John Wilmot, comte de Rochester/02

JOHN WILMOT
COMTE DE ROCHESTER

II.
LA POESIE ANGLAISE SOUS CHARLES II.



V

Spencer et Shakspeare sont déjà des anciens. Milton n’est plus. Dryden règne, quand Rochester paraît. Entre Milton et Dryden, presque rien qui puisse compter. Suckling, Waller, Denham, simples polisseurs du vers anglais, l’émondent, le rendent un peu plus harmonieux, un peu plus élégant ; mais ils l’atténuent et l’affadissent. À côté d’eux, des renommées pour jamais éteintes : qui connaît Sprat ? qui connaît Cleveland [1] ? Tous ces noms pâlissent graduellement devant celui de Dryden, d’abord imitateur de William Davenant et de Waller, mais dont la muse, nourrie de plus fortes études, et guidée par un sentiment plus net, mieux défini, des beautés vraiment classiques, des beautés éternelles, frappait les esprits par sa majesté correcte, son énergie contenue et savante, sa solennité un peu gourmée.

Dryden fit hommage de ses premiers vers à la république. Né en 1631, il avait atteint, à l’époque où mourut Cromwell (1658), un âge auquel il n’est plus permis de se regarder comme « un jeune homme. » Il faut donc croire qu’en écrivant, sous l’impression de ce grand trépas, les Stances héroïques, qui furent sa première œuvre, il obéissait à un enthousiasme réfléchi. En deux ans, cet enthousiasme fit pourtant place à un autre qui n’y ressemblait guère, et la même plume qui avait qualifié Cromwell de « prince-géant, » qui le vantait de n’avoir pas ressemblé à ces « téméraires monarques » entraînés par leur jeunesse à des actes que leur âge mûr est ensuite contraint de répudier, — la même plume exalta l’intrépide jeunesse, le mâle courage et aussi la vertu, la sagesse profonde de Charles II, lorsque Charles II fut remonté sur le trône. Tout ceci, vu de près, s’explique aisément : les mœurs peu sévères font en général les principes peu solides et les opinions mal soutenues. Apparenté à des personnes de haut rang, aspirant à un mariage aristocratique, il fallait à Dryden, pour faire valoir sa belle figure, le luxe des vêtemens, les dehors de l’homme comme il faut, souvent incompatibles avec la pauvre et fière indépendance qui se refuse au patronage. Dans ces conditions, la poésie, devenue gagne-pain, tend volontiers sa besace orgueilleuse et accepte l’or de toutes mains, sans regarder à l’effigie. On a comparé aux conquêtes d’Alexandre les campagnes irlandaises d’Olivier Cromwell : on compare à l’exil de David celui de Charles Stuart. On a des flatteries à l’usage de quiconque est puissant et des hyperboles complaisantes qui s’adaptent, souples couronnes, au front de tous les vainqueurs. On dit au parvenu des révolutions, — nous citons les textes : — « Le ciel même est complice de nos louanges, car le ciel t’avait choisi. » On dit au roi légitime : « Ton crime, comme celui de David, était d’être l’oint du Seigneur. » Au fond, on a peut-être conscience de ce que ces palinodies intéressées ont de ridicule et d’avilissant, on n’aime plus à sentir peser sur son front le regard assuré de l’honnête homme ; mais qu’y faire ? Il faut vivre, et puis on a quelque raison particulière d’applaudir au retour de la monarchie… Cromwell avait traité les poètes de fort haut, sachant bien qu’on mène le monde sans belles paroles, et qu’un solécisme n’effarouchait nullement ses pieux soldats, ses « côtes de fer. » De la même main sacrilège qui saisissait les clés du parlement, il avait fermé les portes des théâtres, lieux de perdition pour l’âme, foyers de révolte pour l’intelligence. Il laissait aux rois de naissance les futilités de la flatterie, et s’inquiétait peu de passer à la postérité sur les ailes de quelques strophes vénales. La preuve en est qu’ayant Milton sous la main, il méconnut ou méprisa ce que sa gloire pouvait attendre d’un pareil héraut. Tout au contraire, la restauration plaçait le sceptre aux mains d’un homme de mœurs faciles, qui, dans les loisirs de l’exil, s’était constamment entouré de baladins, de danseurs, de violons, en même temps que de femmes perdues. L’amant de Lucy Walters [2], de Catherine Peg et d’Elisabeth Killegrew avait hanté les théâtres parisiens bien plus volontiers que les conventicules d’Ecosse, et on lui savait un certain goût pour la comédie de cape et d’épée, les chansons à boire, les lampoons (refrains satiriques et bachiques, ainsi que leur nom dérivé du français le dit assez clairement), goût de bon augure pour les rimeurs aspirant à suivre la cour et à devenir les Benserade de cet autre Louis XIV. Les théâtres allaient donc renaître, et avec eux cette double source de profits que la complaisance des poètes, la facilité audacieuse des comédiennes savent également bien exploiter.

Peut-être, s’ils eussent mieux usé de ce don prophétique qu’ils s’arrogent, les poètes auraient vu d’un cœur moins ravi la restauration des Stuarts. Le fait est qu’ils furent éblouis, et Dryden tout le premier. : Astrée était de retour (Astrœa redux est le titre de sa première ode royaliste) : en conséquence il fit une comédie, et cette comédie, son début dramatique, fut jouée sous les auspices de la Castlemaine. Il l’en remercia par un compliment ad hoc, où, cette mégère superbe, qui s’imposa si longtemps par ses violentes allures à l’indolence de son royal amant, était comparée, — on ne le devinerait jamais,… — à Caton, oui, par tous les dieux, à Caton lui-même ! Encore lui donnait-on l’avantage dans ce parallèle inattendu :

Once Cato’s virtues did the Gods oppose
While they the victor, he the vanquish’d chose :
But you have done what CATO could not do, etc.

« Vous avez fait ce que Caton ne put faire… » Cela voulait dire qu’en se rangeant du côté du vaincu, la Castlemaine lui avait assuré la victoire. Et ce vaincu, c’est Dryden qui l’eût été, paraît-il, sans l’appui de Caton-Castlemaine ! Tout cela n’est-il pas incroyable [3] ?

Après le succès par ordre de cette comédie (the Wild Gallant), la scène fut ouverte à Dryden. Killegrew, directeur de la troupe de comédiens à laquelle le roi prêtait son patronage et son nom, enrôla le protégé de la Castlemaine et lui assura par là une sorte de monopole. Dryden ne devait plus écrire que pour les « serviteurs de sa majesté. » Il n’avait plus besoin de protecteurs désormais ; les protecteurs lui vinrent en foule. Déjà familier des Howard, il acquit peu après le patronage de la riche duchesse de Monmouth [4], et enfin dans tout l’éclat, dans toute la nouveauté de l’espèce de royauté littéraire qu’il venait de conquérir, il put épouser (1665) lady Elisabeth Howard, que les lampoons du temps accusent de s’être mise dans l’absolue nécessité de le prendre pour mari.

À l’énorme quantité d’attaques de tout genre dirigées dès-lors contre sa personne, ses mœurs, son mariage, ses talens, on peut s’assurer que Dryden occupait à ce moment la position littéraire la plus enviée. Ses confrères, qui lui disputaient un à un tous ses succès, se découragèrent à la longue, et pour un temps le laissèrent trôner en paix. Cependant, même avec les avantages réunis d’une naissance non roturière, d’alliances très aristocratiques, d’une position d’autant mieux assise qu’elle se justifiait à la fois par beaucoup de travail et beaucoup de talent, tel était sous la restauration le rôle fait aux poètes, — voire aux poètes aimés de la cour, — que Dryden, âgé de quarante et un ans, membre de la seule société savante qui existât alors en Angleterre, auteur de maints drames applaudis, de maints poèmes admirés, arbitre reconnu des gens de goût, dut s’estimer heureux de compter un protecteur de plus dans la personne d’un jeune débauché de vingt-cinq ans, qui, gâté par le roi et par les sultanes favorites, régentait le beau monde, panache au vent. Rochester, se mêlant de belles lettres quand il fut rassasié de la vie de boudoir et de la vie de cabaret, voulut patronner Dryden. Dryden dut s’estimer fort heureux d’être patronné par Rochester. Ouvrez celle de ses comédies où il a le mieux traduit les ridicules de son temps (le Mariage à la Mode, joué en 1673), et vous y lirez en toutes lettres le triste aveu de cette dépendance que nous devons croire, pour l’honneur du poète, subie à regret, et qui, nous l’allons voir, fut plus tard rudement expiée.


« C’est à la faveur de votre seigneurie, — dit Dryden à Rochester, — qu’en général nous devons d’être protégé et soutenu. Nous le devons aussi à la noblesse de votre nature, qui ne veut pas voir mépriser chez les autres le moindre reflet de ce bel esprit, son attribut le plus éclatant. Il vous a plu souvent, non-seulement d’excuser ce que mes vers offrent d’imparfait, mais aussi de protéger contre la malveillance de la critique ce qu’ils peuvent avoir de tolérable… Et ce que je ne saurais oublier, c’est que vous avez pris soin de ma fortune, en même temps que de ma réputation… »


Rien de plus explicite, de plus net, de plus humble. La sébile du mendiant tinte dans les mains émues du poète, tandis que, l’épaule basse, il se confond en remerciemens, et encore par pudeur supprimons-nous une page sur ce ton-là… par pudeur, non, — par déplaisance. Ces défaillances de la dignité littéraire ont pour nous une amertume toute spéciale ; mais tâchons de les oublier, et poursuivons notre récit, Il s’agit de montrer, sous le règne d’Astrée, en cette ère florissante qui devait, au dire des poètes, rappeler le siècle d’Auguste, ce qui advint au Virgile de l’époque.

La dédicace du Mariage à la Mode date, nous l’avons déjà vu, de l’année 1673. Elle fut sans doute libéralement rémunérée, car il existe une seconde lettre de Dryden à Rochester, — imprimée elle aussi, — où le poète avoue que « le trop généreux paiement d’une mauvaise dédicace lui fait regretter de l’avoir adressée à un patron si prodigue. » L’avenir lui gardait d’autres regrets, un peu plus sincères, un peu mieux fondés.

Dryden à l’apogée de sa réputation s’en était littéralement enivré. Ses plus illustres devanciers, Ben-Jonson, Beaumont et Fletcher, Shakspeare lui-même, il les déprisait en toute occasion [5] comme les interprètes souvent ignobles d’un âge barbare. — « Ils s’élevaient, disait-il, mais sans pouvoir maintenir leur essor. La renommée, de leur temps, ne coûtait guère. Elle appartenait au premier venu, après peu d’efforts, et si depuis ils l’ont conservée, c’est par le pur bénéfice du trépas. » Le moment devait venir où tant de suffisance, tant de mépris, tant d’injustice appelleraient un châtiment exemplaire. Ce moment arriva justement lorsque Dryden, nommé poète lauréat, se reconnut publiquement l’obligé de Rochester. Buckingham (Villiers) et Butler, l’auteur d’Hudibras, prirent à cœur ce triomphe insolent de deux rivaux et, mettant en commun leurs spirituelles rancunes, entreprirent de le leur faire expier. Il existait, Dieu sait où, un projet de parodie composé, dans les premières années de la restauration, contre William Davenant. Les deux complices imaginèrent de l’appliquer à Dryden. Deux autres poètes entrèrent dans la conspiration : Matthew Clifford, engagé déjà dans une polémique assez vive contre le poète lauréat, et Sprat, alors chapelain de Buckingham [6]. Ainsi fut composée, sous le titre de the Rehearsal (la Répétition), cette fameuse comédie que réécrivit, plus d’un siècle après, Richard Brinsley Sheridan, et qui perdit alors son caractère personnel, aristophanesque, pour devenir une aimable et charmante satire des travers littéraires en général. Les érudits seuls lisent the Rehearsal ; tout le monde connaît the Critic.

Dans la parodie primitive, c’est Dryden en première ligne, — sous le nom de Bayes, — mais ce sont, avec lui, bon nombre de poétereaux moins connus qu’on immole aux railleries du grand seigneur en gaieté. En thèse générale, c’est le drame héroïque, emphatique, boursouflé, plein de pompe et de vent ; ce sont les grands Alcandre, les Cyrus de la scène anglaise, — magnifiques seigneurs à longues tirades dont l’Almanzor de Dryden sera, si l’on veut, le prototype, — qui étaient voués au ridicule, et pour longtemps. Le Drawcansir de Buckingham est à ces Maures généreux, à ces paladins tranche-montagnes, ce que don Quichotte avait été aux Galaor, aux Palmerin, aux Belianis, et il est aussi populaire chez nos voisins d’outre-Manche que son illustre modèle chez nos voisins d’outre-Pyrénées. En homme bien avisé, prudent, ménager de sa position et de sa fortune, Dryden feignit de ne point ressentir trop vivement une attaque dont, au fond, il avait apprécié la portée. Il cacha ses blessures sous un sourire, avouant tout haut que ses adversaires avaient trouvé le défaut de la cuirasse, et ne leur en garda pas moins, sous ces froids dehors, une belle et bonne rancune que les années allaient envenimant. C’est à ce ressentiment longtemps couvé que l’on dut plus tard le chef-d’œuvre incontesté de la satire anglaise, le portrait de Zimri dans Absalon et Achitophel [7]. Zimri en effet, c’est Buckingham, mais non plus le favori du roi, l’homme en crédit, le grand seigneur riche et prodigue. Celui-là, Dryden l’eût respecté toujours. En revanche, vis-à-vis d’un ministre disgracié, d’un prodigue perdu de dettes, d’un meneur d’opposition, il avait ses coudées franches.

En ajournant sa vengeance, Dryden avait peut-être compté sur Rochester. Lui seul, écrivain privilégié, aurait pu, sans péril, tenir tête à Buckingham. Toutefois Rochester n’était point de ces dévoués naïfs qu’on voit accourir à la rescousse d’un ami dans l’embarras. Chez Dryden, ce qu’il avait aimé, servi, caressé, c’était après tout le succès, — une renommée faite dont il aidait sa renommée à faire, — l’autorité en matière de goût, dont il espérait prendre sa large part, associé à l’empire, héritier désigné ; mais défendre Dryden battu, partager avec lui toute une moisson de quolibets outrageans, de sifflets ignominieux, couvrir la retraite de Drawcansir conspué, dépenaillé, honni,… « quelque sot !… » comme on disait alors. Et Rochester, qui n’était ni sot, ni désireux de le paraître, rompit brusquement une alliance dont il risquait d’être la dupe. Peut-être après tout n’obéit-il qu’à un caprice. Quoi qu’il en soit, la rupture fut prompte, décisive ; On prétend que la célèbre, Nell Gwynn, alors maîtresse de Rochester, s’entremit, conciliatrice reconnaissante, pour maintenir de bons rapports entre lui et Dryden, à qui elle devait, entre autres rôles, celui qui lui avait valu la faveur royale. L’historiette peut être vraie, moins le détail que nous avons souligné. L’intimité de Rochester et de Nell-Gwynn remonte au temps où celle-ci vivait un peu sur le commun, nonobstant la protection de Buckhurst, c’est-à-dire vers les années 1667-1668. Or la brouille dont nous nous occupons se manifesta en 1673 ; Nell-Gwynn était en pleine faveur, et depuis plus de quatre ans. Deux ans après, elle allait « prêter serment » comme dame du cabinet de la reine Catherine de Bragance ; ceci soit dit sans y attacher autrement d’importance, sans vouloir faire abus du grand art de « vérifier les dates. »

Dryden, abandonné par Rochester, dut se rabattre sur ses autres patrons. Le plus fidèle et le plus actif de tous paraît avoir été Clifford, l’un des membres du ministère dit la cabale. À côté de Clifford, il y avait encore Sheffield, alors comte de Mulgrave, et qui fut depuis duc de Buckinghamshire, lequel se mêlait aussi de belles-lettres. Entre Rochester et ce dernier existait une rivalité de longue date, qui s’était singulièrement aggravée à la suite d’un duel malheureux, où Rochester, oubliant sa jeunesse chevaleresque, avait voulu mettre en pratique le cynisme dont il se targuait hautement. Il ne manque à tous les hommes, — avait-il dit un jour dans un accès de misanthropie, — qu’un peu de courage pour être lâches, et, mis au pied du mur par Sheffield, il avait voulu faire montre de cette sorte d’intrépidité [8]. Ceci lui réussit mal, et nous n’en sommes nullement surpris. S’il ne faut aux hommes, pour être lâches, qu’un peu de courage, il ne leur faut en revanche, mieux avisés, qu’un peu de lâcheté, — bien entendue, il est vrai, — pour se montrer courageux, Rochester le comprit trop tard, et dut garder à Sheffield une rancune d’autant plus noire que leur liaison primitive avait été plus affichée. Or de cette liaison il existe encore d’impérissables vestiges, entre autres une épître de Rochester à lord Mulgrave sur le mérite respectif de leurs poésies. Nous trouvons, aussi, parmi les poèmes un peu mieux qu’érotiques du premier, certain épithalame, intitulé la Nuit heureuse, que revendiquait hautement le second, et qui effectivement ne serait pas son plus mauvais ouvrage. C’était donc un ami, — un ami de cour il est vrai, — qui portait à la prud’homie de Rochester la plus rude atteinte. Or cet ami était le patron, le collaborateur de Dryden. En attaquant celui-ci, on désobligeait évidemment celui-là, et comme leur solidarité n’était point chose avouée, Rochester dut penser qu’il souffletterait impunément son collègue de la pairie sur la joue du pauvre poète lauréat. C’était lâche peut-être, mais c’était assez piquant. Il ne fallait qu’une occasion favorable, et l’occasion ne se fit pas longtemps attendre.

