Traduction par Paul Gruyer et Louis Postif.
G. Crès (p. 228-233).

XXVIII

COMMENT SANDY MAC TRIGGEH TROUVA LA FIN QU’iL MÉRITAIT

Kazan, durant ce temps, à soixante milles vers le nord, était couché au bout de sa chaîne d’acier et observait le professeur Paul Weyman, qui mélangeait dans un seau, à son intention, de la graisse et du son.

Le gros danois, à qui la moitié du repas était destinée, était couché pareillement, à quelques pieds de Kazan, et ses énormes mâchoires bavaient, dans l’attente du festin qui se préparait.

Le refus de ces deux superbes bêtes de s’entre-tuer pour le plaisir de trois cents brutes, assemblées tout exprès, réjouissait infiniment le digne professeur. Il avait dressé déjà le plan d’une communication sur cet incident.

Ce fut le danois que Paul Weyman commença par servir. Il lui apporta un litre environ de la succulente pâtée et, tandis que, remuant la queue, le chien la malaxait dans ses puissantes mâchoires, il lui donna sur le dos une chiquenaude amicale.

Son attitude fut toute différente quand il se dirigea vers Kazan. Très prudemment il s’avança, sans vouloir, cependant, paraître avoir peur.

Sandy, qu’il avait longuement interrogé, lui avait conté l’histoire de la capture de Kazan et la fuite de Louve Grise, Paul Weyman ne doutait pas que le hasard ne lui eût fait retrouver la même bête qu’il avait eue déjà en sa possession et à qui il avait rendu la liberté.

Tout en estimant que lui redonner cette liberté était devenu inutile, puisque sa compagne sauvage avait disparu, à tout jamais sans doute, le professeur s’efforçait, de tout son pouvoir, d’obtenir les bonnes grâces de Kazan.

Ces avances demeuraient sans succès. Elles n’amenaient dans les yeux du chien-loup aucune lueur de reconnaissance. Il ne grognait pas à l’adresse de Weyman et ne tentait pas de lui mordre les mains lorsqu’elles se trouvaient à sa portée. Mais il ne manifestait nul désir de devenir amis. Le danois gris, au contraire, s’était fait rapidement familier et confiant.

Parfois, sous un prétexte ou sous un autre, Mac Trigger venait rendre visite à la petite cabane de bûches, qu’en compagnie d’un domestique habitait Paul Weyman, au bord du Grand Lac de l’Esclave, à une heure environ de Red Gold City.

Alors Kazan entrait en fureur et tirait sur sa chaîne par bonds frénétiques, afin de se jeter sur son ancien maître. Ses crocs ne cessaient pas de luire et il ne se calmait qu’en se retrouvant seul avec le professeur.

Un jour, comme la même scène s’était renouvelée, Sandy Mac Trigger dit à Paul Weyman :

— C’est un stupide métier que d’essayer de s’en faire un camarade !

Puis il ajouta brusquement :

— Quand démarrez-vous d’ici ?

— Dans une huitaine, répondit le professeur. Les premières gelées ne vont pas tarder. Je dois rejoindre le sergent Comoy et ses hommes au Fort du Fond-du-Lac, le 1er octobre.

— Comment effectuez-vous ce voyage ?

— Une pirogue viendra me chercher avec mes bagages et, en remontant la Rivière de la Paix, m’emmènera d’ici au Lac Athabasca[1]

— Et vous emporterez avec vous tout le bazar qu’il y a dans cette cabane ? Je pense que vous emmenez aussi les chiens……

— Oui.

Sandy alluma sa pipe et, d’un air indifférent en apparence, quel que fût l’intérêt visible que ce dialogue faisait luire dans son regard :

— Ça doit coûter chaud, tous ces voyages, monsieur le professeur ?

— Le dernier qui a précédé celui-ci m’est revenu à environ sept mille dollars. Celui-ci en coûtera dans les cinq mille. Mais j’ai diverses subventions.

— Bon Dieu de bon Dieu ! soupira Sandy. Alors vous partez dans huit jours ?

— À peu près.

Sandy Mac Trigger se retira, avec un mauvais sourire au coin de la lèvre.

Paul Weyman le regarda s’en aller.

— J’ai dans l’idée, dit-il à Kazan, que cet homme ne vaut pas cher. Peut-être n’as-tu pas tort de toujours vouloir lui sauter à la gorge. Il aurait apparemment désiré que je le prenne pour guide.

Il plongea ses mains dans ses poches et rentra dans a cabane.

Kazan, s’étant couché, laissa tomber sa tête entre ses pattes, les yeux grands ouverts. L’après-midi était déjà fort avancé. On était bientôt à la mi-septembre et chaque nuit apportait avec elle les souffles froids de l’automne.

