Jock et ses amis/II

Alice Decker d’après E. Hohler
Magasin d’Éducation et de Récréation, Tome XVIII, 1903



II

Tramp fait un voyage.


Qui m’aime, aime mon chien.


Le lendemain matin, Jock fut exact. Il rencontra M. Harrison à la gare.

Doris ni sa mère ne l’avaient accompagné. Mme Pole lui avait préparé un léger déjeuner qu’il avait pris lestement ; puis, confié au conducteur du courrier, il était parti tout seul, le cœur bien gros.

Longtemps avant l’aurore, pendant que tout le monde sommeillait, doucement il s’était glissé jusqu’au hangar pour dire un dernier adieu à Tramp. Et maintenant il était triste en faisant les cent pas sur le quai pendant que M. Harrison prenait les billets. Il se rappelait la douleur muette peinte dans les yeux bruns de son chien quand il l’avait regardé pour la dernière fois à la lueur vacillante d’une chandelle.

« Voici le train ; à l’heure juste ! Quelle merveille ! » s’écria le notaire, interrompant les méditations de Jock.

La petite gare était déserte. L’homme d’équipe, portant les bagages des voyageurs, les suivit jusqu’à un wagon de première classe.

Jock monta après le vieux monsieur, et, la portière fermée, se pencha au dehors pour donner un dernier coup d’œil au paysage, avant que le train ne se mît en marche. Soudain, interrogeant l’horizon, il poussa une exclamation qui attira M. Harrison près de lui.

Là-bas courait à travers champs, dans la direction de la gare, quelque chose de brun qui, bientôt, put être reconnu pour un chien. L’animal arrivait épuisé, haletant, la langue pendante.

Le train s’ébranlait, mais Tramp (car c’était lui) ne s’arrêta pas dans sa course folle. Déjà, il avait gagné la gare, et s’élançait vers le wagon à la portière duquel Jock se penchait dans une angoisse mortelle. Pendant ce temps, M. Harrison, ne comprenant rien à ce qui se passait, tirait l’enfant, d’une main ferme, par le bas de sa veste.

« Il va se tuer ! cria le petit garçon ; aidez-moi à ouvrir la portière.

— Un chien enragé ! » hurla l’homme d’équipe en se sauvant.

Le train gagnait en vitesse ; il était sorti de la gare. Jock, ayant enfin ouvert la portière, réussit à saisir le chien qui bondissait. Il l’attira dans le compartiment et se rejeta en arrière avec une telle violence que M. Harrison, cramponné à la veste, perdit l’équilibre et roula sur la banquette.

« Vous l’avez échappé belle, dit le vieux monsieur en s’efforçant de reprendre haleine, laissez-moi fermer la portière. »

Jock, assis par terre, serrait dans ses bras son favori qu’il venait de sauver. Quant à Tramp, il était tout haletant ; à son cou pendait encore un morceau de la corde qui l’avait attaché.

« Vous allez peut-être me dire à présent pourquoi vous vous êtes exposé à tomber du train et, ma foi, au risque de me donner une attaque d’apoplexie. Tout cela pour un chien si peu attrayant ! s’écria M. Harrison regardant sévèrement le couple qu’il avait devant lui, et s’épongeant la figure avec son grand mouchoir aux multiples couleurs.

— C’est mon chien, et il a couru après moi, parce qu’il m’aime. Regardez comme il a rongé la corde qui le retenait, répliqua Jock, serrant Tramp plus fortement encore. J’ai cru qu’il allait se tuer, ajouta-t-il d’une voix tremblante d’émotion.

— Bon, bon, cher petit, le voilà sauvé et sans blessure. Allons, il ne faut pas vous chagriner, s’écria son compagnon en adoucissant la voix. Il s’agit de décider ce que nous en ferons.

— Je l’emmènerai certainement. Je ne peux le renvoyer ; nous devenons compagnons inséparables.

