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Chapitre XXIII
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XXIII.

LE VAGABOND.


Au moment où Jeanne avait quitté le château, Cadet, étonné de ce brusque départ, avait été en avertir Claudie. Claudie s’était empressée d’en informer Marie, et Marie, inquiète et effrayée, n’avait pas tardé à en demander l’explication à sa mère. Madame de Boussac avait eu recours à la haute politique de madame de Charmois ; et celle-ci, trouvant ce dénoûment beaucoup meilleur que tous ceux qu’elle avait imaginés, s’était chargée, sans vouloir expliquer ses moyens, de faire accepter à Guillaume la nécessité de cette séparation.

En effet, ce soir-là, madame de Charmois ayant été enfermée un quart-d’heure avec Guillaume, le jeune homme parut abattu et résigné à son sort. Mais tandis que la sous-préfette allait se vanter de sa victoire auprès de la châtelaine, Guillaume s’habillait à la hâte, et descendait à l’écurie, où, sans l’aide de personne, et profitant à dessein du moment où les domestiques étaient occupés à souper, il sella lui-même Sport, le fit sortir doucement par une porte de derrière, l’enfourcha et prit au galop la route de Toull.

Jeanne avait plus d’une heure d’avance sur lui, et il pressait son cheval, désirant la rejoindre et la faire renoncer à son projet avant qu’elle eût gagné Toull. Mais il avait déjà dépassé le mont Barlot et les pierres jomâtres sans la rencontrer, lorsqu’il se trouva au détour du chemin face à face avec sir Arthur.

La nuit était encore assez sombre ; mais l’Anglais étant sur un terrain plus élevé que Guillaume, celui-ci le reconnut à la silhouette de son grand chapeau de paille et au collet de son carrick imperméable, qui se dessinait sur le fond transparent de l’air. — Arrêtez-vous, ami ; lui dit-il en l’abordant, et reconnaissez-moi.

— À cheval et en voyage ? s’écria sir Arthur ; Dieu soit loué ! mon cher Guillaume est guéri !

— Oui, Arthur, guéri, tout à fait guéri, répondit Guillaume d’une voix altérée. J’aurais beaucoup de choses à vous dire : mais, avant tout, dites-moi, vous, si vous avez rencontré Jeanne sur votre chemin ?

— Jeanne ? Jeanne dehors aussi à cette heure ? Je n’ai pas rencontré une âme depuis Toull, d’où je viens directement. J’y ai passé la journée à causer avec le curé Alain, et personne à Toull n’attendait Jeanne. Expliquez-moi…

— Arthur, vous savez tout. Vous avez deviné que j’aimais Jeanne, et c’est pour cela que vous vous êtes éloigné ; mais ce que vous ne savez peut-être pas, Arthur, c’est que je l’ai offensée, et c’est pour cela qu’elle a fui, elle aussi. Mon Dieu ! mon Dieu ! quelle épouvante s’éveille en moi ! Où peut-elle être ?

— Mais depuis quand est-elle partie ?

— Depuis une heure, deux heures, je ne sais pas au juste ; les minutes me paraissent des années depuis que je la cherche…

— Elle ne peut être loin, dit M. Harley. Tenez, séparons-nous. Je vais retourner à Toull, je m’informerai d’elle dans toutes les cabanes du chemin, et vous, vous en ferez autant en retournant à Boussac. Elle se sera infailliblement arrêtée quelque part.

— Vous avez raison, Arthur, séparons-nous.

— Attendez, Guillaume ; pourquoi cette inquiétude si vive ?… Quel danger peut courir Jeanne dans ce pays, où elle est connue, et où les paysans sont doux et hospitaliers ?

— Mon ami, je crains que quelqu’un chez moi n’ait offensé Jeanne encore plus que moi ! J’ignore… Je soupçonne… Mais je ne puis accuser ma mère ! Je crains le désespoir de Jeanne !

— Mais qu’avez-vous à lui dire pour la calmer, Guillaume ? Êtes-vous autorisé à la ramener chez vous ?

— Arthur, sa place est chez moi, auprès de moi, entre ma sœur et moi !… Elle ne doit plus nous quitter, et je sais ce que j’ai à lui dire pour la consoler du mal que je lui ai fait.

— Si vous êtes décidé à lui offrir une affection digne d’elle et de vous, Guillaume, vous me connaissez, vous pouvez compter…

— Vous ne me comprenez pas, Arthur. Je vous expliquerai tout… Mais ce n’est pas le moment ; il faut chercher Jeanne et la retrouver.