Parmi tous les rimailleurs qui se guindaient de leur mieux sur les échasses du grand style dramatique, tel que Dryden l’avait inauguré, se trouvait un certain Elkanah Settle, — nom ridicule encore aujourd’hui, — qu’un hasard fâcheux mit sous la main de Rochester. Deux ans auparavant, la première tragédie de cet imbécile avait eu jusqu’à six représentations de suite, faveur notable à cette époque où un public moins nombreux réclamait des affiches plus variées. En 1673, l’heureux débutant allait faire jouer sa seconde pièce, — l’Impératrice du Maroc, ni plus ni moins. — Rien ne pouvait être plus sensible à Dryden que la réussite de ce second ouvrage, qui lui créerait définitivement un compétiteur, un rival. Rochester, afin de le mortifier, se chargea d’organiser un succès monstre, et obtint en effet pour l’ébauche informe de Settle un triomphe tel que n’en eurent jamais les plus grands chefs-d’œuvre de la scène anglaise. Non-seulement l’Impératrice du Maroc fut représentée pendant un mois, tous les jours, devant une salle comble, mais à deux reprises différentes, à White-Hall, la cour et la haute aristocratie, complices des rancunes de Rochester, la couvrirent d’applaudissemens. Grands seigneurs et grandes dames s’étaient disputé les rôles. Le roi donna le signal des bravos. Jamais Dryden ne s’était trouvé à pareille fête. La pièce eut aussitôt les honneurs de l’impression, et pour la première fois les libraires enthousiasmés crurent pouvoir orner de gravures (fort mauvaises à la vérité) un chef-d’œuvre non encore consacré par le temps [9]. Circonstance étrange et caractéristique, lord Mulgrave, — soit que le succès l’éblouît, soit qu’il agît ainsi par pure politique, — voulut disputer à Rochester l’honneur de rimer le prologue d’usage pour la représentation à la cour. La pièce étant jouée deux fois à White-Hall, on put, sans accuser aucune préférence, concilier ces prétentions rivales. Elkanah Settle les eut donc tous les deux pour panégyristes, et une des plus belles femmes de la cour, lady Elisabeth Howard, se chargea de faire goûter à l’auditoire royal les complimens décernés à l’émule de Dryden, lequel, pour surcroît de déboires, voyait aussi se tourner contre lui jusqu’aux membres de sa nouvelle famille. Il put croire un moment que le laurier officiel allait tomber de son front en même temps que la couronne poétique, car on lut sur le titre de la pièce imprimée, après le nom glorieux d’Elkanah Settle, la qualification, nécessairement autorisée, de serviteur de sa majesté. Nous gagerions que Rochester était pour quelque chose dans ce raffinement d’amertume, et nous le retrouvons encore dans une préface arrogante par laquelle le nouvel astre poétique sommait expressément Dryden de renoncer à une domination « usurpée et tyrannique. »

Donc, comme Warwick jadis faisait et défaisait les rois, Rochester, en ses caprices ironiques, faisait et défaisait les poètes. On put s’en assurer dès l’année suivante. Elkanah Settle ayant eu la bonhomie de se prendre au sérieux, ses prétentions bouffonnes fatiguèrent son léger protecteur. Dryden, Crowne, Shadwell, réunis tous trois contre ce pygmée, l’avaient assez malmené dans une polémique où il avait eu l’imprudence de se risquer. Il était temps d’anéantir cette ridicule création. Aussi, lorsque les lords et ladies de l’entourage intime voulurent, en 1675, jouer un masque [10] à White-Hall, on ne le demanda ni à Dryden, le poète lauréat, ni à son illustre rival, Elkanah Settle. Un troisième larron, suscité par Rochester, eut la préférence. Crowne obtint, lui aussi, son jour de gloire. Sa Calisto, œuvre absurde, informe, inepte de tous points, — mais recommandée par le choix de la cour, représentée en grande pompe, rehaussée par les titres sonores des nobles comédiens et comédiennes qui avaient créé les principaux rôles, — fit son chemin tout comme l’Impératrice du Maroc. Une fois encore le jugement de la ville fut ébloui, aveuglé, faussé par le prestige aristocratique.

La conduite de Dryden en cette occasion fut assez misérable. En se révoltant contre le succès de Settle, il avait obéi à un juste sentiment de dignité offensée ; nous le blâmerons pourtant de n’avoir pas songé qu’il n’y avait rien à gagner dans une lutte de ce genre pour le seul des deux antagonistes qui pût y perdre quelque chose. Se voyant préférer Crowne, comique médiocre et tout à fait incompétent lorsqu’il s’agissait de poésie sérieuse, il aurait dû garder le silence prescrit par le code du bon goût à toute supériorité méconnue. Il crut mieux faire encore en s’associant au passe-droit éclatant qu’on lui faisait subir. Il s’offrit à composer un épilogue pour Calisto, il le composa même, ainsi que l’attestent ses œuvres complètes [11], et Rochester eut la cruauté, comme il en avait le crédit, de faire rejeter, comble d’humiliation, cet avilissant hommage. Dryden fut reconnu indigne de louer Crowne. Crowne lui-même toutefois n’avait pas longtemps à savourer sa gloire improvisée. Toujours en haine de Dryden, jamais par un zèle sincère ou pour les intérêts de l’art, ou pour ceux d’un artiste, Rochester allait le faire descendre du Capitole à la roche Tarpéienne. C’étaient là de ses jeux. Pour le coup maintenant, le rival qu’il suscitait à Dryden était un vrai poète, et son nom était appelé à survivre.

Fils d’un pauvre ecclésiastique, admis, on ignore comment, parmi les commoners de l’université d’Oxford, attiré par une méprise bien naturelle vers le métier de comédien, que lui avait fait embrasser sa passion pour le théâtre, acteur médiocre et malheureux, puis soldat sanss vocation, et enfin de hasard en hasard, de misères en misères, ramené à sa véritable destinée, qui était d’obéir à sa muse, quitte à mourir de faim, Thomas Otway est une de ces figures mélancoliques qu’on retrouvé çà et là, étalant leurs haillons au grand soleil de la gloire. La postérité, que le souvenir de leurs malheurs n’apitoie pas toujours, leur fait expier, à de rares exceptions près, par d’amères insultes, le souvenir importun qu’elle est contrainte de leur garder. Homère, le vagabond Homère, l’a désarmée, mais Savage, mais Chatterton, — et combien d’autres encore ! — subissent chaque jour sous nos yeux la rude peine d’une pauvreté mal endurée. Quant à Otway, voici ce que l’autre jour un critique anonyme disait de lui, non sans équité ; non sans rigueur :


« L’auteur de Venise sauvée est littéralement mort de faim, ceci parait prouvé. Toutefois, avant de s’attendrir sur son infortune, rappelons-nous que cette tragédie fut dédiée à la duchesse de Portsmouth (Louise de Quérouailles). Rappelons-nous comment y est qualifiée cette maîtresse de Charles II. Otway l’appelle « la pieuse mère d’un prince en qui revivent les vertus de la race d’où il est sorti. » Admettons qu’il ait ensuite manqué de pain, nous n’en saurions pas moins quelque gré à la patronne par lui choisie d’avoir répondu par le mépris, qui en devait être la récompense, à une si basse adulation. »


Lisez maintenant la préface du Don Carlos d’Otway (1676). L’auteur y reconnaît expressément que le succès de cette tragédie est dû en grande partie aux bons offices de Rochester et « à ses généreuses recommandations, soit auprès du roi, soit auprès du duc (d’York). » Immédiatement après cet humble aveu, le poète se redresse, et sans nommer Dryden s’épuise contre lui en ridicules bravades. Ainsi avaient fait tour à tour, — inspiration malheureuse, expérience perdue, — et « le grand Elkanah » et « Crowne l’empesé [12]. » Obéissaient-ils tout simplement en ceci à leurs mauvais instincts de rivalité pédante ? ou bien avaient-ils, reçu cette consigne de leur patron ? , ou bien encore espéraient-ils, par cette lâche complaisance, mériter que sa toute-puissante faveur leur demeurât fidèle ? Nous ne nous chargeons pas de résoudre cette question. Constatons seulement qu’Otway ne se borna point à insulter Dryden. Dans la même préface, il provoqua nettement, à ne s’y pas méprendre, le malheureux Elkanah Settle, qui ne jugea pas convenable de commettre sa précieuse personne avec un ex-cornette, bretteur habile et résolu.

Si pauvres d’esprit, de cœur, d’argent, qu’on les veuille supposer, comment tous ces hommes consentirent-ils à passer ainsi tour à tour par les griffes de Rochester ? Comment ce dernier put-il les lâcher l’un après l’autre, molosses avides et hargneux, sur le très pacifique et trop inoffensif Dryden ? Derrière les empressemens intéressés de sa périlleuse protection, comment ne devinaient-ils pas le dédain avec lequel il faisait d’eux ses jouets, rejetés et brisés dès qu’ils lui avaient un moment servi ? Et si toute pénétration comme toute conscience n’était pas morte en eux, de quelle ardeur hostile, de quelle sourde rage ne durent-ils pas être animés contre un régime politique qui leur imposait, au prix de quelques poignées d’or, un rôle si odieux, si méprisable, si parfaitement ridicule ? Otway en effet, malgré son incontestable supériorité, fut traité comme les autres. Il avait flatté Rochester, il avait dédié « à ce bon et généreux patron » sa seconde tragédie : Titus et Bérénice (1677). Cependant presque aussitôt après parut un de ces poèmes-revues, qui, sous le titre de Sessions of Poets, ont fréquemment et longtemps servi de cadre chez nos voisins à la satire littéraire. On y suppose une sorte de concours présidé par Apollon, qui pèse les titres de chaque poète, et finit par couronner le plus digne. Dans celui-ci comparaîtront toutes les renommées contemporaines grandes et petites, celles qui ont survécu comme celles que l’oubli a le plus profondément enfouies dans ses vastes abîmes. Dryden se présente à la barre du tribunal. Le dieu des vers repousse le candidat suranné ; il le repousse par un singulier motif, « parce qu’on le soupçonne de vouloir endosser la soutane. » Cette allusion satirique serait perdue pour nous, si nous ne savions que, justement à cette époque, une belle actrice, dont Dryden était l’amant, miss Reeves, — la Champmeslé du Racine anglais, — venait de se faire religieuse. Moyennant cette explication, chacun peut comprendre l’épigramme à deux tranchans qui atteignait le poète et dans sa renommée et dans sa tendresse, qui le frappait à la tête et au cœur. Après Dryden vient Etheredge, bien autrement ménagé ; on reconnaît ses titres, mais sept années improductives mettent hors de concours l’aimable et spirituel paresseux. Wycherley est de trop bonne race pour l’emploi qu’on se dispute. Ce n’est pas un gentilhomme lettré qui le peut remplir, mais bien un marchand d’esprit ayant boutique ouverte et enseigne sur la rue. « Ainsi, pour être lord-maire, il faut prouver sa roture. » Tom Shadwell, gros, gras, jovial, braillard, obscène personnage, est très cordialement reçu par Apollon, qui néanmoins le renvoie à ses bouteilles et à certaines exhibitions tout à fait rabelaisiennes, qui parfois, après boire, l’assimilèrent à l’inventeur de la vigne. Nathaniel Lee « a la trogne trop rouge pour nier le commerce clandestin que sa muse entretient avec Bacchus. » Il est écarté pour ce motif. Maintenant arrive Settle, apportant humblement sa tragédie d’Ibrahim, dont il a pris soin de déchirer la préface. Chacun se récrie sur son insuffisance, et on le prie de retourner à l’école… Enfin se présente Otway, et voici comment il est traité :

Tom Otway came next, Tom Shadwell’s dear zany,
And swears, for heroïcks, he writes best of any.
Don Carlos her pockets so amply Lad fill’d,
That his mange was quite cured and his lice were all kill’d.

En notre ère pudique, comment traduire convenablement ces invectives d’autrefois ? Il le faut bien pourtant : « Vient ensuite Tom Otway, le paillasse chéri de Tom Shadwell. Il atteste, sous serment, que ses drames héroïques ne le cèdent à ceux de personne. Don Carlos a si bien rempli ses poches, que ses démangeaisons ont complètement disparu et que sa tête n’a plus de garnisaires… » Les réalistes regretteront peut-être ici la crudité des mots, et leur intrépidité fera honte à nos faiblesses ; nous ne saurions cependant nous laisser entraîner plus loin par un scrupule de fidélité. Mais qu’advient-il de Tom Otway ? Apollon, « qui l’avait vu jadis sur la scène, ne juge pas prudent de choisir pour étai poétique d’un siècle le rebut d’une troupe de baladins. »

À cette verve malveillante, à ces dédaigneux sarcasmes, on a, nous le pensons, reconnu Rochester. On peut donc s’assurer que s’il donnait parfois du pain à ses confrères du Parnasse, ce pain était cruellement saturé de poison et de fiel. Quelqu’un, de nos jours, en voudrait-il tâter ?

Dryden cependant n’avait pas encore assez expié, au gré de son ancien protecteur, — de ce « bon et généreux patron, » — l’amitié de lord Mulgrave. Sa patience, qui ne se lassait pas, n’avait pu désarmer une haine désormais implacable, et qui s’alimentait d’elle-même. Une autre satire, deux ans après, le lui prouva bien. Celle-ci est une paraphrase d’Horace.

Nempè incomposito dici pede currere versus
Lucili [13]

« Eh bien ! soit, monsieur. J’ai dit que les vers de Dryden, les uns volés, les autres raboteux, étaient souvent les plus lourds du monde. » Et ce début fait assez présager ce qui suit. Comptera-t-on à Dryden les suffrages vulgaires que ses pièces ont obtenus ? Mais Crowne les a eus, ces suffrages. Pour ne les jamais conquérir, il faut une fatalité particulière : il faut être stupide comme Settle, entortillé comme Otway. Le satirique, — et c’est Rochester, il n’y a pas à s’y méprendre, — flagelle ensuite Flatman, « qui mène à bride abattue son Pégase éreinté ; » Lee, « qui transforme en héros de roman les grands types de l’histoire ; » Shadwell et sa précipitation étourdie, Wycherley et sa lenteur de tortue. Viennent ensuite Waller, Buckhurst, Sedley, objets de louanges tant soit peu perfides. Il est dit du second de ces poètes que ses chants sont « élégamment obscènes. » On vante chez le troisième l’art merveilleux avec lequel il sait « rendre irrésistibles les plus libres désirs aux cœurs les plus chastes. »

The loosest wishes to the chastest hearts.