— C’est convenu ! Je suis curieux de voir la figure de M. Grimshaw quand il verra arriver un pareil animal à ma remorque ; ou plutôt, réflexion faite, j’aimerais mieux ne pas la voir, soupira le vieux monsieur.

— Il n’aime donc pas les chiens ? demanda Jock.

— Je ne me rappelle pas en avoir jamais vu chez lui, pas plus qu’aucun enfant, d’ailleurs. Vous serez tous les deux une nouveauté à Gray-Tors.

— Ce doit être bien triste de demeurer ainsi tout seul. Mon oncle n’a-t-il aucun parent ?

— Oh ! M. Grimshaw a son neveu propre qui sera son héritier. Ce neveu ne va chez son oncle qu’au moment de la chasse, et alors ils ne se voient guère. Mais, n’ayez pas peur de mon client, mon enfant ; je suis sûr que vous vous entendrez très bien. Au cas contraire, vous aurez toujours la ressource de votre vieil ami. »

Jock adressa à son interlocuteur un sourire reconnaissant et répondit :

« Je suis content que vous habitiez près de Gray-Tors ; il m’est si doux de savoir que je possède un ami.

— À la bonne heure ! mon enfant. Si vous me promettez d’être raisonnable et de ne pas commettre d’imprudence pendant que je demeure responsable de vous, vous pouvez compter sur une récompense. Nous sommes obligés d’attendre quelques heures à Londres ; réglez vous-même l’emploi de notre temps. Voulez-vous visiter le Jardin des Plantes ?… le Musée de Mme Tussaud ?… l’Aquarium ?… »

Le visage du vieux monsieur rayonnait de plaisir à la pensée de l’amusement qu’il allait procurer à son protégé.

« Oh, merci beaucoup ! s’écria Jock ; vous êtes trop bon. Ce que je désire le plus voir à Londres, c’est Tower-Bridge (Pont de la Tour). »

La figure de M. Harrison exprima le désappointement.

« Vraiment !… Quelle drôle d’idée !… Mais c’est entendu, si vous le désirez, rien ne nous empêchera de réaliser votre souhait.

— C’est cela ; nous descendrons dans un bateau pour aller examiner le dessous. Je sais, d’après les livres que j’ai lus, tout ce que ce pont offre de remarquable. Si le bateau ne vous tente pas, vous pourrez nous attendre. Tramp et moi irons seuls. C’est un pont magnifique. Il fut bâti… »

Mais M. Harrison l’interrompit :

« Inutile de continuer ; ces questions ne m’intéressent nullement. Laissez-moi lire mon journal… Vous êtes vraiment un enfant curieux pour votre âge », ajouta-t-il d’un air de réflexion.

Jock se retira dans son coin, un peu déconcerté.

« Je me demande pourquoi tout le monde me trouve étrange quand je me mets à parler des choses qui m’intéressent », pensa-t-il.

À Londres, M. Harrison tint sa promesse. Tout d’abord, ils allèrent dîner à l’hôtel, où Tramp se régala comme il ne l’avait jamais fait de sa vie. Puis, M. Harrison se fit conduire à Tower-Bridge dans un cab, sorte de voiture qu’il n’aimait guère. Il était d’une humeur charmante : par mégarde, Jock lui avait marché sur les pieds, qu’il avait très sensibles ; il n’avait fait aucune remontrance à l’enfant ; pas plus qu’il ne s’était plaint de Tramp qui lui avait planté ses pattes sales sur son gilet.

Cependant, ce fut avec un soupir de soulagement que le vieux notaire vit revenir Jock après l’examen que celui-ci avait voulu faire. Il se fit conduire à la gare et s’installa à son aise dans le train pour le long trajet qui restait à parcourir.

« Nous n’arriverons que tard ce soir, dit-il à son jeune compagnon ; aussi ferez-vous bien de rester tranquille, de lire ou de dormir un peu, sans quoi, vous n’en pourrez plus en débarquant à Gray-Tors. »

Malgré ces précautions, quand ils furent à destination le petit garçon était très fatigué.

