Jocelyn/Cinquième époque

Chez l’auteur (Œuvres complètes de Lamartine, tome 4p. 249-282).

CINQUIÈME ÉPOQUE


Grenoble, 2 août 1795, la nuit, caché
chez un pauvre menuisier.

Est-ce moi ? suis-je ici ?… Mon Dieu, veillez sur elle !
Anges du Tout-Puissant, couvrez-la de votre aile !
Quoi ! j’ai laissé Laurence à la foi du rocher ?
Mon cœur brisé n’a-t-il rien à se reprocher ?

· · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · ·

Mais pouvais-je, ô mon Dieu ! repousser la prière
Du mourant qui m’appelle à son heure dernière ?
Pouvais-je résister à la voix du pasteur
Qui de ma pauvreté se fit le protecteur,
M’accueillit tout enfant parmi les saints lévites,
M’y chérit entre tous, non pas pour mes mérites,
Mais pour mon abandon, et fut dans le saint lieu
Mon maître, mon ami, mon père selon Dieu ?


· · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · ·


Quand il n’a pour palais qu’un cachot sur la terre ;
Quand de l’épiscopat le sacré caractère
Est aujourd’hui son crime et son arrêt de mort ;
Quand l’échafaud dressé lui présage son sort ;
Que, n’ayant que le fond de son calice à boire,
Il cherche un nom ami, bien loin, dans sa mémoire ;
Que le mien s’y réveille et se présente à lui ;
Qu’il m’appelle à son aide, implore mon appui ;
Qu’un hasard merveilleux que Dieu seul peut conduire
Fait monter jusqu’à moi le cri de son martyre,
Oh ! pouvais-je être un homme et ne pas accourir ?
Sans une voix d’ami le laisser là mourir ?
Non, non, j’aurais été parjure, ingrat ou lâche !
Quelle ivresse aurait pu me cacher cette tâche ?
Laurence m’eût poussé du cœur au dévouement.


· · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · ·


Des choses d’ici-bas divin enchaînement !
Par quel simple ressort la main de Dieu dirige
Ce sort, où l’œil ne voit que hasard et prodige !


· · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · ·


Un pauvre Savoyard, dans la froide saison,
Descend de son chalet et sert dans la prison,
Porte l’eau, fend le bois ; des guichetiers sévères
Prend, pour les adoucir, tous les durs ministères ;
Et quand il a trempé la soupe au prisonnier,
Revient, le cœur content, dormir dans son grenier.
Cet homme est le neveu du seul berger qui sache
Le mystère profond de l’antre qui nous cache.
Il monte à son village, il dit au vieux berger
Que l’évêque est captif, et qu’on va le juger ;
Qu’il lui parle souvent ; que sa main enchaînée
S’abaisse tous les jours sur sa tête inclinée ;
Qu’il attend sa couronne avec sérénité,
Comme un juste qui voit du cœur l’éternité ;
Qu’il ne demande pas grâce aux bourreaux d’une heure ;
Qu’il n’a qu’un seul désir, revoir avant qu’il meure
Un des fils que sa main devait sanctifier ;
Qu’il a quelque secret divin à confier ;
Qu’il en nomme souvent un d’un accent plus tendre,
Jocelyn, le plus jeune. Oh ! s’il pouvait l’entendre,
Oh ! celui-là, du moins, ne le laisserait pas
Monter sans une main les marches du trépas !


· · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · ·


Le berger, à mon nom, croit que Dieu lui commande
De découvrir le fils que l’évêque demande :
Il révèle la grotte où son pas m’a conduit.
Ces deux hommes de bien y montent dans la nuit :
Pour franchir le ravin où le torrent déborde,
Au tronc sur l’autre rive ils lancent une corde ;
Ils approchent ; j’entends leurs pas lourds retentir ;
Laurence qui dormait ne me voit pas sortir.
Les bergers en deux mots me font leur saint message ;
Une lutte rapide en moi-même s’engage,
L’amour dans mon esprit combat le dévoûment ;
Mais la mort n’attend pas. Je demande un moment,
Je rentre dans la grotte, et j’arrache une feuille
Du livre où pour prier Laurence se recueille ;
J’écris ces mots tremblants : « Dors en paix, mon amour,
» Mon absence de toi ne sera que d’un jour ! »
Ce papier tout trempé des pleurs dont je l’arrose,
Ma main sur son chevet, tremblante, le dépose.
Quel réveil !… je ne puis y penser sans frémir !
Je regarde un moment ce front calme dormir,
Je sens mon cœur se fendre au paisible sourire
Qui la trompe en dormant, quand je vais au martyre !
Si je la réveillais, je ne partirais pas !
Du guide impatient j’entends sonner les pas,
Je me jette à genoux au bord de cette couche ;
Je colle sur ses pieds mon front, mes yeux, ma bouche ;
J’invoque dans mon cœur tous les anges de Dieu
À la garde de l’ange assoupi dans ce lieu ;
Je la bénis de l’œil, des larmes et du geste ;
Mon pied fixé s’arrache au sol où mon cœur reste ;

Les bergers loin du roc m’entraînent avec eux ;
Je descends sur leurs pas l’échelle aux mille nœuds ;
Dans le chalet désert j’échange avec le pâtre
Mes vêtements usés contre un sarrau blanchâtre ;
Je chausse mes pieds nus de ses souliers à clou ;
Mes longs cheveux bouclés qui roulent sur mon cou,
Mon front hâlé, mes doigts qu’a gercés la froidure,
D’un jeune montagnard me donnent la figure.
À travers les hameaux, inconnu, je descends,
Sans qu’un aspect nouveau me trahisse aux passants ;
Mon guide sur ses pas me conduit par la ville,
Comme son compagnon me loge en son asile,
Et dans la prison même, introduit avec lui,
Aux pieds du saint martyr je dois être aujourd’hui.




Dans l’hôpital de Grenoble,
5 août 1795, au soir.

Où suis-je ? où m’engloutir ? où perdre ma pensée ?…
Seigneur !… oh ! pardonnez à cette âme insensée !
Non, non, frappez ce cœur hésitant, combattu,
Qui n’a su distinguer ni crime ni vertu,
Et qui, dans les accès d’une nuit de délire,
Ne sait plus si le ciel le déteste ou l’admire !


· · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · ·


Oui, je me hais moi-même. Oh ! cachez-moi de moi !
L’évêque !… il me bénit !… Laurence ! ô toi, mais toi ?
Assassin à la fois et charitable apôtre,
J’ai sauvé d’une main et j’ai tué de l’autre !


· · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · ·


Mais où suis-je ? en quel lieu m’a-t-on porté mourant ?
Tout est étrange et neuf à mon regard errant ;

Du pauvre montagnard ce n’est plus là l’asile !
Quels sont ces lits de lin dont la nombreuse file
Se prolonge dans l’ombre et correspond au mien ?
Que veut dire au plafond ce signe du chrétien ?
Que sont ces voiles blancs, ces femmes ou ces ombres,
Qui se croisent sans bruit dans ces corridors sombres,
Entr’ouvrent les rideaux, se penchent sur les lits,
Comme la jeune mère au chevet de ses fils ?
Aux douteuses lueurs de leur lampe qui veille,
Oh ! de la charité j’entrevois la merveille,
Ces auberges du pauvre où l’on bénit ses pas,
Ces toits de Dieu, ces lits de ceux qui n’en ont pas,
Ces épouses du Christ au chevet des misères,
Mères de tous les fils et sœurs de tous les frères !




Même lieu, 6 août 1795, au matin.

Dans le monde, en un jour, qu’est-il donc survenu ?
Comment suis-je là, moi, sous mon nom, reconnu ?
D’où viennent ces respects, ces soins qui m’environnent,
Ces signes de bonheur que leurs regards me donnent ?
Ils disent que Paris a tué le tyran,
Que la France a fini ce long meurtre d’un an,
Que les cachots vidés s’ouvrent partout d’eux-même,
Que de Dieu dans le temple on rétablit l’emblème,
Que la foule a brisé ses instruments de mort,
Et reporte aux autels sa joie ou son remord,
Que le meurtre d’hier fut le dernier supplice ;
Que l’on m’a rapporté du lieu du sacrifice
Tout arrosé du sang du bienheureux martyr,
Mourant, n’entendant plus sur mes pas retentir,
À travers mille cris, le cri de délivrance
Qui semblait du tombeau ressusciter la France,
Et que le guichetier, en ouvrant la prison,
Aux femmes de l’hospice a révélé mon nom !…




Même lieu, même date, le soir.

Tout dort… à mon chevet veille une sainte femme…
Le jour se fait en moi : recueillons-nous, mon âme !
Le sommeil sur mes yeux ne peut plus s’arrêter :
Où mon cœur est toujours mes pas voudraient monter ;
Mais ma force ne peut les soulever encore ;
Mes pieds me porteront demain avec l’aurore,
Ces sœurs me laisseront de ce lit me lever,
Pour courir… où je tremble, ô mon Dieu, d’arriver !
Oh ! dans cette éternelle et brûlante insomnie,
Les scènes de la veille et de mon agonie
Remontent par un vague et lointain souvenir,
Comme des fils brisés qu’on cherche à réunir ;
Ils viennent dans mon front se renouer en foule ;
De moi-même à mes yeux le tableau se déroule ;
Je me comprends enfin, je me sens, je me vois.
Je vis ce jour terrible une seconde fois !


· · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · ·

· · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · ·


De l’évêque captif le juge populaire
Avait voté la mort, le soir, dans sa colère ;
J’entendais en passant les coups sourds du marteau
Qui clouait dans la nuit le bois de l’échafaud.
J’entrai dans la prison ; des escaliers rapides
La descente était longue et les marches humides,
Et dans leur froid brouillard chaque pas, en glissant,
Semblait sur les degrés se coller dans du sang.
Je ne sais quelle odeur de larmes sous les voûtes,
Quelle sueur des murs coulant à larges gouttes,
Des angoisses de l’homme y peignaient les tourments :
Chaque dalle y rendait de longs gémissements :
On eût dit que ces murs, ces froides gémonies,
Comme des condamnés suaient leurs agonies.
Au bas de cet obscur et profond entonnoir,
L’affreux cachot s’ouvrait sur un corridor noir
Tout creusé dans le roc, hormis l’étroite porte
Dont les lourds gonds scellaient la grille basse et forte.
Sous la main du geôlier qui tourna les verrous
La porte en gémissant recula devant nous ;
L’ombre humide pâlit au feu de sa lanterne,
Qui jeta sur les murs un jour livide et terne ;
Et je vis le vieillard, ébloui par ce jour,
Qui regardait sans voir du fond du noir séjour ;
Le rayon concentré, dardant sur sa figure,
La détachait en clair de la muraille obscure,
Comme si, du cachot pour racheter l’affront,
Une auréole sainte eût éclairé son front.


Fléchissant sous ses fers rivés dans la muraille,
Leur poids lourd affaissait un peu sa haute taille ;
De ses habits troués les somptueux débris
Laissaient percer partout ses membres amaigris ;
Il serrait d’une main autour de sa ceinture
Des pauvres prisonniers la blanche couverture,
De l’autre il soutenait le gros faisceau de fers
Qui tombait en anneaux de ses bras découverts ;
Ses pieds nus, que nouaient deux restes de sandales,
Tout violets de froid, frissonnaient sur les dalles.
Un tas de paille humide et rongé par les bords
Gardant encor l’empreinte et les plis de son corps,
Une écuelle de bois pour recevoir la soupe,
Une goutte de vin dans le fond d’une coupe,
De son palais de boue étaient l’ameublement,
Le breuvage, le lit, le vase et l’aliment ;
Mais les traits allongés de son pâle visage,
Ses cheveux éclaircis, souillés, blanchis par l’âge,
Sur son front demi-chauve en couronne bouclés,
Ou sur son maigre buste en anneaux déroulés ;
Sa barbe, que d’un an le fer n’a retranchée,
Sur le creux de sa joue en écume épanchée,
Ses yeux caves, cernés par un sillon d’azur,
Brillant comme un charbon dans leur orbite obscur ;
Son regard affaibli par cette ombre éternelle
Nous cherchant sans nous voir du fond de sa prunelle ;
La force écrite en haut dans ses sourcils épais ;
Sur sa lèvre entr’ouverte un sourire de paix ;
Dans ses traits, imprégnés d’une sainte harmonie,
La résignation au sein de l’agonie ;
L’humanité vaincue asservie à la foi,
Tout éclatait en lui !… Je crus voir devant moi
Un de ces champions des vérités nouvelles
Que les anges de Dieu servaient, couvaient des ailes,

Et qui, nourris déjà du pain caché du fort,
Exultaient du supplice et vivaient de leur mort.