Mais cet art, Dryden ne l’a jamais connu : vainement il essaie de faire vibrer ces cordes délicates. Lui, se poser en libertin victorieux ! — Et sur ce thème on devine où va s’emporter Rochester, à quelles images il va recourir, quelles audacieuses métaphores il se permettra sans hésiter vis-à-vis de ce poète, qu’il accuse de n’avoir ni feu communicatif, ni fantaisie vraiment lascive, et de n’offrir qu’un appât trompeur à l’ardente curiosité de ses belles lectrices. « Non, il n’a pas vainement reçu d’elles le surnom de poète-coussin [14]. Elles ont ainsi qualifié sa mollesse obtuse qui les irrite, sa pesanteur inerte, sa souplesse d’édredon, dignes d’un espion de harem. »

La part de la louange est très mince dans cette satire. Bien inspiré en ceci, Rochester exalte Shakspeare et Ben-Jonson. Il vante, en passant, l’originalité d’Etheredge, « qui veut être lui-même, » et vers la fin il dresse en deux vers la liste des gens d’esprit à qui seuls il reconnaît une certaine compétence littéraire :

Sedley, Shadwell, Shephard, Wycherley
Godolphin, Butler, Buckhurst, Buckingham.

On retrouve ici le pendant de la liste donnée par Horace, qui frappait ses vers immortels pour obtenir quelques suffrages d’élite, plaire à Pollion, à Virgile, à l’excellent Octave, aux frères Messala… et finalement à Furnius le Sincère.

Nous venons de voir comment Dryden était traité. À cette nouvelle attaque, il sent enfin l’aiguillon. De lointains souvenirs militaient en vain contre la rancune tant de fois excitée ; l’ire poétique s’allume en lui. Arrive que pourra, cette fois le gant sera relevé. Il terminait justement sa comédie de Tout pour l’Amour (All for Love). Dans la préface, il s’éleva hautement contre « ces gentilshommes de plume qui, pour quelques bribes de latin çà et là ramassées, se croient appelés à primer leurs égaux… Pourquoi n’administrent-ils pas paisiblement le domaine dont une bienfaisante Providence les a gratifiés ?… Qui les pousse à venir étaler ainsi sous le regard public leur indigente nudité ?… Croient-ils donc trouver chez les lecteurs à jeun la même complaisance que chez leurs parasites après trois bouteilles bues ?… Horace avait bien raison de blâmer l’homme toujours mécontent de sa destinée… »

Horace, les bribes de latin, les parasites ivrognes, les riches gentilshommes de plume, vous comprenez ces allusions transparentes, suprême effort de courage en face du redoutable favori, que dans un autre passage le poète accuse, toujours sans le nommer, de « viser à la tyrannie littéraire. » Rochester aussi dut comprendre, et comprit en effet ; mais, n’étant pas nommé, il ne souffla mot. Ce fut alors que Dryden, de concert avec son protecteur, lord Mulgrave, — ou peut-être lord Mulgrave sous le nom de Dryden, — fit circuler en manuscrit son Essai sur la Satire, qui, bien qu’il vît le jour seulement en 1679, existait dans le portefeuille des deux poètes depuis l’année 1675. Il leur avait donc fallu quatre ans, — et que de colères ! — pour se décider à courir l’aventure. Ici, à vrai dire, plus de généralités obscures plus d’ambiguïtés prudentes et protectrices. Rochester est attaqué nominativement et en face dans toutes les prétentions de sa vanité. « Sa méchanceté méprisable ne nuit qu’à lui-même… On va le châtier comme on châtie les sorcières, non pour le mal qu’elles ont fait réellement, mais pour celui qu’elles ont prémédité… Pétri de lâcheté, d’hypocrisie, il vous parle plié en deux ; tournez le dos, il se redresse et vous frappe en traître… Vil dans tous ses actes, corrompu dans tous ses membres, il change en venin la courtoisie elle-même… C’est un Killegrew moins la bonté de cœur… C’est en outre un vrai Bessus [15], complice de tous les affronts qu’il s’attire par sa couardise… Le misérable ! il ne sait donc pas qu’à tout prendre, les poltrons risquent plus que les héros ?… S’enfuir est téméraire, se battre est plus prudent. »

Cette réponse directe au bon mot de Rochester que nous avons cité plus haut devait lui rappeler sans miséricorde son malheureux duel avec Mulgrave et les humiliations qu’un jour de faiblesse lui avait depuis attirées. Aussi penchons-nous, avec Walter Scott, à penser que cet ancien antagoniste fut en définitive l’unique auteur de l’Essai sur la Satire [16]. Rochester, ou ne le crut point, ou voulut feindre de ne le pas croire. Il aimait mieux avoir affaire à Dryden qu’à un homme devant lequel une fois déjà il avait faibli. Le 21 novembre 1679, adressant copie de l’Essai sur la Satire à son ami Henry Savile, il y joint une lettre où nous relevons le passage suivant : « Le roi, qui a parcouru ce libelle, n’est pas trop mécontent de la part qui lui est faite. L’auteur est apparemment M. Dr. (Dryden), car son patron, lord M. (Mulgrave), s’y trouve loué tout au beau milieu. » Puis, dans une lettre postérieure : « Vous m’apprenez, écrit-il, que je suis tombé dans la disgrâce de certain poète jadis recommandé à mon admiration par le singulier contraste que ses talens offrent avec sa personne. Vous le savez, je suis curieux de raretés : j’estime ce poète à l’égal d’un porc qui jouerait du violon, ou d’un hibou qu’on arriverait à faire chanter le grand opéra. S’il prétend me passer, je ne dirai pas au fil, mais au dos de son esprit,… je me sens capable de lui pardonner à votre requête. Si vous ne vous souciez pas de lui, Will-le-Noir et son bâton seront chargés de lui répondre. »

Rapprochés l’un de l’autre, les deux passages que nous venons de transcrire expliquent parfaitement un incident tout à fait caractéristique. Dryden, revenant du fameux café de Will (comme qui dirait le café Procope) à sa maison de Gerard-Street le 18 décembre 1679, fut assailli par quelques malfaiteurs mercenaires au moment où il mettait le pied dans Rose-Street, et maltraité de la façon la plus grave. Dès le lendemain, la London Gazette et plusieurs autres journaux annonçaient une récompense de 50 liv. st. (1,250 fr., valant au moins ce que valent aujourd’hui 100 louis) à quiconque dénoncerait les auteurs de cette infâme attaque. Ils demeurèrent inconnus et par conséquent impunis. Personne cependant ne se trompa sur les véritables machinateurs de l’embuscade, et Rochester tout aussitôt fut désigné par la voix publique, qui lui adjoignit comme complice, — et véritablement nous croyons que ce fut à titre gratuit, — Louise de Quérouailles, plus ordinairement désignée sous le nom de « mistress Carwell » que sous le titre pompeux dont le roi l’avait décorée.

Rochester n’en continua pas moins, tête levée, sa brillante carrière. À la triste époque où il vivait, ces vengeances à couvert n’avaient rien qui déshonorât un homme, voire un gentilhomme. Kœnigsmark, de tragique mémoire, jaloux d’un rival qui lui avait enlevé la main d’une noble héritière [17], le faisait assassiner à coups de pistolet dans Pall-Mall par trois bravi étrangers. Dûment convaincu de les avoir soudoyés, obligé de fuir comme leur complice, gracié seulement par l’intervention directe de Charles II, il promettait de se laver de « cette peccadille » sur la première brèche où il lui serait donné de monter l’épée à la main. Il l’expia plus cruellement lorsque, dans le palais d’Herrenhausen, le père de George Ier le fit étrangler sur le seuil de la chambre à coucher où l’avait reçu Dorothée de Zell.

Quant à lord Mulgrave, il paraît que l’aventure le divertit fort. Du moins les éloges qu’il donna plus tard à Dryden dans l’Essai sur la Poésie laissent-ils percer une étrange ironie. Lord Mulgrave y vantait le mérite du poète, « loué et puni pour des vers qu’un autre a faits, »

Praised and punish’d for another’s rhymes.


La réclamation est formelle, comme on le voit ; elle est en outre appuyée d’une note curieuse. « On entend parler ici, dit le noble auteur, de ces vers manuscrits pour lesquels M. Dryden fut à la fois applaudi et bâtonné. Non-seulement il ne les avait point composés, mais encore il en ignorait l’existence. » Ce dernier point est plus qu’invraisemblable ; le premier nous semble assez bien établi.

Ainsi des ennemis comme Rochester, des amis comme lord Mulgrave, voilà ce qu’un poète, — sans contredit le plus éminent de l’époque, — pouvait attendre de l’aristocratie anglaise, alors beaucoup plus lettrée qu’elle ne l’est maintenant et bien autrement avide de succès littéraires. Il est facile dès-lors de décider si le progrès des idées libérales et le nivellement des existences se soldent pour les élus de la pensée par un bénéfice ou par une perte, si Dryden voyait juste, quand il saluait avec enthousiasme la restauration du règne monarchique, et si la protection des rois ou de leurs favoris « ne vend pas bien cher ce qu’on croit qu’elle donne. » Quiconque voudra connaître au juste le sort fait aux gens de lettres par les institutions tant prônées à ce point de vue n’aura qu’à étudier la biographie des écrivains qui ont marqué en Angleterre sous Charles II et ses successeurs. Richard Savage, le « grand Dryden, » Swift, Goldsmith, Richard Steele, Smollett, Gay, et bien d’autres encore, voilà les témoins qui seront utilement écoutés. Encore ces derniers eurent-ils le bonheur de vivre au début du régime constitutionnel, qui assurait en partie leurs droits, et donnait quelque indépendance, quelque importance à leurs talens. Sous Charles II au contraire, et jusqu’à la reine Anne, la littérature fut solennellement bâillonnée, à ces fins, plus ou moins plausibles, « d’empêcher la publication de livres soutenant des opinions contraires à la foi chrétienne, à la doctrine ou à la discipline de l’église d’Angleterre, ou tendant à la diffamation de l’église ou de l’état, ou de ceux qui les gouvernent, ou de toute autre personne. « Nous citons ici à dessein les termes mêmes des statuts portés contre la liberté de la presse par le parlement-convention dès les premières années de la restauration des Stuarts. En réalité, ces lois protégeaient, contre une publicité qui les eut rendus impossibles, les désordres du roi, les scandales de la cour, la corruption des hommes d’état, et l’impudence opulente des courtisanes titrées.

En présence de pareils abus, et sous la menace du pilori, de la prison, de la mort même, il ne restait qu’une voie ouverte aux protestations de la conscience outragée, de l’honnêteté bravée en face : la triste voie du pamphlet, du libelle anonyme, qui, rarement imprimé, le plus souvent sous sa forme originelle, manuscrit circulant de toutes parts, donnait à la colère, à l’indignation de tous son expression la plus directe, la plus énergique. Et par qui fut inauguré ce genre d’attaques, le plus perfide et à la longue le plus dangereux qu’on ait jamais trouvé ? Par les hommes du pouvoir lui-même. Leurs rivalités, leurs intrigues rompirent bientôt le lien formé par la solidarité politique. Parfois même ils obéirent, il faut le croire, aux révoltes de leur bon sens, aux inspirations de leur conscience alarmée. Et tandis que les austères puritains gardaient à part eux, amassaient, dans un silence forcé, les trésors de leurs amers ressentimens, tandis qu’ils attendaient, immobiles et muets, l’heure des rétributions vengeresses, ce furent des courtisans, moins respectueux pour un pouvoir dont ils connaissaient les défaillances intérieures, mieux protégés aussi contre les rigueurs de leur indolent souverain, qui s’emparèrent du droit de censure, et ajoutèrent aux privilèges du rang et de la richesse ce monopole attrayant de la liberté d’écrire, de la vérité sans fard, des attaques sans merci.

Malheureusement, au lieu de Juvénal et de Perse, il ne se trouva parmi eux que des satiriques d’un ordre inférieur. Rochester, le premier de tous, — bien supérieur à Buckhurst et à Savile, — n’arrive pas plus haut que Pétrone. Et qu’on ne nous suppose pas l’intention d’abuser du parallèle. Charles II n’est pas plus Néron que Buckingham n’est Tigellin, que Rochester n’est Pétrone. Cependant, à quelques nuances près, nous reconnaîtrons ces deux derniers comme des esprits de la même famille, des révélateurs du même ordre. Leurs deux noms, méprisés de même, le sont en vertu de cette disposition spéciale de l’esprit humain qui lui fait repousser et la lumière trop vive, et la vérité trop nue, disposition qui semble, de nos jours, en voie de progrès plutôt que de décroissance. Sachons pourtant nous en rendre, compte : peut-être y a-t-il plus de moralité qu’on ne veut bien l’admettre dans ces brutalités vengeresses auxquelles s’aventurent, en leurs momens de dégoût, les rassasiés d’un certain ordre. Et s’il nous fallait passer anathème sur telle ou telle poésie, — Don Juan, par exemple, qui semble, au premier abord, irrémissible, — nous serions tenté, d’y regarder à deux fois en nous rappelant que lord Byron a trouvé ses adversaires les plus implacables, — ils étaient les moins désintéressés, — parmi les dandies et les étoiles d’Almack. Ses juges les plus sévères furent ceux-là même dont il avait partagé les désordres secrets, et dont il disait, bien des années après, à ses plus intimes amis, « qu’il n’y avait rien de plus corrompu en Europe. » A la lueur de ce mot terrible, Don Juan n’est plus tout à fait l’audacieux, l’impur badinage si énergiquement réprouvé au nom de la moralité publique. Il prend le caractère d’une spirituelle et courageuse protestation opposée par l’esprit du siècle à des désordres renouvelés d’un autre âge. Voyons si nous ne pourrions pas envisager ainsi les libres satires de Rochester.


VI

Rendons-nous bien compte de sa jeunesse. Lorsqu’à douze ans il entre comme nobleman parmi les étudians de Wadham-Collège (Oxford), la restauration n’est pas encore faite ; lorsque, deux ans après (1661), lord Clarendon lui donne l’accolade comme maître ès-arts, ce n’est encore, à vrai dire, qu’un enfant. Il part pour le continent, il visite la France et l’Italie sous la direction d’un savant écossais qui, pour un temps, sut tenir en échec les instincts fougueux éveillés chez son jeune disciple au sortir de l’université. Il n’était sorte de stratagèmes ingénieux que n’employât le docteur Balfour, durant ces voyages d’éducation, pour réveiller le goût de l’étude et le sentiment du devoir moral chez cet adolescent si richement doué. Peut-être, le gardant quelques années de plus, l’eût-il solidement établi sur cette voie nouvelle ; mais en 1665 le maître et l’élève rentrent en Angleterre. Rochester a dix-huit ans. Il débute à la cour. L’esprit de son temps, l’esprit cavalier s’empare de lui. Cet esprit impliquait à la fois des tendances vers la misanthropie déiste de Hobbes, vers l’épicurisme de Saint-Évremond, et vers le catholicisme bigot qui fut celui de Jacques II, — ce dernier dogme envisagé comme remédiant à ce que les croyances protestantes avaient d’hostile au principe de la monarchie absolue. Sous Charles II, on pouvait être athée ou déiste, indifférent ou catholique ; mais il fallait, à tout prix, n’être puritain d’aucune façon.