Une voiture les attendait ; M. Harrison y monta le premier et, regardant l’enfant à la lueur des lanternes de la voiture, il lui dit avec désappointement :

« M. Grimshaw aurait bien dû vous laisser chez moi pendant cette première nuit. C’eût été préférable, car votre visage et vos vêtements portent les traces de la route. Cependant, puisque la voiture est là, nous devons aller jusqu’à Gray-Tors. »

Les plaintes de son ami n’émotionnèrent pas Jock ; il était occupé à deviner les sites qui se déroulaient devant lui. Les pentes rapides qui se succédaient lui révélaient des collines et des vallons ; des masses sombres revêtues, au milieu des ténèbres, de formes bizarres, donnaient des frissons à l’enfant, qui, pour se rassurer, se rapprochait de son compagnon.

Bientôt la voiture s’arrêta devant une maison carrée, dont l’aspect n’avait rien d’attrayant. Tout était triste ; pas une lumière aux fenêtres. La grande porte s’ouvrit brusquement et un sommelier à cheveux blancs parut sur le seuil.

« Nous guettions votre arrivée, dit-il, au moment où M. Harrison s’avançait dans le vestibule, suivi de près par l’enfant et le chien ; M. Grimshaw demande que vous alliez immédiatement à la bibliothèque avec ce jeune homme. Mais, il ne m’a pas parlé de chien, ajouta-t-il soudain, en apercevant Tramp.

— Très bien. Je vais rejoindre votre maître, et je me charge du chien, répondit M. Harrison.

« Jock, ajouta-t-il, vous ferez mieux d’attendre ici. »

Il s’éloigna à la suite du sommelier.

Dans un grand fauteuil, au coin du feu, était assis un vieux monsieur qui, au bruit de la porte, se retourna et salua avec un mouvement d’impatience.

« Pourquoi me faire attendre ainsi ? s’écria-t-il. Et où est l’enfant ? M’avez-vous amené le fils de Dick Pole ?

— Oui, oui, je l’ai amené, répliqua doucement M. Harrison. Mais j’ai eu plus de mal à persuader Mme Pole de me le confier que vous ne l’aviez cru.

— Quelle bizarre créature ! J’espère que Jock ne lui ressemble pas, sans quoi, il eût mieux valu le laisser chez lui. A-t-il quelque ressemblance avec sa mère ?

— Non, je ne lui en vois aucune, pas plus qu’avec son père d’ailleurs. À vrai dire, il n’est pas, à première vue, ce qu’on appelle un enfaut attrayant, mais, quand vous le connaîtrez, je suis sûr que…

— Je n’ai que faire de votre opinion ; je veux le voir. Pourquoi ne me l’avez-vous pas déjà conduit ?

— Il est très fatigué de son long voyage ; je pensais que vous remettriez à demain cette première entrevue, répondit le vieux monsieur, désirant présenter son petit ami sous un meilleur jour.

— Et pourquoi ? A-t-il peur de moi ? Regrette-t-il déjà d’être venu ici ? demanda M. Grimshaw. Puis, comme s’il avait honte de sa brusquerie, il ajouta plus doucement :

« Merci de la peine que vous avez prise, Harrison ; vous devez être exténué. Envoyez-moi l’enfant, puis, rentrez chez vous et reposez-vous. »

Il fallut s’exécuter ; le notaire souhaita le bonsoir et partit à la recherche de Jock.

Bientôt la porte s’ouvrit pour laisser passer l’enfant. De ses yeux perçants, M. Grimshaw dévisagea son neveu. Celui-ci prit l’air défiant et gauche qui lui était habituel lorsqu’il était déconcerté.

« Alors vous êtes le fils de Dick Pole ? Vous ne lui ressemblez aucunement », dit M. Grimshaw après un examen minutieux.