À l’entrée, ébloui par ce front de lumière,
Sur mes genoux tremblants je tombai sur la pierre,
Comme si quelque main m’eût forcé de plier,
N’osant ni m’approcher, ni m’enfuir. Le geôlier
Lui dit : « Que votre nuit avec Dieu se consomme !
» J’ai rempli ma promesse, et voilà ce jeune homme. »
Puis, posant à mes pieds sa lanterne, il sortit,
Et, refermé sur nous, le battant retentit.
« Est-ce vous, mon enfant ? venez, que je vous voie !
» Oh ! que ma dernière heure ait la dernière joie
» De presser sur mon cœur un fils en Jésus-Christ,
» Un frère dans ma foi nourri du même esprit !
» Soyez béni, mon Dieu, dont la grâce infinie
» Me gardait en secret ce don pour l’agonie !
» J’ai vidé jusqu’au fond mon calice de fiel,
» Mais la dernière goutte a l’avant-goût du ciel !
» Mon fils, je vais mourir ; mon éternelle aurore
» De ma dernière nuit va tout à l’heure éclore ;
» Demain j’entonnerai l’Hosanna triomphant.
» Aujourd’hui je suis homme et pécheur. Mon enfant,
» Devant le Saint des saints avant que de paraître,
» J’ai besoin de laver mon âme aux eaux du prêtre :
» Chargé d’un grand troupeau pour le sanctifier,
» En partant, j’ai mon saint bercail à confier ;
» Je ne puis déposer que dans sa main sacrée
» Les clefs du Saint des saints dont je gardais l’entrée ;
» Je ne puis recevoir le pardon que de lui ;
» Je le donnais hier, je l’implore aujourd’hui ;
» Mais tous ceux qui portaient le divin caractère,
» Fugitifs ou proscrits, sont errants sur la terre ;

» L’exil ou la prison, ou le couteau mortel,
» N’épargnent nul de ceux qui montaient à l’autel :
» Il ne reste que vous, pauvres jeunes lévites,
» Qui n’aviez pas encore lié vos mains bénites !
» J’en demandais au ciel un seul, à deux genoux :
» Dieu m’inspirait, mon fils, et je pensais à vous !
» Oh ! que mon cœur, d’ici, pressentait bien le vôtre !
» J’étais sûr que, fidèle au devoir de l’apôtre,
» La prison, l’échafaud vous verrait accourir,
» Séduit par le martyre et tenté de mourir,
» Et que, plus il est plein de l’horreur du supplice,
» Plus vous accepteriez de boire mon calice… »
Je ne répondais rien, et je n’entendais plus,
Et je baissais dans l’ombre un front rouge et confus.
« Faut-il mieux m’expliquer ? reprit-il ; un saint prêtre
» Est nécessaire à Dieu ; mon fils, vous allez l’être !
» Pour qu’un double holocauste ici soit consommé,
» La Providence et moi, nous vous avons nommé ;
» Je vais vous consacrer sur ce bord de ma tombe :
» Baissez la tête, enfant, pour que le chrême y tombe !
» Et quand l’esprit de force aura coulé sur vous,
» Je vais, pécheur, mourant, tomber à vos genoux,
» Et recevoir de vous dans le saint sacrifice
» Le pain du viatique et le vin du supplice.
» Recevez du martyr l’auguste sacrement,
» Mourez pour que Dieu vive… — Ô mon père, un moment,
» Lui dis-je en repoussant du front le sacré signe.
» Arrêtez, arrêtez ! tremblez, j’en suis indigne !
» Mon âme est à mon Dieu, mon sang est à ma foi,
» Mais mes jours profanés, ils ne sont plus à moi ;
» Et Dieu n’exige pas que je lui sacrifie
» Deux morts dans une mort, deux cœurs dans une vie. »
Son œil sonda le mien, et son front s’obscurcit ;
Alors, balbutiant, je lui fis le récit

De ces deux ans passés loin de lui, de ma fuite,
De cette enfant par Dieu dans mon désert conduite,
De son triste abandon, de ma tendre pitié,
De cet amour longtemps couvé sous l’amitié,
De ces habits trompeurs qui, me cachant la femme,
À la séduction apprivoisaient mon âme ;
De ce secret fatal et découvert trop tard,
De nos serments donnés, de mon furtif départ,
De sa mort qui suivrait au même instant la mienne,
Si j’arrachais ainsi cette main de la sienne ;
Si, même au prix du ciel, d’un mot j’allais tromper
Ce cœur que du poignard mieux eût valu frapper.
Je me tus : dans ses traits indignés je crus lire
Tantôt l’horreur, tantôt un dédaigneux sourire.
« Ainsi donc, mon enfant, voilà ce grand secret
» Dont tout autre qu’un père en l’écoutant rirait ;
» Voilà dans quel honteux et ridicule piége
» L’esprit trompeur poussait vos pas au sacrilége.
» Insensé ! bénissez ce hasard de ma mort
» Qui vous prend sur l’abîme et vous arrête au bord.
» Que l’esprit tentateur prêt à vous y conduire
» Connaissait bien ce cœur qu’il avait à séduire !
» Quand il ne peut au crime entraîner nos élus,
» Il les y mène aussi, mon fils, par leurs vertus.
» Ah ! brisez son embûche et rougissez de honte !
» Quoi ! ce rêve d’une âme à s’enflammer trop prompte
» Pour un enfant jeté par hasard sous vos pas,
» Ce trouble d’un cœur pur qui ne se connaît pas,
» D’un périlleux amour cette amitié prélude,
» Mauvais fruit du loisir et de la solitude ;
» Ces élans, ces soupirs, ces serrements de main
» Que le vent de la vie emportera demain ;
» Ces jeux de deux enfants loin des yeux de leurs mères,
» Qui prennent pour amour leurs naïves chimères ;

