la France comme État, mais pour faire triompher la cause du prolétariat armé contre les gouvernements qui se seraient coalisés contre lui. [35] »

Nous nous étions donc mis d’accord, et lorsque, le lundi 5 septembre au matin, je lus le télégramme annonçant l’envahissement du Corps législatif et la fuite de l’impératrice-régente, je ne fis que me conformer aux résolutions prises dans les réunions de nos groupes, en rédigeant, avec la collaboration de Blanc, un Manifeste qui parut le jour même, sous la forme d’un supplément à la Solidarité. Il me serait impossible, à cette heure, de faire le départ de ce qui, dans ce document, est sorti de la plume de Blanc, et de ce qui a été écrit par moi ; cela n’a d’ailleurs pas d’importance, puisqu’en le publiant j’en assumais seul la responsabilité tout entière. Voici cette pièce :


Supplément au n° 22 de la Solidarité.
Manifeste aux Sections de l’Internationale.

L’empire français vient de crouler dans la honte et dans le sang. La république est proclamée ; le peuple français est redevenu maître de ses destinées.

Le roi de Prusse cependant continue à faire la guerre à la France. Ce n’est plus à l’empereur qu’il en veut, c’est à l’indépendance du peuple français.

Dans des circonstances pareilles, le devoir de tous les socialistes, de tous les hommes de cœur, est tracé.

La France républicaine représente la liberté de l’Europe, l’Allemagne monarchique représente le despotisme et la réaction. Il faut que de toutes parts les républicains se lèvent, et marchent à la défense de la République française.

Internationaux, c’est à nous de donner le signal de ce mouvement. Dans tous les pays, groupons-nous, armons-nous, et marchons, volontaires de la liberté et de l’égalité, pour combattre à côté de nos frères de France.

La cause de la République française, c’est celle de la Révolution européenne, et le moment est venu de donner notre sang pour l’affranchissement des travailleurs et de l’humanité tout entière.


Internationaux de l’Allemagne !

Jusqu’à présent, votre attitude en présence de la guerre n’a pu être qu’une protestation passive. Maintenant votre rôle change. Votre devoir impérieux est de tendre la main à vos frères français, et de les aider à écraser l’ennemi commun.

L’ennemi commun, c’est la puissance militaire de la Prusse.

Levez-vous donc aussi au nom de la République, et qu’il n’y ait, à Berlin et à Paris, que des frères unis sous le même drapeau et marchant au même combat.


Internationaux des Sections de la Suisse !

Convoquez immédiatement dans vos localités des assemblées populaires ; faites-y une propagande ardente de nos principes ; organisez-vous fortement, en groupant séance tenante tous les ouvriers dans leurs corps de métiers respectifs ; ouvrez une souscription dont le montant vous permettra de faire face aux frais extraordinaires nécessités par la situation, et versez à cette souscription votre dernier sou disponible ; demandez des armes pour les volontaires.

Que toutes les Sections se mettent en correspondance entre elles et avec leurs Comités fédéraux ; qu’elles s’envoient mutuellement des délégués. Ardeur, énergie, promptitude !


Internationaux du monde entier !

Ceci est l’aurore du jour nouveau, du jour de la justice qui se lève sur l’humanité.

Vive la République sociale universelle !

Neuchâtel, 5 septembre 1870.


Ce Manifeste fut envoyé non seulement aux abonnés de la Solidarité, mais à la plupart des Sections internationales de la France et de l’Allemagne. Je pus constater le soir même la sensation qu’il produisait dans la ville que j’habitais : les ouvriers l’accueillirent avec enthousiasme, et il fut décidé qu’une assemblée populaire serait convoquée pour le lendemain ; les bourgeois, dont la moitié au moins étaient des admirateurs de Bismarck, se répandirent en anathèmes furieux contre l’Internationale et les socialistes.

Le lendemain mardi, je vis arriver à l’imprimerie, dans la matinée, le préfet de Neuchâtel, M. Charles Gerster, et le directeur de la police municipale, M. Jean de Montmollin, accompagnés de trois gendarmes. Ces deux fonctionnaires me lurent un arrêté que, sur un ordre de Berne, venait de prendre le Conseil d’État (gouvernement cantonal) et par lequel il leur était enjoint de saisir le supplément de la Solidarité. Ils firent une perquisition dans l’imprimerie, et s’emparèrent des exemplaires restants : puis ils me signifièrent la défense absolue de continuer à imprimer la Solidarité, sous peine de fermeture immédiate de l’atelier. Ils se rendirent ensuite à la poste pour y saisir les exemplaires sur lesquels il serait encore possible de mettre la main : les exemplaires destinés à l’Allemagne furent, je crois, arrêtés à Bâle ; mais pour ceux qui étaient à destination de la France, la police arrivait trop tard : le Manifeste fut distribué à Paris, à Lyon, à Marseille, dans la plupart des grandes villes ; plusieurs journaux le reproduisirent, entre autres le Réveil de Delescluze et la Patrie en danger de Blanqui, et à Lyon il fut placardé sur les murs.

Le mardi après midi, mon ami David Perret vint m’avertir que j’allais être arrêté ; il m’engageait à mettre immédiatement la frontière entre la police suisse et moi, en me rendant à Pontarlier, où il avait un pied-à-terre qu’il mettait à ma disposition. Je le remerciai, et lui répondis que je préférais ne pas partir ; que d’ailleurs la nouvelle me paraissait invraisemblable, puisque le préfet, lors de la perquisition du matin, m’avait laissé en liberté. Je le priai d’aller aux informations ; il se rendit chez je ne sais plus quel personnage officiel de sa connaissance, et une heure après il me communiquait ce qu’il avait appris par cette voie : le télégramme de Berne qui avait enjoint la saisie du supplément de la Solidarité avait bien ordonné en même temps qu’on m’arrêtât ; mais le gouvernement neuchâtelois avait fait observer à l’autorité fédérale que cette arrestation donnerait de l’importance à un incident qu’il valait mieux étouffer, et le Conseil fédéral suisse, après réflexion, avait retiré son ordre.

Une assemblée populaire, comme je l’ai dit, devait avoir lieu le soir à Neuchâtel, et nous comptions y faire voter une énergique protestation contre la saisie du Manifeste ; mais cette réunion fut empêchée par le préfet, qui, usant de la faculté que lui accordait la loi, interdit de l’annoncer, soit par le tambour et le crieur public, soit par voie d’affiches. Dans les autres Sections, on s’était réuni immédiatement pour délibérer sur la situation ; des assemblées populaires, convoquées conformément à l’idée émise dans le Manifeste, eurent lieu entre autres à Moutier, à Corgémont, à Saint-Imier, à la Chaux-de-Fonds, et des souscriptions y furent recueillies pour l’envoi de délégués. Mais les nouvelles de France, qui montrèrent bientôt la révolution du 4 septembre sous son véritable jour, arrêtèrent le mouvement ; celui-ci d’ailleurs n’aurait guère pu prendre, vu l’état des esprits en Suisse, des proportions sérieuses.

J’ouvre une parenthèse pour noter ici le départ de Neuchâtel de F. Buisson. J’avais conservé avec lui des relations amicales ; le petit journal protestant libéral qu’il dirigeait, l’Émancipation, s’imprimait à l’atelier G. Guillaume fils. À la nouvelle de la proclamation de la République, il partit sur-le-champ pour Paris, abandonnant tout pour courir où le devoir l’appelait. Il laissait à Neuchâtel sa femme et son enfant ; des amis dévoués lui avaient promis de veiller sur eux. Nous ne devions le revoir qu’après la fin du siège, en février 1871.

Je ne parlerai pas de ma situation personnelle après la saisie du Manifeste : on peut aisément deviner qu’elle était critique. Un moment je me trouvai dans une véritable détresse : le boulanger refusait le pain, le boucher refusait la viande, un créancier m’avait envoyé l’huissier, et l’imprimerie, qui n’avait plus d’ouvrage, ne pouvait me payer mon salaire arriéré. Je ne mentionne ces détails que pour pouvoir rapporter la façon dont je fus tiré d’embarras. Aucun de mes amis ne pouvait m’aider en me prêtant quelque argent ; j’avais essayé d’emprunter une petite somme à une personne riche, qui m’avait fait autrefois des offres de services, et j’avais essuyé un refus ; l’idée me vint enfin de m’adresser à un horloger du Locle, Désiré Blin, que je connaissais un peu : c’était un Français, originaire de l’Indre, qui avait dû quitter son pays après le 2 décembre, et qui, par son travail, et son économie, avait acquis une certaine aisance : je lui écrivis, sans trop croire d’ailleurs au succès de ma tentative. Blin n’hésita pas une minute : le lendemain je recevais de lui un pli renfermant trois billets de cent francs. J’ai tenu à consigner ici ce trait si honorable pour ce brave homme, envers qui j’ai conservé la reconnaissance que méritait cet acte de confiance et de solidarité.

Pourquoi faut il que je doive enregistrer d’autres actes qui sont un triste témoignage des égarements où peuvent conduire la haine et l’esprit de secte ? Au moment où nous étions en butte aux outrages et aux calomnies de la presse bourgeoise suisse, où notre organe la Solidarité avait été supprimé par un abus de la force digne du gouvernement impérial, et où, dans certaines localités, nous ne pouvions plus même tenir une réunion publique, un groupe de « coullerystes », qui prétendait parler au nom de l’Internationale de la Chaux-de-Fonds, nous attaqua et nous dénonça dans une pièce que publia la Montagne du 7 septembre ; voici les passages essentiels de ce triste document :


Protestation.

Un manifeste adressé aux Sections de l’Internationale vient de paraître ; ce manifeste est l’œuvre d’un comité occulte siégeant à Neuchâtel, et qui n’a pas qualité pour adresser un tel appel ; les hommes qui le composent ont déjà tenté plusieurs fois de nous détourner du chemin de la concorde et de la paix, pour nous jeter dans les expédients de la force. Ces hommes, travailleurs de la Chaux-de-Fonds, nous les dénonçons aujourd’hui à votre réprobation, comme nous dénonçons au peuple neuchâtelois leurs coupables desseins. Au milieu des malheurs d’une conflagration européenne,... quelques hommes, oubliant tous les devoirs du patriotisme, oubliant le grand principe de la neutralité qui nous abrite, veulent nous entraîner avec eux dans les aventures d’une guerre insensée et osent, au milieu de notre Suisse, pousser un appel aux armes... Ouvriers, que ce manifeste vous trouve insensibles : ne répondez que par le mépris aux conseils insensés qu’il contient, et n’allez pas faire le jeu et servir les ambitions des comparses Guillaume et consorts, de ces hommes qui conspirent dans l’ombre pour réaliser une œuvre infernale. Levez-vous en masse pour protester contre cette tentative de déchaîner au milieu de nous le souffle de la guerre civile... Protestez bien haut contre les paroles de ces hommes, dénoncez-les à l’indignation de tout notre peuple.