Cependant commençait à se révéler cette impopularité que Macaulay à si bien décrite dans sa belle introduction au règne de Jacques II [18]. Les royalistes l’avaient en quelque sorte inaugurée par leurs plaintes bruyantes, leurs réclamations, leurs récriminations emportées : elles ont un écho dans les premières satires de Rochester, qui prend directement la restauration à partie. De quoi va-t-il accuser le prince en qui elle se résume ? De sa tolérance. — « Cette tolérance, dit-il, s’accommode aussi bien du culte juif que du culte catholique, ou bien même la religion de Mahomet ne lui déplairait pas. » La tolérance de Charles II, Rochester en aurait pu demander des nouvelles aux deux mille ministres presbytériens que la seule année 1661 vit chasser de leurs églises ; mais passons. Le vrai grief des royalistes ne se fera pas attendre. — « Le roi récompense les ennemis de son père, sauvant ceux qui firent tomber la tête du roi martyr. Il refuse le pain aux vieux cavaliers, gardiens fidèles de la couronne. » Toutefois cette plainte isolée toucherait sans doute peu de monde. Aussi le poète s’adresse-t-il immédiatement à ce qu’on appellerait aujourd’hui l’intérêt protestant, aux passions anti-catholiques et anti-françaises. On a vu, sous les remparts de Maastricht, des troupes anglaises, commandées par Monmouth, prêter aide et assistance à Louis XIV dans une de ses entreprises les plus hardies. — : « Et pourtant, s’écrie le satirique, le rapace loup de France, le fléau de l’Europe et sa malédiction, a versé une mer de sang chrétien. » Ne nous y trompons pas cependant ; il ne s’agit pas ici de l’édit de Nantes et des violences tyranniques qui en suivirent la révocation. Les malédictions s’adressent au roi guerrier et non pas au roi persécuteur. La révocation de l’édit de Nantes est postérieure de cinq ans à la mort de Rochester.

Les inconséquences abondent, il faut bien le reconnaître, dans ces imprécations parfois éloquentes. Charles II avait accepté (1674), des mains du lord-maire, le diplôme de bourgeois de Londres. Le poète aristocrate le raille de s’être ainsi assimilé au « premier boutiquier venu ; » mais tout à coup et sans transition, le voici qui interpelle ces boutiquiers eux-mêmes, avilis par leurs génuflexions devant le trône. — « Allons donc, plus de courbettes et ne ramonez plus vos bourses, opulens badauds de la Cité. Plus de fêtes, plus de harangues fleuries ! Battez le tambour, fermez vos magasins, et ces fiers courtisans viendront lécher la poudre de vos pieds ! . Une fois armés, dites à ce duc papiste (évidemment le duc d’York), maître de tout maintenant, que vous êtes des sujets libres et non des mules françaises… »

Voici mieux. Une fois sur cette pente, la satire royaliste se transforme par degrés : elle a blasphémé Charles II et Louis XIV ; maintenant, enivrée de son audace, elle s’en prend à tous les rois, à toutes les royautés. On dirait une Marseillaise.

« Dire que de tels rois gouvernent de par toi, Seigneur notre Dieu, c’est le plus énorme des blasphèmes… Maudits soient à jamais leur pouvoir et leur nom… Que l’exécration de l’univers tombe sur ces monstres proclamés sacrés par les vils coquins qui veulent s’agenouiller devant eux ! Qu’y a-t-il donc de divin chez tous ces princes ? La plupart sont loups ou moutons, boucs ou pourceaux… »


Nous n’ajoutons, nous n’aggravons rien ; nous abrégeons au contraire, et les convenances nous forcent d’atténuer. Nous ne nous dissimulons pas cependant l’étrangeté de nos citations. On va dire sans doute que nous sommes dupe de quelque bévue d’éditeur, que la satire en question (The Restauration, or the history of Insipids, a lampoon) est probablement apocryphe, que jamais un favori de Charles II n’a ainsi anticipé sur les invectives de Camille Desmoulins ou de Danton. À cette objection voici notre réponse : s’il est une satire authentique entre toutes parmi celles de Rochester, c’est bien celle qui, pour la seconde fois, le fit bannir de la cour. Que dira-t-on, si nous y retrouvons exactement la même idée, la même profession de foi ? A la vérité, il n’est d’abord question, dans ce morceau vraiment curieux [19], que de l’indolence de Charles II, de son goût pour les plaisirs faciles, et ce dernier point est traité avec une liberté de langage toute latine, qui défie la citation textuelle. Deux vers assez chastes pourtant se trouvent mêlés à ces dérisions obscènes, et ces deux vers, les voici :

I hate all monarchs, and the thrones they sit on
From the Hector of France, to the Cully of Briton.

« Je hais tous les princes, et jusqu’aux trônes où ils siègent, depuis l’Hector français jusqu’au Ménélas britannique. » Voilà où en est, après sept ou huit ans de faveur royale, le propre fils d’Henry Wilmot : contraste saisissant, et ce n’est pas le seul que nous offre la lecture attentive des satires de Rochester.

Nous venons en effet de le voir démentir, — et de quelle étrange façon ! — le royalisme qu’on attend de lui ; nous allons le surprendre, — c’est le mot, — en flagrant délit de vertu sévère, de chaste morale, de délicatesse épurée. Pour en être surpris comme nous le sommes, il faut avoir eu sous les yeux ces pages immondes où une licence effrénée a rassemblé des tableaux qui rappellent les plus scandaleuses énormités d’Aristophane. Presque à chaque page, on y rencontre de ces mots que les caractères d’imprimerie, — ces caractères si complaisans, — semblent se refuser à reproduire, de ces mots qui font peur aux libraires, obligés de les cacher sous une initiale, ou de les remplacer par un hiatus auquel devra suppléer la sagacité du benoît lecteur. En somme, c’est là un recueil devant lequel pâlissent nos cabinets satiriques du temps passé. Les poètes de l’école des goinfres, — les Régnier et les Théophile, — voire leurs plus grossiers disciples, — Frénide et Colletet, Maynard et Molin, Berthelot et Sigogne, — en eussent désavoué la paternité vraiment effrayante. Il y a là des pièces qui, pour nous servir d’une expression du regrettable historien de Louis XIII, M. Bazin, « feraient jeter un homme, par les épaules, hors d’un corps-de-garde. » Ceci bien dit et bien établi, qu’on juge de notre étonnement à l’aspect d’une vraie perle de sentiment perdue en ce vil fumier. Ramassons-la précieusement au passage.

Trois duchesses de Richmond ont vécu à la cour de Charles II. La plus connue des trois est cette belle miss Stewart dont Hamilton nous a raconté les coquettes hésitations, laissé entrevoir la chute, et qui, s’il faut prendre au mot ses insinuations légèrement suspectes, n’épousa pas le duc de Richmond, — comme l’ont affirmé d’après elle quelques âmes charitables, — pour se soustraire aux périls que courait sa vertu assiégée par un monarque très entreprenant. Elle aurait eu pour cela, sinon de meilleures raisons, au moins de bien plus puissantes. Quoi qu’il en soit, ce n’est ni d’elle, ni d’Anne Brudenell, également duchesse de Richmond [20], que nous allons avoir à nous occuper, mais bien de Mary Villiers, sœur du duc de Buckingham [21]. C’était une personne d’esprit et d’intrigue, tenant à la famille royale par son premier mariage et qui, enhardie par la faveur toute spéciale dont jouissait son frère, prétendait à une part d’influence dans les « affaires d’état. » L’ascendant de la duchesse de Portsmouth étant une de ces affaires, — et des plus graves, — il était certes bien permis à une femme, — à une femme sans scrupules, — de se mêler aussi à une politique d’alcôve et de boudoir. Ainsi fit-elle, employant les armes usitées en pareilles guerres et cherchant à combattre par une passion nouvelle un amour qu’on pouvait croire épuisé. Or, parmi les parens que lui avait donnés son alliance avec Thomas Howard, l’intrigueuse [22] duchesse comptait un baronet catholique du Yorkshire, sir John Lawson, marié à la sœur aînée de Thomas Howard, Catherine Howard, fille du comte de Carlisle. Ce baronet avait cinq filles, ainsi devenues par alliance les nièces de la duchesse de Richmond, et dont l’une, remarquablement belle, fut destinée par sa noble tante à contrebalancer l’influence de la maîtresse française.

Cet honorable projet reçut un commencement d’exécution. Mise en évidence avec toute sorte de soins par le favori et par sa sœur, la victime choisie eut en effet le dangereux honneur d’attirer les regards du roi. Ses attentions pour elle devinrent quasi-officielles, et défrayèrent la curiosité publique. Ceux qui, par patriotisme ou par toute autre raison, détestaient « la Quérouailles, » n’espéraient plus qu’en mistress Lawson [23]. Rochester devait être du nombre, car il a bien des fois, dans ses vers, attaqué « Mme Carwell. » Cependant le sort de cette jeune fille, traînée en quelque sorte par ses proches au bord de l’abîme, au seuil du déshonneur, et sur le point de succomber aux tentations dont on l’environne, semble l’avoir profondément ému.

Comment interpréter autrement l’étrange satire qu’il a intitulée : le Royal Pêcheur (the Royal Angler) ? Charles II, qui effectivement passait trop souvent au bord des étangs de Datchet les heures qu’il eût dû consacrer à l’état, y est rudement malmené pour sa fainéantise indolente : « Son sceptre peu à peu devient une ligne… Le sort de ses victimes devrait cependant bien lui servir de leçon, à lui que chaque hameçon tendu trouve si niaisement vorace… » Ce qu’étaient ces hameçons, la satire ne nous le laisse pas ignorer : elle s’en explique avec la licence d’expression qui lui est propre ; mais tout à coup le poète change de ton. Une adjuration pathétique, — certes bien imprévue, — est adressée par lui à la pauvre enfant qu’il voit, en ce moment même, servir d’amorce :


« Et pourtant, Lawson, toi qui seras bientôt plus obéie du prince qu’il ne l’est de nous, toi qui vas t’emparer à la fois de son cœur et de son empire, bien qu’il puisse te sembler glorieux de commander à qui commande, et de régner sur qui règne, ne t’abandonne pas à ces vaines illusions ! Avant qu’elles t’aient séduite, ô douce fille crédule et sans expérience ! avant qu’il soit trop tard, réfléchis encore, sur le seuil d’un destin nouveau, prête à le franchir… »


Voilà des vers comme aucun poète du temps de Louis XIV, — non, pas même le complaisant auteur d’Esther, — n’en eût osé adresser à La Vallière encore hésitante. Et où faut-il les aller chercher ? Parmi les témérités poétiques du plus débauché courtisan qu’ait eu le plus débauché des princes.

Il paraît certain que mistress Lawson ne « franchit pas le seuil de sa destinée. » Un écrivain du temps, sir Philip Musgravë, raconte que les cinq filles de sir John Lawson entrèrent dans un des couvens d’York. C’est là tout ce qu’on sait d’une vie promise à la honte, donnée au ciel, — et quiconque s’arrêtera, dans la Beauty Room de Windsor, devant le tableau de Wissing qui porte le nom de mistress Lawson, — en contemplant cette calme et gracieuse figure, assise sous un grand arbre, contre un fût de colonne, au détour d’un vert sentier, en vue du manoir paternel, — ne se rappellera pas impunément la touchante apostrophe de Rochester.

Nous avons voulu indiquer chez le Pétrone anglais une veine d’indépendance presque démocratique, dont nous lui tenons compte. Nous avons aussi voulu constater en lui, dans une circonstance donnée, un élan de sensibilité délicate qui laisse croire à un fonds naturel de rectitude morale. Un juste sentiment critique ne permet pas d’aller plus loin dans cette voie. Sans le réhabiliter davantage, — il ne doit pas être réhabilité, — il nous aura suffi d’indiquer la portée de ses invectives épigrammatiques et d’avoir fourni les lumières indispensables, selon nous, pour la saine interprétation des terribles sarcasmes qu’il lança contre une cour débordée. Nous ne pouvons oublier qu’après avoir été corrompu par elle, il en devint un des corrupteurs les plus actifs.

Vis-à-vis des maîtresses royales, il joua un rôle double, rôle de chat tour à tour caressant et féroce. Il flatte, il mord. Observons cependant les nuances. Barbara Villiers, ou moins familièrement lady Castlemaine (qui fut plus tard baronne de Nonsuch, comtesse de Southampton, duchesse de Cleveland), était la parente de Buckingham, elle passe pour avoir été sa maîtresse ; elle fut un temps son alliée politique, et il ne lui en suscita pas moins, en fin de compte, sa rivale la plus dangereuse. Tout le monde connaît ses violences, ses exigences, les brouilles calculées qui la séparaient brusquement de Charles II, les coûteux raccommodemens qu’elle lui imposait par traités en règle. Rochester essaya-t-il de lui plaire ? La chronique scandaleuse ne le dit pas, et il se peut en effet qu’il n’ait pas brigué la gloire équivoque de figurer sur l’interminable liste de ce don Juan féminin, en compagnie du beau Jermyn, du spirituel Wycherley, du vaillant Churchill (Marlborough), du tragédien Harte, du comédien Goodman, et de Jacob Hall, le danseur de corde. Il y a cependant un madrigal qui peut soulever à cet égard quelques doutes. Rochester l’improvisa, nous dit-il, « après être tombé sur les degrés de White-Hall en voulant donner un baiser à la duchesse de Cleveland, qui descendait de carrosse ; » mais les madrigaux ont leur revers, comme les médailles, et celui-ci fut expié par mille traits acérés dont certaine satire intitulée énergiquement Laïs Junior nous paraît le plus complet résumé. On y peut voir que nous sommes loin d’avoir complété la liste des rivaux donnés à Charles II par la première en date de ses favorites. Parmi les athlètes que cette rivale de Messaline aurait honteusement expulsés de la lice figurent aussi Monmbuth, Cavendish, Henningham, Car-Scroope et deux ou trois autres encore, désignés cavalièrement par leurs noms de baptême.

Nell-Gwynn était une tout autre femme que la Cleveland. Blonde et potelée, figure d’enfant, regard candide, parures toujours un peu désordonnées et débraillées, elle fut de toutes les maîtresses royales la moins orgueilleuse et la plus obscure, la plus inoffensive, la plus désintéressée, la plus populaire. On l’insultait, il est vrai, mais son sang-froid bon enfant désarmait l’outrage : c’est elle qui, voyant un de ses laquais se colleter avec un passant brutal, lequel s’était permis de la qualifier sans ménagement, s’écriait, penchée à la portière : « Laissez-le donc, Tom. Le pauvre diable n’a dit que la vérité. » C’est encore elle qui conseillait au roi, fort inquiet de son impopularité croissante, comme le meilleur moyen de ramener les cœurs à lui, « le renvoi de toutes ses maîtresses. » Les Anglais n’ont pas oublié que l’hôpital où vont encore aujourd’hui s’abriter les invalides de leur armée ne s’acheva, sous Charles II, que grâce aux supplications de « Mme Nelly. »

À son égard néanmoins, Rochester fut impitoyable. Il a trouvé pour elle des insultes que Martial lui-même n’aurait peut-être pas osé risquer, entre autres l’inscription qu’il plaça au bas d’un portrait d’elle. Jamais l’hyperbole grecque ou latine n’avait atteint ce degré de fureur, cette énormité de licence [24]. Nous lui devons aussi d’étranges révélations sur les débuts de Nelly.

This anointed princess, madam in Nelly
Whose first employmient was, with open throat
To cry fresh herrings ! even ten a’ groat !
Then was, by madam Ross, exposed to town, etc.

