Journal d’un voyage au détroit de Magellan et dans les canaux latéraux de la côte occidentale de la Patagonie/02

Seconde livraison
Le Tour du mondeVolume 3 (p. 225-236).
Seconde livraison

JOURNAL D’UN VOYAGE AU DÉTROIT DE MAGELLAN ET DANS DES CANAUX LATÉRAUX DE LA CÔTE OCCIDENTALE DE LA PATAGONIE,

Par M. VICTOR DE ROCHAS, chirurgien de marine.
1856-1859. — TEXTE INÉDIT.[1]




Armes (suite). — Végétation.

Les armes de ces Pêcherais pourraient servir dans les combats d’homme à homme, cela va sans dire, mais elles ne me paraissent pas propres à atteindre des animaux agiles.

Nos sauvages avaient en outre une provision d’ocre rouge en poussière et une petite quantité de la même substance délayée dans de l’huile de poisson et contenue dans une grosse coquille. Cette peinture leur sert-elle à se barbouiller le corps dans certaines circonstances ? Je n’ai vu aucun naturel avec cet ornement, et je n’ai vu non plus de tatouages sur aucun d’eux.

Enfin ils tenaient précieusement renfermée dans un sac de peau une certaine quantité de duvet très-fin qui nous a paru destiné à remédier à un grand accident : l’extinction du feu. On comprend que ce n’est pas une petite affaire d’allumer du feu par le frottement quand on n’a pas de bois bien sec et des feuilles sèches.

Au fur et à mesure que nous nous élevons vers le nord, la végétation prend plus de vigueur. Ainsi au dernier mouillage (quelques lieues au sud du golfe de Peñas) nous avons coupé un arbre qui nous a fourni une pièce de bois propre à faire un mât de hune ; elle a huit mètres de longueur sur un mètre vingt de circonférence. C’est un bois rougeâtre et très-dur ; il appartient à une myrtacée. Les arbres de cette famille, que nous n’avons point trouvée dans le détroit de Magellan, ne sont pas rares dans le nord des canaux latéraux. À côté d’eux nous trouvons des wenmania et, ce qui intéressera sans doute les botanistes, c’est que cette saxifragée est un arbre et un arbre d’assez belle dimension.

Nous retrouvons, du reste comme dans le détroit, l’écorce de Winter, de beaux cyprès, des houx et des arbustes épineux toujours en grand nombre, des fougères arborescentes comme nous n’en avions point encore vu, c’est-à-dire de près de deux mètres de hauteur. — C’est que la température est bien plus douce qu’à Magellan, comme le ferait préjuger, du reste, la latitude plus élevée. Ainsi le thermomètre marque dans l’après-midi de + 6°5 à + 7°5, et ne descend point, dans la nuit, jusqu’à zéro. Nous retrouvons dans toute l’étendue des canaux latéraux un arbuste que ceux de nos matelots qui ont été à Terre-Neuve reconnaissent pour celui dont les feuilles leur servaient là-bas à faire une boisson aromatique théiforme ; aussi le désignent-ils sous le nom d’arbre à thé. C’est le pernettia mucronata de la famille des vacciniées.

Finissons-en avec les canaux latéraux, en disant que toutes les îles échelonnées le long de la côte, depuis le détroit de Magellan jusqu’au golfe de Peñas, ont même aspect et sans doute aussi même origine ; toutes sont formées d’une montagne aux flancs accores, reliées pour ainsi dire entre elles par une multitude d’écueils ou d’îlots qui émaillent la surface de l’eau de touffes de bruyères.

Un coup d’œil jeté sur la carte montrera qu’elles forment la prolongation naturelle du territoire chilien, et qu’on peut les considérer comme la prolongation sous marine de la chaîne des Andes chiliennes dont la partie culminante seule est à découvert, en un mot, comme les pitons ou les crêtes d’une chaîne de montagnes aux trois quarts ensevelie dans les abîmes de l’Océan.

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Encore le détroit de Magellan. — Les îles Narborough. — Le cap Pilares et la terre de désolation. — Le havre Mercy.

Parler derechef du détroit de Magellan, c’est peut-être vouloir pousser à bout la patience du lecteur. Mais, d’un autre côté, n’y point revenir, c’est vouloir rester incomplet.

J’aurais pu accumuler dans le précédent récit tout ce que j’avais observé de digne de remarque dans mes deux voyages, mais c’était blesser la vérité, et, ce qui eût été plus grave sinon aux yeux de l’auteur du moins à ceux du lecteur, blesser la vraisemblance. J’ai d’ailleurs promis un journal de voyage, et non pas un roman ; il faut donc prendre le temps comme il vient, et les choses comme elles se présentent.