Au nom des Sections internationales de la Chaux-de-Fonds :

Ulysse Dubois. — Louis Elzingre. — Henri Fuey. — Antoine Fournier. — G. Robert-Giroud. — Émile Perret. — Jean Bœgli. — David Capt. — Charles Huelin.


Coullery s’associa à la « protestation » de MM. Ulysse Dubois, Elzingre et Cie par une lettre qu’il adressa à la rédaction de la Montagne ; je cite :


Fontainemelon, le 9 septembre 1870.

Monsieur le Rédacteur,

Je viens de lire dans la Montagne la protestation de la Section internationale de la Chaux-de-Fonds contre un appel qui vient de paraître à Neuchâtel sous forme de supplément à la Solidarité.

Le grand tort de M. James Guillaume est de se mêler de ce qui ne le concerne pas.

En vertu de quel titre peut-il faire un appel à l’Internationale de la Suisse romande? Ne sait-il pas que la Fédération romande n’a pas voulu accepter les sociétés communistes et abstentionnistes ?

Que ces sociétés converties par James Guillaume, Bakounine et consorts, prennent les armes et aillent en France combattre pour ou contre la République qui vient de naître, cela regarde ces Messieurs ; mais qu’ils ne viennent pas compromettre aux yeux de la Suisse et du monde entier une société qu’ils n’ont pu ni bouleverser ni convertir à leurs doctrines ...

Il serait même bon, peut-être urgent, d’avertir la France que ces citoyens-là ne prendront jamais les armes pour défendre la République française, mais bien pour la bouleverser et la faire échouer. En effet, théoriquement les communistes, à la Guillaume et à la Bakounine, ne peuvent pas prendre les armes pour défendre un gouvernement quelconque, puisqu’ils ne veulent ni gouvernement, ni religion, ni famille. Toutes les fois qu’ils prendront les armes, ce sera pour renverser ces institutions ; car pour eux tous les gouvernements sont bourgeois, les républiques suisses comme les autres... Ils ne veulent aucune forme de gouvernement, et pour eux le patriotisme est un sentiment bestial. Pourquoi donc voudraient-ils aider les Français à défendre leur nouveau gouvernement et leur vieux sol sacré ? J’ai été bien payé pour savoir que la parole des Guillaumistes et Bakouniniens ne vaut pas mieux que celles des Bonapartes et des rois [36]. Théoriquement ces Messieurs ne peuvent s’armer que pour faire disparaître toute forme de gouvernement, et, si je suis bien informé, l’appel de Neuchâtel n’a pas d’autre but que de couvrir une ruse de guerre. Les communistes, dirigés en Suisse par Guillaume et consorts, en Russie par Bakounine, et par des comités occultes en France, cherchent à profiter de la détresse de la nation française et de la confiance de la jeune République, pour former des phalanges assez puissantes pour renverser le gouvernement de la République et l’empêcher de se constituer, et dans la débâcle générale proclamer l’anarchie, la destruction de la propriété individuelle, de la religion et de la famille. Je trouve le projet formidable, mais je suis sûr qu’il n’aboutira pas. Malgré cela je ne sais si les mesures que le gouvernement de Neuchàtel vient de prendre contre le manifeste Guillaume sont justifiées... Je me demande si le Conseil d’État n’a pas fait du zèle intempestif dans un but que j’apprécierai une autre fois.

P. C.


De son côté M. Outine publiait dans l’Égalité du 12 septembre un article intitulé Le manifeste d’un mystificateur ; le morceau ne vaut vraiment pas la peine d’être reproduit ici [37] ; j’en citerai seulement quelques phrases pour montrer quelle répugnante mauvaise foi avait présidé à la rédaction de ce factum. Il débute ainsi :


Nous venons de lire un manifeste adressé aux Sections de l’Internationale, issu on ne sait d’où au juste ; ne portant aucune signature, mais ayant pourtant, d’après l’en-tête qu’il porte, l’air d’être un supplément au n° 22 de la Solidarité... Malgré tout ce que nous pouvions attendre des élucubrations rhétoriques de la Solidarité, — sur le compte de laquelle nous nous sommes donné la parole de ne jamais revenir, — nous sommes persuadés que ce manifeste enfantin ne peut pourtant même être attribué à la rédaction de la Solidarité, et nous nous décidons à y voir une mystification d’un blagueur quelconque, ou, bien plus, d’un ignorant achevé.


Et plus loin :


Il est facile d’usurper une autorité que nous n’accordons à personne, et, en cherchant à compromettre notre chère association, de faire preuve d’une ignorance complète de ses principes. Nous verrons s’il est aussi facile de faire face à la juste indignation que ce manifeste, sans nul doute, provoquera dans toutes les Sections de l’Internationale. Considérant ce manifeste comme un enfantillage d’un ou de quelques vieux ou jeunes écoliers, nous nous abstiendrons d’une longue critique, en émettant simplement quelques considérations.


Le manifeste avait dit que « le roi de Prusse en veut à l’indépendance du peuple français » ; M. Outine traduit la chose en ces termes : « L’auteur du manifeste parle de l’indépendance, c’est-à-dire de l’intégralité [38] territoriale de la France ». Outine feint ensuite de croire qu’en disant que « le peuple français était redevenu maître de ses destinées », le manifeste entendait « faire adhésion à un gouvernement composé d’hommes connus soit par leurs attaches orléanistes, soit par leur participation aux proscriptions de 48 ». Il ose prétendre que l’auteur du manifeste demandait « une croisade de tous les peuples contre le peuple travailleur allemand » ! Et il conclut en disant : « Le moment n’est pas propice pour allumer en France une guerre civile, en procédant à la revendication sociale, au lieu d’attendre l’issue de la guerre avec l’étranger ».

Le même numéro de l’Égalité contenait l’entrefilet suivant :


« En réponse à quelques journaux qui attribuent au Comité central de l’Association un manifeste paru à Neuchâtel et dont nos lecteurs trouveront la critique dans ce numéro, le Comité fédéral de la Fédération romande vient d’envoyer au Bund [39] une protestation signée du secrétaire général (Henri Perret) et niant toute solidarité avec ce manifeste, qui ne peut appartenir qu’à un ou quelques individus qui ne possèdent pas des notions claires sur le but et les principes de notre Association. »


Or, en même temps que nous avions publié à Neuchâtel le manifeste que les coullerystes, sur le mode tragique, « dénonçaient à l’indignation du peuple », et que M. Outine, s’essayant à l’ironie, qualifiait de « mystification d’un blagueur » et d’ « enfantillage de vieux ou de jeunes écoliers », le Comité central du parti ouvrier de la démocratie socialiste, en Allemagne, siégeant à Brunswick et à Wolfenbüttel, avait adressé au peuple allemand un appel qui disait les mêmes choses que le nôtre ; son manifeste était presque identique à celui de la Solidarité non seulement pour le fond, mais même pour la forme. Il saluait aussi la chute de l’empire et l’avènement de la République : « Après vingt ans d’existence honteuse du second empire, le peuple français s’est relevé et a repris la conduite de ses destinées. Acclamons la République française ! » Et il ajoutait : « Il est du devoir du peuple allemand d’assurer une paix honorable avec la République française. Il appartient aux travailleurs allemands de déclarer que dans l’intérêt de la France et de l’Allemagne, ils sont décidés à ne pas tolérer une injure faite au peuple français, après qu’il s’est débarrassé à jamais de l’infâme qui avait troublé la paix… Jurons de combattre loyalement et de travailler avec nos frères ouvriers de tous les pays civilisés pour la cause commune du prolétariat. En voyant comme un grand peuple a repris la conduite de ses destinées,… élevons le cri qui annoncera, sinon pour aujourd’hui, du moins pour un avenir prochain, l’aurore de la liberté en Allemagne. »

On sait comment le général Vogel von Falkenstein fit expier au Comité de Brunswick-Wolfenbüttel sa courageuse protestation : les membres de ce Comité, Bracke, Bonhorst, Spier, Kühn, Gralle, et avec eux un ancien membre, Ehlers, ainsi que l’imprimeur Sievers, furent conduits, enchaînés comme des malfaiteurs, à la forteresse de Boyen, près de Lötzen, où les rejoignirent bientôt Geib, de Hambourg, membre de la Commission de contrôle, et le Dr J. Jacoby, de Konigsberg, qui avait protesté, le 14 septembre, dans une réunion publique, contre l’annexion de l’Alsace-Lorraine.

La conformité de vues entre les représentants du socialisme allemand et les internationaux du Jura suisse me semble intéressante à constater. Marx a cherché à tourner en dérision, dans les deux pamphlets qu’il a écrits contre nous en 1872 et 1873, le manifeste de Neuchâtel : le manifeste de Brunswick-Wolfenbüttel suffit à lui répondre.

Comment, d’ailleurs, Marx a-t-il pu feindre d’oublier ce que lui-même a écrit dans le manifeste adressé, le 9 septembre 1870, à tous les membres de l’Internationale par le Conseil général ? Voici la conclusion de ce manifeste, où Marx appelait les Sections de l’Internationale à l’action : « Que les Sections de l’Association internationale des travailleurs, dans tous les pays, excitent à l’action les classes ouvrières. Si elles désertent leur devoir, si elles demeurent passives, la terrible guerre actuelle ne sera que l’avant-coureur de luttes internationales plus meurtrières encore, et conduira dans toutes les nations à un nouveau triomphe remporté sur l’ouvrier par les seigneurs de l’épée, de la terre, et du capital. Vive la République ! »

Puisque j’ai mentionné le manifeste du Comité de Brunswick- Wolfenbüttel, je veux noter que les auteurs de ce manifeste y avaient intercalé des fragments d’une lettre écrite « par un de leurs plus distingués anciens amis et collaborateurs de Londres » — qui n’était autre que Karl Marx lui-même. Et dans cette lettre de Marx se trouvait ce passage significatif :


La guerre actuelle ouvre une nouvelle époque de l’histoire : elle a prouvé que, même avec l’exclusion de l’Autriche, l’Allemagne est capable de poursuivre son développement... Un but sérieux est atteint, et si la classe ouvrière allemande ne réussit pas à jouer le rôle historique qui lui est assigné, ce sera de sa faute. Cette guerre a transféré le centre de gravité du mouvement ouvrier continental de France en Allemagne [40].


J’aurai à revenir plus tard sur la conception qu’exprime cette dernière phrase. Je me borne, ici, à enregistrer cette parole de Marx à la date où elle fut écrite.


