Jim Harrison, boxeur/XXII

Traduction par Albert Savine.
P.-V. Stock, éditeur (p. 355-365).

CHAPITRE XXII

DÉNOUEMENT

La voiture de Sir James Ovington attendait dehors.

La famille Avon, si tragiquement dispersée, si singulièrement réunie, y monta pour se rendre sous le toit hospitalier du Squire.

Lorsqu’ils furent sortis, mon oncle monta en voiture et nous reconduisit, Ambroise et moi, au village.

— Il est préférable de voir votre père tout de suite, mon neveu. Sir Lothian et son homme sont déjà en route depuis quelque temps. Je serais désolé qu’il y ait quelque malentendu dans notre rencontre.

De mon côté je pensais à la terrible réputation de notre adversaire comme duelliste. Sans doute ma figure laissa voir mes sentiments, car mon oncle se mit à rire.

— Eh bien ! mon neveu, dit-il, on dirait que vous marchez derrière mon cercueil. Ce n’est pas ma première affaire et je pense bien que ce ne sera pas ma dernière. Quand je me bats aux environs de la ville, j’ai l’habitude d’aller tirer une centaine de balles dans l’arrière-boutique de Manton, et je puis dire que je suis en état de trouver la route jusqu’à son gilet. Toutefois je confesse que je suis un peu accablé de tout ce qui est arrivé. Penser que mon cher vieil ami est non seulement vivant, mais innocent ! Et qu’il a, pour continuer la race des Avon, un si beau gaillard de fils et d’héritier ! Voilà qui donnera le coup de grâce à Hume, car je sais que les Juifs lui ont donné de la marge à raison de ses espérances. Et vous, Ambroise, dire que vous avez fait irruption de cette façon-là !

Parmi toutes les choses extraordinaires qui étaient arrivées, il semblait que ce fût celle-là qui ait fait la plus forte impression sur mon oncle, car il y revint à maintes reprises.

Cet homme, qu’il avait fini par regarder comme une machine à faire les nœuds de cravate et à remuer le chocolat, s’était montré animé de passions.

C’était un prodige dont il ne revenait pas.

Si son réchaud à rasoirs avait mal tourné, il n’en eut pas été plus ébahi.

Nous étions à quelques centaines de yards du cottage, lorsque nous vîmes le long M. Corcoran, l’homme à l’habit vert, arpentant l’allée du jardin.

Mon oncle nous attendait à la porte avec un air de ravissement contenu.

— Je suis heureux de vous être utile, de n’importe quelle manière, Sir Charles. Nous avons arrangé cela pour demain à sept heures dans le communal de Ditchling.

— Je ne serais pas fâché que l’on puisse remettre ces petites affaires à une heure plus tardive, dit mon oncle. On est obligé de se lever à une heure tout à fait absurde ou de négliger sa toilette.

— Ils s’arrêtent sur la route à l’auberge de Friar’s Oak, et si vous teniez à ce que cela ait lieu plus tard…

— Non, non, je ferai cet effort, Ambroise, vous apporterez la batterie de toilette à sept heures.

— Je ne sais pas si vous tiendrez à vous servir de mes aboyeurs, dit mon père. Je m’en suis servi dans quinze engagements et à la distance de trente yards, vous auriez peine à trouver meilleur outil.

— Je vous remercie, j’ai mes pistolets de duel sous le siège. Ambroise, veillez à ce que les chiens soient huilés, car j’aime une détente légère. Ah ! ma sœur Mary, je vous ramène votre garçon qui ne s’en trouve pas plus mal, je l’espère, après les distractions de la ville.

Je n’ai pas besoin de vous dire que ma pauvre mère me couvrit de pleurs et de caresses, car vous qui avez des mères, vous en savez autant que moi, et vous qui n’en avez pas, vous ne saurez jamais combien la maison de famille est un nid chaud et confortable.

Comme je m’étais agité et démené pour voir les merveilles de la ville ! Et maintenant que j’en avais vu plus que je n’eusse rêvé dans mes songes les plus extravagants, mes yeux ne trouvaient rien qui me donnât une plus grande impression de douceur et de repos que notre petit salon, avec ses bibelots, en eux-mêmes objets insignifiants mais si riches en souvenirs, le poisson souffleur des Moluques, la corne de narval de l’Arctique, et la gravure du Ça Ira poursuivi par Lord Hotham.

Et comme c’était égayant de voir aussi d’un côté du foyer flambant, mon père avec sa pipe et sa bonne figure rouge et ma mère tournant et piquant ses aiguilles à tricoter.