Nous effleurerons les points déjà connus, et nous arrêterons à ce qui est nouveau. Rappelons-nous que nous sommes sortis du détroit au cap Tamar ; ce n’est pas là tout à fait l’extrémité occidentale du détroit de Magellan. Nous allons pénétrer par celle-ci et parcourir tout d’abord le bout de chemin qu’il nous restait à faire.

Le 30 novembre 1859, après quarante-cinq jours de navigation continue dans une mer souvent furieuse, et où l’on ne rencontre à cette époque de l’année que des bancs de glace flottants, nous apercevons à une vingtaine de milles de distance les sommets neigeux des îles Narborough. — Heureuse découverte pour des navigateurs qui, battus par une monstrueuse lame de l’ouest et poussés par un vent violent de la même direction, désolés de voir arriver la nuit sans avoir encore pu saisir dans l’horizon embrumé aucun point de repère pour l’atterrissage, se trouvaient dans la douloureuse alternative ou de repiquer au large ou de s’exposer à être jetés pendant la nuit contre les rochers. — En pareille occurrence, chacun à bord dit son mot ; les pères de famille, les gens prudents disent qu’il serait bon de repiquer au large, ceux qui ont le mal de mer et les mangeurs d’écoute de foc prétendent que ce n’est pas un temps à coucher dehors, qu’il faut entrer morts ou vifs : Audaces fortuna juvat !

Enfin la découverte déjà signalée coupa court à toutes réflexions et nous nous dirigeâmes à toute vapeur sur le cap Pilares. La houle qui nous poussait s’élevait à une hauteur colossale au-dessus de la poupe et semblait chaque fois devoir déferler sur elle[2].

Le cap Pilares, promontoire de la Terre de Désolation, est un affreux et stérile rocher propre à jeter la tristesse et l’effroi dans l’âme du navigateur qui ne serait pas déjà familiarisé avec de pareils spectacles.

Nous mouillâmes au havre Mercy, sur cette Terre de Désolation qui n’a point usurpé son lugubre titre, au pied d’une montagne décharnée d’un millier de mètres de hauteur.

Notre mouillage fut signalé ou accompagné par un de ces phénomènes atmosphériques si fréquents dans le détroit et si féconds en naufrages. Suivant la position que nous occupions par rapport aux terres voisines, suivant des changements difficiles à calculer dans la direction des courants atmosphériques sous l’influence de causes diverses (échange d’atmosphère terrestre et marine, décomposition du courant fluide par la disposition et l’inclinaison variable des terres) nous avions à essuyer alternativement et brusquement des bouffées furibondes de tous les points du compas et des calmes plats. On comprend dans quelle périlleuse position se fût trouvé un navire à voile à notre place ! Là n’était pas le seul embarras, les approches du havre Mercy sont, du moins à cette époque de l’année, parsemées de grands bancs de fucus, véritables forêts marines qui s’élancent de profondeurs considérables à la surface de l’eau. Le navigateur qui n’est pas informé de ces conditions hésite à mettre le cap sur ces bancs qui paraissent lui déceler un bas-fond ; il est plus ou moins désorienté, doute de sa position, interroge alors de nouveau sa carte et ses points de repère, les compare aux accidents de la côte qu’il a sous les yeux, jette et rejette la sonde et prenant enfin de l’assurance par la certitude qu’il acquiert qu’il est bien dans les eaux battues en tous sens par les habiles hydrographes qui en ont dressé la carte, il passe à travers ces bancs de varechs sur lesquels il glisse sans le moindre choc. Mais qu’on se figure un marin qui découvre ces parages, de qui tout ce qui l’entoure est ignoré, et non pas sur un bateau à vapeur qu’on arrête à la parole, qu’on fait virer à volonté, qu’on dirige vers et contre le vent, en tous sens, mais sur un navire à voile, et l’on dira si Magellan, qui a dû se trouver cent fois dans des positions analogues ou plus critiques encore, n’est pas un des hommes les plus audacieux, les plus étonnants, les plus dignes d’admiration que la terre ait jamais produits !