Au moment où Paris va se trouver, pour plusieurs mois, séparé du reste de la France, il faut rappeler quelle y était, au lendemain du 4 septembre, l’organisation des forces du parti socialiste et révolutionnaire. Le Conseil fédéral parisien de l’Internationale, qui avait son siège à la Corderie du Temple, fut immédiatement réorganisé ; à côté de lui siégeait, dans le même local, la Chambre fédérale des sociétés ouvrières, sociétés non adhérentes à l’Internationale, mais qui, dans toutes les circonstances importantes, concertaient leur action avec celle du Conseil fédéral [41]. En outre, il se constitua dans chacun des vingt arrondissements un « Comité de vigilance », formé d’hommes d’action appartenant aux diverses fractions du parti le plus avancé : ces vingt comités devaient former des espèces de municipalités révolutionnaires ; ils furent reliés entre eux par un « Comité central républicain des vingt arrondissements », qui s’installa, lui aussi, à la Corderie, devenue le foyer du mouvement à Paris. Dans ce Comité central se trouvaient surtout des membres de l’Internationale ; au bas de l’affiche rouge qu’il publia le 19 septembre pour demander la levée en masse, l’accélération de l’armement, et le rationnement, je relève les noms suivants : Avrial, Ch. Bellay, Briosne, Chalain, Combault, Camélinat, Chardon, Demay, Duval, Dereure, Frankel, Ferré, Flourens, Johannard, Jaclard, Lefrançais, Langevin, Longuet, Malon, Pindy, Pottier, Ranvier, Rigault, Serraillier, Tridon, Theisz, Vaillant, Jules Vallès, Varlin. Mais je n’ai pas à faire l’histoire de Paris pendant le siège. Durant près de cinq mois, nous allions nous trouver presque complètement sans nouvelles de nos amis parisiens : le contact entre eux et nous ne reprit qu’en février 1871.


Dès le 4 septembre, ainsi qu’il résulte des mots écrits en marge de la p. 96 du manuscrit de la Lettre à un Français, Continuation, III (voir ci-dessus p. 82), Bakounine avait pris la résolution de partir pour Lyon. Il fixa son départ, on l’a vu, au mercredi 7, date à laquelle il substitua, le jour même, celle du vendredi 9. Il écrivit le 6 à son ami Adolphe Vogt, à Berne, un billet (en français) où il lui disait :


Mes amis les socialistes révolutionnaires de Lyon m’appellent à Lyon. Je suis résolu d’y porter mes vieux os et d’y jouer probablement ma dernière partie. Mais, comme ordinairement, je n’ai pas le sou. Peux-tu, je ne dis pas me prêter, mais me donner 500 ou 400, ou 300 ou 200 ou même 100 francs, pour mon voyage ? Si tu le peux, tu me les donneras ; si tu ne le peux pas, — naturellement tu ne me les donneras pas.

Tu m’as dit, à notre dernière entrevue, qu’en passant par Berne je pourrais m’arrêter chez toi. Je ne resterai à Berne qu’un jour. J’y arriverai le 10 au soir, et je partirai le lendemain pour Neuchâtel. Puis-je m’arrêter chez toi ? Comme je pars d’ici le 9, vendredi soir, et comme tu recevras cette lettre au moins le 8, tu auras le temps de m’avertir par télégramme à l’adresse suivante : Locarno, Signora Teresa Pedrazzini, per la signora Antonia, si oui ou non. Si non, dis à Reichel que je m’arrêterai chez lui. Adieu et au revoir [42].


Le 11 il arrivait à Neuchâtel. Notre entrevue eut lieu pendant la nuit du 11 au 12 (à cause de la surveillance policière dont j’étais l’objet) au Grand Hôtel du Lac, où il était descendu. Nous nous concertâmes au sujet de l’usage à faire du manuscrit dont il m’avait envoyé le commencement et dont il m’apportait les pages 113-125. Il me demanda d’extraire de ces feuillets, qui, écrits au jour le jour, présentaient l’incohérence d’une improvisation désordonnée et parfois redondante, une courte brochure destinée à être répandue en France. Il fut convenu qu’elle serait imprimée sans nom d’auteur, et que j’aurais plein pouvoir de tailler, de modifier, de disposer les matières dans l’ordre qui me paraîtrait le plus logique, et de supprimer ce qui ferait longueur. Il n’était pas question de se servir des premières pages envoyées à Genève dans les premiers jours d’août ; la Continuation (24 pages) expédiée à Ozerof le 27 août, et qui m’avait été transmise, fut également laissée de côté, le contenu pouvant en être considéré comme périmé. Tout ce qui passa dans la brochure fut extrait des 81 premières pages du manuscrit intitulé Continuation, III. Je restituai à Bakounine les pages 81 bis-112, qu’il emporta ainsi que les pages 113-125, parce que le contenu ne m’en paraissait pas utilisable [43]. Comme l’imprimerie était hors d’état de faire crédit, Bakounine me remit cinquante francs à valoir sur le prix de l’impression. Puis nous nous fîmes un adieu ému : savions-nous si nous nous reverrions jamais ?

Le 12 Bakounine était à Genève ; il y retrouvait deux amis, hommes sûrs et énergiques, que l’idée d’aller se battre remplissait d’aise. Ozerof et le jeune Polonais Valence Lankiewicz [44] ; avec eux il partit pour Lyon, le 14 septembre au soir [45].


Dès le 4 septembre, un « Comité de salut public » s’était installé à l’hôtel de ville de Lyon et avait pris en mains le pouvoir ; complété les jours suivants par l’adjonction de nouveaux membres, il comprenait, à côté de quelques militants de l’Internationale (Beauvoir, Chol, Palix, Charvet, Placet), des républicains de la nuance Jules Favre, comme Hénon, et des radicaux comme Andrieux [46] et Barodet. Gaspard Blanc, qui avait quitté Neuchâtel le jour même de la publication de notre manifeste, le 5 septembre, pour retourner à Lyon, n’en faisait pas partie, non plus qu’Albert Richard : ce dernier avait réussi un moment, le 4 septembre, à s’y faire adjoindre, mais son nom fut rayé presque aussitôt. Le 8 septembre, dans une réunion publique, salle de la Rotonde, Richard fit la motion, qui fut adoptée, de nommer séance tenante dix commissaires pour être « les intermédiaires du peuple lyonnais auprès du Comité de salut public » ; trois de ces commissaires, savoir Richard lui-même, Andrieux et Jaclard [47], devaient se rendre en délégation à Paris auprès du gouvernement de la Défense nationale, pour s’entendre avec lui au sujet d’une levée en masse. Ils partirent le 9 au soir ; dès le lendemain, Andrieux vit Crémieux, ministre de la justice, et reçut de lui sa nomination au poste de procureur de la République à Lyon ; le 11, il vit Gambetta, ministre de l’intérieur, auquel il présenta ses deux compagnons ; et le 12 il repartit pour Lyon. Richard prolongea son séjour à Paris : il s’y aboucha avec le général Cluseret, que le Comité de salut public lyonnais voulait charger du commandement des corps de volontaires à former dans le département du Rhône, et il le ramena avec lui à Lyon le 17. Quant à Jaclard, il resta à Paris, où il fut nommé adjoint au maire du 18e arrondissement. À propos de cette mission d’Andrieux et de Richard à Paris, Lefrançais, à qui les deux Lyonnais furent présentés alors par Jaclard, raconte (Mémoires d’un révolutionnaire, p. 348) la conversation suivante qu’il eut avec celui-ci à leur sujet :

« Ah ça, me dit Jaclard, est-ce que tu prendrais ces gens-là au sérieux?

« — Pourquoi pas ? Je les vois pour la première fois. Je ne puis savoir s’ils sont ou non sincères.

« — Mon cher, regarde celui-là qui porte de longs cheveux déjà grisonnants, bien qu’il n’ait guère, je crois, beaucoup plus de trente ans : c’est Andrieux. Eh bien, il a vu Crémieux en cachette de son copain, qui, de son côté, est allé voir sournoisement Gambetta. Andrieux a dans sa poche sa commission de procureur au parquet de Lyon.

« — Et l’autre ? Albert Richard ?

« — Ah ! voilà. Celui-là retourne bredouille. On ne lui a offert qu’une sous-préfecture. Il n’a pas jugé l’offre à la hauteur de ses mérites. Il va continuer à faire rage là-bas, mais je le crois quand même coulé ! Son collègue ne se gênera pas pour le dévoiler.

« Pauvres Lyonnais ! tout aussi volés que les Parisiens ! »

Bakounine arrivait donc dans une ville où régnait le gâchis, où les membres de l’Internationale n’avaient aucune notion claire de ce qu’il fallait faire, où les meneurs radicaux avaient la haute main, où les intrigants s’agitaient, prêts à trahir. Le gouvernement de la Défense nationale avait envoyé de Paris, comme préfet, un « républicain vigoureux », Challemel-Lacour. Le Comité de salut public, après une courte existence, fut remplacé par un Conseil municipal élu le 15 septembre, et formé en majorité de républicains bourgeois ; le médecin Hénon, ancien député, fut nommé maire de Lyon. Serait-il possible, au milieu de cette confusion d’idées, de ce choc d’intrigues, d’organiser le parti socialiste, de déterminer un soulèvement populaire ? Bakounine essaya. Dans une grande réunion publique tenue le 17 septembre à la Rotonde fut décidée la création d’un « Comité central du Salut de la France » ; les membres de ce Comité furent élus le lendemain dans une autre réunion, salle Valentino : c’étaient entre autres Gaspard Blanc, Beauvoir, Palix, Albert Richard, François Parraton, Charvet, Placet. Ce Comité, aux séances duquel assistait Bakounine, ainsi que Bastelica, accouru de Marseille, se réunissait rue Madame, dans une chambre louée par Blanc. « En même temps que se tenaient les conciliabules de la rue Madame, le plan d’une insurrection était arrêté au domicile du tailleur Palix, où logeait Bakounine, et où prenaient leurs repas tous les jours Valence [Lankiewicz], Blanc, Ozerof et Parraton ; on se mettait en rapport avec tous les hommes d’action. Les réunions publiques étaient multipliées et prenaient un caractère de violence inouïe. Les motions les plus sanguinaires (sic) s’y produisaient et étaient accueillies avec enthousiasme. On y provoquait ouvertement à la révolte, au renversement des lois et de l’ordre de choses établi. « (Oscar Testut.)

Le 19, Bakounine écrivait à Ogaref (en russe) :


Mon vieil ami, je viens de recevoir ta lettre. Je te demande pardon de t’avoir laissé sans nouvelles de moi pendant cinq jours. Il y a tant de travail à faire que la tête me tourne. La véritable révolution n’a pas encore éclaté ici, mais cela viendra. On fait tout ce qui est possible pour la préparer. Je joue gros jeu. J’espère voir le triomphe prochain. Écris-moi ainsi : France, Mme Palix, Cours Vitton, 41, Lyon. Sur la seconde enveloppe : pour Mme Antonie. Envoie-moi à la même adresse le journal de ces deux coquins de Londres [48] ; après l’avoir lu, je te dirai mon avis et ce qu’il y aurait à faire [49].