» Risible enfantillage et des sens et du cœur,
» Voilà ce qui du ciel en vous serait vainqueur ?
» Voilà pour quel appât, voilà pour quelle cause
» Vous trahiriez le vœu que ce temps vous impose ?
» Vous laisseriez ma mort sans secours, sans adieu,
» Le temple sans ministre, et le monde sans Dieu ?
» Je ne me doutais pas que dans ces jours sinistres
» Où l’autel est lavé du sang de ses ministres,
» Pendant que des cachots chacun d’eux comme moi
» S’élance à l’échafaud pour confesser sa foi,
» Pendant que l’univers avec horreur admire
» La bataille de sang du juge et du martyre,
» Attendant pour savoir à quoi fixer son cœur,
» Des bourreaux ou de nous qui restera vainqueur ;
» Je ne me doutais pas qu’un des soldats du temple,
» Du lévite autrefois la lumière et l’exemple,
» Au grand combat de Dieu refusant son secours,
» Amollissait son âme à de folles amours ;
» Au pied des échafauds où périssaient ses frères,
» Sacrifiait au Dieu des femmes étrangères,
» Pensant sous quels débris des temples du Seigneur
» Il cacherait sa couche avec son déshonneur !
» — Ô mon père, pitié ! Quel mot osez-vous dire ?
» Le ciel sait si mon cœur a tremblé du martyre ;
» Il sait si j’hésitai, pour arriver à vous,
» D’affronter cette mort dont je serais jaloux ;
» Mais, ébloui de zèle, et moins homme qu’apôtre,
» Vous ne jugez, hélas ! nos cœurs que par le vôtre ;
» Vous croyez que mon cœur, de l’amour triomphant,
» N’arracherait qu’un rêve au sein de cet enfant,
» Que le sien m’oublîrait ; que je pourrais moi-même
» Rapporter aux autels tout l’amour dont je l’aime ;
» Absous par votre main d’un parjure innocent,
» Noyer son souvenir dans des pleurs ou du sang ;

» Que cette affection au cœur enracinée,
» Cette existence à deux, ce rêve d’une année,
» Ce rayon qui nous fit ensemble épanouir,
» Comme un rêve d’un soir pourrait s’évanouir ?
» Connaissez mieux l’amour de l’homme et de la femme :
» Il joint leur double vie en une seule trame ;
» Il survivrait coupable, à la honte, au remord,
» Plus vivant que la vie, et plus fort que la mort.
» – Silence ! cria-t-il ; vous profanez cette heure,
» Ces moments tout au ciel, ces fers, cette demeure
» Où du Dieu trois fois pur un indigne martyr
» N’eût jamais entendu de tels mots retentir.
» Parler d’amour, grand Dieu ! sous ces ombres muettes !
» Insensé, regardez, et songez où vous êtes !
» Voyez dans les cachots ces membres amaigris,
» Ces bras levés à Dieu, par des chaînes meurtris ;
» Cette couche où l’Église expire, et sent en rêve
» Le baiser de l’époux dans le tranchant du glaive ;
» Ce sépulcre des morts par la vie habité,
» Qui ne se rouvre plus que sur l’éternité ;
» Ces fers dont les anneaux tout rouillés sur nos membres
» Ont rivé Jésus-Christ à chacun de ses membres ;
» Et ce pain d’amertume, et ce vase de fiel,
» Délicieux banquet de ces noces du ciel !
» Et c’est là, c’est devant ces témoins du supplice,
» Devant ce moribond qui marche au sacrifice,
» Que vous osez parler de ces amours mortels,
» Vous, dévoué d’avance à nos heureux autels ;
» Vous, que leur sacré deuil, le sang qui les colore,
» Par un plus fort lien y consacrait encore !
» Ah ! que cette amertume ajoute à mon trépas !
» Quoi ! vous, trahir ! Mais non, cela ne se peut pas !
» Vous ne souillerez pas une si chaste vie,
» Vous ne jetterez pas à mon front cette lie,

» Vous ne donnerez pas cette absinthe, au lieu d’eau,
» Au vieillard qui demande une goutte au bourreau ;
» Vous ne laisserez pas l’âme de votre père
» Partir sans emporter le pardon qu’elle espère,
» Sans avoir entendu d’un ministre de Dieu
» La parole de paix et le salut d’adieu !
» Ah ! que j’ai demandé cette heure au divin Maître !
» Combien j’ai soupiré pour qu’un juste, un saint prêtre
» À ses pieds, comme Dieu, me reçût à genoux,
» Me dît avant la mort : Vivez, je vous absous !
» Pour qu’il offrît pour moi, la veille du supplice,
» Cette coupe du sang, ce fruit du sacrifice
» Que mes doigts mutilés ne peuvent plus tenir,
» Et me bénît ce pain que je n’ose bénir !
» Et quand l’ange, exauçant enfin ma dernière heure,
» Vous amène du ciel au père qui vous pleure ;
» Quand, pour diviniser cette heure du trépas,
» Il ne me faut qu’un mot… vous ne le diriez pas !
» Ô mon enfant, au nom de ces larmes dernières
» Qui sur vos mains de fils tombent de mes paupières,
» Au nom de ces cheveux blanchis dans les cachots,
» De ces membres promis demain aux échafauds ;
» Au nom des tendres soins que j’ai pris de votre âme,
» Au nom de votre mère, au nom de cette femme
» Qui, si son œil de vierge ici pouvait vous voir,
» Vous pousserait du geste et du cœur au devoir,
» Et qui, fille du Christ, ne voudrait pas sans doute
» Acheter votre vie au prix qu’elle vous coûte,
» Déchirez le bandeau qui recouvre vos yeux,
» Dites ce mot, mon fils ; que je l’emporte aux cieux !… »
La sueur de mon front tombant à grosse goutte,
Avançant, reculant, comme un homme qui doute,
Je demeurais muet, méditant, interdit.
D’un courroux surhumain son regard resplendit ;