Nous voilà donc ancrés au havre de Mercy. Personne n’aura de peine à croire que nous avions grande hâte de mettre pied à terre ; c’est ce que nous fîmes en dépit de la neige et de la grêle qui nous arrivaient par grenasses, comme disent les marins, de courte durée heureusement. Notre première trouvaille fut un campement de naufragés récemment abandonné ainsi que nous l’indiquaient un baril de lard encore peu avarié, une paillasse, un almanach, etc. Des portes et des planches de cloison nous indiquaient que les malheureux s’étaient construit une baraque ; une tente déchirée par le vent était encore en place. Un tas de bouteilles et de boîtes de conserves nous tranquillisait sur le sort des naufragés pendant leur séjour au havre Mercy. Des bois sciés, un appareil de scieur de long improvisé avec des vergues nous permettaient de conjecturer que ces hommes s’étaient construit une embarcation sur laquelle ils étaient partis. Ce nombre considérable de débris indiquait que le navire ne s’était pas perdu loin de là et que, bien que nous n’en pussions découvrir aucun vestige, sa destruction n’avait pas été instantanée et avait permis non-seulement le sauvetage de la totalité ou la presque totalité de l’équipage, mais aussi de vivres et autres objets utiles. Toutes ces considérations qui seront trouvées peu intéressantes par celui qui en prendra lecture au coin de son feu, étaient non seulement intéressantes mais consolantes pour nous.

Permis au poëte de dire :

« Dulce, mari magno, turbantibus æquora ventis,
E terra magnum alterius spectare laborum ; »

le navigateur ne se réjouit pas autant au spectacle de ses pareils en danger, et les vestiges d’une catastrophe parlent à son cœur avant que d’éveiller en son imagination les poétiques images d’une lutte suprême contre les éléments en fureur.

Après avoir recueilli les objets les plus propres à éclairer l’enquête qui pourrait être faite dans le monde maritime par les parties intéressées au naufrage, nous laissâmes ces tristes débris et fîmes une petite excursion dans les environs. La terre était déserte ; pas le moindre vestige d’être vivant, pas une empreinte de pas sur le sol détrempé ou sur la neige, pas une cabane, pas un feu dans le cercle de l’horizon. Affreux séjour, en effet, que ces montagnes dénudées, coupées à pic, séparées par des ravins rongés par les torrents ou comblés par les mousses, les fougères et les arbustes !

Cependant les capitaines anglais qui firent l’hydrographie de ces parages signalent dans leurs écrits l’existence d’une famille de Pêcherais en ces lieux. Mais cette famille aura péri ou se sera éloignée, car les Pêcherais sont nomades. N’ayant pour tout bien que leur pirogue, il leur en coûte peu de changer de séjour.

Huttes de Pêcherais au havre de l’Espérance. — Dessin de E. de Bérard d’après King et Fitzroy.

La journée du lendemain ne nous apprit rien de plus que celle de la veille ; cependant un de mes jeunes compagnons, qui, sous prétexte de chasse, faisait l’investigation intelligente des environs, découvrit dans un ravin, sous une touffe d’arbrisseaux, un squelette dont il eut la bonne pensée de m’apporter la tête. Les caractères anatomiques de ce crâne ne me permettaient pas le doute sur son origine, c’était un crâne de Pêcherai. Il figure aujourd’hui avantageusement parmi les collections du Muséum à Paris.

La mer est au havre Mercy moins ingrate que la terre, on peut y pêcher du poisson et surtout des moules en abondance ; on y peut tuer quelque gibier, surtout des pingouins. Cet oiseau (on pourrait presque dire cet amphibie) est assez curieux pour mériter une courte notice.

Pour en donner une idée, je le comparerai à un gros canard dont il a, grosso modo, la forme, le bec, le volume et même le cri, mais ses ailes rudimentaires ne lui permettent pas de voler. Quand on le poursuit il court sur l’eau en prenant un large point d’appui avec ses grandes pattes palmées, ou bien il plonge et ne sort qu’à une très-grande distance et après une submersion très-prolongée. Cet oiseau est de la famille des plongeurs et on peut dire qu’il n’a pas volé sa place dans cette famille-là ! Son premier mouvement pourtant, quand il est serré de près, n’est pas de plonger mais de courir, et sa course est d’une vitesse surprenante ; puis il plonge quand il se juge à une assez grande distance pour opérer son mouvement avant l’arrivée de l’ennemi. Sur le rivage il n’est pas aussi bien à son affaire, et si l’on parvient à lui couper la retraite du côté de l’eau, on peut le tuer à coups de bâton. Comme il a les pattes plus en en arrière que les autres oiseaux, son port est aussi très-différent ; il se tient dans une position verticale. En résumé, c’est un animal fort curieux.

Les pingouins habitent tout le canal de Magellan, mais je n’en ai vu nulle part autant que dans la baie de Punta-Arena et au havre Mercy. Là, nous les voyions traverser le port suivis de leurs petits qu’ils abandonnent cruellement quand il s’agit d’échapper à l’ennemi.


Retour à Punta-Arena. — Description de la ville. — Inscription géologique. — Forêt vierge. — Mine de houille.