Pendant ce temps, j’imprimais la brochure de Bakounine en me hâtant le plus possible. Pour aller plus vite, j’avais réparti la besogne entre trois compositeurs (dont j’étais) travaillant sur des casses qui contenaient des caractères de corps différents, parce que la lettre nous manquait : une partie de la brochure fut composée en corps 9, une autre en corps 10. J’ai conservé le manuscrit, tout entier de ma main, avec des renvois à diverses pages du manuscrit de Bakounine, d’après lequel la brochure a été imprimée. Nous avions d’abord voulu l’intituler Lettre à un Français, et elle devait former une lettre unique ; mais ensuite il me parut qu’il valait mieux en distribuer le contenu en plusieurs lettres distinctes et successives. Je lui donnai donc ce titre : Lettres à un Français sur la crise actuelle, et la divisai en six lettres, auxquelles j’attribuai arbitrairement des dates allant du 1er au 15 septembre (Lettre I, 1er septembre, p. 3 ; Lettre II, 5 septembre, p. 5 ; Lettre III, 6 septembre, p. 11 ; Lettre IV, 7 septembre, p. 20 ; Lettre V, 8 septembre, p. 27 ; Lettre VI, 15 septembre, p. 31 ; les Lettres I, II, III et VI sont en corps 9, les Lettres IV et V en corps 10). J’ai fréquemment interverti l’ordre des matières de l’original : ainsi les pages qui forment la Lettre VI, que j’ai datée du 15 septembre, sont empruntées en majeure partie aux pages 14-23 de la « Continuation, III » du manuscrit de Bakounine, écrites du 27 au 29 août, tandis que la Lettre IV, datée par moi du 7 septembre, est extraite des pages 53-66 de ce manuscrit, écrites le 1er septembre.

Les Lettres à un Français sur la crise actuelle. Septembre 1870, — ce remarquable programme d’une révolution que Bakounine définissait en ces mots : « Sauver la France par l’anarchie », — parurent sans nom d’auteur ni d’imprimeur et sans indication de lieu. Elles forment une brochure de 43 pages in-16, aujourd’hui introuvable ; je n’en possède plus d’ exemplaire [50], mais elle vient d’être réimprimée [51] dans un volume qui contient aussi deux autres écrits de Bakounine de la même époque : je renvoie le lecteur à cette réimpression. Ce volume contient en un Appendice (pages 135-268) la reproduction intégrale du manuscrit de Bakounine duquel a été extrait le texte de la brochure, avec tous les passages remaniés, abrégés ou supprimés en 1870. Parmi les parties de ce manuscrit qui étaient restées inédites, je signale particulièrement à l’attention celle (pages 254-261) où l’auteur démontre aux ouvriers parisiens — qu’un correspondant du Volksstaat représentait comme « indifférents à la guerre actuelle » — qu’ils ne peuvent pas se désintéresser de l’invasion allemande, et qu’il leur faut absolument défendre leur liberté contre « les bandes armées du despotisme prussien » ; j’en reproduis ici le passage principal :


Ah ! si la France était envahie par une armée de prolétaires, Allemands, Anglais, Belges, Espagnols, Italiens, portant haut le drapeau du socialisme révolutionnaire et annonçant au monde l’émancipation finale du travail, j’aurais été le premier à crier aux ouvriers de France : « Ouvrez-leur vos bras, ce sont vos frères, et unissez-vous à eux pour balayer les restes pourrissants du monde bourgeois ! » Mais l’invasion qui déshonore la France aujourd’hui, ce n’est point une invasion démocratique et sociale, c’est une invasion aristocratique, monarchique et militaire. Les cinq ou six cent mille soldats allemands qui égorgent la France à cette heure sont les sujets obéissants, les esclaves d’un despote qui est tout entiché de son droit divin ; et dirigés, commandés, poussés comme des automates, par des officiers et des généraux sortis de la noblesse la plus insolente du monde, ils sont — demandez-le à vos frères les ouvriers de l’Allemagne — les ennemis les plus féroces du prolétariat. En les recevant pacifiquement, en restant indifférents et passifs devant cette invasion du despotisme, de l’aristocratie et du militarisme allemand sur le sol de la France, les ouvriers français ne trahiraient pas seulement leur propre dignité, leur propre liberté, leur propre prospérité, avec toutes les espérances d’un meilleur avenir, ils trahiraient encore la cause du prolétariat du monde entier, la cause sacrée du socialisme révolutionnaire.


L’impression des Lettres à un Français fut achevée vers le 20 septembre, et j’envoyai aussitôt la brochure en un ballot à Genève, à l’adresse de notre ami Lindegger.

Le samedi 24 septembre, dans une grande réunion publique tenue à la Rotonde, et présidée par Eugène Saignes, — un ouvrier plâtrier-peintre, homme énergique, vrai tribun populaire, très influent parmi les ouvriers lyonnais, — furent votées diverses résolutions relatives à la destitution de tous les officiers et à leur remplacement par des chefs élus ; à la remise des forts à la garde nationale ; à un impôt forcé sur les riches. La journée du lendemain dimanche fut employée à la rédaction et à l’impression d’une grande affiche rouge, contenant le programme de la révolution que le Comité central du Salut de la France proposait au peuple d’accomplir ; il fut décidé que l’affiche serait signée par tous les membres du Comité, et Bakounine, quoique étranger, crut de son devoir de mettre son nom à côté de celui de ses amis. Le mouvement était fixé au lendemain lundi 25, et des arrestations devaient être faites par les révolutionnaires dans la nuit du dimanche au lundi : c’est du moins ce qu’indique une lettre (en russe) de Bakonnine à Ogaref, du 25 ; j’ignore quel motif fit ajourner ensuite l’exécution du plan jusqu’au mercredi 28. Voici la lettre de Bakounine dont je viens de parler :


25 septembre 1870. Lyon.

Mon vieil ami. Je l’enverrai immédiatement notre proclamation qui fait appel au peuple pour jeter bas tous les pouvoirs qui restent et qui gênent [52]. Cette nuit nous allons arrêter nos principaux ennemis ; demain la dernière bataille, et, nous l’espérons, le triomphe.

Envoie Henry [Sutherland] chez Lindegger. Probablement G[uillaume] a déjà fait parvenir la brochure. Sinon, qu’Henry prie Lindegger de vous l’apporter aussitôt qu’il l’aura reçue. Et dès que tu l’auras reçue, que notre ami, le vaillant colonel [53], l’apporte immédiatement, sans perdre une minute, à Lyon. Directement chez Palix, Cours Vitton, 41, entrée par la rue Masséna, 20, au premier. La brochure est indispensable, nous l’attendons tous. Ton M. B. [54].


Le lundi 26, nouvelle réunion publique à la Rotonde ; Saignes préside ; Beauvoir donne lecture de l’affiche, qui est applaudie par la foule et dont la rédaction est adoptée à l’unanimité. Le président annonce qu’elle sera placardée sur tous les murs de la ville, et ajoute : « C’est notre tête que nous jouons en signant cette affiche, si nous ne réussissons pas ; mais le moment est venu ! Vaincre ou mourir [55] ! »

Voici le texte de ce document :


République française.
Fédération révolutionnaire des communes.

La situation désastreuse dans laquelle se trouve le pays ; l’impuissance des pouvoirs officiels et l’indifférence des classes privilégiées ont mis la nation française sur le bord de l’abîme.

Si le peuple organisé révolutionnairement ne se hâte d’agir, son avenir est perdu, la Révolution est perdue, tout est perdu. S’inspirant de l’immensité du danger, et considérant que l’action désespérée du peuple ne saurait être retardée d’un seul instant, les délégués des Comités fédérés du Salut de la France, réunis au Comité central, proposent d’adopter immédiatement les résolutions suivantes :

Article premier. — La machine administrative et gouvernementale de l’État, étant devenue impuissante, est abolie.

Le peuple de France rentre en pleine possession de lui-même.

Art. 2. — Tous les tribunaux criminels et civils sont suspendus et remplacés par la justice du peuple.

Art. 3. — Le paiement de l’impôt et des hypothèques est suspendu. L’impôt est remplacé par les contributions des communes fédérées, prélevées sur les classes riches, proportionnellement aux besoins du salut de la France.

Art. 4. — L’État, étant déchu, ne pourra plus intervenir dans le paiement des dettes privées.

Art. 5. — Toutes les organisations municipales existantes sont cassées et remplacées dans toutes les communes fédérées par des Comités du Salut de la France, qui exerceront tous les pouvoirs sous le contrôle immédiat du peuple.

Art. 6. — Chaque Comité de chef-lieu de département enverra deux délégués pour former la Convention révolutionnaire du Salut de la France.

Art. 7. — Cette Convention se réunira immédiatement à l’hôtel de ville de Lyon, comme étant la seconde ville de France et la plus à portée de pourvoir énergiquement à la défense du pays.

Cette Convention, appuyée par le peuple entier, sauvera la France.

Aux armes ! ! !

E.-B. Saignes, Rivière, Deville, Rajon (de Tarare), François Favre, Louis Palix, B. Placet, Blanc (G.), Ch. Beauvoir, Albert Richard, F. Bischoff, Doublé, H. Bourron, M. Bakounine, Parraton. A. Guillermet, Coignet aîné, P.-J. Pulliat, Latour, Guillo, Savigny, J. Germain, F. Charvet, A. Bastelica (de Marseille), Dupin (de Saint-Étienne), Narcisse Barret.

Lyon, Association typographique. — Regard, rue de la Barre, 12.


On a reproché à Bakounine d’avoir mis son nom au bas de l’affiche rouge, et allégué que par là il fournissait à la presse réactionnaire une arme, dont elle ne manqua pas, en effet, de se servir : elle put affirmer désormais, avec une apparence de raison, que le mouvement socialiste était suscité par des émissaires de l’étranger. Il avait parfaitement senti lui-même que la présence de sa signature sur ce document pouvait avoir certains inconvénients, et il en avait parlé à ses amis ; mais ceux-ci avaient insisté pour qu’il signât, en lui affirmant que son nom donnerait à l’affiche un caractère bien nettement révolutionnaire et international. Une autre considération influa sur sa décision ; s’il n’avait pas signé, n’eût-on pas dit qu’il avait laissé ses amis s’exposer seuls, qu’il avait refusé de partager avec eux la responsabilité de l’appel aux armes ? Je ne m’attarderai pas à discuter ici le pour et le contre : qu’il suffise de faire observer que ceux qui ont fait un grief à Bakounine d’avoir signé l’affiche de Lyon ont, au contraire, trouvé — avec raison — très méritoire l’acte de Léo Frankel, Juif et Hongrois, acceptant la candidature aux élections de la Commune de Paris.