Ici, et pour cause, nous nous bornons à citer. D’après ces détails d’une précision désespérante, il faudrait renoncer à ce peu de poésie que le métier d’orange-girl aurait pu laisser sur la jeunesse de Nell-Gwynn. Les fruits parfumés se changent tout à coup en poissons infects. La gentille fruitière est crieuse de harengs. Rochester a-t-il dit vrai ?… Nous n’oserions le contester en forme, mais nous devons à la malheureuse qu’il insulte ainsi le bénéfice des explications qui peuvent être opposées à ces dires peut-être calomnieux. Or le dernier biographe de la séduisante grisette nous raconte « qu’après avoir passé successivement sous la protection d’un acteur et d’un avocat, dont est descendue une famille maintenant florissante, Nelly tomba d’abord dans les mains de Buckhurst, puis dans celles de Rochester. C’est alors qu’elle aurait employé ce dernier à faire révoquer une interdiction du lord chancelier qui empêchait la représentation d’une tragédie de Dryden… » En ce cas, et si le biographe a découvert la vérité, il se pourrait bien que le ressentiment de Rochester fût celui d’un protecteur capricieux, échangé, planté là, si l’on veut, par une créature insouciante et volage. Ainsi serait expliqué ce grand luxe de colère et d’invectives, qu’il aurait vraiment dû réserver à la Castlemaine ou à la Portsmouth,… à cette dernière, selon nous, de préférence.

Les vices effrontés et violens de Barbara Villiers, l’abandon, la désinvolture impudique de Mme Nelly, nous révoltent moins que l’égoïsme artificieux et poli, la dépravation froide et calculée de « mistress Carwell. » Nelly est un mélange de bohémienne et de grisette, dans lequel survivent quelque vertu, quelque dévouement, quelque bonté. La Cleveland, espèce de harpie, belle et farouche, qui prélevait sa dîme sur toutes les richesses de l’état, et jetait impudemment l’outrage à la face d’Ormond, de Clareridon, de Southampton, lorsque ces graves ministres essayaient de limiter les scandaleuses prodigalités dont elle était l’objet, — la Cleveland avait au moins pour elle le mérite de la franchise audacieuse, de la corruption sans masque, de la violence à front levé. Sous des dehors moins âpres, avec une rapacité plus discrète et plus habile, sans attachement réel pour l’homme qui la comblait de bienfaits, qu’elle espionnait, qu’elle excitait à trahir tous ses devoirs de souverain, n’ayant dans le cœur autre chose que des chiffres, dans l’esprit autre chose que des intrigues, doucereuse, hypocrite, ne se commettant qu’avec une odieuse préméditation, la duchesse de Portsmouth est un personnage bien autrement haïssable [25], car rien, ce nous semble, ne doit révolter un esprit bien constitué, une âme de quelque hauteur, comme un parti pris de vice et de honte, un froid sacrifice de tout ce qui fait la valeur de l’intelligence et de l’âme, à savoir le respect de soi-même.

Rochester cependant, bien qu’il la comprenne parmi les femmes perdues dont la splendeur et le crédit irritent sa verve satirique, l’attaque peut-être avec moins d’emportement qu’il n’en déploie contre ses rivales. Il lui reproche bien ses airs minaudiers, ses coquettes grimaces, le fard dont elle enduit ses joues, les soins excessifs qu’elle prend de sa personne, l’artificieux bavardage par lequel elle retient auprès d’elle le « vieux Rowley, » toujours oisif et embarrassé de ses loisirs. Quelques-uns de ses vers rappellent aussi un quatrain fort désobligeant sur certaines infirmités reprochées plus tard à Mme de Pompadour ; mais, à part ce trait grossièrement blessant, la satire qu’il lui a plus particulièrement consacrée (Portsmouth Looking Glass) est en somme plus hostile au monarque dont elle constate la sujétion énervée qu’à l’habile fascinatrice dont l’alcôve enserre toute l’action du gouvernement, qui « nomme et destitue les ministres, décide la paix ou la guerre, retire les pensions, rogne les salaires, compose à son gré les tribunaux, etc. » C’était bien là ce que Buckingham avait fait espérer à Louis XIV, et c’est pour reconnaître cette influence, fidèlement exercée au profit de la politique française, que Mlle de Quérouailles (devenue, par lettres-patentes du 19 août 1673, baronne Petersfield, comtesse de Farneham, duchesse de Portsmouth) reçut de plus en France, pour elle et ses hoirs, le duché d’Aubigny (Berri), qui fait encore partie du patrimoine des ducs de Richmond [26].

Rochester, au surplus, n’est pas moins inconséquent, moins variable en affaires politiques qu’il ne l’est en convictions morales. En 1667, — bien jeune alors, il est vrai, — nous le voyons joindre ses imprécations à celles dont on accablait Clarendon, récemment disgracié pour avoir lutté contre l’influence de la Castlemaine et de Buckingham, ligués contre lui. La fermeté dont l’ex-chancelier était alors victime avait eu, nous le savons et nous ne le dissimulerons pas, d’étranges défaillances. On avait vu cet homme, aux dehors austères, intervenir pour faire taire chez la reine Catherine de Bragance les justes susceptibilités qu’elle opposait à la nomination de la Castlemaine parmi ses dames d’honneur. Il avait souscrit, sous le coup d’une nécessité financière qu’il n’avait pas su éviter, à la vente de Dunkerque, racheté par Louis XIV. Son rôle cependant, aujourd’hui définitivement jugé par l’histoire, n’est pas de ceux qu’elle condamne en bloc et sans réserve. Elle l’a placé parmi ces hommes d’état que les circonstances jettent dans un dilemme insoluble, et qui, ayant à concilier des devoirs absolument contradictoires, succombent à un labeur inévitablement stérile. Il voulait arrêter le parlement royaliste sur la pente des réactions ? il voulait maintenir intacts, contre les empiétemens des pouvoirs parlementaires, les privilèges du monarque. Il était détesté des puritains, qui lui attribuaient les persécutions religieuses, non moins détesté par les catholiques irlandais, qui lui redemandaient en vain leurs terres confisquées, odieux enfin aux cavaliers ruinés, qui prétendaient rentrer dans tous leurs biens et poussaient jusqu’à des conséquences impossibles le principe, en lui-même légitime, de l’indemnité qu’on leur avait accordée. D’autres griefs, bien autrement chimériques, pesaient sur Clarendon. On lui imputait, comme beau-père du duc d’York (et il l’était bien malgré lui), la stérilité de la reine. Le peuple, appauvri, le rendait responsable des misères engendrées par la guerre contre les Hollandais… Ce fut ainsi que tomba cet homme savant et grave, dont les principes bien arrêtés ne purent se faire accepter d’une cour dissolue. Pas plus qu’Ormond ou Southampton, tous deux ses amis, il ne put lutter avec succès contre la faveur capricieuse, l’avidité sans frein, l’immoralité affichée, bruyante, impérieuse et obéie.

Aux invectives de Rochester, — datées de 1667, nous avons pris soin de le dire, — il faut, pour être juste, opposer des vers qu’il écrivait douze ans plus tard contre Sunderland, Godolphin, etc., et où il se montre meilleur appréciateur des mérites de Clarendon. « Clarendon, y est-il dit, était un légiste plein de sens ; Clifford brillait par sa bravoure, — Bennet par sa gravité, et l’impudence non-pareille de Danby aidait à supporter ses fraudes ; mais Sunderland, Godolphin et Lory [27] seront, aux yeux de l’histoire, de méprisables avortons, etc. »

Nous avons vu ce qu’était, au fond, le royalisme de Rochester, et par quelles tendances quasi révolutionnaires on le trouvait çà et là mitigé ; mais si le poète semble quelquefois se mettre du côté du peuple contre le despotisme, il est toujours du côté du roi contre les représentans constitutionnels du peuple. La fiction parlementaire n’existe pas pour lui. Dégoûté par la paresse, l’indécision, la sensualité blasée et ruinée de Charles II, il l’est pour le moins autant par la vénalité perfide des pairs et des commoners. La résistance, toujours obséquieuse et timide, souvent déloyale, souvent hypocrite, qu’ils opposent aux continuels assauts d’une autorité jalouse et dangereuse, ne va pas à son tempérament. Le parlement certes avait pour lui le bon droit, et il faut lui savoir un gré immense de l’obstination avec laquelle il combattit les doctrines de « non résistance ; » mais parmi les antagonistes de la cour figurèrent des ambitieux sans principes, que, si corrompue qu’elle fût, elle avait certainement le droit de mépriser. En face de ministres comme Arlington, Danby, Lauderdale, il est triste de voir des tribuns comme Ashley Cooper, Buckingham, Wharton, Cavendish. Le vif esprit de Rochester avait saisi cet aspect des choses qui l’autorisait à une impartialité méprisante, fortement empreinte dans tout ce qu’il a écrit. Las de distribuer à droite et à gauche ses sarcasmes vengeurs, c’est alors qu’il invoque Dieu et le peuple contre un ordre de choses impie et tyrannique.

De même qu’il se place, ennemi des deux parts, entre le roi et ses fidèles communes, de même on le retrouve entre le duc d’York et Monmouth. Il a pour le premier, avec toute la haine d’un protestant pour le fauteur secret du catholicisme, le mépris d’un homme d’esprit pour un lourdaud, d’un homme à bonnes fortunes pour la débauche empruntée, maladroite, incongrue. Dans sa satire on the Times, il l’accuse nettement, — et peut-être injustement, — d’une lâcheté signalée [28]. Toutefois, et nonobstant les rapports d’âge et de goût qui devaient le rapprocher de Monmouth, nonobstant aussi la popularité de ce royal bâtard, en qui avait mis toutes ses espérances le parti opposé aux conquêtes de Louis XIV et aux empiétemens du catholicisme, il ne le ménage pas plus qu’il n’a ménagé « frère Jacques. » Il assimile sa popularité à celle de Nell-Gwynn ; il s’étonne que, « si bien faits pour se comprendre et s’estimer, ces deux idoles de la populace ne vivent pas en meilleure intelligence [29]. » Que de ressentimens affrontés en quelques vers !

Mais Rochester ne comptait pas ses ennemis. Audacieux, souriant, amer, il semait le vent de l’insulte, peu soucieux des tempêtes qu’il pourrait récolter plus tard. Il se laisse entraîner par le besoin impérieux qu’il éprouve de flétrir les vices, les turpitudes, les sottises, les travers de ses contemporains. Homme d’action, il eût dû compter avec une partie d’entre eux ; poète, il usa de son privilège, qui était incontestablement celui du blâme absolu, de la censure à outrance, droit imprescriptible que le satirique conserve, mais avec moins de puissance et d’utilité, alors même que sa propre vie n’est pas en harmonie avec ses écrits, et lorsqu’il n’a pas su conformer sa conduite aux sévères doctrines dont il se constitue l’interprète. Ainsi le culte demeure pur alors même que le prêtre est souillé.

Nous avons dû relever les inconséquences, les inconsistances de Rochester, et, sans hésiter, constater le désaccord de sa vie et de ses écrits. En somme cependant, et malgré tout, il n’en reste pas moins à nos yeux le satirique par excellence du règne de Charles II. Dryden, lui, ne fut qu’un pamphlétaire merveilleusement doué, mais dans les écrits duquel ce temps ne revit pas comme dans ceux de Hamilton, Rochester, Butler et Andrew Marvell. Ne parlons ni de Pepys, ni d’Evelyn, chroniqueurs naïfs des « curiosités » qui passaient sous leurs yeux. Ceux-là furent des « satiriques sans le savoir. »

Dans l’œuvre de Rochester, deux ordres de compositions sont à signaler encore. Par le premier, il touche à l’épître philosophique, par le second à la satire non politique, à la peinture, à la critique des travers sociaux. Ce coureur de rues et de ruelles a eu ses heures sérieuses, ses instincts classiques ; il a imité Boileau. Pourquoi donc pas ? Lord Byron admirait bien Pope. Dans ces innocens recueils de chefs-d’œuvre échantillonnés et d’elegant extracts qu’on offre à l’admiration des écoliers, vous retrouvez ce nom effrayant. Il passe ainsi sous les yeux de telle pudique miss, au tablier blanc, aux joues roses, qui vieillira sans soupçonner jamais qu’il ait pu exister une créature comme Nell-Gwynn ou un suborneur comme John Wilmot. Le Discours sur le Rien, la Satire contre l’Homme, moyennant quelques expurgations préalables, ont cette étrange fortune de compter parmi les modèles universitaires, de pénétrer dans les boarding schools, d’être connus à l’égal d’une homélie de Paley ou d’une élégie de Gray. On peut en les lisant s’en étonner, car ce sont là deux morceaux, à notre avis, assez secondaires.

Établir in formâ l’infériorité de l’homme par rapport aux animaux, dont l’existence a toujours passé pour subordonnée à la sienne, invectiver tour à tour les passions que la raison domine et la raison qui doit leur servir de frein, chercher à presque toutes les actions humaines les mobiles les moins honorables, s’attaquer de préférence aux hommes qui ont mission de guider leurs semblables, — les chefs politiques, les pasteurs de l’église, — tel est le fond assez rebattu de ces déclamations, que l’auteur lui-même intitulait Paradoxes. Quelques vers énergiques, quelques antithèses, ne dissimulent pas le néant de ces boutades d’une misanthropie depuis lors bien plus éloquemment, bien plus poétiquement exprimée. Cinq ou six strophes du Discours sur le Rien, — celles du début, — sont assez ingénieusement poétiques ; les autres, en vérité, doivent se classer parmi les épigrammes les plus vulgaires. On s’attend à une définition métaphysique, on est péniblement désappointé en la voyant tourner court pour faire place à une satire équivoque dirigée contre le « néant » de certains esprits, de certains dogmes, le « néant » des promesses royales, et aussi le « néant » des coffres-forts royaux : ce dernier trait, du reste parfaitement applicable aux finances délabrées de Charles II, qui, saigné à blanc par ses favorites avides, n’eut pas toujours sous la main de quoi payer un écot de taverne [30].

Nous trouvons plus d’intérêt à certaines pièces familières, où, sans y apporter de si hautes prétentions, Rochester esquissait d’après nature ce qu’on appellerait aujourd’hui des « tableaux de mœurs. » Ceux-ci, traités d’une main que rien n’arrêtait, et conformément à des goûts très peu scrupuleux, surabondent en détails scabreux, en nudités et crudités inadmissibles maintenant, sous cette forme du moins, et avec ce cynisme à brûle-pourpoint ; mais ils portent une date certaine, et, dégagés de quelques exagérations, ont dû être de très fidèles images.

Les nombreux lecteurs des Mémoires de Grammont doivent certainement n’avoir pas oublié un charmant petit paysage, enlevé de main de maître, à la Meissonnier, avec un sentiment de la nature qu’on ne s’attend pas à rencontrer chez un courtisan railleur et désabusé. C’est la description des « eaux de Tunbridge. » Placée là, comme elle l’est, entre deux ou trois chroniques de cour, elle fait l’effet d’un de ces jolis parcs que l’on a ménagés à Londres parmi les palais sombres, les colonnades enfumées, les portiques lourds et surchargés de sculptures. Hamilton, en quelques lignes, fait goûter la fraîcheur de « cette grande allée d’arbres touffus sous lesquels on se promène en prenant les eaux, » le comfort de ces « petites habitations propres et commodes, répandues sur une demi-lieue de gazons plus doux et plus unis que les plus beaux tapis du monde. » On voit parmi ces cottages, habités par les plus grands seigneurs de l’Angleterre, sur ces bowling-greens veloutés, le long de cette allée bordée de boutiques et où se tient une foire élégante, circuler ces gentilles villageoises, blondes et fraîches, qu’il dépeint « avec du linge bien blanc, de petits chapeaux de paille, et proprement chaussées, » colportant çà et là leurs légumes, leurs fruits et leurs fleurs. Ce lieu de délices, « distant de Londres comme Fontainebleau l’est de Paris, » Rochester l’a décrit aussi, avec moins de bonne volonté sympathique et moins de grâce à coup sûr, mais avec un réalisme satirique qui a bien son mérite, encore qu’une partie des allusions malicieuses, qu’il se permet, — personnalités alors transparentes, — soit aujourd’hui perdue pour nous. En revanche, cette foule diaprée, dont il esquisse tour à tour les groupes divers, attire et fixe le regard. On suit le poète esquivant tour à tour la rencontre d’un aspirant au bel esprit, espèce de bourgeois gentilhomme, lourd d’intelligence comme de taille, — puis un sentencieux et dogmatique étourneau, tout à fait espagnol par ses allures, qui marchande des œufs avec une solennité bonne pour la tribune parlementaire, — puis un groupe de dignitaires ecclésiastiques se racontant à grand bruit leurs infirmités respectives, — plus loin une bande de bruyans Irlandais, « misérables au-dessous du mépris. » Cependant, au bout de la Lower-Walk, attendant un amoureux en retard, s’est arrêtée une jeune demoiselle, « appuyée sur sa canne, emmitouflée dans son capuchon ; »

Leaning on cane, and muffled up in hood.