Le chien-loup regarda les dernières lueurs du soleil s’éteindre dans le ciel du Sud. Puis les ténèbres s’étendirent rapidement. C’était l’heure où se réveillait son désir farouche de liberté. Nuit après nuit, il rongeait la chaîne d’acier. Nuit après nuit, il avait regardé la lune et les étoiles, et, tandis que le grand danois dormait allongé tout de son long, interrogé l’air pour y saisir l’appel de Louve Grise.

Le froid, cette nuit-là, était plus vif que de coutume, et la morsure aiguë et glacée du vent de l’est agitait Kazan étrangement. Il lui allumait dans le sang ce que les Indiens appellent la « frénésie du froid ». Les nuits léthargiques de l’été s’en étaient allées et le temps se rapprochait des chasses enivrantes, interminables. Kazan rêvait de bondir en liberté, de courir jusqu’à épuisement, avec Louve Grise à son côté.

Il fut en proie, toute la nuit, à une agitation extraordinaire. Il se disait que Loue Grise l’attendait et il n’arrêtait pas de tirer sur sa chaîne, en poussant des gémissements plaintifs. Une fois, il entendit au loin un cri qu’il imagina être celui de sa compagne. Il y répondît si bruyamment que Paul Weyman en fut tiré de son profond sommeil.

Comme l’aube était proche, le professeur se vêtit et sortit de la cabane. Il remarqua aussitôt la froideur de l′air. Il mouilla ses doigts et les éleva au-dessus de sa tête. Par le côté des doigts qui s’était aussitôt séché, il constata que le vent était remonté au nord. Il se mît à rire sous cape et, allant vers Kazan :

– Ce froid, mon vieux ! va détruire les dernières mouches. Dans quelques jours, nous serons partis. La pirogue qui nous emmènera doit être en route…

Au cours de la journée, Paul Weyman envoya son domestique à Red Gold City, pour quelques emplettes, et il l’autorisa à ne rentrer que le lendemain matin. Lui-même s’occupa à faire ses préparatifs de voyage, à emballer ses bagages et à classer ses notes.

La nuit qui suivit fut calme et claire. Tandis que Weyman dormait à l’intérieur de la cabane, dehors, le grand danois en faisait autant, au bout de sa chaîne. Seul, Kazan ne faisait que somnoler, son museau entre ses pattes, les paupières mi-closes.

Quoiqu’il fût moins agité que la nuit précédente, il redressait la tête, de temps à autre, en humant l’air.

Soudain, le craquement d’une brindille sur le sol le fît sursauter. Il ouvrit tout à fait les yeux et renifla. Un danger immédiat était dans l’air. Le gros danois continuait à dormir.

Quelques minutes après, une forme ombreuse apparut dans les sapins, derrière la cabane. Elle approchait prudemment, la tête baissée, les épaules ramassées. Pourtant, à la lueur des étoiles, Kazan ne tarda pas à reconnaître la face patibulaire de Sandy Mac Trigger. Il ne bougea pas, suivant l’usage du loup, et feignit de ne rien voir, de ne rien entendre.

Mac Trigger, cette fois, n’avait à la main ni fouet, ni gourdin. Mais il tenait un revolver, dont le canon poli scintillait imperceptiblement. Il fit le tour de la cabane, à pas silencieux, et arriva devant la porte, qu’il se préparait à enfoncer d’un bref et violent coup d’épaule.

Kazan épiait tous ses mouvements. Il rampait sur le soi, en oubliant sa chaîne. Chaque once de force de son corps puissant se rassemblait sur elle-même pour bondir.

Il bondit, et l’élan fut tel qu’un des anneaux d’acier, plus faible que les autres, céda, avec un bruit sec. Avant que Sandy Mac Trigger eût eu le temps de se retourner et de se mettre en garde, le chien-loup était à sa gorge.

Avec un cri d’épouvante, l’homme chavira et, tandis qu’il roulait sur le sol, la voix grave du gros danois qui tirait sur sa chaîne, gronda en un tonnerre d’alarme.

Paul Weyman, réveillé, s’habillait. Sur la terre sanglante, le bandit, atteint mortellement et la veine jugulaire tranchée, se tordait dans son agonie.

Kazan regarda les étoiles qui brillaient au-dessus de sa tête, les noirs sapins qui l’entouraient. Il écouta le murmure du vent dans les ramures. Ici étaient les hommes. Là-bas, quelque part, était Louve Grise. Et il était libre.

Ses oreilles s’aplatirent et il fila dans les ténèbres.

  1. Le Lac Athabasca, sur lequel se trouve le Fort du Fond-du-Lac, est situé, comme nous l’avons dit, au sud du Grand Lac de l’Esclave. La Rivière de la Paix relie les deux lacs. La distance est de 350 kilomètres.