La municipalité lyonnaise venait de réduire de trois francs à deux francs cinquante la paie des ouvriers des chantiers nationaux. Les révolutionnaires résolurent de profiter de la circonstance pour organiser une démonstration des ouvriers des chantiers qui coïnciderait avec l’exécution du coup de main sur l’hôtel de ville préparé par le Comité central du Salut de la France. Une réunion à laquelle avaient été appelés tous les travailleurs des chantiers nationaux eut lieu à la Rotonde, le mardi 27 au soir, et rendez-vous général fut pris pour le lendemain 28, à midi, sur la place des Terreaux.

Dans la séance du Comité central du Salut de la France qui eut lieu le même soir, et à laquelle assistaient aussi les membres du Comité central fédératif [56], on arrêta l’organisation du mouvement du lendemain. Velay, ouvrier tulliste, conseiller municipal, Bakounine, et quelques autres, voulaient une manifestation en armes ; mais la majorité se prononça pour une manifestation pacifique sans armes. Une commission exécutive de huit membres signa la proclamation suivante, rédigée par Gaspard Blanc, et qui, imprimée pendant la nuit, fut affichée le lendemain 28 de bonne heure :


République française.

Le peuple lyonnais, vu l’immensité du danger et la lenteur apportée par l’autorité à l’organisation de la défense nationale, est convoqué, par l’organe de ses comités populaires réunis, à une manifestation populaire pour aujourd’hui 28 septembre, à midi, sur la place des Terreaux, à l’effet d’obliger l’autorité à prendre immédiatement les mesures les plus énergiques et les plus efficaces pour la défense nationale.

Par délégation des comités réunis,

La Commission exécutive :

C. Tassel, F. Bischoff, Bruyat, A. Schettel, A. Bastelica, Parraton, G. Blanc, G. Torin.


Je n’entreprendrai pas de raconter la journée du 28 septembre ; bien que j’aie recueilli de la bouche de Bakounine et d’Ozerof beaucoup de détails, je ne connais qu’une partie des faits [57]. J’indiquerai seulement l’essentiel.

À midi, plusieurs milliers d’hommes se pressaient sur la place des Terreaux. Une délégation de seize ouvriers des chantiers nationaux entra dans l’hôtel de ville pour demander au Conseil municipal le rétablissement de la paie à trois francs par jour. Mais le Conseil n’était pas en séance. Bientôt, un mouvement se produisit dans la foule ; une centaine d’hommes résolus, Saignes à leur tête, forçant la porte de l’hôtel de ville, pénétrèrent dans l’édifice municipal ; quelques membres du Comité central du Salut de la France, Bakounine, Parraton, Bastelica et autres, y entrèrent avec eux. Du haut du balcon, Saignes annonça que le Conseil municipal allait être mis en demeure d’accepter le programme de l’affiche rouge du 26 septembre, ou de démissionner, et proposa de nommer Cluseret général de l’armée révolutionnaire. Cluseret, acclamé par la foule, parut au balcon, remercia, et annonça qu’il allait se rendre à la Croix-Rousse. Il s’y rendit en effet, mais non pour appeler aux armes les gardes nationaux de ce quartier : son but, a-t-il écrit lui-même plus tard, « était d’éviter une collision, parce qu’on battait le rappel dans les quartiers peu sympathiques au peuple » ; aussi demanda-t-il simplement aux ouvriers de la Croix-Rousse « de descendre en masse et sans armes ». Pendant ce temps, les gardes nationaux des quartiers riches étaient accourus, armés, et avaient pénétré dans la cour intérieure de l’hôtel de ville ; Cluseret, revenant de sa tournée dans les faubourgs, fut arrêté par eux. Le peuple, sur la place, ne sut pas d’abord ce qui se passait à l’intérieur du palais municipal ; mais lorsqu’il l’eut appris, par la voix de Saignes qui l’appelait à l’aide, il poussa des cris de colère et envahit l’hôtel de ville ; une partie des gardes nationaux bourgeois furent désarmés par la foule sans armes [58], le reste mit la crosse en l’air. Le Comité du Salut de la France s’installa alors dans la salle des séances du Conseil municipal et commença à rédiger des arrêtés, qu’on envoyait au fur et à mesure à l’impression. Deux ou trois heures se passèrent ainsi ; en vain Bakounine et quelques autres disaient : « Il faut agir, nous perdons le temps, nous allons être envahis par la garde nationale bourgeoise ; il faut arrêter immédiatement le préfet [59], le maire, le général Mazure, » — on ne les écouta pas. Toutefois l’ordre de battre la générale dans les quartiers ouvriers fut donné, et quelques bataillons arrivèrent de la Guillotière et de la Croix-Rousse. Mais les autorités, restées libres de leurs mouvements, faisaient de leur côté battre le rappel, les bataillons des gardes nationaux de leur parti commençaient à se masser devant l’hôtel de ville, et les manifestants sans armes leur cédaient la place. Cluseret, loin de songer à une résistance quelconque, ne pensait plus qu’au moyen de reconquérir les bonnes grâces du pouvoir : il engagea les membres du Comité à se retirer, et alla lui-même chercher les conseillers municipaux réactionnaires, réunis dans le voisinage, en les invitant à venir reprendre leurs sièges [60]. Bakounine croyait encore à la possibilité de sauver la situation ; il fit son possible pour décider les membres du Comité du Salut de la France à montrer de l’énergie ; on pouvait, disait-il, déterminer les gardes nationaux ouvriers à soutenir le mouvement et à opposer la force à la force : une étincelle suffirait pour mettre le feu aux poudres. Mais Albert Richard avait peur des responsabilités, et son avis prévalut : le Comité révolutionnaire, après avoir parlementé avec les conseillers municipaux, évacua l’hôtel de ville, et se contenta de rédiger, après sa retraite, un procès-verbal disant : « Les délégués du peuple n’ont pas cru devoir s’imposer par la violence au Conseil municipal, et se sont retirés quand il est entré en séance, laissant au peuple le soin d’apprécier la situation ». Les conseillers municipaux ouvrirent leur séance à six heures et demie, et, tout d’abord, prirent l’engagement qu’aucune poursuite ne serait exercée à raison des événements de la journée ; ils votèrent le rétablissement à trois francs de la paie des ouvriers des chantiers nationaux : mais, quant aux mesures révolutionnaires qu’avait proposées le Comité du Salut de la France, le Conseil se déclara incapable de les mettre à exécution, parce qu’elles étaient en dehors de ses attributions légales.

Au moment où, grâce à la trahison de Cluseret, le maire Hénon rentrait à l’hôtel de ville, avec une escorte de gardes nationaux bourgeois, il rencontra Bakounine dans la salle des Pas-Perdus : il le fit empoigner par ses acolytes, et enfermer aussitôt dans un réduit du sous-sol. Au premier moment, on ne s’aperçut pas de la disparition du vieux révolutionnaire ; dans le tumulte général, on n’avait pas pris garde à l’incident. Ce fut Ozerof qui s’inquiéta de ne plus voir Bakounine, et qui s’étant mis à sa recherche, apprit enfin ce qui s’était passé. Aussitôt il alla chercher sur la place une compagnie de francs-tireurs, pénétra avec eux dans l’hôtel de ville, et délivra le prisonnier. Mais à ce moment le Comité avait déjà disparu, le Conseil municipal l’avait remplacé : Bakounine, se voyant seul, n’avait plus qu’à s’éloigner. Il trouva pour la nuit une retraite chez un ami. Le lendemain soir, ayant appris qu’un mandat d’amener avait été lancé contre lui, il partit pour Marseille, après avoir écrit à Palix une lettre dont je reproduis les principaux passages :


Mon cher ami. Je ne veux point partir de Lyon sans t’avoir dit un dernier mot d’adieu. La prudence m’empêche de venir te serrer la main une dernière fois. Je n’ai plus rien à faire ici. J’étais venu à Lyon pour combattre ou pour mourir avec vous. J’étais venu parce que je suis profondément convaincu que la cause de la France est redevenue, à cette heure suprême..., la cause de l’humanité. J’ai pris part au mouvement d’hier et j’ai signé mon nom sous les résolutions du Comité du Salut de la France [61], parce qu’il est évident pour moi qu’après la destruction réelle et de fait de toute la machine administrative et gouvernementale, il n’y a plus que l’action immédiate et révolutionnaire du peuple qui puisse sauver la France... Le mouvement d’hier, s’il s’était maintenu triomphant, — et il se serait maintenu tel si le général Cluseret n’avait point trahi la cause du peuple, — en remplaçant la municipalité lyonnaise, à moitié réactionnaire et à moitié incapable, par un comité révolutionnaire émanant directement de la volonté du peuple, ce mouvement aurait pu sauver Lyon et la France... Je quitte Lyon, cher ami, le cœur plein de tristesse et de prévisions sombres. Je commence à penser maintenant que c’en est fait de la France... Elle deviendra une vice-royauté de l’Allemagne. À la place de son socialisme vivant et réel, nous aurons le socialisme doctrinaire des Allemands, qui ne diront plus que ce que les baïonnettes prussiennes leur permettront de dire. L’intelligence bureaucratique et militaire de la Prusse unie au knout du tsar de Saint-Pétersbourg [62] vont assurer la tranquillité et l’ordre public, au moins pour cinquante ans, sur tout le continent de l’Europe. Adieu la liberté, adieu le socialisme, la justice pour le peuple et le triomphe de l’humanité. Tout cela pouvait sortir du désastre actuel de la France. Tout cela en serait sorti, si le peuple de France, si le peuple de Lyon l’avait voulu.