Laissons le havre Mercy ou je crains d’avoir retenu trop longtemps le lecteur, défilons devant cette Terre de Désolation qui présente toujours l’aspect qu’on lui connaît ; enjambons Playa-Parda et Saint-Nicholas et arrivons à Punta-Arena où nous avons du nouveau à apprendre. Le temps, d’humide et froid qu’il était, est devenu magnifique, la température est douce, le ciel est pur, le soleil splendide. Notons cette petite observation toute banale qu’elle paraisse, j’aurai à la rappeler plus tard. Pour le moment elle a cela de bon qu’elle nous promet un heureux séjour et de belles promenades dans la colonie chilienne. Voilà bien la jeune cité que nous avions vue il y a trois ans. Elle n’a point changé ; toujours élégante et proprette, mais aussi toujours petite, comme ces jolies filles si mignonnes et si bien tournées auxquelles la nature ne semble avoir refusé que le développement matériel.

Établissement chilien de Punta-Arena. — Dessin de E. de Bérard d’après une photographie.

Nous descendîmes au rivage où nous trouvâmes une route large et bien entretenue pour nous conduire à la ville. Celle-ci n’a, à proprement parler, qu’une seule rue propre, saine et bien alignée, bordée de maisons toutes attenantes, devant lesquelles se développe dans toute la longueur de la rue une galerie ou varranda, pour me servir de l’expression espagnole. L’église et l’hôtel du gouverneur sont à l’extrémité, et jusqu’à ce jour, les deux seuls monuments de la place. Vis-à-vis l’hôtel gouvernemental est un fortin palissadé défendu par quelques canons et pourvu d’une caserne. La ville elle-même est entourée d’une palissade. Une rivière torrentueuse coule au pied du fort, elle arrose une belle plaine plantureuse qui se développe derrière la ville d’un côté, tandis que de l’autre s’étend une forêt sans fin.

Nous ne trouvâmes plus à Punta-Arena nos vieilles connaissances, le commandant et le moine chiliens. Un gouverneur, Danois de nation, mais au service du Chili, et un moine italien les avaient remplacés. Sans oublier le bienveillant accueil de nos anciens hôtes, et tout en rendant pleine justice à leur bon vouloir et à leur amabilité, je ne cacherai pas cependant que nous n’avions rien perdu au change. Dans le gouverneur nous trouvâmes à la fois un esprit cultivé et une grande aménité de manières, et dans le curé tout ce que peut inspirer à une âme chaleureuse et bonne une vive sympathie pour le nom français.

Nous fûmes bien heureux de trouver à Punta-Arena les naufragés du havre Mercy. Leur navire, construit en France et appelé la Seine, était la propriété d’un armateur chilien. Il venait de Valparaiso pour faire le sauvetage d’un navire anglais échoué à l’extrémité orientale du détroit entre le cap des Vierges et la baie Gregory. Il avait mouillé au havre Mercy, un peu trop au large, apparemment, et le mauvais temps, après lui avoir fait casser ses chaînes d’ancres l’avait jeté à la côte. Tout le monde s’était sauvé, et, après trois semaines employées en préparatifs de départ, on avait gagné Punta-Arena en embarcations. Le capitaine du premier bâtiment naufragé était aussi à bord du second ; il avait donc essuyé deux catastrophes coup sur coup. Il va devenir notre passager jusqu’au Brésil. Espérons qu’il ne fera pas un troisième naufrage !

Le lendemain de notre arrivée à Punta-Arena, j’entrepris, en compagnie des officiers de la garnison et du curé, une intéressante excursion. Il s’agissait d’aller visiter le gisement carbonifère dont j’ai précédemment signalé l’existence au lecteur. La course eût été longue et pénible à faire à pied dans la gorge de montagnes où il fallait s’engager. Heureusement les chevaux ne sont pas rares à Punta-Arena. La cavalcade une fois bien organisée s’ébranla sous la conduite d’un métis hispano-américain, précédé de ses chiens, que nous verrons dans les endroits difficiles, rechercher, avec un instinct admirable, le sentier à suivre, au double moyen de l’odorat et du regard. Nous traversâmes, en sortant de la ville, une magnifique plaine qui pourrait nourrir une population considérable et tant soit peu laborieuse, mais qui pour le moment ne fournit de pâture qu’à un troupeau encore trop réduit pour suffire à la subsistance de la colonie. Nous entrâmes ensuite dans une forêt vierge où il fallait toute la sagacité d’un Indien pour découvrir et suivre les sentiers capables de nous livrer passage, aussi bien que l’instinct et l’agilité de chevaux de gauchos pour s’arrêter devant les obstacles avant d’avoir tué son cavalier, et pour bondir au-dessus des troncs d’arbres renversés. La forêt constituée, en majeure partie du moins, par les arbres dont il a été fait mention à propos de Port-Famine et de Saint-Nicholas, moins l’écorce de Winter, se développe, dans la partie où nous eûmes à la parcourir, sur un terrain plan, ce qui la rend plus facilement praticable. Le puissant développement de ses rameaux étouffe la végétation rabougrie qui voudrait prendre racine entre ses troncs en la privant des rayons bienfaisants du soleil, de sorte qu’on circule sous de véritables dômes de feuillage dans des allées embarrassées sans doute, mais non pas encombrées. Jamais encore, dans le détroit, je n’avais vu d’arbres aussi gigantesques ; l’un d’eux tombé de vieillesse ou renversé par l’ouragan mesurait à la base de son tronc près de deux mètres de diamètre. C’est le plus fort que j’ai vu, mais il y en avait beaucoup d’approchants.