Son corps se redressa, comme si son idée
L’eût soulevé du sol, grandi d’une coudée ;
Son bras chargé de fers s’étendit contre moi ;
Le cachot s’éclaira de l’éclair de sa foi.
Je crus voir de son front la foudre intérieure
Jaillir et serpenter dans la sombre demeure ;
Sa voix prit la colère et la vibration
Du prophète lançant la malédiction,
Des lions de Juda rugissement terrible !
« Eh bien ! puisqu’à mes pleurs vous restez insensible ;
» Puisque la charité pour un père expirant
» Ne peut en rallumer en vous le feu mourant ;
» Puisque entre le salut que le vieillard implore
» Et votre infâme amour vous hésitez encore,
» Vous n’êtes plus chrétien ni prêtre de Jésus :
» Retirez-vous de moi… je ne vous connais plus !
» Sortez de ce Calvaire où votre maître expire ;
» Vous n’êtes qu’un bourreau de plus qui l’y déchire ;
» Vous n’êtes qu’un témoin lâche, indigne de voir
» Comment le chrétien souffre et meurt pour le devoir,
» Mais digne seulement de garder dans la rue
» L’habit ensanglanté du licteur qui le tue !
» Oui, sortez de mon ombre et de ce lieu sacré ;
» Sortez, mais non pas tel que vous êtes entré ;
» Sortez, en emportant la divine colère
» Sur vous et sur l’objet… — N’achevez pas, mon père ;
» Ne la maudissez pas, arrêtez ! tout sur moi ! »
Il lut d’un seul coup d’œil sa force en mon effroi,
Comme le bûcheron voit l’arbre qui chancelle.
« Écoutez ! » me dit-il d’une voix solennelle,
» Comme s’il eût parlé d’au delà du trépas
» À des hommes de chair qui l’écoutaient en bas :
» Il est dans notre vie une heure de lumière,
» Entre ce monde et l’autre indécise frontière,

» Où l’âme des chrétiens, prête à quitter le corps,
» De l’abîme des temps voit déjà les deux bords,
» Où de l’éternité l’atmosphère divine
» D’un jour surnaturel dans sa nuit l’illumine,
» Et, des choses d’en bas lui découvrant le sens,
» Donne un son prophétique à ses derniers accents.
» Sans crainte alors on parle, et l’on entend sans doute ;
» Dans la voix du mourant c’est Dieu que l’on écoute.
» Je suis à cet instant, et je sens dans mon cœur
» Ce Verbe du Très-Haut qui parle sans erreur.
» Il me dit d’arracher, d’une main surhumaine,
» Un de ses fils au piége où le monde l’entraîne ;
» Il donne à mes accents l’autorité du sort ;
» Je prends sur moi l’arrêt qui de mes lèvres sort,
» Je prends sur mon salut la sainte violence
» Qui vous jette à mes pieds sans plus de résistance :
» Obéissez à Dieu, qui tonne dans ma voix ! »
De sa main, de ses fers mon front sentit le poids ;
Je crus sentir de Dieu la main et le tonnerre
Qui m’écrasaient du bruit et du coup sur la terre.
Pétrifié d’horreur, tous les sens foudroyés,
Je tombai sans parole et sans souffle à ses piés :
Un changement divin se fit dans tout mon être ;
Quand il me releva de terre, j’étais prêtre !…


· · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · ·


Le vieillard à son tour à mes pieds se jeta,
Et confessa sa vie au Dieu qui l’écouta ;
Puis me fit célébrer pour lui le saint mystère.
Un angle du rocher fut notre autre Calvaire.

Sur cet autel des pleurs, un noir morceau de pain
Fut l’image du Dieu que lui rompit ma main ;
Une coupe de bois fut le divin calice
Où le vin figura le sang du sacrifice ;
Et la lampe jetant ses funèbres clartés,
Le cierge et le flambeau de nos solennités.
Je répétais les mots qu’il me dictait lui-même.
Quand je fus au moment où du festin suprême
Le prêtre, rappelant le symbolique adieu,
Dans ce pain voit un corps et dans ce corps un Dieu :
Le lieu, l’émotion, l’heure, ces murs funèbres,
L’écho des mots sacrés roulant dans ces ténèbres,
Ce mourant à mes pieds dans un divin transport,
Me demandant des yeux l’aliment de sa mort ;
Ce sentiment confus de m’immoler moi-même
À cette charité dont je tenais l’emblème,
Ce retentissement de ma pensée en moi,
Tout concentra mon âme en un éclair de foi ;
Je crus sentir le Dieu qui souffre et qui console,
Du ciel même arraché par la sainte parole,
Descendre, et transformer en sang nouveau le vin,
Le pain du prisonnier en aliment divin ;
Et je crus à ce pain, que notre foi consomme,
Avoir substitué le corps du Dieu fait homme !
Sa lèvre l’aspira dans un élan d’amour ;
La lampe s’éteignit dans l’ombre… — Il était jour.


Un bruit sourd de la mort nous fit deviner l’heure.
Le geôlier vint rouvrir la lugubre demeure,
Et chercher le vieillard pour l’échafaud. Ses fers
Tombèrent en laissant leurs traces dans ses chairs.
Pour qu’il pût achever le funèbre voyage,
Il fallut soutenir son corps, miné par l’âge ;

J’affermissais ses pas, vêtu comme un gardien ;
Son bras paralysé s’appuyait sur le mien.
Bénissant ses bourreaux du geste et du sourire,
Comme on marche au triomphe, il marchait au martyre,
Sachant que la victoire en ces combats de foi
Est à celui qui tombe et qui meurt pour sa loi.
J’aidai sa main tremblante et son pied qui chancelle
À monter les degrés de la fatale échelle ;
Jusque sur l’échafaud j’accompagnai ses pas.
Un vil peuple ondoyait et rugissait en bas ;
Mais lui, n’entendant plus ce stupide blasphème,
Dans mon regard ami cherchait l’adieu suprême ;
Il y lut, et coucha sur le fatal pilier
Son front, comme il eût fait le soir pour sommeiller.
Dans l’éclair du couteau je vis la mort me luire !
Moi-même je tombai teint du sang du martyre,
Confusément frappé de rumeurs et de cris,
Soit que l’horreur du sang eût glacé mes esprits,
Soit qu’animé par Dieu d’un plus mâle courage
Tant que je n’avais pas accompli son message,
Mon œuvre consommée, et le saint vieillard mort,
Je ne puisasse plus de force dans l’effort,
Et, retrouvant Laurence en mon cœur effacée,
Je tombasse frappé par ma propre pensée !…




Même date, même lieu, même nuit.

Ah ! je respire enfin ! Providence de Dieu,
On vous trouve attentive et présente en tout lieu !
Une sœur de l’évêque, aimable et douce sainte,
Qui vit toute au Seigneur, cachée en cette enceinte,
A reçu dans son sein le terrible secret,
M’a dit qu’à la montagne elle-même elle irait
Prendre demain l’enfant, l’aimer comme sa fille,
Jusqu’à ce qu’une lettre instruisît sa famille,
Et qu’on vînt la chercher pour lui rendre à la fois
Et son nom et ses biens, que lui rendaient les lois.