Vers elle, chapeau bas, faisant solennellement craquer sa chaussure, s’avance, avec une révérence profonde, un prétentieux personnage qui, « son salut accompli, secoue galamment les épaules, et d’une chiquenaude remet ensuite en ordre son jabot de dentelles. » Le compliment sera d’accord avec les pompeux préliminaires : « Le temps, madame, est, ce me semble, devenu bien beau depuis que ces lieux sont honorés de votre présence ; le ciel semble vous obéir, etc. » Et « la bouche en cœur, clignant de l’œil, la poitrine en relief, »

With mouth screw’d up, conceited winking eyes,
And breast thrust forward,…

la belle répond à ces fades concetti comme Cathos-Polixène au marquis de Mascarille, comme Madelon-Aminte au vicomte de Jodelet. Après quoi, « rongeant ses ongles autant pour chercher un sujet d’entretien que pour faire étinceler le brillant qu’il porte au doigt, » ce « galant, » cet « Amilcar » en est réduit à se lamenter avec son aimable interlocutrice sur les coups malheureux qui, la veille, au cribbage, lui firent perdre de grosses sommes. Après ce discours entraînant, il la conduit « aux boutiques, » où il décore de quelques bijoux sans valeur la blanche poitrine qu’elle étale aux regards.

Nul doute que les mésaventures de « la Muskerry, » dont ces mêmes eaux de Tunbridge furent le théâtre, et que Hamilton a si plaisamment racontées, n’aient un piquant bien supérieur à celui de cette insignifiante causerie, saisie au vol, reproduite au vif ; mais la satire de Rochester complète bien pour les curieux les anecdotes des Mémoires. Elle en fournit le fond, les figures épisodiques, les groupes d’arrière-plan. Vienne maintenant un Walter Scott, des unes et de l’autre il recomposera toute une journée de la vie anglaise en 1667. Là est la valeur, là est l’emploi de ces documens qu’on recueille de tous côtés avec tant de soin. L’érudition les exhume, le génie les fait revivre.

Rochester a non pas traduit, mais imité le Repas ridicule de Boileau. Il en a fait le sujet d’une de ces adaptations, — c’est le mot anglais, — que nos vaudevilles subissent en passant la Manche. Comme dans l’original, un court dialogue inaugure le récit que le poète Timon va nous faire de ses malheurs. Un sot le rencontra dans Pall-Mall, et bon gré mal gré l’entraîna dîner chez lui. Quelques beaux esprits de sa connaissance devaient, assurait-il, être de la fête ; mais au lieu de Buckhurst, de Sedley, de Savile (au lieu de Lambert et de Molière), il rencontre un affreux trio de matamores (bullies) se mêlant mal à propos des « choses d’esprit. » Pour comble de malheur, l’amphitryon est marié, marié à une beauté sur le retour, qui, regrettant ses triomphes passés, trouve toujours moyen de ramener la conversation, — si loin qu’elle s’égare, — sur la berge du fleuve de Tendre.


«… Nous en vînmes, dit le malheureux convive, à parler des conquêtes du roi de France. Milady s’étonna tout aussitôt que le ciel pût accorder tant de succès à un homme capable de mener de front une double intrigue… Elle se demandait aussi comment sa majesté pouvait se justifier auprès de l’une et de l’autre maîtresse… Puis elle s’avisa de s’enquérir, — parlant à son brutal voisin, — s’il avait jamais ressenti, lui aussi, les ardeurs de l’amoureuse flamme ? — Eh ! lui répondit-il brusquement, pour quoi donc me prenez-vous, s’il vous plaît ? »


Nous donnons le sens, non les termes de cette impertinente réplique. Voilà pour le ton général de l’entretien. Quant à la chère, elle est tout à fait anglaise. L’hôte de Timon professe un patriotique mépris pour la cuisine étrangère. — « Ici, s’écrie-t-il, point de ragoûts singuliers ni d’énigmes culinaires : ni entremets, ni fricassées, ni Champagne. Parlez-moi du roast-beef de famille, arrosé d’une bonne tierce de bière, telle que le Taureau la fournit [31]. » Arrivent effectivement un morceau de bœuf « sous lequel plieraient les reins d’un cheval, » un plat de carottes longues, un quartier de porc, une oie, un chapon, « le tout avec des sauces datant de 88, du temps où notre grossière jeunesse s’amusait encore aux luttes et à lancer la barre. » La bouteille circule, non pas enfouie dans la glace, mais simplement entourée d’un torchon humide. De trois en trois coups de fourchette, on est requis de vider son verre. La table est d’ailleurs d’une largeur désespérante [32]. Avec le vin, qui pourtant finit par se montrer, les cœurs s’épanchent, les langues se dénouent. L’amphitryon, jadis colonel de quelques milices, parle vaguement de « sa fortune mangée au service du prince » et des services secrets qu’il rendait, du temps de Cromwell, « à la bonne cause. » Milady se plaint de la décadence amoureuse et des inqualifiables licences auxquelles s’abandonnent les poètes du jour. La jeunesse, s’il l’en faut croire, n’a plus en tête que « les gueuses » et « les comédiennes. » — Parlez-moi de Falkland et de Suckling [33] ; « c’étaient là des plumes faciles… » A ces mots, la question littéraire se trouve engagée. Le Mustapha et Zeangir de milord Orrery, les comédies d’Etheredge, Settle et son Impératrice du Maroc, — le Charles VII de Crowne et l’Indian Emperor de Dryden sont tour à tour mis sur le tapis. Puis on en revient aux opérations militaires de l’année. Souches et Turenne sont en présence. Lequel des deux battra l’autre ? qui l’emportera, des Allemands ou des Français ? — « Les Français sont des lâches, s’écrie un des convives. Ils paient, mais c’est tout. Les Anglais, les Écossais, les Suisses, voilà de vrais soldats ; les autres, bons pour la parade. Voyez Crécy, voyez Azincourt, voyez Poitiers ! » Mais ici l’insolente harangue est brusquement interrompue : — « Ce qu’étaient en ce temps-là les Français, s’écrie un des assistans, en vérité je l’ignore, et il m’importe peu de le savoir ; mais pour l’heure ce sont de vaillans champions. Un menteur, un misérable peut seul dire le contraire. » Là-dessus, en l’honneur de la France et de ses guerriers, les deux bullies se prennent aux cheveux. Dans la copie comme dans l’original, cette lutte grotesque amène la fin du dîner et de la satire.

C’est assez insister sur ces poèmes, dont la valeur et l’importance n’existent que pour l’histoire littéraire et pour les studieux explorateurs des temps lointains, des coutumes effacées, des scènes de la vie privée de telle ou telle époque et dans tel ou tel pays. Passons maintenant aux derniers jours de cette existence agitée, aventureuse, pleine de bruit et d’éclat, splendide, dévorante, dévorée.


VII

Rochester avait donné pleine carrière à sa jeunesse. Elle l’avait entraîné, au-delà des vulgaires débordemens, à des audaces de tout genre. Apôtre éloquent et actif, il avait fait des conversions à l’immoralité : ses débauches, qu’il érigeait en système, — non sans rire lui-même de ses étranges maximes, — comptaient un certain nombre de prosélytes. Il avait parfois prêché l’athéisme avec un succès dont il s’étonnait, dont on nous dit qu’il s’effrayait presque. Quoi qu’il en soit de ces remords non suivis d’effet, il est avéré que plus tard, lorsque des excès de tout genre l’eurent conduit au seuil du tombeau, il eut des retours de conscience plus sérieux ; ceux-ci trouvèrent accès dans une imagination plus ardente que réglée, dans une raison dont, à aucune époque, il ne nous paraît avoir su maîtriser les tendances très contradictoires. L’église alors put annoncer, triomphante, que tous les sarcasmes dont il l’avait poursuivie, les négations bruyantes qu’il avait opposées à ses dogmes, les démentis pratiques qu’il leur avait donnés par son intrépide sensualisme, érigé en système philosophique, aboutissaient en définitive au repentir le plus humble, le plus sincère. Aussi n’y manqua-t-elle point.

L’instrument choisi par la Providence pour cette métamorphose inattendue était un homme bien éloigné de réaliser à nos yeux l’idéal d’un apôtre. Il a laissé son nom à l’histoire, et ce nom est mêlé à une foule d’intrigues secrètes, de trames obscures ; on le lit au bas de nombreux pamphlets politiques ; il a retenti dans maints débats parlementaires, et, dans aucune de ces circonstances, il n’apparaît, — tant s’en faut, — avec une religieuse auréole. Pour expliquer, pour justifier au besoin les restrictions que nous apportons aux éloges dont nous aimerions à déclarer digne un des hommes qui contribuèrent le plus efficacement à la grande révolution libérale de 1688, nous allons recourir au portrait le plus flatté que nous ayons rencontré de ce prêtre remuant. Ce portrait est de main de maître. Voici ce que Macaulay dit en propres termes de l’évêque Gilbert Burnet, son compatriote [34] :

« Seul, parmi les Écossais dont l’Angleterre a fait la fortune politique, il avait ce caractère que les satiristes, les romanciers, les écrivains dramatiques s’accordent à donner aux aventuriers d’origine irlandaise. Sa pétulance, sa vanité fanfaronne, son étourderie, son indiscrétion provoquante, son aplomb que rien ne déconcertait, ont fourni aux tories un inépuisable sujet de raillerie. Et ils n’ont pas omis de le complimenter ironiquement, — avec plus de gaieté que de délicatesse, — sur ses larges épaules, ses mollets bien fournis, le succès de ses tentatives matrimoniales auprès de veuves unissante une riche dot un riche tempérament. Burnet cependant, bien qu’il ait souvent prêté au ridicule, voire à des reproches sérieux, n’était pas, à tout prendre, un homme qu’il faille tenir en mépris… »


Nous sommes ici de l’avis de Macaulay. Nous reconnaissons volontiers avec lui que Burnet ne se montra « ni cupide, ni poltron, » et qu’une vanité irréfléchie, lorsque par hasard elle est jointe à des talens réels, ne suffit pas pour dégrader un caractère. Toutefois, on en conviendra, la figure qui vient de passer sous nos yeux, ainsi traitée par un indulgent burin, n’est pas celle de l’homme qu’on voudrait voir au chevet d’un grand pécheur repentant. Et si après la mort de ce pécheur le prêtre qui vient de l’assister se hâte de mettre sous presse, de livrer au public le récit de la conversion obtenue, — récit rendu plus piquant par la biographie très complète de la brebis qu’il a ramenée au bercail, — ne trouvera-t-il pas bien des gens peu empressés à reconnaître qu’il avait qualité pour accomplir le miracle dont il se targue si haut ? Nous laissons à chacun de nos lecteurs le soin de répondre.

Quoi qu’il en soit, nous possédons, grâce à Burnet, une Vie et Mort de Wilmot, qui, dans les bonnes bibliothèques, prend place à côté de l’Histoire de mon Temps, l’écrit le plus important de l’érudit prédicateur [35]. Dans cet ouvrage curieux, Gilbert Burnet admet lui-même que les inquiétudes premières de Rochester ne furent ni profondes, ni durables ; elles allaient et venaient comme les accès de souffrance physique dont les habitudes intempérantes du jeune athée provoquaient à chaque instant le retour, et dont triomphait bientôt sa constitution naturellement vigoureuse. « Il était contrit d’avoir dégradé son caractère, endommagé sa santé, » dit avec une candeur parfaite le promoteur de cette conversion remarquable ; « mais il ne ressentait encore ni aucune conviction sincère d’avoir péché contre Dieu, ni regret aucun d’avoir violé les lois divines ou offensé la majesté suprême. S’il admettait volontiers près de lui, à la requête de ses amis, quelques ecclésiastiques envoyés par eux, ce n’était ni qu’il espérât d’eux aucune consolation, ni qu’il voulût tirer parti de leurs enseignemens. Quand il sollicitait leurs prières, c’était pure civilité de sa part et sentiment des convenances à observer vis-à-vis d’eux. Au fond, il regardait tout cela comme un inutile et vide cérémonial. »

Il paraît, — toujours d’après Burnet, — qu’une de ses nombreuses aventures l’avait confirmé dans sa non-croyance. Cet incident remontait à l’époque la plus brillante de sa jeunesse, alors que, — cédant aux instincts généreux dont plus tard il fit si bon marché, — on l’avait vu risquer sa vie pour acquérir quelque renom. En 1665, lors de sa première campagne sur mer, il avait pour compagnons d’armes, sur le vaisseau le Revenge, deux de ses amis les plus intimes. Tous deux étaient fermement convaincus qu’ils ne reviendraient jamais en Angleterre, et comme Rochester les raillait de ce sinistre pressentiment, ils en vinrent tous les trois à cette convention, — dont il existe plus d’un exemple, — que si l’un d’eux venait à périr, il réapparaîtrait à ses amis, afin de leur donner, s’il y avait lieu, quelques notions sur l’état de l’homme après le trépas. Le jour où la flotte anglaise attaqua les Hollandais dans la baie de Bergen, les trois jeunes marins s’exposèrent à qui mieux mieux ; cependant l’un des deux prédestinés, vers la fin de l’action, se sentit tout à coup saisi d’un tremblement nerveux impossible à maîtriser, et le voyant incapable de se tenir debout, l’autre, le jeune Montague, courut à son aide. Comme ils se tenaient ainsi embrassés, un boulet ennemi vint les frapper tous deux mortellement. La coïncidence bizarre de leurs pressentimens sinistres et de leur funeste sort avait naturellement ému Rochester. Une conviction s’était faite en lui que l’âme humaine, distincte de l’organisme physique, tenait, par quelques liens mystérieux, à un monde invisible, où elle pouvait puiser, en telle ou telle circonstance donnée, la connaissance, le pressentiment des choses futures. Poussant plus loin ses déductions logiques, il crut pouvoir attendre l’exécution de la solennelle promesse que ses deux amis lui avaient faite, et comme cette promesse ne se réalisait pas, il en avait conclu, assez légèrement à coup sûr, que l’homme ne se survit pas à lui-même. Il est difficile de nier à meilleur marché la vie future, et Rochester était arrivé à l’incrédulité par la superstition, ce qui est vraiment assez extraordinaire chez un homme de sa valeur ; mais ceci admis, on s’étonnera moins que cette incrédulité ait facilement cédé aux pressantes attaques de l’impétueux Burnet [36].

Il faut reporter le début de ce grand travail à l’hiver de 1679. Rochester était déjà aux prises avec le mal qui devait l’emporter. Burnet venait justement de publier son Histoire de la Réforme, et ce livre, qui fixa sur lui l’attention publique, avait été lu et goûté par Rochester. Il voulut voir l’éminent ecclésiastique, devenu l’écrivain à la mode. Les visites de celui-ci se multiplièrent bientôt, d’autant plus fréquentes que, dès leurs premières entrevues, le noble malade lui avait manifesté très sérieusement le désir de lui soumettre toutes ses opinions, tous ses doutes, et de débattre avec lui, sans aucune arriére-pensée railleuse, les convictions dans lesquelles il s’était peu à peu affermi. Ces conférences durèrent depuis le mois d’octobre 1679 jusqu’au mois d’avril de l’année suivante. À cette date Rochester se fit transporter dans la high-loge de Woodstock-Park, sa résidence d’été, bien connue de quiconque a visité Blenheim.