La lettre se termine par ces lignes, qui contiennent quelques détails intéressants sur la façon dont Bakounine avait été appréhendé au corps la veille, par ordre du maire Hénon [63] :


Tu sais qu’hier, j’avais été arrêté à l’hôtel de ville par un monsieur fort laid habillé en civil, qui m’avait fait empoigner par des gardes nationaux de compagnies bourgeoises, je ne saurais te dire laquelle ou lesquelles. Le fait est que ces hommes ont fouillé toutes mes poches avec un aplomb et une habileté qui m’ont prouvé qu’ils ne sont pas étrangers au métier. L’un d’eux a répondu à un autre, qui lui recommandait de me bien fouiller : « Ne crains rien, je connais mon métier ». Les uns m’ont brutalisé de toutes manières, me bousculant, me poussant, me pinçant, me tordant les bras et les mains ; je dois pourtant reconnaître que d’autres criaient : « Ne lui faites point de mal ». Enfin la bourgeoisie s’est montrée ce qu’elle est partout : brutale et lâche. Car tu n’ignores pas que j’ai été délivré par quelques francs-tireurs qui ont mis en fuite un nombre triple ou même quadruple de ces héroïques boutiquiers armés de leurs chassepots. J’ai été délivré. — mais de tous les objets qui m’avaient été dérobés par ces messieurs, je n’ai pu retrouver que mon revolver. Mon carnet et ma bourse, qui contenait 165 francs et quelques sous, sont sans doute restés entre les mains de ces messieurs... Je te prie de les réclamer en mon nom ; tu me les renverras quand on te les aura rendus.[64]


Bakounine avait jugé et qualifié sévèrement, à l’instant même, la conduite de ceux des membres du Comité révolutionnaire qui voulaient capituler pour éviter une collision qu’ils redoutaient, et il leur avait dit, pendant qu’ils délibéraient encore à l’hôtel de ville, ce qu’il pensait d’eux. Il condamna également la tactique adoptée ensuite par certains d’entre eux, qui renièrent publiquement toute pensée révolutionnaire : tel Albert Richard, écrivant le 1er octobre, de la retraite où il s’était mis à l’abri, au Progrès de Lyon pour atténuer et dénaturer la signification du mouvement du 28 septembre, dont le but, prétendait-il, « n’était pas de faire appliquer le programme de l’affiche [65] ». Dans un projet de lettre à Esquiros (20 octobre), dont il sera parlé plus loin, Bakounine écrit à ce sujet : « Plusieurs de mes amis, dans des lettres qu’ils ont écrites au Progrès de Lyon, ont eu la faiblesse de nier le but réel de cette manifestation manquée. Ils ont eu tort. Dans les temps comme celui au milieu duquel nous vivons, on doit avoir, plus qu’à toute autre époque, le courage de la vérité. » Enfin, dans une lettre adressée seize mois plus tard à la Tagwacht, de Zurich, le 14 février 1872, Bakounine résuma son appréciation dans les termes suivants :


La couardise de l’attitude de Richard a été une des causes principales de l’échec du mouvement lyonnais du 28 septembre. Je regarde comme un honneur pour moi d’avoir pris part à ce mouvement, avec le digne citoyen Palix, qui est mort l’hiver dernier à la suite des souffrances qu’il a eu à endurer ; avec le brave citoyen Charvet, qui a été, depuis, assassiné lâchement par un officier ; avec les citoyens Parratton et Schettel, qui languissent encore à cette heure dans les prisons de M. Thiers. Depuis lors j’ai regardé Richard comme un lâche et un traître.


Deux jours après le 4 septembre, Eugène Dupont, correspondant du Conseil général de Londres pour la France, avait envoyé, au nom de ce Conseil, à tous les correspondants français des instructions sur la ligne de conduite à suivre. Voici ce qu’il avait écrit à Albert Richard (lettre imprimée par Oscar Testut) :


Londres, 6 septembre 1870.

Mon cher Richard, La piteuse fin du Soulouque impérial nous amène au pouvoir les Favre et les Gambetta. Rien n’est changé. La puissance est toujours à la bourgeoisie. Dans ces circonstances, le rôle des ouvriers ou plutôt leur devoir est de laisser cette vermine bourgeoise faire la paix avec les Prussiens (car la honte de cet acte ne se détachera jamais d’eux), ne pas les affermir par des émeutes, mais profiter des libertés que les circonstances vont apporter pour organiser toutes les forces de la classe ouvrière. La bourgeoisie, qui est dans ce moment affolée de son triomphe, ne s’apercevra pas tout d’abord des progrès de l’organisation, et pour le jour de la véritable guerre les travailleurs seront prêts ... Sers-toi des pouvoirs que t’a donnés le Conseil général pour arriver à ce but.


On trouve les mêmes idées dans le Manifeste (rédigé par Marx) adressé à la date du 9 septembre à tous les membres de l’Internationale par le Conseil général. On y lit :


Les classes ouvrières françaises traversent des circonstances extrêmement difficiles. Toute tentative de renverser le nouveau gouvernement, dans la crise actuelle, quand l’ennemi est presque aux portes de Paris, serait une folie désespérée. Les ouvriers français doivent remplir leurs devoirs de citoyens ; mais, en même temps, il ne faut pas qu’ils se laissent entraîner par les souvenirs de 1792, comme les paysans français se sont laissé précédemment duper par les souvenirs du premier Empire [66]. Ils n’ont pas à recommencer le passé, mais à édifier l’avenir. Qu’ils profitent avec calme et résolution des facilités que leur donne la liberté républicaine, pour travailler à leur organisation de classe. Cela les dotera d’une vigueur herculéenne pour la régénération de la France et notre tâche commune, l’émancipation du travail. De leur énergie et de leur sagesse dépend le sort de la République [67].


Ainsi, ces Messieurs du Conseil général, qui recommandaient habituellement la participation des ouvriers aux mouvements politiques, trouvaient à propos, en cette circonstance, quand les armées allemandes envahissaient la France, d’ordonner aux ouvriers français de se désintéresser de la guerre, d’écarter de leur mémoire les souvenirs de 1792, et de laisser, sans intervenir, conclure une paix honteuse avec le roi de Prusse, sous le prétexte qu’il était bon que cette honte s’attachât à la « vermine bourgeoise » ; ils leur ordonnaient surtout de ne pas faire des « émeutes », attendu que les mouvements insurrectionnels, selon eux, « affermiraient » les gouvernants ! Et c’était nous, au contraire, — ceux qu’ils appelaient les « abstentionnistes », — qui disions qu’il fallait, en ce moment décisif, faire un effort suprême pour affranchir le peuple des derniers restes de l’autorité gouvernementale ; que le soulèvement des ouvriers et des paysans contre l’envahisseur serait en même temps un soulèvement contre la tyrannie économique de la classe capitaliste ; et qui tentions, par la parole et par les actes, de provoquer ce soulèvement et de montrer au peuple français le moyen de se sauver lui-même en préparant, du même coup, le salut du prolétariat universel.

Il existe une lettre de Marx au professeur Edward Spencer Beesly, du 19 octobre 1870 (publiée dans The Social-Democrat de Londres, du 15 avril 1903), où il apprécie les événements de Lyon d’après des lettres qu’il venait de recevoir. Voici comment il s’exprime :


Au début tout marchait bien. Sous la pression de la Section de l’Internationale, la République avait été proclamée à Lyon avant de l’être à Paris. Un gouvernement révolutionnaire fut tout de suite établi, la Commune [68], composée en partie d’ouvriers appartenant à l’Internationale, en partie de républicains radicaux bourgeois... Mais les ânes Bakounine et Cluseret arrivèrent à Lyon, et gâtèrent tout. Appartenant tous deux à l’Internationale, ils eurent malheureusement assez d’influence pour égarer nos amis. L’hôtel de ville fut pris, pour un moment seulement, et de très ridicules décrets sur l’abolition de l’État et autres balivernes furent rendus. Vous comprenez que le seul fait d’un Russe — que les journaux de la bourgeoisie représentaient comme un agent de Bismarck — prétendant s’imposer à la tête d’un Comité du Salut de la France était tout à fait suffisant pour changer complètement l’opinion publique [69]. Quant à Cluseret, il s’est comporté à la fois comme un idiot et comme un lâche. Ces deux hommes ont quitté Lyon après leur insuccès.


Il convient de citer, pour achever ce chapitre, les quelques phrases que Marx a consacrées au mouvement du 28 septembre dans sa brochure de 1873, l’Alliance de la démocratie socialiste (p. 21). Voici cet extraordinaire morceau :


Le mouvement révolutionnaire de Lyon venait d’éclater. Bakounine d’accourir rejoindre son lieutenant Albert Richard et ses sergents Bastelica et Gaspard Blanc. Le 28 septembre, jour de son arrivée, le peuple s’était emparé de l’hôtel de ville. Bakounine s’y installa : alors arriva le moment critique, le moment attendu depuis bien des années, où Bakounine put accomplir l’acte le plus révolutionnaire que le monde ait jamais vu : il décréta l’abolition de l’État. Mais l’État, sous la forme et l’espèce de deux compagnies de gardes nationaux bourgeois, entra par une porte qu’on avait oublié de garder, balaya la salle, et fit reprendre à la hâte le chemin de Genève à Bakounine [70].


Inutile de relever les inexactitudes, les unes voulues, les autres inconscientes, que Marx a accumulées en ce peu de lignes. Bakounine n’était pas arrivé à Lyon le 28, jour du mouvement, mais le 15 ; ce mouvement, il ne s’y était pas associé après coup, mais c’était lui-même qui l’avait préparé treize jours durant ; il n’était pas entré à l’hôtel de ville à la suite du peuple, mais, avec Saignes et Parraton, il en avait forcé les portes, frayant la route à la foule ; une fois dans la place, il ne s’était pas amusé à « décréter l’abolition de l’Etat » : au contraire, pendant que les membres du Comité perdaient leur temps à rédiger des arrêtés, il n’avait cessé d’insister, vainement, pour une action énergique et immédiate ; si les gardes nationaux bourgeois étaient, quelques heures plus tard, rentrés dans le palais municipal, ce n’était pas « par une porte qu’on avait oublié de garder » : la trahison de Cluseret, la lâcheté d’Albert Richard étaient les seules causes de cet avortement d’une insurrection d’abord victorieuse ; enfin, il n’avait pas « repris à la hâte le chemin de Genève », mais s’était rendu à Marseille avec l’espoir qu’il serait possible de renouveler une tentative de la réussite de laquelle il ne voulait pas encore désespérer [71].

Mais le Volksstaat a su dire mieux encore que Marx. Dans son numéro du 12 octobre 1870, il a imprimé ceci :


Comme caractéristique de l’esclandre machiné à Lyon par Bakounine, nous reproduisons la proclamation suivante [suit le texte de l’affiche rouge du 26 septembre]. On n’aurait pas pu mieux faire au bureau de la presse, à Berlin, pour servir les desseins de Bismarck. Heureusement Bakounine, qui du reste, paraît-il, est en prison, n’a pas pu causer de dommage sérieux, ce qui est une nouvelle preuve du sens politique des ouvriers français. (Jedenfalls hätte die obige Proclamation im Berliner Pressbureau nicht passender für Graf Bismarck gemacht werden können. Dass Bahunin, der übrigens verhaftet sein soll, keinen ernsten Schaden zu thun vermochte, bildet einen neuen Beweis für die politische Bildung der französischen Arbeiter.)

Ces lignes sont, je crois, de la plume de Hepner.