Nous nous engageâmes enfin dans la gorge qui devait nous conduire au but de notre course, ce qui ne se fit pas sans plus d’hésitations qu’on en met à prendre la grande route. C’est ici surtout qu’il fallut faire une pause pour donner à l’Indien et à ses chiens le temps de nous mettre en bon chemin. Notre homme ne se donna pas grand mal par lui-même et se contenta de diriger la besogne en lançant ses chiens devant lui. Ces animaux flairaient le sol, en battant la campagne dans la direction où leur maître les lançait. Bientôt ce dernier nous donna le signal d’avancer : le chemin était trouvé.

Ce ne fut pas la seule circonstance où, dans cette pittoresque promenade, les chiens nous furent d’un grand secours, et je faillirais à mon devoir d’historien si je ne rendais justice à la sagacité de ces éclaireurs.

Le plus curieux de la route nous restait à faire ; la gorge tortueuse au fond de laquelle nous allions chercher notre mine de charbon est creusée dans un des rameaux terminaux de la chaîne des Andes. Je la signale aux géologues comme un magnifique exemple de vallée d’érosion ; elle va s’élevant et se rétrécissant progressivement jusqu’au gisement carbonifère. Une rivière torrentueuse en occupe presque toute la largeur ; elle est encaissée entre des espèces de falaises exclusivement composées de terrain sédimentaire, meuble en grande partie et fort sujet aux éboulements. J’ajouterai, pour satisfaire la curiosité des amateurs de pittoresque, que des arbres superbes couronnent le sommet des murailles qui encadrent le torrent ; leurs racines, à demi dénudées par le fait des éboulements, semblent perforer les parois de ces murailles. La rivière qui cherche, pour l’établissement de son lit, non-seulement les pentes les plus favorables à son écoulement, mais les couches de terrain qui lui opposent le moins de résistance, se glisse tortueuse à travers les mille accidents du sol, contournant les roches les plus cohésives, ravinant et traversant les plus molles. J’ai trouvé sur ses bords des bancs considérables de coquilles fossiles, on les huîtres et autres genres analogues à ceux de l’époque actuelle sont empâtés dans un mortier argilo-sablonneux.

L’argile, le sable, les dépôts coquilliers, les cailloux roulés, englobés dans ces diverses couches, le grès qui prédomine au fur et à mesure qu’on approche du dépôt houiller, telles sont les roches qui constituent le terrain où est ouverte la vallée que nous parcourons.

Arrivons enfin au charbon. Le gisement de combustible paraît considérable, et s’il est difficile de préjuger de son épaisseur, du moins est-il permis de constater qu’il s’étend sur une vaste superficie. La rivière roule un nombre considérable de morceaux de charbon qu’elle arrache à ses bords, les sème sur sa route et en entraîne jusqu’à son embouchure. Ce furent les premiers indices qui éveillèrent l’attention des Chiliens, et leur donnèrent la possibilité, en remontant le cours de la rivière, d’arriver à la découverte du dépôt qui fournissait les échantillons recueillis sur le bord de la mer.

Quelque riche que soit cette mine de houille, elle ne fera probablement jamais la fortune de la colonie, en raison des difficultés de son exploitation. D’abord le combustible est recouvert d’une couche très-épaisse de terrain meuble, et on m’a dit qu’en pareille circonstance la besogne à faire n’était ni peu considérable ni peu dispendieuse. En second lieu, le transport du combustible à la mer ne pourrait s’opérer sans de grandes difficultés et de grands frais, parce que la rivière Sandy n’est autre chose qu’un torrent incapable de porter des radeaux, soit par le manque d’eau dans les beaux temps, soit par son impétuosité que rendent plus dangereuse ses mille sinuosités, dans les grandes pluies et à la fonte des neiges. Ces conditions sont d’autant plus regrettables que le charbon paraît être de bonne qualité.