En les contemplant, je me demandais comment je pouvais avoir ce grand désir de les quitter ou comment je prendrais sur moi de les quitter de nouveau.

Mais il faudrait bien les quitter et à bref délai comme je l’appris avec les bruyantes félicitations de mon père et les larmes de ma mère.

Il avait été nommé au commandement du Caton, vaisseau de soixante-quatre canons, pendant qu’un billet de Lord Nelson daté de Portsmouth, m’informait qu’un poste vacant m’attendait si je me mettais en route tout de suite.

— Et votre mère tient prêt votre coffre de marin, mon garçon. Vous pourrez faire le voyage demain avec moi, car si vous tenez à être un des hommes de Nelson, il faut lui prouver que vous êtes digne de lui.

— Tous les Stone sont entrés dans la marine, dit ma mère à mon oncle, comme pour s’excuser, et c’est une grande chance pour lui d’y entrer sous le patronage de Lord Nelson. Mais nous n’oublierons jamais la bonté que vous avez eue, Charles, de montrer un peu le monde à Rodney.

— Au contraire, ma sœur Mary, dit gravement mon oncle, votre fils a été pour moi une société très agréable, au point que je crains qu’on ait le droit de m’accuser de négligence envers Fidelio. Je vous le ramène, j’espère, un peu plus poli que je l’ai emmené. Ce serait folie que de le traiter de distingué, mais du moins il n’y a aucun reproche à lui faire. La nature lui a refusé les dons suprêmes. Je l’ai trouvé peu disposé à y suppléer par des avantages artificiels, mais du moins je lui ai montré un peu la vie. Je lui ai donné quelques leçons de finesse et de conduite qui paraîtront peut-être de trop à présent, mais qui reviendront en valeur lorsqu’il sera d’âge plus mûr. Si sa carrière dans la ville n’a pas donné ce que j’en attendais, la raison s’en trouve uniquement de ce fait que j’ai la sottise de juger autrui d’après l’idéal que je me suis fait. Toutefois, je suis bien disposé à son égard et je le regarde comme éminemment apte à la profession où il va entrer.

Il me tendit alors sa sacro-sainte tabatière comme un gage solennel de sa bienveillance et quand mon esprit se reporte à ce temps-là, il y a peu de circonstances où j’aie vu plus clairement briller cet éclair malicieux en ses grands yeux à l’expression hautaine, alors qu’il avait un pouce dans l’entournure de son gilet et qu’il m’offrait la petite boîte brillante sur le creux de sa main blanche comme la neige.

Il était le type et le chef d’une étrange race d’hommes qui a disparu d’Angleterre, ce beau au sang abondant, au caractère viril, exquis dans sa toilette, étroit dans ses idées, grossier dans ses amusements, excentrique dans ses habitudes.

Ces hommes traversèrent l’histoire d’Angleterre d’un pas guindé, avec leurs absurdes cravates, leurs larges collets, leurs breloques dansantes et ils s’évanouirent dans ces sombres coulisses d’où l’on ne revient jamais.

Le monde, en se développant, les a laissés derrière lui.

Il n’y a plus de place en lui pour leurs modes bizarres, leurs mystifications, leurs excentricités soigneusement étudiées.

Et cependant, derrière ce rideau, sous ces dehors de sottise dont ils prenaient si grand soin de se draper, c’étaient souvent des hommes énergiques, d’une robuste personnalité.

Les langoureux flâneurs de Saint-James étaient aussi les Yachtmen du Solent, les fins Cavaliers des comtés, les combattants qui se battaient sur la grande route ou dans quelque aventure matinale.

C’est parmi eux que Wellington tria ses meilleurs officiers.

Ils condescendent parfois à être poètes, orateurs, et Byron, Charles James Fox, Castlereagh, ont conservé parmi eux quelque renommée.

Je ne puis m’empêcher de me demander comment l’histoire les comprendra, alors que moi-même, qui connaissais si bien l’un d’eux, qui avais de son sang dans les veines, je n’ai pu faire la part de ce qui était réel et ce qui était dû aux affectations qu’il avait cultivées avec tant de soin qu’elles avaient cessé de mériter ce nom-là.

À travers les interstices de cette cuirasse de folie, j’ai maintes fois cru entrevoir les traits d’un homme généreux et sincère et je me plais à croire que ce ne fut pas une illusion.

Le hasard ne voulut pas que les incidents de ce jour touchassent à leur fin.

