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Jocelyn/Notes de Jocelyn/Note première

Chez l’auteur (Œuvres complètes de Lamartine, tome 4p. 453-460).
NOTES DE JOCELYN

NOTE PREMIÈRE

(PROLOGUE. — Page 75.)

J’étais le seul ami qu’il eût sur cette terre…

Jocelyn, comme je l’ai dit ailleurs, n’est point une invention, c’est presque un récit. Son nom, dans la vie réelle et dans la mémoire de mon amitié, est l’abbé D…, curé de B… Je détache la page que je lui ai consacrée dans les Confidences, et je la place ici comme le fac-simile de la vérité de ce poëme. C’est le dessin au crayon et sans cadre du portrait poétique de Jocelyn. Il ne diffère que par cette couleur qui est le jour et la teinte du souvenir.

« Une circonstance me confirmait encore dans ces découragements de cœur et dans ces mépris pour le monde : c’était la société et les entretiens avec un autre solitaire aussi sensible, plus âgé et plus malheureux que moi. Cette société était la seule diversion que j’eusse quelquefois à mon isolement. D’abord rencontre, puis habitude, cette fréquentation se changeait de jour en jour davantage en amitié. Le hasard semblait avoir rapproché deux hommes d’âge et de condition différents, mais qui se ressemblaient par la sensibilité, par le caractère, et par la conformité de tristesse, de solitude d’âme, et de découragement du bonheur. L’un de ces hommes, c’était moi ; l’autre, c’était le pauvre curé du village de Bussières, paroisse dont Milly relevait et n’était qu’un hameau.

» J’ai parlé, dans le récit des premières impressions de mon enfance, d’un jeune vicaire qui apprenait le catéchisme et le latin aux enfants du village, chez le vieux curé de Bussières. J’ai dit qu’il se nommait l’abbé D…

» L’abbé D… avait alors trente-huit ans. Son visage avait une expression d’énergie, de fierté, de virilité, qu’adoucissait seulement une teinte de tristesse douce, habituellement répandue sur sa physionomie. On y sentait une nature forte, enchaînée sous un habit par quelques liens secrets qui l’empêchent de se mouvoir et d’éclater. Le contour des joues était pâle, comme une passion contenue ; la bouche fine et délicate ; le nez droit, modelé avec une extrême pureté de lignes, renflé et palpitant vers les narines, ferme, étroit et musculeux vers le haut, où il se lie au front et sépare les yeux. Les yeux étaient d’une couleur bleu de mer mêlé de teintes grises, comme une vague à l’ombre ; les regards étaient profonds et un peu énigmatiques, comme une confidence qui ne s’achève pas ; ils étaient enfoncés sous l’arcade proéminente d’un front droit, élevé, large, poli par la pensée. Ses cheveux noirs, déjà un peu éclaircis par la fin de sa jeunesse, étaient ramenés sur ses tempes en mèches lisses, luisantes, collées à la peau, dont elles relevaient la blancheur. Ils ne laissaient apercevoir aucune trace de tonsure. Leur finesse et la moiteur habituelle de la peau leur donnaient au sommet du front et vers les tempes quelques inflexions à peine perceptibles, comme celles de l’acanthe autour d’un chapiteau de marbre.

» Tel était l’extérieur de l’homme avec lequel, malgré la distance des années, la solitude, le voisinage, la conformité de nature, l’attrait réciproque, et enfin la tristesse même de nos deux existences, allaient insensiblement me faire nouer une véritable et durable amitié.

» Cette amitié s’est cimentée depuis par les années ; elle a duré jusqu’à sa mort : et maintenant, quand je passe par le village de B…, mon cheval, habitué à ce détour, quitte le grand chemin vers une petite croix, monte un sentier rocailleux qui passe derrière l’église, sous les fenêtres de l’ancien presbytère, et s’arrête un moment de lui-même auprès du mur d’appui du cimetière. On voit par-dessus ce mur la pierre funéraire que j’ai posée sur le corps de mon ami. J’y ai fait écrire en lettres creuses, pour toute épitaphe, son nom à côté du mien. J’y donne, un moment en silence, tout ce que les vivants peuvent donner aux morts : une pensée… une prière… une espérance de se retrouver ailleurs !…

» Nous nous liâmes naturellement et sans le prévoir. Il n’avait que moi avec qui il pût s’entretenir, dans ce désert d’hommes, des idées, des livres, des choses de l’âme qu’il avait cultivées avec amour dans sa jeunesse et dans le palais de l’évêque de Mâcon. Il les cultivait solitairement encore dans l’isolement où il était confiné. Je n’avais que lui avec qui je pusse épancher moi-même mon âme débordante d’impressions et de mélancolie.

