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JOSÉ-MARIA DE HEREDIA


« Une ville d’argent qu’ombrage un palmier d’or. »


José-Maria de Heredia, poète français, né le 22 novembre 1842 dans les montagnes de la Sierra Madré, proche Santiago de Cuba.

Alfred de Musset, de par le droit du génie, sinon chronologiquement, fut le véritable restaurateur du Sonnet en France. Il le fit large, à sa main, pour ainsi parler. Théophile Gautier et Sainte-Beuve, presque simultanément, le réduisirent aux règles strictes. Sainte-Beuve fit ainsi quelques-uns de ses plus fins vers et même plusieurs de ses mieux émouvants. Les sonnets à la princesse Mathilde, de Théophile Gautier sur ses vieux jours sont, après les Ténèbres et les Émaux et Camées ce qu’il a certes écrit de plus beau en fait de poésie. Interdùm Soulary se créait un juste nom en travaillant, quelquefois exquisement, dans cette partie de l’art. Je ne parlerai pas, quelque intérêt que j’y prisse si j’avais le temps de le faire, de spécialistes plus ou moins distingués, tels que Grammont, Boulay-Paty, d’autres encore. Mais Heredia, voilà de cela quelques bonnes années, dans les différents Parnasses contemporains, en 1866, pour bien préciser, 1869 et 1876, remonta jusqu’à Ronsard, et au-dessus, pour la perfection et la toute-noblesse. Cette forme suprême qui avait su gagner jusqu’au suffrage de l’a bon droit très difficile Boileau, que Pétrarque avait fondée sur du diamant, où Shakspeare fît rugir et sourire en divines magies, la plus énorme de toutes les passions, et dont les Renaissants furent les bons marchands pour jusqu’à la postérité la plus reculée, le Sonnet, déjà triomphant à nouveau depuis 1830 eut en cet Espagnol superbement Français son grand poète définitif. Cela sans contestation aucune. D’un geste unanime plus encore que d’une seule voix, tous le reconnurent tel et non autre. Cette royauté l’investit en quelque sorte plutôt qu’elle ne l’assuma. Et ce fut plus que justice et mieux. La Tradition qu’il résumait et couronnait s’imposait. Dès cette date, 1866, il entra dans la Gloire et l’y voici pour les siècles. La critique, peu tendre alors pourtant à l’égard des Parnassiens absous et même généralement admis par elle depuis l’apparition des Décadents et des Symbolistes, la critique, subjuguée par cette incontestable supériorité lui fut respectueuse et déjà préparait l’admiration due, — confessée enfin.

Aussi, quelle forme magistrale drapant quelle grandesse fastueuse et généreuse ! Une clarté, une sonorité, un éclat, de cristal ! Des couleurs, des formes, des attitudes du plus pur Antique, du plus fier du XVe siècle castillan, de la plus raffinée et capricieuse Renaissance qu’aient vu resplendir, chatoyer, régner, les bords du Loir et de l’Arno ! Et ces parfums des Îles et ces merveilleux paysages volcaniques aux fleurs violentes, aux pampres d’émeraude, de topaze et d’or ! Tous les oiseaux prestigieux, toutes les mers enchanteresses ! Encore, l’âme loyale et dure des vieux Ricoshombres dans la haute aisance du gentilhomme, non sans, parfois, telle grâce brève du gentleman ! Et l’amour du Beau pittoresque, délicat et piquant, jusqu’à ce japonisme :


LE SAMOURAÏ


C’était un homme à deux sabres.


D’un doigt distrait frôlant la sonore bîva,
À travers les bambous tressés en fine latte,
Elle a vu, sur la plage éblouissante et plate,
S’avancer le vainqueur que son amour rêva.

C’est lui. Sabres au flanc, l’éventail haut, il va.
La cordelière rouge et le gland écarlate
Coupent l’armure sombre, et, sur l’épaule éclate
Le blason de Hisen et de Tokungawa.



Ce beau guerrier vêtu de lames et de plaques,
Sous le bronze, la soie et les brillantes laques,
Semble un crustacé noir, gigantesque et vermeil.

Il l’a vue. Il sourit dans la barbe du masque,
Et son pas plus hâtif fait reluire au soleil
Les deux antennes d’or qui tremblent sur son casque.


jusqu’à ce rappel de la R. F. romaine



SOIR DE BATAILLE


Le choc avait été très rude. Les tribuns
Et les centurions, ralliant les cohortes.
Humaient encor, dans l’air où vibraient leurs voix fortes.
La chaleur du carnage et ses acres parfums.