J’étais allé me coucher de bonne heure, mais il me fut impossible de dormir, car mon esprit revenait sans cesse au petit Jim et au changement extraordinaire qui s’était produit dans son avenir et dans sa situation.

J’étais encore à me retourner et à m’agiter dans mon lit, lorsque j’entendis le bruit de sabots de chevaux venant de la direction de Londres, et aussitôt le grincement de roues qui tournaient pour s’arrêter devant l’auberge.

Mes fenêtres se trouvaient ouvertes, car c’était une fraîche nuit de printemps. J’entendis une voix qui demanda si Sir Lothian Hume se trouvait là.

À ce nom je sautai à bas du lit et j’eus le temps de voir trois hommes descendre de la voiture et entrer à la file dans le vestibule éclairé de l’auberge. Les deux chevaux restaient immobiles sous le flot de lumière qui tombait par la porte sur leurs épaules brunes et leurs têtes patientes.

Dix minutes peut-être s’écoulèrent.

Alors j’entendis le bruit de pas nombreux et un groupe serré d’hommes franchit la porte avec fracas.

— Inutile d’employer la violence, dit une voix rauque. Au nom de qui cette poursuite ?

— Au nom de plusieurs, monsieur. On vous a laissé de la corde dans l’espoir que vous gagneriez cette lutte de l’autre jour. Montant total : Douze mille livres.

— Voyons, mon ami, j’ai un rendez-vous des plus importants pour demain à sept heures. Je vous donnerai cinquante livres si vous me laissez libre jusque-là.

— C’est réellement impossible, monsieur. Il n’en faudrait pas tant pour nous faire perdre nos places d’employés du shérif.

À la lumière jaune que jetaient les lanternes de la voiture, je vis le baronnet jeter un coup d’œil sur nos fenêtres et sa haine nous aurait tués si ses yeux avaient été des armes aussi terribles que ses pistolets.

— Je ne peux pas monter en voiture, à moins qu’on ne me délie les mains, dit-il.

— Tenez ferme, Billy, car il a l’air vicieux. Lâchez un bras à la fois. Ah ! Comme ça vous voudriez…

— Corcoran ! Corcoran ! hurla une voix.

Puis je vis un plongeon, une lutte, une silhouette aux mouvements frénétiques qui arrivait à le détacher du groupe.

Un coup violent fut lancé et l’homme s’étala au milieu de la route éclairée par la lune faisant dans la poussière des contorsions et des sauts comme une truite qu’on vient de mettre à terre.

— Le voilà pris, cette fois. Tenez-le par les poignets. Et à présent, avec ensemble !

Il fut soulevé comme un sac de farine et lancé brutalement dans le fond de la voiture.

Les trois hommes montèrent d’un bond.

Un fouet siffla dans l’obscurité et voilà comment Sir Lothian Hume, le Corinthien à la mode, disparut de mes yeux et de ceux de tout le monde, excepté des gens charitables qui visitaient les prisons pour dettes.

Lord Avon vécut deux ans de plus, temps suffisant pour qu’avec l’aide d’Ambroise il pût prouver qu’il était innocent du crime horrible sous l’ombre duquel il avait passé tant d’années.

Toutefois, il n’arriva pas à secouer les effets de ces années passées dans des conditions malsaines, contraires aux lois de la nature.

Ce furent seulement les soins dévoués de sa femme et de son fils qui firent durer la flamme vacillante de sa vie.

Celle que j’avais connue comme ancienne actrice à Anstey Cross devint la douairière d’Avon, tandis que le petit Jim, aussi affectueux pour moi qu’au temps où ensemble on chipait les nids d’oiseaux, où on taquinait la truite, est devenu aujourd’hui Lord Avon, chéri de ses fermiers, le plus fin sportsman et l’homme le plus populaire qu’il y ait du Weald au Canal.

Il épousa la seconde fille de Sir James Ovington et, comme j’ai vu cette semaine trois de ses petits enfants, il est fort probable que si les descendants de Sir Lothian Hume persistent à guigner le domaine, ils en seront pour leurs espérances, comme avant eux leur ancêtre.

La vieille maison de la Falaise Royale a été démolie à cause des terribles souvenirs de famille qui la hantaient.

Un bel édifice moderne s’est élevé à sa place.

La loge située sur la route de Brighton avait un air si coquet avec son treillage et ses massifs de roses que je ne fus pas le seul visiteur à déclarer que je préférerais sa possession à celle de la grande maison de là-bas parmi les arbres.

C’est là que pendant bien des années, qui aboutirent à une tranquille et heureuse vieillesse, vécurent Jack Harrison et sa femme.

