Jock et ses amis/I

Alice Decker d’après E. Hohler
Magasin d’Éducation et de Récréation, Tome XVIII, 1903
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I

Un visiteur.


« Jock, Jock, où donc es-tu ? »

C’était le cri d’une petite fille, arrêtée sur le chemin et regardant de tous côtés, inquiète, vers d’abruptes collines, où pas un être humain n’était en vue.

La fillette était jolie ; de belles boucles d’un blond d’or encadraient sa figure délicate.

Au premier moment, l’appel resta sans réponse, puis une voix faible ayant répondu : « Ici, près du ruisseau », la petite fille partit dans la direction indiquée.

Au bas de la colline, coulait, en murmurant, un ruisseau limpide. À moitié dans l’eau, un garçonnet semblait en contemplation. L’objet qui l’occupait devait être bien captivant, car il ne détourna même pas la tête à l’approche de la fillette.

Tout près de lui se tenait un chien au poil rude et jaune. Il eût été difficile de préciser la race de l’animal ; ses formes lourdes contredisaient le nom de terrier irlandais que sa tête lui eût fait donner. Sa laideur était corrigée par l’intelligence qui brillait dans ses doux yeux bruns, qu’avec tendresse il levait de temps en temps vers son jeune maître.

La petite fille n’essaya pas d’interrompre l’occupation de son frère ; se glissant doucement à côté de lui, elle s’assit sur un banc de mousse pour observer ses mouvements. À la fin, Jock se redressa, et la regardant en souriant, lui dit :

« Je regrette, Doris, de ne t’avoir pas emmenée ; mais j’avais peur que maman ne me retînt à la maison, et je veux m’amuser à ma guise, le samedi, après toute une semaine d’école.

— Tu la détestes donc toujours autant cette école ? demanda Doris.

— La classe m’intéresse, mais les élèves sont si mal élevés. Quelle différence avec ceux de mon ancienne école ! répliqua Jock d’une voix triste.

— Pauvre chéri ! murmura Doris ; puis elle ajouta en soupirant : J’ai entendu maman dire qu’il faudra te placer comme commis dès que tu seras en âge ; elle n’a pas les moyens d’achever ton instruction. Elle ne veut pas non plus que tu t’absorbes dans des inventions, alors que tu devrais penser à des choses plus sérieuses.

— Maman ne veut pas me comprendre ! s’écria Jock impatienté ; ne trouves-tu pas, Doris, que je doive me préparer à la carrière vers laquelle m’inclinent mes aptitudes ? Regarde mon jeu, comme tu l’appelles, ajouta-t-il, en montrant le ruisseau. Que penses-tu de cela ?

— C’est un pont, un pont en pierre semblable à celui qui est sur la rivière. Mais ce n’est qu’un jeu, après tout.

— Non, c’est quelque chose de plus, s’écria Jock s’animant ; c’est un essai sérieux. Hier au soir, je lisais l’histoire d’un homme devenu célèbre et riche pour avoir bâti un pont là où nul, avant lui, n’avait réussi à en construire un. Une foule de choses manquent dans le monde ; quand je serai grand, je ferai quelque travail utile à tous, et qui me survivra. »

Sa petite sœur le contemplait avec admiration.

« Oh ! j’espère que tu réussiras ; puis je voudrais te voir gagner un peu d’argent ; je suis bien fatiguée d’être pauvre. Quand papa est mort, il ne devait pas prévoir combien nous serions misérables, n’est-ce pas ?

— Non, tous nos malheurs sont arrivés depuis qu’il nous a quittés. En me disant adieu, il m’a fait promettre de prendre toujours soin de toi et de maman. Certes, il ne se doutait pas alors combien dure serait ma tâche. Mais je serai fidèle à mes engagements, je travaillerai pour vous donner à toutes deux un peu de bien-être. »

Doris approuva d’un signe de tête.

« Ce sera charmant », dit-elle ; puis, après quelques instants de réflexion, elle ajouta :

« Quoi qu’il en soit, il est heureux que nous soyons réduits à habiter la ferme. En ville, tu n’aurais pas même pu loger Tramp[1]. »

À son nom, le chien bondit, remuant la queue et aboyant joyeusement.

Jock tendit la main à sa petite sœur :

« Rentrons, Doris ; il est l’heure du thé. »

Après quelques pas, Doris s’arrêta.

« Regarde donc, Jock, ce singulier personnage. Il se dirige vers la maison.

— Tiens, s’écria Jock, le voilà qui ouvre la porte du jardin. Ah ! un visiteur enfin !… Dépêchons-nous pour voir qui c’est. »

Les enfants partirent en courant, ne s’arrêtant que lorsqu’ils eurent atteint la porte de leur jardin.

Là, Jock appela son chien ; puis il dit d’un ton d’autorité : « Entre, Doris ; moi, je vais mettre Tramp à l’attache ; maman ne peut le souffrir dans la maison. »

Et l’obéissante Doris descendit l’allée du jardin. Après avoir traversé le vestibule, elle entrebâilla la porte du salon, d’où sortait un vague murmure de voix.