Je ne saurais dire au juste à quelle distance de la ville et du rivage est située la mine en question ; je sais seulement qu’il faut quelque chose comme trois à quatre heures pour s’y rendre, ce qui suppose une assez bonne distance.

Notre retour à la ville s’effectua sans mésaventure à la faveur des derniers rayons du soleil. Les splendeurs du couchant, la pureté de l’azur céleste dans les beaux jours des régions australes n’ont pas d’égales dans nos climats plus favorisés sous d’autres rapports. À cette époque (commencement de décembre) le printemps balayait les frimas, la nature semblait renaître, et avec elle l’ardeur dans tous les êtres. Tout nous invitait donc à profiter de la dernière soirée que nous avions à passer au milieu de nos aimables hôtes pour reculer d’autant la nouvelle période d’ennuyeuse monotonie qui nous attendait dans notre prison flottante. Le gouverneur et le curé se chargèrent à l’envi d’égayer l’heure des adieux. Nous nous séparâmes enfin à grand’peine et non sans quelques regrets, du moins de notre part. Notre connaissance était de date bien récente, nos relations avaient été bien éphémères, et pourtant un lien du cœur nous attachait déjà les uns aux autres. L’existence du marin est ainsi faite que, le séparant violemment, par intervalles souvent fort longs, du commerce bienfaisant de ses semblables, elle le dispose à contracter des affections plus promptes et plus vives quand elle le ramène au milieu d’eux pour briser impitoyablement les liens à peine formés, et dont il n’a eu le temps de goûter que les douceurs.

Terre de Feu. — Les pics du détroit de l’Amirauté. — Dessin de E. de Bérard d’après King et Fitzroy.

L’établissement chilien, on l’a vu, est encore bien peu avancé, c’est un enfant qui reste longtemps au berceau, et, s’il faut dire franchement ma manière de voir, j’ajouterai que c’est un avorton qui n’arrivera jamais à l’âge adulte.

Que lui manque-t-il donc pour assurer ses moyens d’existence et de progrès ? Eh ! ce qui manque à d’autres établissements qui nous touchent de plus près, et que je ne nomme pas. — Peut-être manque-t-il quelque chose de plus encore, l’argent

Sa position, son assiette sont cependant bien favorables. Outre sa situation sur un canal qui fait communiquer les deux grands océans, sur la route de Valparaiso et de San-Francisco, canal qui sera de plus en plus fréquenté au fur et à mesure de l’extension de la marine à vapeur, il a pour champ d’exploitation un excellent terrain, une terre éminemment propre à la culture des céréales qui prospéreraient sous son climat, à l’élève des bestiaux qui y trouveraient de gras pâturages. Tous les arbres fruitiers de la zone tempérée de l’Europe croissent à souhait dans le jardin d’acclimatation du gouvernement.

Hélas ! jusqu’à présent, la pomme de terre et les choux sont à peu près les seules plantes qu’on y cultive et en très-petite quantité. Aussi, le navigateur doit-il bien savoir que s’il a des provisions à donner il peut s’adresser à cette colonie, mais qu’il n’a ni commerce ni ravitaillement à y aller chercher. La presque totalité des habitants, au nombre de trois cents aujourd’hui, y vivent de la ration du gouvernement ; les quelques autres y végètent misérablement et au jour le jour.


Climatologie du détroit de Magellan. — La véritable taille des Patagons et des Fuégiens.

J’ai déjà parlé de la climatologie du détroit de Magellan ; quelques mots me paraissent encore nécessaires sur cet objet.

Toute l’étendue du détroit ne jouit pas de conditions météorologiques identiques, autrement dit d’une température égale et d’une même distribution des pluies, etc. La moitié orientale est bien plus favorisée que l’autre ; aussi la position de la colonie de Punta-Arena est-elle encore sous ce rapport très-heureuse.

Cela tient à la configuration et à la constitution du sol, si différentes à l’est et à l’ouest du cap Froward qui partage le détroit en deux parties à peu près égales. En effet, du cap des Vierges, extrémité orientale, au Port-Famine, s’étendent les plaines sablonneuses ou argilo-sablonneuses et des ondulations peu considérables. Puis les côtes s’élèvent, le sol se hérisse progressivement ; à Saint-Nicholas, le pays est encore beau, heureusement partagé, mais à peu de distance l’aspect et la constitution du sol changent complétement. Ce ne sont plus que montagnes abruptes et trop souvent arides ; aux terrains sédimentaires ont succédé les roches de cristallisation volcaniques ou non.

Terre de Feu. — Le mont Sarmiento vu du cap Froward. — Dessin de E. de Bérard d’après King et Fitzroy.