Je mentionne encore, ici, la tentative révolutionnaire qui fut faite à Brest au commencement d’octobre. Les membres de la Section internationale de Brest [72] avaient tenu en septembre des réunions en vue de la formation d’un Comité de surveillance et de défense nationale ; ce Comité, nommé le 1er octobre dans une réunion publique, essaya le lendemain de faire envahir l’hôtel de ville ; mais son appel aux armes demeura sans effet. Les initiateurs du mouvement furent arrêtés : quatre d’entre eux furent condamnés, le 27 octobre, par un conseil de guerre, à des peines variant de deux ans à huit jours d’emprisonnement ; mais ils furent graciés par la délégation de Tours. Paul Robin, à sa sortie de la prison de Beauvais (5 septembre), où avaient été transférés les condamnés du troisième procès de l’Internationale parisienne, était allé à Bruxelles chercher sa femme et ses enfants, qui s’y étaient réfugiés : il voulait les ramener à Paris. Mais, sur la dénonciation d’un policier français, il fut emprisonné pour avoir enfreint l’arrêté d’expulsion pris contre lui par le gouvernement belge l’année précédente, puis, après quelques jours de détention aux Petits-Carmes, conduit à la frontière. Paris étant déjà bloqué par les Prussiens, il s’était rendu à Brest, la ville où résidaient ses parents, où il se remit à faire de la propagande révolutionnaire : mais bientôt, forcé de quitter la France pour éviter un nouvel emprisonnement, il se réfugia à Londres avec sa famille. Là, il reçut l’accueil que devait lui valoir le zèle avec lequel il avait travaillé à l’organisation socialiste en Belgique, en Suisse, et à Paris, et, sur la présentation de Karl Marx lui-même, il devint membre du Conseil général de l’Internationale (octobre).