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— Non, mon oncle, je ne lui ressemble pas. Lui, était beau et attrayant ; moi, je suis laid et repoussé de tout le monde, répliqua Jock très calme. Mais, ajouta-t-il, m’avez-vous fait chercher parce que vous pensiez que je ressemblais à papa, ou parce que vous vouliez connaître le fils de votre cousin ? »

M. Grimshaw le regarda ; un rayon de plaisir brillait dans les yeux du vieillard.

« Je n’ai personne avec qui causer ici ; je croyais pouvoir vous aimer ; voilà pourquoi je vous ai fait venir. »

Jock secoua la tête tristement.

« J’ai peur que vous ne m’aimiez pas, dit-il. À l’exception de Tramp, personne ne m’aime guère ; je ne suis pas du tout attrayant : une fois, j’ai entendu maman le dire.

— Quant à cela, j’en ferai moi-même l’expérience. Mais qu’est-ce que cette bête ? Qui a laissé un pareil chien entrer dans ma chambre ? ajouta M. Grimshaw en apercevant Tramp, et se tournant vers son neveu.

— C’est mon chien, et je l’ai amené jusqu’ici. Personne ne m’en a donné la permission ; M. Harrison n’est pas responsable de ce fait, répliqua Jock à la hâte. C’est un très bon chien, je vous assure ; son nom est Tramp. Il vous donnera la patte, si vous le voulez. »

Le visage du vieux monsieur devint écarlate. Il fronça les sourcils, sous lesquels ses yeux lançaient des éclairs de rage. Quand le petit garçon eut fini de parler, il s’abandonna à un accès de fureur.

« Tramp ! Vraiment, vous lui avez choisi un joli nom. Et vous voudriez encore que je caresse cette affreuse bête ! Comment avez-vous osé l’amener dans ma chambre ! Sonnez immédiatement et mettez ce chien à la porte ! Qu’on en fasse ce qu’on voudra ; je n’en veux pas chez moi. »

Jock, stupéfait, avait écouté en silence. Il pâlit, mais ne se retira pas. Il prit Tramp dans ses bras et dit au vieillard :

« Si mon chien doit partir, je m’en irai aussi. Nous retournerons tout droit à la maison. Je n’avais pas l’intention de l’emmener, c’est lui qui m’a suivi ; puisqu’il est ici, je ne l’abandonnerai pas. Il peut n’être pas beau, mais c’est une bonne bête. Si vous m’aviez laissé le temps de vous expliquer comment il m’a accompagné, vous ne le jugeriez pas si mal. »

M. Grimshaw n’était pas habitué à se voir braver de la sorte ; cependant, en écoutant son étrange visiteur, la colère disparut de son visage pour faire place à une expression presque sympathique.

« Parlez alors et dites ce qu’il en est », répondit-il. Jock déposa Tramp sur une chaise, et, le bras autour du cou de l’animal, fit le récit des aventures du matin.

« Votre chien doit vous aimer follement ? dit le vieux monsieur, quand Jock eut terminé.

— Il m’aime plus que personne en ce monde.

— Et vous, c’est à lui sans doute que vous donnez la préférence ?

— Oh non ! s’écria le petit garçon. Je dois préférer maman et Doris ; mais quand je leur aurai, selon mon espérance, assuré un avenir tranquille, j’habiterai seul avec Tramp. Alors je ne supporterai pas qu’on appelle mon chien une vilaine bête, car il m’aime. Je sais que je ne suis pas joli, moi non plus, mais lui ne pense jamais à cela. »

M. Grimshaw lui tendit la main gravement : Jock en fut ravi.

« Mon enfant, je crois, après tout, que nous serons bons amis. Quant à Tramp, je lui demande pardon de mes injures. Je serai heureux de le caresser ; car, s’il n’est pas beau, il faut admettre qu’il est un fidèle serviteur ; je n’essayerai plus de vous en séparer. »

Ce soir-là, quand Jock monta se coucher, Tramp le suivit ; puis, sur le pied du lit de son maître, passa une nuit de parfait bonheur.