» Nos rencontres étaient fréquentes : le dimanche, à l’église ; les autres jours, dans les sentiers du village, dans les buis ou dans les genêts de la montagne. J’entendais de ma fenêtre l’appel de ses chiens courants.

» À force de nous rencontrer ainsi à toute heure, nous finîmes par avoir besoin l’un de l’autre. Il comprit qu’il y avait dans l’âme de ce jeune homme des germes intéressants à regarder éclore et se développer. Je compris qu’il y avait dans cet homme mûr et fatigué de vivre une destinée âpre et trompée, comme était la mienne en ce moment ; une âme malade, mais forte, auprès de laquelle mon âme se vengerait de ses propres malheurs en s’attachant du moins à un autre malheureux.

» Je lui prêtais des livres. J’allais toutes les semaines les louer dans un cabinet de lecture à Mâcon, et je les rapportais à Milly dans la valise de mon cheval. Il me prêtait, lui, les vieux volumes d’histoire de l’Église et de littérature sacrée qu’il avait trouvés dans la bibliothèque de l’évêque de Mâcon. Il avait eu ce legs dans son testament. Nous nous entretenions de nos lectures. Nous nous apercevions ainsi, par la conformité habituelle de nos impressions sur les mêmes ouvrages, de la consonnance de nos esprits et de nos cœurs. Chaque jour, chaque livre, chaque entretien, amenaient une découverte et comme une intimité involontaire de plus entre nous. On s’attache par ce qu’on découvre de semblable à soi dans ceux qu’on étudie. L’amour et l’amitié ne sont au fond que l’image d’un être réciproquement entrevue et doublée dans le cœur d’un autre être. Quand ces deux images se confondent tellement que les deux n’en font plus qu’une, l’amitié ou l’amour sont complets. Notre amitié s’achevait ainsi tous les jours.

» …Bientôt nous ne nous contentâmes plus de ces rencontres fortuites dans les chemins des deux hameaux. Il vint chez moi, j’allai chez lui. Il n’y avait, entre sa maison et celle de mon père, qu’une colline peu élevée à monter et à descendre. Au bas de cette colline, cultivée en vignes rampantes, on trouvait une fontaine sous des saules, et un sentier creux entre deux haies qui traversait des prés.

» Au bout de ces prés, une petite porte fermée par un verrou donnait accès dans un jardin potager entouré de murs tapissés d’espaliers. À l’extrémité de ce jardin, une maison basse et longue, avec une galerie extérieure dont le toit portait sur des piliers de bois ; une petite cour entourée d’un hangar, d’un four et d’un bûcher ; sur le mur d’appui de la galerie, deux beaux chiens couchés, et hurlant quand on ouvrait la porte ; quelques pots de réséda et de fleurs rares sur le palier, quelques poules dans la cour, quelques pigeons sur le toit. C’était le presbytère.

» Du côté opposé au jardin, la maison donnait sur le cimetière, vert comme un pré mal nivelé autour de l’église. Par-dessus le cimetière, le regard s’étendait par une échappée de vue sur des flancs de montagnes incultes entrecoupées de hauts châtaigniers. L’œil glissait ensuite obliquement sur une sombre et noire vallée qui se perdait, l’été, dans la vapeur chaude du soleil ; l’hiver, dans la fumée du brouillard ou des eaux. Le son de la cloche qui tintait aux trois parties du jour, aux baptêmes et aux sépultures, les pas des paysans revenant de l’ouvrage, les vagissements d’enfants qui pleuraient à midi et le soir pour appeler les mères attardées sur les portes des chaumières, étaient les seuls bruits qui pénétrassent du dehors dans cette maison. Au dedans on n’entendait que le petit tracas que faisaient la mère du curé et sa jeune nièce en épluchant les herbes pour la soupe, ou en étendant le linge sur la galerie.

» Bientôt je fus un hôte de plus de cette humble maison, un convive de plus à cette pauvre table. J’y descendais presque tous les soirs au soleil couchant. Quand j’avais quitté l’ombre des deux ou trois charmilles du jardin de Milly, sous l’abri desquelles j’avais passé la chaleur des jours du mois d’août ; quand j’avais fermé mes livres, caressé et pansé avec soin mon cheval, et étendu sous ses sabots luisants la fraîche litière de la nuit, je montais à pas lents la colline, je me glissais comme une ombre du soir de plus parmi les dernières ombres que les saules jetaient sur les prés. J’ouvrais la petite porte du jardin de la cure de B… Les chiens, qui me connaissaient, n’aboyaient plus. Ils semblaient m’attendre à heure fixe sur le seuil. Ils me flairaient avec des battements de queue, des frissons de poil et des bonds de joie. Ils couraient devant moi, comme pour avertir la maison de l’arrivée du jeune ami.