Les observations personnelles que j’ai faites lors de mon deuxième passage m’ont permis de constater que le climat moyen du littoral patagonien, compris entre Punta-Arena et Saint-Nicholas, ne diffère pas beaucoup de celui de notre Bretagne.

Le 7 décembre, au matin, nous dîmes adieu à Punta-Arena, et le surlendemain nous sortions du détroit. Entre le cap Gregory et le cap des Vierges, nous passâmes devant le navire anglais dont j’ai signalé précédemment le naufrage, Il avait été poussé par le vent et par la vague si près de la grève qu’on pouvait y aller sans le secours d’une embarcation ; aussi vîmes-nous une troupe de Patagons occupés à opérer à leur manière le sauvetage de la cargaison. Ce mot de Patagons qui revient ici et qui, comme je l’ai dit, signifie grands pieds[3], me rappelle les deux nouveaux échantillons de cette race que j’ai vus à mon second passage à Punta-Arena. C’était un cacique des environs et sa femme, qui étaient venus rendre leurs hommages au gouverneur et par la même occasion régler quelques petites affaires. Ces deux personnages étaient vêtus de pied en cap à l’espagnole, sans doute par la munificence de celui qu’ils venaient visiter. Leur taille n’avait rien d’extraordinaire, et tout ce que l’on pouvait dire c’est que le monsieur était un bel homme et la dame un beau brin de femme. Les attributs d’une bonne et forte santé, c’est-à-dire des joues bien rouges, un embonpoint notable sans être gênant, joints à une large carrure, à des membres fortement tournés, à une charpente solide en un mot, donnaient à penser que si ces caractères étaient des attributs généraux de la race, ce qui nous fut affirmé, cette race était réellement plus forte que la nôtre. Telle est aussi l’opinion de M. Alcide d’Orbigny, lequel a résumé dans les lignes suivantes des observations qui réduisent à leur juste valeur les exagérations si malencontreusement répandues et si bénévolement acceptées jusqu’à ces derniers temps :

« Pour moi, dit-il, après avoir vu sept mois de suite beaucoup de Patagons de différentes tribus et en avoir mesuré un grand nombre, je puis affirmer que le plus grand de tous n’avait que cinq pieds onze pouces métriques français, tandis que leur taille moyenne n’était pas au-dessous de cinq pieds quatre pouces, ce qui est, sans contredit, une belle taille, mais pas plus élevée que celle de quelques-uns de nos départements. Cependant je remarquai que peu d’hommes étaient au-dessous de cinq pieds deux pouces. Les femmes sont presque aussi grandes et surtout aussi fortes.

Camp de Patagons. — Dessin de Hadamard d’après l’atlas de Dumont d’Urville.

« Ce qui distingue surtout les Patagons des autres Américains et des Européens, ce sont des épaules larges et effacées, un corps robuste, des membres bien nourris, des formes massives et tout à fait herculéennes. Leur tête est grosse, leur face large et carrée, leurs pommettes un peu saillantes, leurs yeux horizontaux et petits. »

J’ajouterai, pour ma part, que leur teint est brun, leurs cheveux très-noirs, gros et plats ; leur barbe rare, la physionomie des hommes sérieuse, mâle et fière ; celle des femmes douce et bonne ; que leurs traits sont réguliers, mais épais ; que les membres inférieurs sont moins longs relativement aux proportions du tronc que dans notre race ; que les femmes ont les mains délicates et les pieds petits.

Au dire du gouverneur de Punta-Arena, ces Indiens sont doux et dociles ; ils viennent de temps en temps lui rendre visite en grand nombre. Ces rapports de bonne amitié n’ont pas empêché toutefois quelques conflits entre les deux voisins. C’est ainsi qu’un des prédécesseurs du gouverneur actuel qui, après s’être avancé dans le pays avec des forces insuffisantes, avait blessé leurs usages et peut-être aussi voulu faire la loi sans être assez fort pour se faire obéir, fut massacré par les Patagons.

Une expédition, dirigée depuis avec habileté par l’intelligent et courageux officier danois qui poussa son exploration jusqu’au grand lac Otway-Water, détermina la soumission des Indiens et la punition des coupables, et jamais depuis les rapports de bonne amitié n’ont été troublés.

Le moment est venu de compléter le portrait de cette autre race d’hommes que nous connaissons à moitié déjà. Le rapprochement des deux tableaux permettra d’établir facilement le parallèle des deux variétés humaines qui habitent les rivages du détroit de Magellan.