Ils reçurent ainsi au couchant de leur vie les soins et l’affection qu’ils avaient prodigués. Jamais Jack Harrison n’enjamba désormais le ring de vingt-quatre pieds, mais l’histoire de la grande lutte entre le forgeron et l’homme de l’Ouest est encore familière aux vieux fidèles du ring et rien ne lui plaisait plus que de la recommencer dans toutes les péripéties et tout en restant assis sous son auvent couvert de roses. Mais dès qu’il entendait le bruit de la canne de sa femme se rapprocher, il se mettait à parler d’autre chose, du jardin et de son avenir, car elle était toujours hantée par la crainte de le voir retourner au ring et, pour peu qu’elle restât une heure sans voir le vieillard, elle était convaincue qu’il était allé disputer la ceinture, au champion du jour, un parvenu.

« Il livra le bon combat », inscrivit-on à sa prière, sur sa pierre funéraire, et quoique je sois convaincu que ses dernières pensées furent pour Baruch le Noir et Wilson le Crabe, aucun de ceux qui le connaissaient ne se refusait à voir un sens symbolique dans ce résumé de sa vie d’honnête et vaillant homme.

Sir Charles Tregellis continua pendant quelque temps à montrer ses couleurs écarlate et or à Newmarket et ses inimitables costumes à Saint-James.

Ce fut lui qui inventa de mettre des boutons et des boucles au bas des pantalons de grande cérémonie et lui aussi qui ouvrit des perspectives nouvelles par ses recherches sur les mérites comparés de la colle de poisson et de l’empois dans le repassage des devants de chemise.

Les vieux beaux, s’il en reste encore d’égarés dans les coins chez Arthur ou chez White, se rappellent peut-être un arrêt rendu par Tregellis : à savoir que, pour qu’une cravate ait la raideur convenable, il faut qu’en la prenant par un des angles on la soulève aux trois quarts. Il y eut alors le schisme d’Alvanley et de son école, qui déclarèrent que c’était assez de la moitié.

Puis vint le règne de Brummel et la rupture déclarée au sujet des collets de velours où toute la ville marcha derrière le nouveau venu.

Mon oncle, qui n’était point né pour passer au second rang après n’importe qui, se retira aussitôt à Saint-Albans et annonça qu’il en ferait le centre de la mode et de la société pour remplacer Londres dégénéré.

Toutefois, le maire et le conseil, lui ayant voté une adresse de remerciements pour ses projets bienveillants envers la ville et ayant commandé à Londres des vêtements pour cette circonstance, parurent tous avec des collets de velours.

Cela produisit chez mon oncle un tel découragement qu’il se mit au lit et ne parut plus en public.

Sa fortune, par suite de laquelle une noble existence avait peut-être été manquée, fut répartie en un grand nombre de petits legs. L’un d’eux était destiné à Ambroise, son valet, mais il en réserva à sa sœur, ma mère, assez pour lui faire une vieillesse aussi ensoleillée, aussi agréable que je le pouvais désirer.

Quant à moi, fil sans valeur auquel sont enfilés ces grains, j’ose à peine ajouter quelques mots sur mon propre compte, de peur que ces mots par lesquels je dois finir mon chapitre ne servent de commencement à un autre.

Si je n’avais pas pris la plume pour vous raconter une histoire de terrien, j’aurais peut-être réussi à vous faire un meilleur récit de marin, mais on ne peut pas mettre dans un seul cadre deux tableaux destinés à se faire vis-à-vis.

Le jour viendra peut-être où je mettrai par écrit tous les souvenirs que j’ai gardés de la grande bataille qui se livra sur mer.

J’y dirai comment mon père y finit sa glorieuse carrière en frottant la peinture de son navire contre celle d’un vaisseau espagnol de quatre-vingts canons et celle d’un vaisseau espagnol de soixante-quatorze.

Il tomba sur sa poupe brisée en mangeant une pomme.

Je vois les barres de fumée en cette soirée d’octobre tournoyer lentement sur les flots de l’Atlantique, puis se lever, monter, monter, jusqu’à ce qu’ils fussent déchirés ces légers flocons et perdus dans l’infini bleu du ciel. Et en même temps qu’eux se leva le nuage qui était resté suspendu sur le pays. Il s’amincit, s’atténua de même, jusqu’au jour où le soleil de Dieu, l’astre de paix et de sécurité, vint encore briller sur nous et cette fois, nous l’espérons, sans crainte d’un obscurcissement nouveau.


FIN