12 août 1795.

Précédé de la sœur, que le pâtre accompagne,
Ce matin, faible et seul, j’ai gravi la montagne,
M’arrêtant, hésitant, revenant sur mes pas,
Comme un homme qui doute, ou qui marche au trépas.
Arrivé sur les bords de la gorge profonde,
Dont trois jours de soleil avaient abaissé l’onde,
J’ai trouvé deux sapins l’un à l’autre liés
Par le bout sur un bord et sur l’autre appuyés ;
Pont que les deux bergers avaient jeté sans doute
Pour que la pauvre sœur y pût frayer sa route.
Ils venaient de passer, et j’entendais leurs voix.
Par des ravins franchis dans mes jeux tant de fois,
Je devançai leurs pas qui cherchaient une issue,
Et je fus à la grotte avant qu’ils l’eussent vue ;
Mais à la fois brûlant, tremblant d’y pénétrer,
La force de mon cœur me faillit pour entrer.
Écartant d’une main le feuillage du hêtre,
Je me pendis de l’autre au roc de la fenêtre,
Et, le cœur écrasé, sans souffle, l’œil hagard,
Je sondai jusqu’au fond la grotte d’un regard.
Je la vis ; dans mon sein mon cœur cria : Laurence !
Mais ma lèvre étouffa ce cri dans son silence.
Elle était à genoux sur ses talons pliés,
Ses membres fléchissants à la roche appuyés,
Son front pâle et pensif, que la douleur incline,
Comme écrasé du poids, penché sur sa poitrine ;

Ses bras tout défaillants passés autour du cou
De sa biche, qui dort les flancs sur son genou ;
Et pressant d’une étreinte inerte et convulsive
L’animal qui dressait une oreille attentive,
Et, du tendre regard que son œil lui dardait,
Semblait attendre aussi celui qu’elle attendait.
Ses longs cheveux traînaient en flocons sur la corne ;
Sous ses cils abaissés son regard terne et morne
Se relevait parfois comme pour écouler
Des larmes que ses yeux ne sentaient pas rouler ;
Sa respiration, dans son sein inégale,
En soupirs, en sanglots, sortait par intervalle…
Le bruit qu’en approchant les pas firent en haut
Réveilla son oreille et son âme en sursaut ;
Elle se redressa comme un mort qu’on appelle,
Courut les bras ouverts : « Jocelyn ! » cria-t-elle.
La sœur parut dans l’ombre : « Ô ciel ! ce n’est pas lui !… »
Elle fléchit, chercha sur la pierre un appui,
Et d’un œil foudroyé, fixe comme son âme,
Regarda sans parler les pâtres et la femme.
« Ma fille, dit la sœur, venez, ne craignez pas.
» Je viens comme une enfant vous prendre entre mes bras ;
» Et Dieu, qui vous donna, qui vous enlève un frère,
» Au lieu d’un frère en moi vous envoie une mère. »
Alors en peu de mots tout lui fut raconté,
Par quel coup du destin Dieu l’avait emporté,
Par quels vœux arrachés à mon âme surprise,
La mort m’avait jeté tout saignant dans l’Église,
Et comment et mon nom et tout ce doux passé,
De son cœur pour jamais devait être effacé :
« C’est un rêve d’enfant qu’on regrette et qu’on pleure,
» Mais qu’un rayon du jour dissipe en un quart d’heure ;
» Il n’en restera rien qu’un souvenir bien doux,
» Un invisible ami qui prîra Dieu pour vous ! »


Laurence écoutait tout, immobile, éperdue,
La droite avec terreur vers la sœur étendue,
Comme pour repousser de l’œil et de la main
Les coups de chaque mot, qu’elle écartait en vain ;
Son œil ouvert et morne, égaré dans le vide ;
Sa lèvre frémissante, entr’ouverte, livide ;
Sur sa bouche les mots manquant à la douleur ;
Femme changée en marbre, en ayant la pâleur !
Tout à coup je ne sais quel éclair de pensée
Lui remonta du cœur sur sa joue effacée ;
Son front reprit la vie et se teignit un peu ;
La colère anima son œil d’un sombre feu ;
Ses cheveux, par l’angoisse aplatis sur sa tête,
Ondoyèrent pareils aux flots dans la tempête ;
Sa lèvre, du courroux prenant le pli soudain,
Y mêla dans l’horreur le rire du dédain ;
De la pieuse sœur les mains jointes tremblèrent,
Et d’effroi sous son œil les pâtres reculèrent :
« Ah ! vous mentez, dit-elle ; ah ! qui que vous soyez,
» Retournez seuls vers ceux qui vous ont envoyés.
» Vous pensiez que j’étais un enfant qu’on abuse :
» Allez, mon cœur n’est pas dupe de cette ruse !
» Vous vouliez profiter d’une absence d’un jour
» Pour m’arracher aux lieux où j’attends son retour.
» Mais, s’il en est ainsi, détrompez-vous, madame !
» Car vous arracheriez plutôt le corps à l’âme,
» Et ce bloc au rocher par les siècles durci,
» Que mon cœur à son cœur et que mes pieds d’ici… »
Sa voix d’airain vibrait dans la grotte ébranlée,
Et sa main convulsive à ses parois collée
Semblait si fortement aux angles s’accrocher,
Qu’on eût dit que ses doigts s’écrasaient au rocher.
La sœur voulut parler : « Pauvre jeune insensée !
» Comment briser, mon Dieu, dans son cœur sa pensée ? »