L’analyse complète de cette curieuse polémique existe dans les ouvrages déjà cités. Nous doutons cependant qu’on y découvre aucune base de foi qui ne soit aussi solidement et aussi éloquemment établie dans une multitude d’autres écrits ayant également pour but de combattre les idées anti-religieuses. Nous ne devons donc pas nous y arrêter longtemps. Néanmoins le raisonnement de Burnet, sur un point particulièrement délicat à traiter avec Rochester, nous paraît mériter une mention rapide. Son catéchumène lui ayant déclaré que « le code évangélique, en ce qui touche les rapports des deux sexes, lui semblait en opposition directe avec la nature, et tout à fait inconciliable avec les imprescriptibles lois de notre humanité, contraire aux suggestions de la raison, et, à tout prendre, indigne de la sagesse d’un législateur-dieu, » Burnet ne trouva pour lui répondre qu’une assimilation, selon nous passablement incongrue, entre les procédés du gouvernement humain et ceux du gouvernement céleste. « Il serait vraiment étrange de refuser au législateur suprême le privilège que nous voyons exercer chaque jour par les rois de la terre et les délégués de leur puissance, lesquels, lorsqu’ils s’aperçoivent que leurs peuples abusent de telle ou telle liberté, y mettent toutes les entraves, toutes les restrictions qu’ils jugent utiles et convenables… On ne conteste pas qu’on puisse, au moyen des lois, protéger la vie et les biens d’un membre de la communauté contre les agressions d’une violence illégitime… Si donc on reconnaît que chaque homme a la propriété de sa femme et de sa fille, on a le droit de réprouver et de punir quiconque séduit l’une ou corrompt l’autre… » Nous espérons bien, pour l’honneur du clergé anglican, que, depuis Burnet, il a trouvé en faveur du même précepte de meilleurs argumens. Il ne serait ni très sûr, ni très flatteur pour « nos femmes et nos filles « qu’on ne trouvât le droit de les protéger contre la séduction qu’en le faisant dériver de cet autre « droit de propriété » si étrangement accordé aux pères et mères.

Nous devons également croire que ce même clergé ne fournirait pas à un catéchumène de notre époque l’argument presque ad hominem que Rochester opposait à Burnet, en lui disant « qu’un des grands encouragemens a persévérer dans ses iniquités lui était venu des chrétiens eux-mêmes, et plus particulièrement des ecclésiastiques, qui, — s’offrant comme instructeurs et guides du prochain, — se conduisaient néanmoins de manière à laisser croire que leur foi prétendue n’était au fond qu’une solennelle mystification. L’ambition avec laquelle ils sollicitaient les faveurs de la cour, les moyens serviles qu’ils employaient pour les mériter, les animosités, les querelles que le plus léger motif suscitait parmi eux, lui avaient fait soupçonner que la religion, ainsi pratiquée par ses ministres, était un véritable attrape-nigauds, et qu’il n’y avait aucun fonds de vérité dans leurs exhortations où leurs sermons… » Burnet rejeta sagement sur l’infirmité naturelle aux hommes, voire aux meilleurs, ces fautes dont moins que personne il aurait pu contester la réalité. Il les représenta comme des exceptions malheureusement inévitables à un état de choses généralement régulier. C’est là du moins la somme de tous les raisonnemens à l’aide desquels il dit avoir apaisé les scrupules de sa trop clairvoyante ouaille. Si cette argumentation était nouvelle au pécheur moribond, il faut convenir qu’il avait jusqu’alors joué de malheur. Si, bien portant, elle lui avait paru insuffisante, et si, malade, elle le convainquit, nous devons en conclure qu’il est pour l’agonie de véritables « . grâces d’état. »

Dès que les dispositions repentantes de Rochester purent être connues, les convertisseurs ne lui manquèrent pas. L’évêque d’Oxford, le docteur Marshall, recteur de Lincoln’s Collège, Parsons, le chapelain de sa famille, vinrent tour à tour affermir dans sa nouvelle voie cette âme ébranlée, qui peu à peu se laissa vaincre. Le moment où elle se trouva tout à fait domptée fut, paraît-il, celui où on lut à Rochester le cinquante-troisième chapitre d’Isaïe [37]. Il y vit une prophétie tellement authentique de l’avènement du Christ et de sa mort rédemptrice, que la conviction se fit jour tout aussitôt dans son esprit, jusque-là rebelle. Il pria sa femme, il pria sa mère de lui relire tour à tour ces paroles qui « le pénétraient, disait-il, comme autant de flèches lumineuses, » et finalement, un mois à peu près avant que ses terribles souffrances n’eussent leur terme, il se réconcilia complètement avec l’église.

Ce fut alors qu’il rappela près de lui le premier instrument de son retour aux idées dont il acceptait l’empire. « Je commence, lui disait-il dans sa lettre (25 juin 1680), à regarder les ecclésiastiques comme bien supérieurs au reste des hommes, etc. » Bien plus, il se fit, à son tour, agent de conversion. Préoccupé jadis de calculs mondains pour l’avenir de sa race, il avait obtenu que sa femme embrassât le catholicisme, alors que le catholicisme semblait devoir prédominer à la cour et redevenir la religion de l’état ; il la ramena lui-même dans le sein de l’église anglicane. Il ne voyait plus un de ses anciens compagnons de plaisirs sans l’entretenir des vengeances célestes et du néant des joies humaines. Enfin il devint pour ses domestiques… ce qu’il n’avait jamais été, — un maître patient et doux. Certain jour qu’emporté par l’habitude, il se plaignait, comme jadis, d’un « damné maladroit » qui lui avait déplu en quelque service : — « Quel est donc ce langage ? l’entendit-on s’écrier, se reprenant aussitôt. Et qui donc plus que moi mérita jamais d’être damné ? »

Plusieurs lettres, écrites ou du moins signées par lui pendant ces dernières semaines de sa vie, ont servi à démontrer, — contrairement à un bruit public fortement accrédité, — que Rochester avait gardé jusqu’au bout la pleine possession de ses facultés mentales. En revanche, pour qui les lit de sang-froid, elles attestent que la débilité de son corps épuisé n’avait pas été sans exercer quelque influence sur la vigueur et la clarté de sa remarquable intelligence. Nous n’en voudrions, au besoin, d’autres preuves que la rédaction même d’une profession de foi solennelle qu’il écrivit, et fit contresigner par deux témoins (sa femme et son chapelain), « pour le bénéfice de tous ceux qu’il pouvait avoir entraînés au péché, soit par ses encouragemens, soit par son exemple [38]. »

Rongé d’ulcères, réduit à la condition de squelette, incapable de se soutenir sur son lit de tortures, Rochester survécut encore plus d’un mois, et ne rendit l’âme que le 26 juillet 1680. Ses derniers instans furent calmes : pas une convulsion, pas un gémissement. La mort, qui le frappait à trente-trois ans, le trouvait plus usé, plus affaibli que ne le sont quelquefois les centenaires. Il fut enterré près de son père, dans les caveaux de Spilsby-Church. Quatre enfans lui survivaient, dont un seul était appelé à hériter de ses titres et à perpétuer le nom de Wilmot. Cet enfant mourut quinze mois après (12 septembre 1681), et ce fut au fils de Clarendon, — Lawrence Hyde, — qu’échut, après un laps de temps assez court, l’appellation nobiliaire de « comte de Rochester. » C’est sous ce titre qu’il figure dans les annales du règne de Jacques II, son beau-frère, dont il fut un des adhérens les plus fidèles et les plus habiles, mais aussi les plus malheureux.

Des trois filles de Rochester, Anne, Elisabeth et Mallet, les chroniqueurs du temps font à peine mention. La première épousa successivement Henry Baiton, esquire, et Fulke Greville, lord Broke. Elisabeth, mariée à Edward Montague, devint comtesse de Sandwich [39]. Mallet épousa John Vaughan, pour qui fut créé le titre irlandais de vicomte Lisburne. Leurs descendans sont encore inscrits sous ce nom dans le peerage de la Grande-Bretagne.


VIII

L’examen patient et zélé d’une époque historique laisse toujours une impression générale qui se dégage nettement de la masse des faits passés en revue et des réflexions que ces faits ont suggérées. Or en face de la restauration des Stuarts quel homme de nos jours ne se sentira saisi d’une tristesse profonde ? Quel esprit tant soit peu sagace n’éprouvera un sentiment mêlé de mépris et de pitié pour cette nation qui se précipite fleurs en mains, bannières déployées, au-devant des maîtres que lui ramène un capitaine égoïste et dissimulé ? Quelle âme bien placée ne s’attriste, et jusqu’à l’amertume, en songeant que les austères figures de la révolution vont faire place à une foule d’ambitieux et de débauchés vulgaires, par lesquels se laissera patiemment dévorer, jusqu’à ce qu’ils aient comblé la mesure, ce peuple anglais si énergique cependant et si digne de la liberté ? Puis, à mesure qu’on pénètre, au-dessous du tuf historique, dans les détails que la biographie individuelle nous livre, un grand étonnement se mêle à cette tristesse. Quoi ! vraiment ! l’opinion a été mise à de telles épreuves ? Quoi ! de tels désordres, et si honteux, et si avilissans, ont pu être étalés aux regards, sans soulever immédiatement la colère de ces masses indéfiniment dociles, qu’on semblait prendre plaisir à insulter, à dégrader ? Ainsi ces matelots qu’on ne payait pas afin que la Cleveland et la Portsmouth fussent couvertes de pierreries et pussent risquer au jeu des boisseaux de guinées, ces matelots ont souffert la faim sans se plaindre. Ainsi ces armées qu’on vendait à un souverain étranger, à une nation rivale, elles ont obéi, marché, versé jusqu’au bout leur sang mercenaire, sans songer un seul moment à délivrer leur pays de ce joug qu’une intelligente aristocratie devait briser quelques années plus tard. Ainsi, parmi ces prêtres qui devaient un jour se révolter (quand leur influence cléricale fut menacée), pas un ne se trouva, pendant plus de vingt-cinq ans, pour protester, au nom de la religion insultée, contre ce monarque dissolu, en qui revivaient les débauches, mais à qui avait en même temps passé la suprématie religieuse d’Henry VIII, et qui, s’il offensait Dieu chaque jour, chaque jour aussi contrôlait la feuille des bénéfices. Ainsi dans le sein de ces parlemens dont la docilité servile embarrassa d’abord, — dont ensuite on amortit à beaux deniers comptans les velléités hostiles, — et qu’on avait fini par renvoyer, dès qu’ils gênaient, comme on renvoie un parasite importun, il ne se rencontra aucune assemblée qui se souvint de ce qu’avaient été les redoutables « communes, » leurs devancières. Comment ! Charles II a pu régner paisiblement, pendant un quart de siècle, sur des hommes qui avaient vu s’ouvrir et se clore la grande lutte de 1640, et dont beaucoup devaient participer plus tard à l’émancipation de 1688 ! Réflexions vraiment accablantes en ce qu’elles nous montrent les inconcevables défaillances de l’esprit public égalant ce qu’il y a de plus merveilleux dans ses élans indomptables !

Ce n’est pas tout : l’étonnement redouble encore quand on songe au jugement, définitif en apparence, que porte aujourd’hui le peuple anglais sur cette époque de son histoire. Il la sait à fond ; il ne semble pas la comprendre. Vainement mille témoins bavards et parfaitement irrécusables lui rendent compte, heure par heure, pour ainsi dire, de ce que fut la cour de l’avant-dernier Stuart. — Cette cour où un épicurien repu et blasé, le jouet et la risée de son immonde sérail, contresignait indolemment, entre deux bons mots et deux orgies, les arrêts de mort rendus par Jeffery, cette cour a gardé je ne sais quel prestige d’élégance et de splendeur devant lequel s’incline, ébloui, fasciné, l’hébétement sceptique de notre temps. L’assassin couronné d’Algernon-Sidney et de Russell est resté le « joyeux monarque, » le bon vivant, le causeur aimable [40]. Toute une école historique, subissant l’influence des opinions professées dans les universités tories, s’obstine à ne voir que l’éclat, les joyeux et splendides dehors de ce règne désastreux, dont elle méconnaît de parti pris l’ignominie, les misères. Pour subvenir à ces prodigalités qui l’émerveillent, une effroyable vénalité s’était établie, qui allait de la courtisane titrée mettant à l’encan les emplois publics au monarque lui-même trafiquant de la politique nationale : — peu lui importe. L’absolutisme aux abois ne vivait que d’expédiens ruineux, et préparait ainsi, l’atermoyant de jour en jour, l’insurrection finale : — elle n’y veut pas prendre garde. Dans ses préoccupations monarchiques, tout aussi inconséquentes qu’immorales, cette école applaudit en souriant au froid et voluptueux scepticisme de Charles II, comme si en définitive il ne fallait pas imputer à cet égoïste indolent, à sa lâche inertie, à ses visées restreintes, à ses calculs purement personnels, les longs mécontentemens, les humiliations, le malaise, les sourdes colères dont l’explosion tardive devait rouvrir un jour devant sa race imprudente et perfide les dures voies de l’exil.

La vérité cependant, il faut bien le reconnaître, devient de plus en plus difficile à retenir au fond de son puits. On la veut dans sa nudité emblématique ; on la demande aux documens originaux, aux témoignages contemporains de chaque époque. On la dégage avec soin de ce que les intérêts lésés, les passions du moment ont pu y mêler d’exagération et de mensonge. Or il arrive ceci pour le règne de Charles II : l’idée qu’en peuvent donner les poèmes satiriques de Rochester ou de Buckhurst, — et par ce qu’ils sont en eux-mêmes, — et par les faits, les opinions dont ils perpétuent le souvenir, — cette idée générale se trouve à peine modifiée par l’examen de tout ce que ce règne a laissé derrière lui de vestiges authentiques. L’histoire telle qu’on la restitue aujourd’hui, — prenons pour type, si l’on veut, celle de Macaulay, — plus sobre de détails, plus mesurée d’expression que ces satires effrénées, laisse peut-être de ces temps misérables une image plus sombre encore. La conclusion seule manque à ces récits véridiques, ou pour mieux dire l’historien la laisse à dégager au lecteur. Il est vrai que celui-ci n’éprouve ni grand’peine, ni grand embarras à établir un jugement exact sur un rapport si lumineux.

En demandant à Rochester, — comme nous aurions pu le demander aux autres écrivains de son temps et de sa caste, — ce que furent les plus belles années du règne de Charles II, nous avons invoqué de tous les témoignages le moins suspect. Sous ce règne en effet, la plus haute place, les privilèges les plus enviables étaient accordés aux hommes de ce rang, de ce tempérament, de ce caractère. En montrant que ces favoris de cour, ces mignons de la monarchie, — las des désordres au sein desquels elle les faisait vivre, tout en les comblant de ses dons, — lui ont jeté l’anathème et se sont empressés de sonner pour ainsi dire son glas funèbre, nous avons, ce nous semble, donné sa mesure exacte et dit ce qu’elle a valu, et comme élément de bon ordre social, et comme barrière opposée aux révolutions, et comme réalisation des espérances qui avaient ramené l’Angleterre sous son joug. Ceci peut servir de leçon aux peuples obstinément en garde contre les doctrines du self-government.

