Ouvrir le menu principal

Jocelyn/Notes de Jocelyn/Note deuxième

Chez l’auteur (Œuvres complètes de Lamartine, tome 4p. 460-462).

NOTE DEUXIÈME

(PREMIÈRE ÉPOQUE. — Page 128.)

Les prêtres, n’élevant contre eux que la prière,
Sont par leurs cheveux blancs traînés dans la poussière…

Comme historique de ces vers, nous extrayons de l’Histoire des Girondins le récit du massacre des Carmes.

« Pendant que les tombereaux commandés par les agents du comité de surveillance charriaient les cadavres et le sang de l’Abbaye, trente égorgeurs épiaient depuis le matin les portes des Carmes de la rue de Vaugirard, attendant le signal. La prison des Carmes était l’ancien couvent, immense édifice percé de cloîtres, flanqué d’une église, entouré de cours, de jardins, de terrains vagues. On l’avait converti en prison pour les prêtres condamnés à la déportation. La gendarmerie, la garde nationale, y avaient des postes. On avait, à dessein, affaibli ces postes le matin. Les assassins, qui forcèrent les portes vers quatre heures du soir, les refermèrent sur eux. Ceux qui commencèrent le massacre n’avaient rien du peuple, ni dans le costume, ni dans le langage, ni dans les armes. C’étaient des hommes jeunes, bien vêtus, armés de pistolets et de fusils de chasse. Cérat, jeune séide de Marat et de Danton, marchait à leur tête. On reconnaissait dans sa troupe quelques-uns des visages exaltés qu’on voyait habituellement aux tribunes du club des Cordeliers. Prétoriens de ces agitateurs qu’on appelait, par allusion au couvent où se tenaient les séances, « les frères rouges de Danton, » ils portaient le bonnet rouge, une cravate, un gilet, une ceinture rouges, symbole significatif pour accoutumer les yeux et la pensée à la couleur du sang. Les directeurs du massacre craignirent que l’ascendant des prêtres sur le bas peuple ne fît reculer les égorgeurs devant les assassinats sacriléges. Ils recrutèrent dans les écoles, dans les lieux de débauche et dans les clubs, des exécuteurs volontaires au-dessus de ces scrupules, et que la haine de la superstition poussait d’eux-mêmes à l’assassinat des prêtres. Des coups de fusil tirés dans les cloîtres et dans les jardins, sur quelques vieillards qui s’y promenaient, furent le signal du massacre. De cloître en cloître, de cellule en cellule, d’arbre en arbre, les fugitifs tombaient blessés ou morts sous les balles. On faisait rouler sur les escaliers, on jetait par les fenêtres, les cadavres de ceux qui avaient succombé à la décharge.

» Des hordes hideuses d’hommes en haillons, de femmes, d’enfants, attirées de ces quartiers de misère par le bruit de la fusillade, se pressaient aux portes. On les ouvrait de temps en temps, pour laisser sortir des tombereaux attelés de chevaux magnifiques, pris dans les écuries du roi. Ces chariots fendaient lentement la foule, laissant derrière eux une longue trace de sang. Sur ces piles de cadavres ambulantes, des femmes, des enfants assis, trépignaient de joie, riaient, et montraient aux passants des lambeaux de chair humaine. Le sang rejaillissait sur leurs habits, sur leurs visages, sur leur pain. Ces bouches livides, hurlant la Marseillaise, déshonoraient le chant de l’héroïsme en l’associant à l’assassinat. Le peuple hâve qui suivait les roues répétait en chœur les refrains, et dansait autour de ces chars comme autour des dépouilles triomphales du clergé et de l’aristocratie vaincus. Le petit nombre des assassins, le grand nombre des victimes, l’immensité du bâtiment, l’étendue du jardin, les murs, les arbres, les charmilles, qui dérobaient aux balles les prêtres courant çà et là pour fuir la mort, ralentirent l’exécution. La nuit tombante allait les protéger de son ombre. Les exécuteurs formèrent une enceinte, comme dans une chasse aux bêtes fauves, autour du jardin. En se rapprochant pas à pas des bâtiments, ils forcèrent à coups de plat de sabre tous les ecclésiastiques à se rabattre dans l’église ; ils les y renfermèrent. Pendant que cette battue s’opérait au dehors, une recherche générale dans la maison refoula de même dans l’église les prêtres échappés aux premières décharges. Les assassins rapportèrent sur leurs propres bras les prêtres blessés qui ne pouvaient marcher. Une fois parquées dans cette enceinte, les victimes, appelées une à une, furent entraînées par une petite porte qui ouvrait sur le jardin, et immolées sur l’escalier.

» L’archevêque d’Arles, Duleau, le plus âgé et le plus vénéré de ces martyrs, les édifiait de son attitude et les encourageait de ses paroles. L’évêque de Beauvais et l’évêque de Saintes, deux frères de la maison de la Rochefoucauld, plus unis par le cœur que par le sang, s’embrassaient, et se réjouissaient de mourir ensemble. Tous priaient, pressés dans le chœur, autour de l’autel. Ceux qui étaient appelés pour mourir recevaient de leurs frères le baiser de paix et les prières des agonisants.

» L’archevêque d’Arles fut appelé un des premiers : « C’est donc toi, lui dit un Marseillais, qui as fait couler le sang des patriotes d’Arles ? — Moi, répondit l’archevêque, je n’ai fait de mal à qui que ce soit dans ma vie ! » À ces mots l’archevêque reçoit un coup de sabre au visage, il reste impassible et debout. Il en reçoit un second, qui couvre ses cils d’un voile de sang. Au troisième il tombe en se soutenant sur la main gauche, sans proférer un gémissement. Le Marseillais le perce de sa pique, dont le bois se brise par la force du coup. Il monte sur le corps de l’archevêque, lui arrache sa croix, et la montre comme un trophée à ses compagnons.

» L’évêque de Beauvais embrasse l’autel jusqu’au dernier moment ; puis il marche vers la porte, avec autant de calme et de majesté que dans les saintes cérémonies. Les jeunes prêtres le suivirent jusqu’au seuil, où il les bénit. Le confesseur du roi, Hébert, supérieur des Eudistes, consolateur de Louis xvi dans la nuit du 10 août, fut immolé ensuite. Chaque minute décimait les rangs dans le chœur. Il n’y avait plus que quelques prêtres assis ou agenouillés sur les degrés de l’autel ; bientôt il n’y en eut plus qu’un seul.

» L’évêque de Saintes, qui avait eu la cuisse cassée dans le jardin, était couché sur un matelas dans une chapelle de la nef. Les gendarmes du poste entouraient sa couche, et le cachaient aux yeux. Mieux armés et plus nombreux que les exécuteurs, ils auraient pu défendre leur dépôt. Ils assistèrent, l’arme au bras, au meurtre. Ils livrent l’évêque comme les autres. — « Je ne refuse pas d’aller mourir avec mon frère, répondit l’évêque quand on vint l’appeler ; mais j’ai la cuisse cassée, je ne puis me soutenir. Aidez-moi à marcher, et j’irai avec joie au supplice. » Deux de ses meurtriers le soutinrent en passant leurs bras autour de son corps. Il tomba en les remerciant. C’était le dernier. Il était huit heures. Le massacre avait duré quatre heures. »