  1. Voir la lettre de Varlin à Aubry du 23 décembre 1869, t. Ier, p. 258, note.
  2. Parmi les noms qui figurent au bas de cette Adresse ou des lettres d’adhésion publiées les jours suivants, je relève ceux de Tolain, Murat, Avrial, Pindy, Theisz, A. Thomachot, Thomachot jeune, Camélinat, Chauvière, Langevin, Eugène Pottier, Landrin, Charles Keller, Malon, Combault, Lucipia, Jules Joffrin, Chausse.
  3. Cette Adresse, qui fut publiée aussi dans le Réveil, émanait du « Bureau central électoral du parti démocratique ».
  4. Mémoire de la Fédération jurassienne, p. 166.
  5. J’écrivais à Joukovsky le 26 juillet : « Quelle est ton opinion sur la nouvelle situation à Genève ? Michel croit que Grosselin, Perret et Cie ont fini leur règne, que les bâtiments vont venir à nous, que l’Égalité est définitivement morte, que la Solidarité va faire des masses d’abonnés. Pour moi, je ne crois rien de tout cela, jusqu’à ce que j’aie vu des faits. » (Nettlau. p. 402.) Bakounine, d’autre part, de retour à Locarno, écrivait au même Joukovsky, le 28 : « Je t’ai annoncé avant-hier l’intention de Guillaume de réduire la Solidarité de moitié, d’une feuille entière à une demi-feuille. Cette réduction est indispensable, parce que le déficit atteint déjà 800 francs environ, et que le nombre des abonnés a diminué par suite du départ de beaucoup d’ouvriers appelés au service militaire. Il est nécessaire de s’occuper activement de faire à Genève de la propagande pour le journal : il faut faire plus que le possible, — l’impossible. » Une réflexion qui aurait pu nous venir à l’esprit, c’est que si, au lieu de nous saigner à blanc pour les grévistes de Geneve et d’envoyer aux hommes du Temple-Unique, qui ne nous en surent aucun gré, tout l’argent que nous avions pu réunir, nous eussions appliqué nos ressources à nos propres besoins, la Solidarité n’aurait pas eu de déficit : mais personne ne songea à faire cette remarque.
  6. Nettlau, p. 414.
  7. « Le procès des internationaux de Lyon a commencé le 8 août : il y a trente-six inculpés, qui sont tous présents, sauf Blanc, qui, ayant été révoqué de ses fonctions d’employé des ponts-et-chaussées, a quitté la France avec l’approbation de ses amis pour venir chercher en Suisse des moyens d’existence. » (Solidarité du 13 août.)
  8. Il m’avait envoyé de Lyon un article intitulé Les faux pas du socialisme, qui parut avec ses initiales dans la Solidarité du 2 juillet. Si ma mémoire n’est pas en défaut, l’article La Révolution sociale (numéro du 16 juillet), signé X., est aussi de lui.
  9. « Les débats ont prouvé que le complot n’était que l’œuvre d’agents provocateurs soudoyés par la police. Quant à l’Internationale, qu’on avait voulu y mêler au premier moment, elle n’a eu absolument rien de commun avec cette affaire. » (Solidarité du 13 août.)
  10. Mémoire de la Fédération jurassienne, p. 172.
  11. La Ligue de la paix et de la liberté avait tenu le 24 juillet à Bâle un Congrès, à propos duquel la Solidarité avait dit ceci dans son numéro précédent (30 juillet) :
    « Les rares orateurs qui ont parlé, et dont les principaux étaient M. et Mme Gœgg, ont débité des phrases creuses sur la fraternité des peuples ; il paraît même que leurs discours ont été excessivement modérés, « par égard pour la neutralité suisse », disent les journaux. Espérons que c’est la dernière fois que la Ligue de la paix et de la liberté fait parler d’elle, et que les quelques hommes de progrès qui peuvent s’y trouver comprendront qu’il n’y a qu’un moyen de travailler sérieusement à l’avènement de la paix et de la justice : se joindre à l’internationale. »
  12. Les membres de l’Arbeiterbildunngsverein de Nuremberg protestèrent contre les dernières mots de la proclamation du Comité central, et écrivirent au Volksstaat : « Ces mots renferment : 1° une contradiction, parce qu’on y exprime en même temps un sentiment national et un sentiment international ; 2° un non-sens, parce qu’on ne peut pas souhaiter à une lutte de vivre. » (Solidarité du 27 août)
  13. Le Congrès de l’Internationale à Bruxelles, en 1868, avait recommandé aux travailleurs « de cesser tout travail dans le cas où une guerre viendrait à éclater dans leurs pays respectifs » (voir t. Ier, p. 69). À la question posée dans le Volksstaat par un isolé, nulle réponse ne fut faite. On ne pouvait pas attendre une initiative de la part des Allemands. Nous comprîmes qu’elle devait partir des Français, et que le moyen à employer contre la guerre, ce n’était pas la cessation du travail, mais la révolution.
  14. D’autre part, les journaux de l’empire prétendaient que le mouvement avait été payé par l’or prussien.
  15. Cette correspondance nous avait été adressée, si je ne me trompe, par Ed. Rouiller, qui fut secrétaire de Vermorel.
  16. Mémoire de la Fédération jurassienne, p. 166. — Bien entendu, si ce plan s’était réalisé, il aurait dû être appliqué intégralement : la Section de l’Alliance serait entrée dans la fédération genevoise, au même titre que la Section de Vevey, de par sa situation géographique ; et la Section centrale (coulleryste) de la Chaux-de-Fonds serait entrée dans notre fédération des Montagnes.
  17. Le mot « communisme » est pris ici dans le sens spécial que nous lui donnions depuis le Congrès de Bâle : il signifie « communisme d’État ». Nous appelions, par abréviation, ce communisme d’État « communisme » tout court, par opposition à notre communisme antiétatiste et fédéraliste, que nous avions baptisé du nom de « collectivisme ».
  18. Dans la Solidarité on a imprimé « unité », mot que j’ai corrigé par« intégrité » sur mon exemplaire.
  19. Les mots entre crochets ont été omis dans la Solidarité.
  20. J’ignorais encore, au moment où j’écrivais ces lignes, la décision que la Section centrale de Genève, dans sa séance du 13 août, venait de prendre à l’égard de Bakounine, Perron, Joukovsky et Sutherland, et dont il va être question.
  21. Je reproduis, d’après Nettlau (p. 401), le texte de l’exemplaire envoyé à Joukovsky.
  22. Je reproduis, d’après Nettlau (p. 403), le texte de l’exemplaire adressé à Bakounine, ainsi que la réponse de celui-ci.
  23. Nettlau, p. 405.
  24. D’après le résumé publié par R. Ruegg dans la Neue Zeit, 1888, p. 507.
  25. Il paraît donc qu’on avait envisagé l’éventualité de la réunion du Congrès en Hollande.
  26. En français dans le texte.
  27. Littéralement : « une brochure armée de pied en cap ».
  28. Nettlau, p. 408. — Le 12 août, Marx écrivait à Jung un billet disant : « Ci-inclus, pour être présentés au Conseil général : 1° Une résolution du Comité central allemand à Genève (le Comité central romand vous fera parvenir une résolution d’un contenu identique) ; 2° La copie d’une résolution qu’on m’a envoyée, de Brunswick... » La résolution de Brunswick, signée de C. Kühn, Bonhorst et Bracke, était celle dont Marx avait réclamé l’envoi ; celle qu’il avait reçue de Becker (Genève), et celle que Henri Perret devait faire parvenir directement à Jung au nom du « Comité central (lire : fédéral) romand », avaient naturellement été rédigées aussi sur commande.
  29. Ce fut par un article du journal l’Union libérale, de Neuchâtel, que nous apprîmes l’ajournement à une autre époque de la réunion du Congrès général. (Solidarité du 3 septembre.)
  30. Dans le passage publié par la Solidarité, Bakounine critiquait les députés radicaux qui voulaient « le salut de la France, non par un soulèvement général du peuple, mais par le renforcement de la machine déjà si monstrueuse de l’État ». Bakounine prévoyait dès ce moment la création de ce qui s’appela le gouvernement de la défense nationale, un gouvernement « qui n’aura qu’un programme, maintenir l’ordre ». Et il concluait : « Ce ne sera pas Paris qui pourra prendre cette fois l’initiative de la vraie révolution, l’initiative appartiendra aux provinces ».
  31. Dans la première de ces lettres, il critiquait la « spéculation » de Richard, qui lui paraissait, comme à Blanc, « plus dangereuse qu’utile ». Richard le sut, et témoigna du mécontentement de ce procèdé: il n’admettait pas qu’on discutât les idées du chef de file qu’il prétendait être, en s’adressant à ses subordonnés, parce que cela devait porter atteinte à son prestige. Bakounine eut la bonhomie de s’excuser, et promit de ne plus recommencer : « Tu as raison, j’ai eu tort de te critiquer dans une lettre à ton ami. Je ne le ferai plus jamais. Quand je croirai nécessaire de te faire une observation, je la ferai directement à toi-même, et seulement en cas d’absolue nécessité. Donne-moi donc la main et n’en parlons plus. » (Lettre du 23 août 1870, d’après une copie faite par Nettlau.)
  32. Bismarck, ou le roi de Prusse.
  33. À comparer avec ce passage d’une lettre de Lassalle à Marx écrite pendant la guerre d’Italie, à un moment où on se demandait si la Prusse se joindrait à l’Autriche contre la France et le Piémont (juin 1859) : Siegten wir gar [Preussen gegcn Frankreich], ware die Sache noch schlimmer. Eine Besiegung Frankreich’s ware auf lange Zeit das contre-revolutionare Ereigniss par excellence. Noch immer stech es so, dass Frankreich, trotz allen Napoleons, Europa gegenüber die Revolution. Frankreich’s Besiegung ihre Besiegung darstellt. ( « Si nous étions victorieux [c’est-à-dire si la France était battue par la Prusse], la chose serait pire encore. Une défaite de la France serait, pour un long espace de temps, l’événement contre-révolutionnaire par excellence. Il est incontestable que, malgré tous les Napoléons, la France, en face de l’Europe, représente la Révolution, et que la défaite de la France serait la défaite de la Révolution. »)
  34. D’après une copie faite par Nettlau.
  35. Mémoire de la Fédération jurassienne, p. 172.
  36. En écrivant cette lettre pleine de fiel, Coullery était encore sons l’impression d’une nouvelle désagréable qu’il avait reçue un mois avant : il avait perdu le procès qu’il m’avait intenté l’année précédente (voir t. Ier, pages 163 et 214). Dans son audience du 9 août 1870, le tribunal civil du Locle avait déclaré sa demande mal fondée et l’avait condamné aux dépens ; le simple bon sens indiquait que le procès ne pouvait avoir d’autre issue, attendu que Coullery, en acceptant du Comité fédéral romand de Genève un à-compte, avait reconnu que c’était ce Comité qui était responsable envers lui de la dette contractée par l’Internationale. N’osant pas s’en prendre aux hommes de Genève, devenus ses alliés, non plus qu’au Congrès de Bâle qui avait blâmé sa conduite, Coullery, furieux, trouva plus avantageux pour sa politique de prétendre que les amis de Bnkonnine et les miens lui avaient manqué de parole, alors que j’avais fait tout mon possible pour aider à la vente des exemplaires restants du compte-rendu du Congrès de Lausanne.
  37. Il a été réimprimé in-extenso dans le Mémoire de la Fédération jurassienne, p. 178.
  38. Sic.
  39. Organe officieux du gouvernement suisse, à Berne.
  40. Dieser Krieg hat den Schwerpunkt der kontinentalen Arbeiterbewegung von Frankreich nach Deutschland verlegt. — Plusieurs mois avant qu’on pût prévoir la guerre, et l’hégémonie momentanée qu’elle allait assurer à l’Allemagne, Marx avait déjà écrit à Kugelmann, le 17 février 1870 : « Entre nous soit dit, j’attends davantage, en somme, pour le mouvement social, de l’Allemagne que de la France (Unter uns gesagt — take all in all — ich erwarte für die soziale Bewegung mehr von Deutschland als von Frankreich) ».
  41. La Chambre fédérale avait d’ailleurs dans son sein plusieurs hommes qui, adhérents individuels de l’Internationale, comptaient parmi les militants les plus actifs de celle ci : Camélinat, Pindy, Eugène Pottier, Theisz, etc.
  42. Nettlau, p. 498.
  43. On trouvera dans la biographie de Bakounine par Nettlau (p. 499 et pages 503-06) une analyse de ces pages 81 bis-125.
  44. C’était un typographe ; l’année suivante, il se rendit à Paris pendant la Commune, avec Ross, et y fut tué en combattant les Versaillais aux avant-postes. Oscar Testut écrit par erreur son nom Lunkiewicz.
  45. Lettre de ce jour de Bakounine à Emilio Bellerio (Nettlau, note 4031).
  46. On sait qu’Andrieux, sons l’empire, se donnait comme révolutionnaire : il avait proposé, dans une réunion publique, de brûler le grand-livre de la dette.
  47. Sur Jaclard, voir, au tome Ier, la note de la p. 92.
  48. Netchaïef et Vladimir Serebrenikof.
  49. Correspondance, p. 338 de la traduction française.
  50. Elle existe à la Bibliothèque nationale de Paris, sous la cote Lb57, in-8°.
  51. Paris, Stock, 1907.
  52. Je reçus également à Neuchâtel des exemplaires de l’affiche, le mardi ou le mercredi.
  53. J’ignore quelle est la personnalité que Bakounine désigne par ce sobriquet de « vaillant colonel ».
  54. Correspondance.
  55. Testut, L’ Internationale et le Jacobinisme au ban de l’Europe, 1872, t. II. pages 39-41.
  56. C’était un Comité constitué le 17 septembre sous le nom un peu long de « Comité contral d’initiative révolutionnaire, démocratique, fédératif, » et composé de délégués de divers groupes républicains.
  57. Il existe un récit succinct des événements de cette journée dans une lettre de Bakounine à Emilio Bellerio, du 8 octobre 1870, qu’on trouvera plus loin (p. 108).
  58. Il y avait aussi dans cette foule des hommes armés, d’après un passage de la lettre de Bakounine à Bellerio du 8 octobre.
  59. Le préfet, Challemel-Lacour, fut séquestré pendant un moment par quelques insurgés ; le surlendemain, Albert Richard, dans une lettre au Progrès de Lyon (1er octobre), plaida pour cet acte illégal les circonstances atténuantes : « Si l’on a envahi l’hôtel de ville,... si M. Hénon n’a pas été écouté, si M. Challemel-Lacour a été arrêté, c’est que l’absence des conseillers municipaux du lieu des séances et le manque de réponse ont impatienté le peuple ; vous lui accorderez bien que dans un pareil moment il a le droit de s’impatienter ? »
  60. « Ce fut sur mes instances pressantes qu’ils se décidèrent à venir reprendre leurs sièges de conseillers laissés libres par la foule qui se retirait à ma voix... Loin d’encourager le mouvement du 28 septembre auquel j’ai été mêlé à mon insu, j’ai contribué a le faire avorter, parce que ce que je connaissais des antécédents de Bakounine ne me permettait pas d’ignorer d’où venait le vent qui le poussait. » (Lettre de Cluseret à la Patrie suisse, 8 octobre 1874.)
  61. Il veut parler de l’affiche rouge du 26 septembre.
  62. On voit déjà exprimée, dans cette phrase, l’idée que résumera, quelques mois plus tard, le titre donné au nouvel ouvrage que Bakounine allait écrire : L’Empire Knouto-germanique.
  63. Cette partie de la lettre n’a pas été donnée par Testut, qui en a imprimé le commencement. Je l’ai trouvée dans Nettlau, p. 512.
  64. [Errata et Addenda du tome III : La lettre de Bakounine à Palix a été imprimée d’après une copie fautive. On en trouvera le texte correct au tome IV des Œuvres de Bakounine, dans l’Avant-propos du fragment intitulé Manuscrit de 114 pages.]
  65. Voici comment, dans sa lettre au Progrès de Lyon (reproduite par Oscar Testut), Richard explique la retraite des membres du Comité du Salut de la France : « Les délégués du peuple restèrent dans la salle des séances jusqu’à l’arrivée des conseillers municipaux, alors que la garde nationale en armes, succédant à la manifestation sans armes, avait entouré les abords de l’hôtel de ville. Nous expliquâmes aux conseillers municipaux le caractère et le but de la manifestation. Il n’y en eut pas un seul qui osât la blâmer... Les conseillers municipaux nous prièrent de les laisser délibérer ; l’hôtel de ville était de plus en plus entouré ; mais nous avions encore dans les cours intérieures trois ou quatre cents hommes qui s’étaient, je ne sais comment, armés et munis de cartouches, sans compter les sympathies certaines de plusieurs milliers de citoyens des bataillons de la Croix-Rousse, de la Guillotière et des Brotteaux. C’était plus qu’il n’en fallait pour conserver la position. Nous l’avons cependant évacuée, parce que nous n’avions pas pour mission de nous imposer par la violence. Bien mieux, nous nous séparâmes en bonne intelligence avec les conseillers municipaux... Sur une interpellation de Bischoff, tous les conseillers présents déclarèrent qu’aucunes poursuites ne nous seraient intentées, et que même, si l’on voulait nous en intenter, ils s’y opposeraient. On se sépara au cri unanime de Vive la République ! Guerre aux Prussiens ! »
  66. Comment Marx a-t-il osé assimiler les « souvenirs de 1792 », les souvenirs du grand soulèvement révolutionnaire contre les armées de la coalition monarchique, aux « souvenirs du premier Empire » ? Inconscience ou perfidie ?
  67. Je ne vois pas très bien comment cette façon de conseiller aux ouvriers le calme et la sagesse, de les dissuader de vouloir faire ce que firent leurs pères de 1792 (c’est-à-dire de battre les Prussiens), se concilie avec l’appel à l’action qui termine le manifeste (voir p. 88) : mais c’est affaire à Marx de se mettre d’accord avec lui-même.
  68. Marx veut parler du Comité de salut public, qui prenait en effet la qualification de « Commune de Lyon ».
  69. J’ai explicité plus haut (p. 95) la raison qui avait déterminé Bakounine à signer l’affiche du Comité du Salut de la France.
  70. En regard de ces lignes dictées par la haine, où Marx s’est efforcé de ridiculiser un homme qu’il détestait, il me plaît de reproduire d’autres lignes écrites par le même Marx dix-huit ans auparavant, dans un article de la New York Daily Tribune du 2 octobre 1852 (« Sur la révolution et la contre-révolution en Allemagne ») ; il y parle en ces termes de l’insurrection de Dresde de mai 1849, à laquelle Bakounine avait pris la part que l’on sait : « À Dresde, on se battit pendant quatre jours dans les rues de la ville. Les boutiquiers de Dresde non seulement ne combattirent pas, mais dans plusieurs cas favorisèrent l’action des troupes contre les insurgés. Ceux-ci se composaient presque exclusivement d’ouvriers des districts manufacturiers environnants. Ils trouvèrent un chef capable et de sang-froid dans le réfugié russe Michel Bakounine (They found an able and coolheaded commander in the Russian refugee, Michael Bakunin). »
  71. Dans un article intitulé Les syndicats et l’action politique (Humanité du 25 septembre 1906), M. Paul Lafargue a réédité tout récemment les plats mensonges de son beau-père presque dans les mêmes termes. Il a écrit : « Bakounine, qui, sans grande réflexion, prit à la lettre l’anarchie de Proudhon, s’imagina qu’on pouvait supprimer l’État bourgeois avec des phrases. Quand il s’empara de l’hôtel de ville de Lyon, en 1871 (sic), il rédigea de sa meilleure plume anarchiste une ordonnance (sic) qui plagiait la pasquinade de Rochefort, et qui décrétait l’abolition de l’État. Mais quatre hommes et un caporal (sic) envoyés par le préfet Andrieux (sic), l’expulsèrent et lui démontrèrent qu’on ne se débarrassé pas de l’État par un Vade retro Satanas. » Pauvres marxistes, ils nous font vraiment la partie trop belle ! ils ne savent pas, ils ne comprendront jamais combien de semblables procédés de polémique soulèvent l’indignation des consciences droites, et détachent d’eux la nouvelle génération.
  72. Six d’entre eux avaient été condamnés à l’emprisonnement le 23 juillet par le tribunal correctionnel, pour affiliation à l’Internationale ; mais ils avaient interjeté appel, et le 17 septembre la Cour de Rennes déclara le jugement annulé par l’amnistie du 6 septembre.