« Voici Doris, monsieur Harrison, dit sa mère en la voyant. Salue monsieur, Doris ; il est venu du Derbyshire pour nous rendre visite. »

Doris s’avança et, à sa grande surprise, le vieux monsieur se pencha pour lui donner un baiser. Levant les yeux vers lui, elle aperçut une figure ronde, vermeille, encadrée de cheveux blancs, et des yeux bleus lui souriant si aimablement qu’elle sourit à son tour.

« Ne soyez pas étonnée que je vous embrasse, ma chérie, dit l’étranger ; j’ai une petite-fille tout à fait de votre âge, et j’aime beaucoup les enfants.

— Je suis très contente de vous rencontrer, répliqua Doris, et je suis sûre que maman est enchantée d’avoir quelqu’un à qui causer. »

Le vieux monsieur paraissait radieux.

« Quelle charmante enfant ! » murmura-t-il. Puis, se tournant vers la mère, il reprit la conversation que l’entrée de la fillette avait interrompue :

« Oui, madame Pôle, mon client est un original, mais il est bon, et j’espère que vous accéderez à sa demande.

— Vraiment, monsieur Harrison, je n’ai aucune raison pour le faire. Mon petit garçon est en classe toute la journée et il travaille bien. Pourquoi interrompre ses études au milieu de l’année ? Pour plaire à un vieux monsieur qui se met dans la tête d’avoir chez lui un jeune compagnon ?

— C’est qu’il avait une grande affection pour son cousin, votre défunt mari. J’ai appris avec regret que vous aviez subi des pertes d’argent, aussi ai-je pensé… ai-je osé espérer… balbutia le vieux monsieur en devenant très rouge.

— Si vous croyez que M. Grimshaw connaît ma pauvreté et qu’il veuille faire quelque chose pour Jock, n’hésitez pas à me le dire. Son concours procurera à mes enfants des avantages que ma situation me contraint à leur refuser.

— Puisque vous acceptez mon avis, eh bien, confiez-moi votre garçon, répliqua M. Harrison ; mon client désire vivement le voir. Voici ses dernières recommandations : « Ramenez avec vous le fils de Dick Pôle et ne tardez pas ! » Il était bouleversé en apprenant que le fils de son cousin, après avoir quitté le collège, était placé dans une petite école. S’il le prend en affection, je suis convaincu qu’il se chargera de son éducation.

— Je crains fort que Jock ne soit pas ce que l’on appelle un enfant attrayant, soupira Mme Pôle. Mieux eût valu que ce fût ma petite Doris qui eût excité l’intérêt du cousin.

M. Grimshaw espère trouver en votre fils quelque ressemblance avec votre mari, dit M. Harrison.

— Malheureusement pour nous, je n’en vois aucune. Il se moque de tout ; la mort de son père ne semble pas l’avoir attristé, tandis que Doris en a eu le cœur brisé. »

À ce moment, la porte s’ouvrit et Jock parut. Il ne ressemblait nullement à sa sœur. Maigre et grand pour son âge, il laissait deviner un tempérament robuste. Sa figure, à l’air déterminé, révélait un caractère résolu. En entrant, il avait entendu prononcer son nom, et son expression restait défiante.

— Avance, Jock, lui dit sa mère. M. Harrison est venu nous faire une commission de la part de M. Grimshaw, le cousin de ton père dont je t’ai souvent parlé, tu te souviens ? »

Jock fit de la tête un signe affirmatif, en fixant sur le nouveau venu un regard d’une assurance gênante.

« Je suis l’homme d’affaires de M. Grimshaw, reprit le visiteur ; je suis chargé de vous inviter à venir passer quelque temps chez lui. Cela vous plairait-il ?

— Je n’y veux pas aller…, répondit Jock d’une voix déterminée.

— Jock, tais-toi ; tu n’es qu’un enfant impoli et un ingrat ! s’écria Mme Pôle. Mais je vous ai prévenu », ajouta-t-elle, en se tournant vers son visiteur.

M. Harrison ne semblait nullement offensé. Il avait remarqué la rougeur subite et l’expression de joie qui avaient envahi le visage de l’enfant à la nouvelle de la visite projetée ; puis, la pâleur qui y avait succédé lorsque Jock s’était retourné vers sa mère et Doris. C’était un observateur, grand ami des enfants ; de ses impressions fugitives il tira des conclusions.

« Votre mère m’a promis de vous laisser venir demain à Gray Tors, dit-il, et j’en suis heureux, car votre père aurait désiré ce voyage. Il était très lié avec son cousin et lui faisait de fréquentes visites.

— Je ne trouve pas raisonnable que Jock parte demain et manque ses classes ; il vaudrait mieux attendre les vacances.