Et sa voix s’attendrit, et sa main essuya
Des pleurs, que le regard de Laurence épia.
« Des pleurs ? des pleurs ? dit-elle avec un ton d’alarmes.
» Incrédule à leurs voix, en croirais-je leurs larmes ?
» S’ils mentaient, auraient-ils pour moi cette pitié ? »
Le doute affreux sembla l’envahir à moitié ;
Puis passant sur son front sa main roide et glacée,
Comme quelqu’un qui rêve et chasse une pensée :
« Non, cria-t-elle, non, non, je ne crois que lui !
» Lui, comme un vil parjure il se serait enfui ?
» Moi, par Dieu, par mon père, à son sein confiée,
» Comme un autre Caïn il m’eût sacrifiée ?
» Il m’eût abandonnée en cet affreux désert
» Comme un agneau trouvé qu’on caresse et qu’on perd,
» Moi sa fille, sa sœur, sans parents, sans patrie,
» Du même lait que lui pendant deux ans nourrie ?
» À son Dieu sans remords il se fût immolé ?
» Cet abri sur mon front se serait écroulé ?
» Ce cœur, dont n’approcha jamais l’ombre d’un crime,
» Se serait entr’ouvert sous moi comme un abîme,
» M’aurait toute vivante en sa mort englouti ?
» Non, non, cela n’est pas ! et vous avez menti !
» Oui, votre vil mensonge est encore un blasphème :
» Je ne le croirais pas s’il le disait lui-même ! »
Puis d’un son de voix bas, d’un air plus abattu :
« Ah ! Jocelyn, dit-elle, ah ! frère, où donc es-tu ?
» Ah ! si du pied des monts tu pouvais les entendre,
» Comme d’un œil vengeur tu viendrais me défendre !
» Comme du seul aspect tu les démentirais !
» Comme du seul regard tu les écraserais !
» Jocelyn ! Jocelyn ! à travers la distance
» Accours, viens à leurs mains disputer ta Laurence ;
» Viens me rendre, à leurs yeux, dans tes bras entr’ouverts,
» Cet asile où mon cœur braverait l’univers !… »


Je ne pus résister au transport de mon âme ;
Je m’élançai de l’ombre au milieu de ce drame :
Un long cri de bonheur dans la grotte éclata ;
D’un seul bond sur mon cœur son élan la jeta ;
Elle entoura mon cou de ses mains enlacées,
Toucha mon front, mes yeux, de ses lèvres glacées,
Sembla comme un serpent à mon corps se ployer,
Se colla sur mon sein comme pour s’y noyer ;
Me pressa, m’étouffa de si fortes étreintes
Que je sens à mes mains ses mains encore empreintes ;
Puis, m’enlaçant le cou du bras comme autrefois,
S’y suspendit longtemps fière et de tout son poids.
« Osez me l’arracher ! demandez-lui s’il m’aime,
» Dit-elle ; le voilà pour répondre lui-même.
» Parle, Jocelyn, dis s’il est vrai que ton cœur
» A trahi ton ami, ton amante, ta sœur !
» Dis-leur si de ce sein où Dieu m’avait jetée
» Sur la pierre à leurs pieds tu m’as précipitée !
» Dis-leur si cet amour, notre vie en ce lieu,
» Tu l’aurais renié même à la voix de Dieu !
» Un Dieu ! S’il était vrai, si je doutais encore,
» Je le détesterais autant que je t’adore ! »
On lisait sur sa lèvre un sourire âpre et fier,
Et son geste en parlant semblait les défier.
« Jocelyn, parle donc, reprit-elle, à ces hommes ;
» Venge-toi, venge-nous, et dis-leur qui nous sommes ! »


L’aveugle instinct du cœur dans le premier moment
Me fixait là sans yeux, sans voix, sans mouvement,
Ainsi qu’un insensé qui, tombé dans l’abîme,
Ne sent le coup qu’au fond sur le roc qui l’abîme.
La secousse des sens que son cri me donna
D’une horrible clarté soudain m’environna ;

Je sentis que mon bras se condamnait lui-même
À retourner le fer dans le seul cœur qui m’aime ;
Je cherchai par surprise à fuir, à déplier
Son bras qu’à mon épaule un nœud semblait lier ;
Mais, comme un nœud coulant que chaque effort resserre,
Plus je me dégageais, plus j’étais sous sa serre.
Enfin, d’un bond soudain j’échappai de ses bras :
« Non, lui dis-je à genoux, non, ne me touche pas,
» Non, non, je ne suis plus celui que tu crois être ;
» Je suis… — N’achève pas !… s’écria-t-elle. — Un prêtre !
» J’ai trahi par faiblesse ou bien par dévoûment
» Mon enfant, mon amour, mon bonheur, mon serment ;
» J’ai, pour offrir au ciel mon affreux sacrifice,
» Bu ton sang et le mien dans mon premier calice :
» En trahissant ta foi j’ai trahi plus qu’un Dieu !
» Fuis-moi, ne me dis pas même un suprême adieu ;
» N’abaisse pas tes yeux sur un tel misérable ;
» Foule-moi sous ton pas comme un ver sur le sable ;
» En passant sur mon corps écrase-moi du pié ;
» Maudis-moi sans remords, franchis-moi sans pitié ;
» Couvre de ton mépris ma mémoire éclipsée,
» Et n’y détourne pas seulement ta pensée ! »
Et le front dans la poudre, avili, prosterné,
Jusques à ses genoux mon corps s’était traîné,
Pour qu’en passant sur moi, son pied, dans sa colère,
Pût écraser ma vie et mon front contre terre.
Mais elle, pas à pas, fuyant ce front rampant
Comme le pied recule à l’aspect du serpent,
Les mains avec horreur ouvertes, dépliées,
Les prunelles de plomb fixes, pétrifiées,
Ne jeta qu’un seul cri, comme si tout son cœur,
Écrasé d’un seul coup, eût éclaté d’horreur :
Terrible et dernier cri de l’âme évanouie,
Écho du coup qui fait écrouler une vie,

Et que jusqu’au tombeau j’entendrai. Puis, glissant
Sur les pointes du roc que son front teint de sang,
Ses membres sur les miens en tombant s’affaissèrent,
Et ses mains en touchant les miennes les glacèrent.
J’échauffai sur mon cœur, j’entourai de mes bras
Ce corps, ces membres froids disputés au trépas.
Des noms les plus cruels je m’outrageais moi-même ;
J’aurais fait jusqu’à Dieu rejaillir mon blasphème !
Je couvrais de baisers (anges, pardonnez-moi !)
Ce front sanglant, ces yeux : « Laurence, éveille-toi !
» Oh ! reviens à mes cris ! oh ! si tu vis, j’abjure
» Mes infâmes vertus et mon sacré parjure !
» Je n’ai rien prononcé ! plus d’autel ! plus d’adieu !
» Dans ton cœur, dans tes bras ! ah ! c’est là qu’est mon dieu ;
» C’est là que je n’aurai de flamme que ta flamme,
» D’autre ciel que tes yeux, d’autre âme que ton âme.
» Non, non, ils ont menti ; reviens, reviens au jour :
» L’enfer n’est pas possible avec un tel amour ! »
Glacés d’effroi, la sœur, les pâtres s’approchèrent ;
De mes bras contractés par force ils arrachèrent
Laurence, dont le sein ranimé sur mon cœur
Reprenait par degrés la vie et la chaleur ;
Je vis de son front blanc, qui sur leur brancard flotte,
Les blonds cheveux traîner en sortant de la grotte,
Comme d’une aile d’ange on voit le dernier pli.
Et moi, par le délire et l’horreur affaibli,
Sans pouvoir faire un pas pour disputer ma vie,
Le regard sur la porte où mon œil l’a suivie,
Je restai là couché sur la roche où je suis…
Depuis quand ? Je ne sais ; tous mes jours sont des nuits !


· · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · ·

 

Grotte des Aigles, 15 août 1795.

· · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · ·

Ô Christ, j’ai comme toi sué mon agonie
Dans ces trois doubles nuits d’horreur et d’insomnie !
Oh ! pourquoi cette voix dans mon Gethsémani
Ne me dit-elle pas aussi : « Tout est fini ? »

· · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · ·

Ma vie est un sépulcre où Dieu même condamne
Le souvenir : semblable à la lampe profane
Qui ne doit plus brûler dans la paix d’un tombeau,
Cœur mort, il faut encore éteindre ton flambeau ;
Il faut que si ton feu couve ou si ton sang saigne,
Toujours la main de glace ou l’étanche ou l’éteigne !
Oh ! vivre ainsi, mon âme, est un trop rude effort !
Pourquoi me réveiller ? Mon Dieu, la mort, la mort !

· · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · ·

La mort ? Oui, si j’étais encore homme peut-être ?
Pardonnez !… J’oubliais, mon Dieu, que je suis prêtre !
Prêtre, dans les cachots par le sang consacré !
Homme immolé déjà, déjà régénéré ;
Victime humaine au Dieu que l’holocauste adore,
Dont la chair sur l’autel palpite et fume encore,
Et qui s’offre elle-même, avant d’oser offrir
La prière d’un monde où prier c’est souffrir.


· · · · · · · · · · · · · · ·
· · · · · · · · · · · · · · ·

Dieu me sèvre à jamais du lait de ses délices.
Eh bien, j’épuiserai la coupe des supplices ;
Dans les vases fêlés où l’homme boit ses pleurs,
Avec lui je boirai ses gouttes de douleurs ;
J’élèverai le cri de toutes ses alarmes,
Je saurai l’amertume et le sel de ses larmes ;
Comme dans ceux du Juste immolé sur la croix,
Tous ses gémissements gémiront dans ma voix ;
Du haut de ma douleur comme de son Calvaire,
Ouvrant des bras saignants plus larges à la terre,
J’embrasserai plus loin, de ma sainte amitié,
Mes frères en exil, en misère, en pitié !
Mon amour fut ma vie : en épurant sa flamme,
Ô Jésus, prête-moi ta charité pour âme !
Fais que j’aime le monde avec le même amour
Dont j’aimai l’ange absent que j’entrevis un jour !

Que chaque enfant de l’homme à mes yeux soit Laurence !
Oui, fais-moi vivre ainsi d’amour et d’espérance !
D’espérance ? Ô mon Dieu, vous ne condamnez pas
Cette goutte de l’eau du ciel tombée en bas,
Que l’on boit dans sa main sans s’arrêter pour boire.
Mon espérance à moi, mon Dieu ! c’est ma mémoire !
Oui, quand nos jours d’absence auront été comptés ;
Quand, par divers chemins, nous serons remontés
Dans le sein créateur d’où nos âmes jumelles
Descendirent ici, se reconnaîtront-elles ?
Je m’oublîrais moi-même, ô Laurence, avant toi !
Et ne suis-je pas elle, et n’est-elle pas moi ?
Renaître sans se voir et sans se reconnaître,
Ce serait remourir, Seigneur, et non renaître !
Oui, ton ciel tout entier n’est dans ton sein, mon Dieu,
Que l’éternel retour après le court adieu,
Que le regard sans fin, que le long cri de joie
Qu’en retrouvant sa sœur l’âme à l’âme renvoie,
Que l’immortelle étreinte où tout ce qui s’aima
Retrouve les doux noms dont l’amour le nomma !
Oui, dans les profondeurs des cieux où tu te voiles,
Dans ces espaces bleus, dans ces sentiers d’étoiles,
Il est, il est, ô Père, un suprême séjour
Que ta main comme un nid prépare au saint amour,
Des déserts dans tes cieux tout voilés de mystères,
Des cimes comme ici, des grottes solitaires
Où les âmes en toi pour s’aimer s’enfuiront,
Et dont les anges même à peine approcheront.
À ta magnificence, ô Père, je me fie !
Tu rends cent mille fois ce qu’on te sacrifie,
Mais de plus qu’ici-bas je ne demande rien.
D’autres rêvent leur ciel ; mais moi j’ai vu le mien !…



De la grotte, 16 août 1795.

Cependant, écrasé sur cette roche aride,
Referme-toi, mon cœur, comme un sépulcre vide,
Comme après la blessure une trompeuse chair
Qui se referme un temps sur la balle ou le fer,
Et montre de la vie au dehors l’apparence,
Pendant que sous la chair tout est mort et souffrance !
Seul soupir de mon cœur, dors dans son dernier pli ;
Que ton nom pour toujours s’y cache enseveli !
Dans mes rêves éteints, sur mes lèvres glacées,
Ne remonte jamais du fond de mes pensées !
Que les hommes trompés ne se doutent jamais
Qu’en les aimant c’était encor toi que j’aimais ;
Que de ma charité l’âme était un mystère ;
Que je vivais du ciel en marchant sur la terre !…
De cette charité que le divin charbon
Sur ma langue consume et dévore ton nom ;
Que nulle bouche humaine ici-bas ne le sache ;
Qu’à tous, hormis à Dieu, ma poitrine le cache
Jusqu’au jour de ma mort, ce nom, secret chéri,
Comme un trésor visible après le flot tari !


Mais elle ? Oh ! qu’elle vive aux dépens de ma vie !
Oui, je le veux, mon Dieu ! que Laurence m’oublie !

Par l’amer souvenir de notre amour, Seigneur,
Ne lui corrompez pas sa coupe de bonheur,
Et qu’heureuse sans moi…! Mais qu’elle s’en souvienne
Au sépulcre, où mon âme ira chercher la sienne !…