» Je trouvais ordinairement l’abbé D… occupé à émonder ses treilles, à sarcler ses laitues ou à écheniller ses arbres. Je prenais l’arrosoir des mains de la mère, j’aidais la nièce à tirer la longue corde du puits. Nous travaillions tous les quatre au jardin tant qu’il restait une lueur de jour dans le ciel. Nous rentrions alors dans la chambre du curé. Les murs en étaient nus, et crépis seulement de chaux blanche éraillée par les clous qu’il y avait fichés pour y suspendre ses fusils, ses couteaux de chasse, ses vestes, ses fourniments, et quelques gravures encadrées de sapin, représentant la captivité de Louis xvi et de sa famille au Temple. Car l’abbé D…, je l’ai déjà dit, par une contradiction très-fréquente dans les hommes de ce temps-là, était royaliste, bien qu’il fût démocrate, et contre-révolutionnaire de sentiment, bien qu’il détestât l’ancien régime, et qu’il partageât toutes les doctrines et toutes les aspirations de la révolution.

» À la nuit tombante, il allumait une chandelle de suif ou un reste de cierge de cire jaune rejeté des candélabres de l’autel. Après quelques moments de lecture ou de causerie, la servante mettait la nappe sur la table, débarrassée de l’encre, des livres et des papiers. On apportait le souper.

» C’était ordinairement du pain bis et noir, mêlé de seigle et de son ; quelques œufs des poules de la basse-cour, frits dans la poêle et assaisonnés d’un filet de vinaigre ; de la salade ou des asperges du jardin ; des escargots ramassés à la rosée sur les feuilles de vigne, et cuits lentement dans une casserole, sous la cendre ; de la courge gratinée mise au four dans un plat de terre, les jours où l’on cuisait le pain ; et de temps en temps ces poules vieilles, maigres et jaunes que les pauvres jeunes femmes des montagnes apportent en cadeau aux curés les jours de relevailles, en mémoire des colombes que les femmes de Judée apportaient au temple dans les mêmes occasions ; enfin quelques lièvres ou quelques perdrix, récolte de la chasse du matin. On y servait rarement d’autres mets. La pauvreté de la maison ne permettait pas à la mère d’aller au marché. Ce frugal repas était arrosé de vin rouge ou blanc du pays ; les vignerons le donnent au sacristain, qui va quêter, de pressoir en pressoir, au moment des vendanges. Le repas se terminait par quelques fruits des espaliers dans la saison, et par de petits fromages de chèvre blancs, frais, saupoudrés de sel gris, qui donnent soif, et qui font trouver le vin bon aux sobres paysans de nos vallées.

» L’abbé D… bien qu’il n’eût pas la moindre sensualité de table, ne dédaignait pas, pour soulager sa vieille mère et pour former sa nièce, d’aller lui-même quelquefois surveiller le pain. au four, le rôti à la broche, les œufs ou les légumes sur le feu, et d’assaisonner de sa main les mets simples ou étranges que nous mangions ensemble, en nous égayant sur l’art du maître d’hôtel. C’est ainsi que j’appris moi-même à accommoder de mes propres mains ces aliments journaliers du pauvre habitant de la campagne, et à trouver du plaisir et une certaine dignité paysanesque dans ces travaux domestiques du ménage, qui dispensent l’homme de la servitude de ses besoins, et qui l’accoutument à redouter moins l’indigence ou la médiocrité.

» Après le souper, nous nous entretenions, tantôt les coudes sur la nappe, tantôt au clair de lune sur la galerie, de ces sujets qui reviennent éternellement, comme des hasards inévitables, dans la conversation de deux solitaires sans autre affaire que leurs idées : le sort de l’homme sur la terre, la vanité de ses ambitions, l’injustice du sort envers le talent et la vertu, la mobilité et l’incertitude des opinions humaines, les religions, les philosophies, les littératures des différents âges et des différents peuples, la préférence à donner à tel grand homme sur tel autre, la supériorité de tel orateur ou de tel écrivain sur les orateurs et les écrivains ses émules, la grandeur de l’esprit humain dans certains hommes, la petitesse dans certains autres ; puis des lectures de passages de tel ou tel écrivain, pour justifier nos jugements ou motiver nos préférences ; des fragments de Platon, de Cicéron, de Sénèque, de Fénelon, de Bossuet, de Voltaire, de Rousseau, livres étalés tour à tour sur la table, ouverts, fermés, rouverts, confrontés, discutés, admirés ou écartés, comme des cartes de ce grand jeu de l’âme que le génie de l’homme joue avec l’énigme de la nature depuis le commencement jusqu’à la fin des siècles.