De cet ordre d’idées, si nous revenons à des considérations purement littéraires, si nous nous demandons par exemple ce que la patrie de Chaucer, de Shakspeare et de Milton doit à la restauration de 1660, nous n’arrivons pas à des conclusions beaucoup plus favorables. De cette époque en effet date un travail singulier, qui, sous prétexte de les policer, de les réglementer, asservit et abâtardit les productions du génie anglais. Non que cette culture forcée, artificielle, n’ait donné çà et là quelques beaux fruits, — à vrai dire dépourvus de saveur ; mais, si l’on s’en tient aux résultats généraux, il faut bien constater que la transfusion du sang étranger dans les veines anglaises amena graduellement, des successeurs de Dryden aux prédécesseurs de Byron, — d’Addison et Pope à Darwin et Hayley, — en passant par Gray, Goldsmith, Mason, Pye, White-head, etc., — une sorte de paralysie toujours croissante, et qui allait devenir complète, lorsque Cowper et Burns donnèrent le signal de la résurrection. On en vit les premiers symptômes, — ce rapprochement nous est sans doute permis, — au moment même où l’Europe, émue, tressaillante, sentit s’agiter en elle cet avenir mystérieux dont nous n’ayons pas encore salué la naissance. L’Angleterre doit à ce réveil poétique des écrivains de premier ordre, qui, loin de la subir, et parce qu’ils ne la subissaient pas, se sont imposés à l’imitation : glorieuse indépendance que la littérature anglaise n’a plus reperdue, on le sait de reste ; — indépendance qu’elle pourrait avec profit rendre plus accessible, plus communicative, on ne le sait peut-être pas assez ! Telle qu’elle est, — et sans trop vanter ce qu’elle a d’absolu, de jaloux, d’exclusif, de mal à propos dédaigneux, d’isolant, — nous lui reconnaîtrons une grande supériorité relative : elle représente le peuple dont elle est appelée à développer l’intelligence bien mieux que ne le firent naguère les Rochester, les Etheredge, les Savile, avec leurs grâces étrangères, leurs traditions païennes, et le cynisme débraillé qu’ils avaient emprunté à nos poètes de ruelles.


E.-D. FORGUES.


  1. Ce Cleveland était un chansonnier royaliste, une espèce de Béranger militaire. Après le triomphe des républicains, il fut arrêté, porteur de chansons et d’épigrammes qu’il distribuait avec une activité très hostile. Conduit devant un des généraux de Cromwell, il s’apprêtait à soutenir, avec la fermeté, la dignité convenables, l’épreuve décisive à laquelle il se croyait réservé ; mais quand son redoutable juge eut feuilleté les documens accusateurs : « Est-ce là, s’écria-t-il, tout ce qu’on produit contre ce pauvre diable ?… Laissez-le donc vendre en paix ses ballades !… » Cleveland, outré de tant de mépris, en mourut, assure-t-on, de désespoir.
  2. Lucy Walters ou Barlow, — on ne sait lequel, — fut la mère du duc de Monmouth, « une brune, belle, hardie, mais insipide créature, » d’après Evelyn (Journal, t. II, p. 11). On la croyait mariée à Charles II, dont elle devint la maîtresse en 1648, après avoir été celle du colonel Robert Sidney.
  3. Ce qui ne l’est pas moins, c’est que Walter Scott, citant quatre vers de ce compliment poétique, n’ait pas choisi ceux qu’on vient de lire. Ne l’auraient-ils pas étonné par hasard ?
  4. Anne Scott, morte en 1732 lady Cornwallis. — C’est d’elle que descend le duc de Buccleugh actuel.
  5. Voyez l’Essai sur la Poésie dramatique. Voyez aussi, à une autre date, l’épilogue du drame intitulé the Conguest of Granada.
  6. Il fut plus tard évêque de Rochester. Son premier emploi avait dû être une étrange sinécure.
  7. Ce poème « étincelant de verve moqueuse et de beaux vers, » — ainsi en parle M. Villemain, — fut composé contre Shaftesbury, Buckingham et les autres partisans du duc de Monmouth, lorsque Charles II dut se résoudre à répondre, par l’exil de ce bâtard chéri, au bill d’exclusion porté contre le duc d’York.
  8. Voici le récit que Sheffield lui-même, dans ses mémoires, a laissé de cette curieuse aventure. Nous l’abrégeons quelque peu :
    « Un mauvais propos de lord Rochester ayant circulé sur mon compte, je lui dépêchai le colonel Aston, un de mes plus chauds amis, pour lui en demander raison. Il nia les paroles qui lui étaient attribuées, et, par le fait, je pus me convaincre qu’il ne les avait jamais prononcées ; mais le simple fait de cette publicité, même mensongère, m’obligeait, dans mes folles idées d’alors, à pousser jusqu’au bout la querelle. Il fut donc convenu que nous nous battrions le lendemain et à cheval, ce qui n’était guère l’usage en Angleterre ; mais Rochester l’avait ainsi voulu, et le choix des armes lui appartenait… Le matin, nous nous rencontrâmes, lui et moi, au lieu convenu. Seulement, en place de James Porter, qu’il m’avait annonce pour second, il avait amené une manière de soldat aux gardes, parfaitement inconnu. M. Aston se trouva d’autant plus en droit de refuser un si singulier adversaire, que cet homme était admirablement monté, tandis que nous étions sur deux chevaux d’amble. D’après cela, il fut convenu que l’on se battrait à pied. Cependant, comme nous trottions vers un champ voisin pour y vider l’affaire, lord Rochester me dit que « son motif, en demandant à combattre à cheval, était l’état de faiblesse où l’avait laissé une maladie dont il sortait à peine, état tel qu’il ne pouvait, pour l’heure, se battre en aucune façon, et surtout à pied. »… J’en tombai de mon haut, parce qu’à cette époque personne, en fait de bravoure, n’avait une meilleure réputation que mon adversaire. Ma colère d’ailleurs étant fort atténuée depuis que je ne le regardais plus comme l’auteur du mauvais propos tenu sur mon compte, je pris simplement la liberté de lui remontrer combien il serait ridicule à nous de rentrer en ville sans avoir dégainé. Je l’avertissais donc, — plus pour lui que pour moi, — des conséquences fâcheuses, qu’aurait sans nul doute une telle démarche, ajoutant que je serais contraint, pour en décliner la responsabilité, d’exposer à ce sujet la vérité tout entière. — Sa réponse fut qu’il demeurerait volontiers responsable de tout. — Il espérait bien, ajouta-t-il, que je ne désirais nullement avoir affaire à an homme aussi affaibli qu’il l’était. — Je répliquai qu’en effet cet argument me liait les mains, à la condition toutefois que nos témoins, dûment appelés, seraient mis au courant de toute l’affaire. Il y consentit, et nous nous séparâmes ainsi. Rentrant à Londres après une absence si prolongée, nous trouvâmes la ville pleine de rumeurs relatives à notre querelle, et M. Aston se vit obligé de dresser un rapport complet de ce qui venait de se passer, afin que personne n’ignorât les motifs pour lesquels le combat n’avait point eu lieu. Ce compte-rendu, dont lord Rochester ne put rien contredire, et auquel il parut tout à fait indifférent, ruina de fond en comble sa réputation de courage (j’aurais préféré ne pas en être l’occasion), encore que, pour l’esprit, personne n’en ait gardé une plus brillante. Celle-ci l’aida fort à se soutenir dans le monde, nonobstant quelques aventures du même genre qui ne manquent jamais de survenir l’une après l’autre, quand une fois le public a mis en doute la bravoure de quelqu’un. »
  9. Walter Scott décrit cette brochure, devenue presque introuvable, qu’il possédait cependant, et dont il fit hommage à John Kemble, grand collecteur de raretés dramatiques. — Voyez the Life of John Dryden dans les Miscellaneous Works.
  10. Pastorale dramatique. — Le Comus de Milton est un masque.
  11. Epilogue intended to have been spoken, by yhe lady Henr. Mar. Wentworth, when CALISTO Was acted at the Court. — Lady Wentworth n’était autre que cette « blonde Blague » dont les cheveux d’albinos, décorés de rubans jaunes, font si bonne figure dans les Mémoires de Grammont. Elle était belle-sœur de Sidney, comte de Godolphin.
  12. Starch-Crowne, — sobriquet donné à Crowne, et qu’il devait, paraît-il, à ses cravates d’une hauteur démesurée.
  13. Satires, X.
  14. Poet squah. — On comprend, nous l’espérons, combien nous sommes forcé d’atténuer ici les vers dont nous voulons extraire la substance. Walter Scott, qui les cite textuellement, s’est vu réduit à en supprimer deux.
  15. Personnage dont Fletcher et Beaumont ont fait le type de la poltronnerie fanfaronne et pointilleuse dans leur comédie de King and no King.
  16. Walter Scott déduit ainsi ses raisons. D’abord la versification de ce poème est d’une faiblesse, d’une dureté peu habituelles à la plume élégante qui a tracé les brillans portraits d’Absalon et d’Achitophel ; le plan est vicieux ; les idées, dont quelques-unes ont leur valeur, sont grossièrement agencées. — Quelques aunées plus tard, ce poème fut revu par Pope, à la prière de lord Mulgrave, devenu duc de Buckinghamshire. Il avait déjà passé par les mains de Dryden ; et, malgré cette double révision, l’œuvre est restée empreinte de sa médiocrité native. Puis, — et ceci nous parait encore plus concluant, — à l’époque où parut ce poème, lord Mulgrave, mécontent du ministère, était dans l’opposition. Dryden au contraire, en sa qualité de poète-lauréat, touchait un salaire annuel : Or l’Essai sur la Satire renferme de très vives attaques, et contre les maîtresses du roi, — la Portsmouth, la Cleveland, — et contre Charles II lui-même. Il n’est pas probable que Dryden se fût compromis à pareille besogne.
  17. Voyez, sur le dernier des Kœnigsmark, la Revue du 15 mai 1853.
  18. The History of England from the accession of James II, chap. II, p. 75, de l’édition Galignani.
  19. Rochester’s Poems, éd. 1739, pag. 81.
    In the isle of Great Britain, long since famous known, etc.
  20. Lady Bellasys ; elle était sœur de la célèbre comtesse de Newburgh, la Mira de lord Lansdowne. Elle épousa en secondes noces Charles Lennox, duc de Richmond. C’est d’elle que descend le duc actuel.
  21. Elle devint en secondes noces la femme de ce Thomas Howard dont il est question dans les Mémoires de Grammont, à propos de lady Shrewsbury.
  22. Adjectif du temps, après tout plus respectueux que celui par lequel nous l’avons remplacé.
  23. Sous le règne de Charles II et longtemps après, ce titre de mistress jetait la qualification ordinaire d’une jeune fille. Les femmes mariées étaient appelées madam. Le mot miss ne s’employait que rarement, et il impliquait une familiarité inadmissible en bien des cas.
  24. Rochester’s Works, éd. 1739, p. 112.
  25. Rappelons ici le joli tour donné à l’histoire de Mlle de Quérouailles par Mme de Sévigné. Lorsque Buckingham, de concert avec Louis XIV, eut présenté à Charles II l’ex-fille d’honneur de sa défunte sœur Henriette, appelée à Londres sous prétexte de religieux souvenirs : « Ne trouverez-vous pas bon, écrit Mme de Sévigné à Mme de Grignan, de savoir que Keroual, dont l’étoile avait été devinée avant qu’elle ne partit, l’a suivie très exactement ? Le roi d’Angleterre l’a aimée ; elle s’est trouvée avec une légère disposition à ne le point haïr ; enfin, etc. » Toute l’histoire de cette favorite est dans ce peu de mots, finement nuancés. La mort de sa maîtresse l’avait mise dans la nécessité, noble et sans fortune, d’opter entre le couvent et la singulière mission que lui destinaient de concert le roi de France et le favori du roi d’Angleterre. Son choix ne fut pas celui de mistress Lawson.
  26. Le fils que Mlle de Quérouailles eut de Charles II, en 1672, fut créé, en 1675, duc de Richmond et comte de March en Angleterre, duc de Lennox et comte de Daruley en Ecosse. Le titre de duc de Richmond était vacant depuis la mort du mari de la « belle Stewart. »
  27. Lory, abréviation familière de Lawrence. Lawrence Hyde, fils de Clarendon (et qui, par parenthèse, devint plus tard comte de Rochester), se trouve ainsi désigné.
  28. York, who thrice chang’d his ship thro’ warlike rage.
    Ce vers ironique est une allusion à la conduite du duc pendant la bataille navale deo Southwold-Bay. Il quitta effectivement le vaisseau le Prince, quand ce navire, entièrement désemparé, dut être remorqué hors de portée des canons ennemis ; mais ce fut pour passer sur le Saint-Michel, qui, vers cinq heures du soir, c’est-à-dire six heures après, canonné sans relâche, se trouvait presque hors d’état de rester à flot. Le duc d’York alla seulement alors s’installer sur le Londres et combattit encore, soit ce jour-là, soit le lendemain. Il n’y a là, ce nous semble, matière à aucun reproche.
  29. Voir le morceau vraiment curieux intitulé Panegyrick upon Nelly.
  30. S’il faut en croire les bavardages du temps, ceci lui arriva notamment le soir où, ayant, après la comédie, emmené Nell-Gwynn à souper, il fallut régler le compte de sa soirée. La comédienne, qui ne connaissait pas sa royale conquête, se moqua sans se gêner de l’embarras où s’était mis cet amphitryon de hasard.
  31. La tierce était le tiers de la pipe (anciennes mesures), comme le quartaut était le quartv — Le Taureau (the Bull) était une célèbre brasserie et taverne de ce temps-là. On disait le taureau comme on dit Barclay et Perkins.
  32. Rochester prend ici le contrepied de Boileau, et cela pour amener une comparaison beaucoup moins chaste que celle de son modèle.
    Each man had as much room as Porter Blunt, etc. (The Rehearsal, a satire.)
  33. Association ironique. Carey, vicomte Falkland, un des types les plus élevés de l’homme politique, l’ennemi de Strafford, le champion de la liberté constitutionnelle, et sir John Suckling, versificateur élégant, dont l’exubérante gaieté a été fréquemment critiquée, se trouvent ici accouplés par une sotte ignorance.
  34. The History of England, from the accession of James II, chap. VII, pag. 333, éd. Galignani.
  35. Ceux de nos lecteurs que, la longueur pédante du premier de ces ouvrages pourrait d’avance effrayer nous sauront sans doute gré de les avertir qu’il en existe un résumé très complet dans un ouvrage intitulé les Infidèles convertis (the Converts of Infidelity), par Andrew Crichton, lequel fait partie de la collection publiée à Edimbourg, de 1825 à 1830, par le libraire Constable.
  36. Le savant docteur rapporte aussi très gravement un autre incident de même nature, survenu, en présence de Rochester, chez sa belle-mère, lady Warre. Cette dame avait un chapelain, lequel rêva qu’il mourrait à jour fixe. La veille de ce jour annoncé d’avance, on se trouva treize à la table de lady Warre, et cette circonstance, relevée en raillant par quelques convives comme une confirmation de la triste prophétie, frappa singulièrement le pauvre prêtre, qui remonta chez lui tout tremblant, et fut trouvé mort le lendemain dans son lit. Sauf irrévérence et sauf erreur, nous ne pouvons voir dans tout ceci qu’une mauvaise plaisanterie, compliquée d’une mauvaise digestion.
  37. C’est celui où se trouvent ces passages frappans : « Qui a cru à notre prédication ? A qui le bras de l’Éternel a-t-il été visible ?… Et cependant il est monté comme un rejeton devant lui, comme une racine sortant d’une terre altérée… Homme de douleur, il est le méprisé, le rejeté des hommes… Il a été navré pour nos forfaits, froissé pour nos iniquités… L’amende qui nous apporte la paix a été sur lui, et par sa meurtrissure nous avons la guérison… Il a été mené à la boucherie comme un agneau, et n’a pas ouvert la bouche,… etc. »
  38. Ce document curieux est daté du 19 juin 1680. Après la signature : J. Rochester on lit ces mots : Déclaré et signé en présence d’Anne Rochester et de Robert Parsons.
  39. Serait-ce par hasard, — nous n’avons pu vérifier le fait, — cette lady Sandwich dont Chesterfield parle à son fils (lettre du 30 juin 1751) en disant d’elle : « Vieille comme elle était la dernière fois que je la vis, elle avait plus d’esprit et de jugement qu’aucune femme que j’aie connue ? »
  40. N’est-ce pas le cas de placer ici l’épitaphe si connue que Rochester lui avait composée de son vivant :
    Ici gît le roi notre sire,
    Grand prometteur sans nul crédit ?
    Jamais sottise on ne l’ouit dire,
    Jamais chose sage il ne fit.