— Mon client n’est plus jeune, allégua le notaire, et je vous ai dit pourquoi j’espérais que l’enfant m’accompagnerait tout de suite. Nous discutions à ce sujet quand cette jeune demoiselle est entrée, ajouta-t-il en regardant Doris, comme s’il désirait n’en pas dire plus long devant les enfants.

— Eh bien ! emmenez-le, puisque tel est votre avis. Vous êtes vraiment trop bon de vous charger d’un enfant aussi turbulent, et pendant un pareil voyage. »

À ce moment, la conversation fut interrompue : le thé était servi, et il n’en fut pas dit davantage sur la visite projetée. Tout en passant le pain, le beurre, les biscuits à leur aimable visiteur, les deux enfants attendaient avec curiosité, espérant avoir plus de détails sur M. Grimshaw et sa maison.

À la fin, M. Harrison se leva pour sortir.

« Je prendrai le premier train demain matin, dit-il ; le trajet est long et nous avons Londres à traverser. Donc, que ce jeune homme soit exact, s’il veut me trouver à la gare.

— Je préparerai ce soir tout ce qui lui est nécessaire, répondit la mère. Je regrette de ne pouvoir vous offrir l’hospitalité pour cette nuit, nous sommes si petitement logés !

— Merci bien ; j’ai laissé ma valise à l’auberge, répondit le vieux notaire ; je serai près de la gare et dispensé de me lever de très bonne heure. Maintenant, il faut que je me retire ; peut-être m’accompagnerez-vous un peu sur la route, ajouta-t-il en s’adressant à Jock ; car j’ai eu grand’peine à trouver mon chemin et je ne sais si je me le rappellerai. »

Jock ne se fit pas prier. Il se sentait attiré vers le vieux monsieur et se plaisait à contempler cette bonne figure, toujours souriante. Il désirait aussi obtenir plus de détails sur le voyage qu’il devait faire.

« Comment est M. Grimshaw ? Sera-t-il bon pour moi ? demanda-t-il aussitôt qu’ils furent en route.

— Il est original, et il faudra vous attendre à des vivacités ; mais votre père et lui étaient deux amis.

— Oui, je me rappelle que papa avait l’habitude d’aller le voir ; quelquefois, il me parlait de son cousin Pierre… Mais, si M. Grimshaw aimait vraiment mon père, pourquoi n’invite-t-il jamais maman à venir passer quelque temps chez lui ? »

M. Harrison hésitait.

« Je vous ai dit que le cousin était vif ; eh bien ! la vérité est que votre mère l’a froissé un jour, et jamais il ne lui a pardonné.

— Alors, je ne veux pas aller le voir ; je n’irai pas, s’écria Jock, la tête rejetée en arrière d’un air de défi et les yeux pleins de colère.

— Mon enfant, soyez sûr que personne, autant que votre père, n’a été à même de juger l’affaire ; or, il est venu chez son cousin après la querelle (mais ce mot est bien trop fort). Et puis, il y a longtemps que tout cela s’est passé ; vos parents n’étaient pas encore mariés. Voici d’ailleurs le fait : M. Grimshaw avait envoyé à votre mère un cadeau de noces qu’elle trouva sans valeur : elle eut l’imprudence de le dire à des amies ; ses paroles arrivèrent aux oreilles de M. Grimshaw. Votre père fut très contrarié, car il avait reçu de son cousin un magnifique présent qu’il devait tenir secret. Sans doute, votre parent a eu tort de se fâcher pour si peu ; mais, comme vous le savez déjà, il s’emporte facilement et, depuis ce jour, il n’a jamais revu votre mère, pas plus qu’il ne lui a écrit. »

Jock avait écouté en silence et semblait réfléchir. Puis, comme pleinement éclairé :

« Je comprends. Merci de m’avoir fait connaître cet incident dont je ne parlerai pas. J’espère que M. Grimshaw m’aimera un peu ; j’essayerai de me contenir, sachant qu’il ne peut souffrir les enfants turbulents. Ici tout le monde dit que je le suis ; papa ne m’a jamais adressé ce reproche. »

M. Harrison toussa légèrement, puis abaissa les yeux sur son petit compagnon avec une expression de réelle sympathie.

« Eh bien ! rappelez-vous une chose, mon enfant : le jour, où vous chercherez un ami, vous n’avez qu’à vous adresser à moi. J’ai connu et aimé votre père quand il avait votre âge ; si jamais vous vous trouviez engagé dans quelque ennui, ou que vous eussiez besoin des conseils et du secours d’un vieillard, souvenez-vous de compter sur mon dévouement. »

Jock le regarda avec un sourire qui exprimait la surprise et le plaisir, puis lui tendit gravement la main.

« Merci, dit-il ; vous êtes mon premier ami. »

Monsieur Harrison serra chaleureusement cette petite main, puis il ajouta :

« C’est bien, mon enfant, vous pouvez rentrer. Demain, soyez à la gare à l’heure convenue. »

Après un chaleureux « au revoir », Jock reprit le chemin de la ferme ; son cœur battait bien fort en pensant au monde inconnu où il allait entrer.


  1. Vagabond.