» Quelquefois, mais rarement, de beaux vers des poëtes anciens récités par moi dans leur langue, sous ce même toit où j’avais appris à épeler les premiers mots de grec et de latin. Mais les vers tenaient peu de place dans ces citations et dans ces entretiens.

» De ces sujets littéraires, nous arrivions toujours, par une déviation naturelle, aux questions suprêmes de politique, de philosophie et de religion. Nourris l’un et l’autre de la moelle de l’antiquité grecque et romaine, nous adorions la liberté comme un mot sonore, avant de l’adorer comme une chose sainte, et comme la propriété morale dans l’homme libre.

» Nous détestions l’Empire et ce régime plagiaire de la monarchie ; nous déplorions qu’un héros comme Bonaparte ne fût pas en même temps un complet grand homme, et ne fît servir les forces matérielles de la révolution, tombées de lassitude dans sa main, qu’à reforger les vieilles chaînes de despotisme, de fausse aristocratie et de préjugés, que la révolution avait brisées. L’abbé D…, quoiqu’il eût le jacobinisme en horreur, conservait de la république une certaine verdeur âpre mais savoureuse sur les lèvres et dans le cœur. Il me la communiquait sans y penser. Mon âme jeune, pure de viles ambitions, indépendante comme la solitude, aigrie par la compression du sort qui semblait s’obstiner à me fermer le monde, était prédisposée à cette austérité d’opinion qui console des torts de la fortune en la faisant mépriser dans ceux qu’elle favorise, et qui aspire au gouvernement de la seule vertu. La Restauration, qui nous avait enivrés l’un et l’autre d’espérances, commençait à les décevoir. Elle laissait penser du moins, lire, écrire, discuter. Elle avait le bruit intestin des gouvernements libres et les orages de l’opinion. Mais l’adoration superstitieuse du passé, soufflée par des courtisans incrédules à un peuple vieilli de deux siècles en vingt-cinq ans, nous désenchantait. Nous ne murmurions pas, de peur de nous confondre avec les partisans de l’Empire ; mais nous gémissions tout bas, et nous remontions ou nous descendions les siècles, pour y retrouver des gouvernements dignes de l’humanité. Hélas ! où sont-ils ?…

» …Quand les paroles commençaient à tarir sur nos lèvres et que le sommeil nous gagnait, je reprenais mon fusil, je sifflais mon chien ; l’abbé D… m’accompagnait jusqu’au bout des prés qui terminent le vallon de B… ; nous nous serrions la main. Je gravissais silencieusement la colline pierreuse, tantôt à la lueur des belles lunes d’été, tantôt à travers les humides ombres de la nuit, épaissies encore par les brouillards du commencement de l’automne.

» Je trouvais la vieille servante qui filait, en m’attendant, sa quenouille, à la clarté de la lampe de cuivre suspendue dans la cuisine. Je me couchais. Je m’endormais, et je m’éveillais le lendemain au bruit du vol des hirondelles des prés qui entraient librement dans ma chambre à travers les vitres cassées, pour recommencer la même journée que la veille.

» Ce qui m’attachait de plus en plus au pauvre curé de B…, c’était le nuage de mélancolie mal résignée qui attristait sa physionomie. Cette ombre amortissait dans son regard les derniers feux de la jeunesse ; elle donnait à ses paroles et à sa voix une certaine langueur découragée, toute concordante à mes propres langueurs d’esprit. On sentait un mystère douloureux et contenu sous ses épanchements. On voyait qu’il ne disait pas tout, et qu’un dernier secret s’arrêtait sur ses lèvres.

» Ce mystère, je ne cherchais point à le lui arracher ; il ne me l’aurait jamais confié lui-même. Entre un aveu de cette nature et l’amitié la plus intime avec un jeune homme de mon âge, il y avait les convenances sacrées de son caractère sacerdotal. Mais les chuchotements des femmes du village commencèrent à m’en révéler confusément quelque rumeur, et plus tard je connus ce mystère de tristesse dans tous ses détails. »