Les Pêcherais, ainsi nommés par Bougainville, probablement à cause de leur occupation habituelle et de leur genre de vie, habitent ou fréquentent les deux rives du détroit de Magellan et les canaux latéraux jusque vers le golfe de Peñas. Ce sont les mêmes qu’on appelle aussi Fuégiens, parce qu’on les trouve dans les différentes îles qui composent la Terre de Feu. C’est une race d’hommes fort inférieure aux Patagons, peut-être expulsée par eux, dans les temps antiques, du continent américain et réfugiée aujourd’hui dans ces arides régions que les premiers dédaignent d’habiter. Il est du moins remarquable qu’on ne trouve jamais ces deux races d’hommes ensemble et que l’une semble fuir l’autre. Ainsi dans la moitié orientale, là où s’étendent les vastes pâturages fréquentés par les herbivores dont les Patagons font leur nourriture et où les cavaliers ont le champ libre pour leurs courses et leurs chasses, dans cette moitié du détroit, dis-je, on ne rencontre que des Patagons et point de Pêcherais. Dans la moitié occidentale, au contraire, les montagnes et les forêts qui couronnent l’extrémité du continent américain ne sont pas propices aux excursions vagabondes des cavaliers, aussi n’y voit-on plus de Patagons et trouve-t-on au contraire les Pêcherais, qui remontent de là dans le labyrinthe insulaire des canaux latéraux où personne ne peut venir leur disputer une misérable existence.

Ces pêcheurs sont beaucoup plus arriérés que les cavaliers. Comme les Bédouins nomades, ceux-ci plantent leur tente de peaux dans les pâturages qu’ils trouvent le plus à leur convenance pour le moment ; ce sont les plus giboyeux, car les Patagons sont exclusivement chasseurs et nullement pasteurs. Ils vivent en tribus plus ou moins nombreuses, de là les avantages de la vie en société, les lois ou les usages reçus que cette vie suppose, etc., etc. Les Pêcherais au contraire diffèrent peu à l’égard de leurs habitations et de leur genre de vie, des orangs-outangs et des castors. On connaît leurs habitations, ils ne vivent point en tribus, mais par familles, car on ne peut pas appeler tribu une réunion d’une dizaine d’individus au maximum.

J’ai vu beaucoup de sauvages et même d’anthropophages, j’en ai vu dont le territoire n’avait jamais encore été foulé par des étrangers (ceux de l’île Rossel, archipel de la Louisiade[4]), en bien ! nulle part je n’ai vu d’hommes aussi misérables, aussi ignorants, aussi grossiers que les Pêcherais qui pourtant, soit dit en passant, se contentent de la chair des animaux et respectent celle de leur prochain.

Si maintenant je les compare, au point de vue purement physique, aux Patagons, je dirai que leur taille est moins élevée, qu’ils sont moins bien découplés, moins fortement musclés. Ils sont gros mais plutôt obèses que riches en système musculaire. Leur peau m’a paru un peu plus brune que celle des Patagons. Ils ont même chevelure, même forme générale de la tête, mais leurs pommettes sont plus saillantes, leur front plus ingrat, le nez plus épaté, la dépression nasale inter-orbitaire plus marquée. Leur carrure est forte ; ils sont trapus. Dans l’une et l’autre race la différence de stature entre les deux sexes n’est pas aussi marquée que dans la nôtre. En somme, ces deux variétés anthropologiques ont un grand nombre de points communs, et quoique aujourd’hui parfaitement distinctes semblent remonter à la même souche.

Toutes deux réclament à un degré différent les lumières de la civilisation, et, si, ce que je n’ose espérer, la relation que je viens d’offrir au public, pour si imparfaite qu’elle soit, pouvait intéresser en leur faveur quelques-uns de ces champions que l’Europe chrétienne envoie de par le monde civiliser les barbares, j’estimerais ce succès comme le plus précieux et le plus noble, et je m’imaginerais que si le lecteur n’avait rien gagné à ma prose, les Pécherais et les Patagons n’y auraient rien perdu.

V. de Rochas.


  1. Suite et fin. — Voy. page 209.
  2. Dans une discussion académique, Arago, critiquant les appréciations de Dumont d’Urville qui prétendait avoir vu des vagues de vingt-sept à trente-trois mètres de hauteur, considérait une hauteur de six à huit mètres comme le maximum que les vagues pussent atteindre. Il est fort possible que les appréciations de Dumont d’Urville soient entachées d’exagération, mais il est certain pour moi, et je crois que mes compagnons de voyage partagent cette opinion, qu’Arago est resté bien au-dessous de la vérité.
  3. Magellan donna ce nom à la population parce que le premier homme qu’il rencontra avait de longues et larges chaussures faites en peau de guanaco.
  4. Nous publierons prochainement le récit très-dramatique d’un naufrage et de ses suites à l’île Rossel, par M. V. de Rochas.