D’un oeil morne, comptant leurs compagnons défunts ;
Les soldats regardaient, comme des feuilles mortes,
Tourbillonner au loin les archers de Phraortes ;
Et la sueur coulait de leurs visages bruns.

C’est alors qu’apparut, tout hérissé de flèches.
Rouge d’un flux vermeil de ses blessures fraîches,
Sous la pourpre flottante et l’airain rutilant,

Au fracas des buccins qui sonnaient leur fanfare,
Superbe, maîtrisant son cheval qui s’effare,
Sur le ciel enflammé, l’imperator sanglant !


Mais l’héroïsme est la note dominante de cet enchantement sans pair. Héroïsme mythologique avec la diane chasseresse.


Et tout le jour tu fais retentir Ortygie
Du rugissement fou des rauques léopards,


avec Hercule et le lion, terreur de némée.
avec persée et androïde.
héroïsme castillan avec le vieil orfèvre.


J’ai de plus d’un estoc damasquiné le fer !


avec, entre bien d’autres merveilles, étincelantes et précises, encore, cette admirable chose qu’il ne laut pas se lasser de citer et de citer toujours,


LES CONQUÉRANTS


Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,
Fatigués de porter leurs misères hautaines
De Palar de Moguer, routiers et capitaines
Partaient ivres d’un rêve héroïque et brutal.

Ils allaient conquérir le fabuleux métal
Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines
Et les vents alizés inclinaient leurs antennes
Aux bords mystérieux du monde occidental.



Chaque soir, espérant des lendemains épiques,
L’azur phosphorescent de la mer des Tropiques,
Enchantait leur sommeil d’un mirage doré ;

Ou penchés à l’avant des blanches caravelles.
Ils regardaient monter dans un ciel ignoré
Du fond de l’Océan des étoiles nouvelles.


héroïsme esthétique ! — qui lui fait célébrer avec quel enthousiasme ! la nature, les civilisations, toutes les belles manifestations enfin de l’art et de la vie !

L’héroïsme a dicté aussi ce fier poème, sévère et brillante épopée, les Conquérants de l’or, les Tierces rimes, parues dans la Revue des Deux-Mondes, et dont on a pu dire qu’elles étaient plus espagnoles que le Romanien et la puissante traduction de la véridique histoire de la conquête de la Nouvelle Espagne par le capitaine Bernal Diaz del Castillos.

S’il fallait absolument rattacher cette poésie chevaleresque au premier chef à quelque chose de moderne et de contemporain, je dirai qu’Heredia procède d’Hugo pour la bonne redondance et la turbulence qu’il faut dans l’espèce, et de Leconte de Lisle s’il s’agit de ferme facture, de précision, de concision, de concentration dans l’exacte mesure et d’élan court et fort.

À Heredia par exemple, à lui, bien à lui, rien qu’à lui, l’ordonnance admirable, l’unité rigoureuse de chacun de ces petits poèmes, petits par la dimension, grands pour l’idée et l’image contenues, à lui le ton constamment noble et tendu dans la noblesse, tendu de la bonne sorte, inaccessible à quelque vulgarité que ce soit, à n’importe quelle faiblesse de style, ou concession de son rythme carré, de sa rime opulente et du mouvement comme militaire de ses périodes directes, légères, mais pleines, surtout, et j’y reviens, l’héroïsme ataval ! de la pensée et de la vision.

J’ai l’honneur de connaître nombre de jeunes poètes dont la plupart ont le plus bel avenir ouvert devant eux sur de toutes autres perspectives que le poète qui m’occupe si sympathiquement. Eh bien ! leur opinion publique, coupablement indifférente à l’égard de beaucoup de Parnassiens, non des moindres, mais dont il est sage de tenir compte, grand compte sans doute, est, en particulier, presque par exception, favorable à de Heredia, en dépit de sa versification tout à fait romantique et classique qui doit leur paraître un peu surannée, ce dont je les blâmerais, car toute forme est bonne du moment qu’elle est belle. Cette popularité auprès d’une jeunesse aussi difficile est bien signifîcatrice et méritait une remarque.

Heredia jeune encor, en pleine production rare et précieuse a toute une œuvre splendidc à nous donner. Son livre des Trophées est impatiemment attendu, d’autres livres après celui-ci, d’autres et d’autres ensuite. Que le grand seigneur et le grand poète qu’il est fasse largesse. Grandesse et grandeur obligent.

« Fais ce que doys. »

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