— Vous pourriez bien la chercher longtemps ! dit une voix creuse qui partit d’auprès d’eux. Et Guillaume, détournant la tête, vit, courbé sous une besace et appuyé sur un bâton, un homme qui avait l’apparence d’un mendiant et qui passait lentement entre son cheval et celui d’Arthur.

— Qui êtes-vous ? s’écria l’Anglais, en le saisissant au collet d’une main athlétique. Savez-vous où est la personne dont nous parlons ?

— Si vous commencez par m’étrangler, je ne pourrai pas vous le dire, répondit Raguet avec beaucoup de sang-froid.

L’obscurité ne permettait pas à Guillaume de distinguer les traits de maître Bridevache, et d’ailleurs il est douteux qu’ils se fussent gravés dans sa mémoire. Il lui semblait pourtant que cette voix lugubre ne lui était pas inconnue. Voyant que sir Arthur allait le lâcher, il s’empara à son tour du collet de sa veste déguenillée en lui répétant la question de l’Anglais :

— Qui êtes-vous ?

— Je suis un pauvre homme qui cherche sa pauvre vie, répondit Raguet ; mais ne me violentez pas et ne me dessoubrez pas mes vêtements[1], mon bon monsieur ; ça ne vous servirait à rien.

Et Raguet fit tourner lestement le manche de son bâton dans sa main sèche et agile, prêt à en asséner au besoin un coup violent sur la tête de Sport, pour forcer le cavalier à lâcher prise.

— Brave homme, dit M. Harley avec douceur, si vous avez vu passer une jeune fille par ce chemin, dites-nous où elle peut être, et vous en serez récompensé.

— Quelle jeune fille cherchez-vous ? reprit Raguet feignant de ne plus être sûr de son fait. Si c’est Jeanne, la fille de la mère Tula, la belle pastoure d’Ep-Nell comme on l’appelle dans le pays, je l’ai vue, je l’ai très-bien vue, et je sais quel chemin elle a pris. Mais vous n’y êtes pas, mes enfants, et vous pourriez bien vous promener toute la nuit de Toull à Boussac sans la rencontrer.

— Dites donc où elle est ! s’écria Guillaume. Dépêchez-vous !

— Et si je vous le dis, et que ça me fasse du tort, qu’est-ce qui m’en reviendra ?

— Combien voulez-vous ? dit l’Anglais.

— Dame ! Monsieur, vous êtes assez raisonnable pour savoir qu’un service en vaut un autre. Et ces services-là, ça se paie ; ça se paie même cher au jour d’aujourd’hui. Vous n’avez pas trop de bonnes intentions sur la fille, car vous voilà deux, et elle n’aura guère moyen de se défendre si elle ne veut pas de vous.

— Misérable ! gardez pour vous vos infâmes commentaires, et parlez, ou je vous étrangle ! s’écria Guillaume, hors de lui, en secouant le vagabond.

— Doucement, mon petit, doucement, dit Raguet ; prenez garde de vous échauffer ! On ne moleste pas comme ça le pauvre monde : on s’en repent un jour ou l’autre.

— Calmez-vous, Guillaume, reprit sir Arthur, et laissez ce vieux fou s’expliquer. Voyons, vous savez bien qui nous sommes, probablement, et vous voulez de l’argent. Vous en aurez ; parlez vite, ou nous croirons que vous voulez nous tromper, et nous n’écouterons plus rien.

— Je ne sais pas qui vous êtes, répondit le prudent Raguet. Je ne vous connais pas. Un pauvre malheureux comme moi, ça ne connaît pas les grands bourgeois. Mais on sait bien que les grands bourgeois courent la nuit après les jolies filles, et on sait aussi que la Jeanne d’Ep-Nell est renommée. Mêmement que vous n’êtes pas les premiers qui la cherchiez par ici ; j’en ai déjà rencontré un autre tout à l’heure.

— Un autre ! s’écria Guillaume en frémissant de rage. Parlez donc… où est-il ?

— Il a emmené la fille quelque part où vous ne les trouverez jamais ! répondit Raguet avec malice. Bonsoir, mes chers monsieurs ! Que le bon Dieu vous assiste !

Et, faisant un mouvement imprévu d’une vigueur dont sa frêle échine n’eût jamais paru susceptible, il se dégagea de l’étreinte convulsive de Guillaume, et fit quelques pas en avant en se secouant comme un loup qui s’échappe d’un piège.

— Voulez-vous un louis, deux louis, pour dire la vérité ? s’écria le calme et prudent M. Harley en le rejoignant avec promptitude.

— Cinquante francs pour votre part et autant pour la part de votre compagnon, je ne demande pas mieux !… Mais vous dire où sont les amoureux, ça ne vous y mène pas, à moins que vous ne connaissiez le pays ; et encore faut-il avoir passé par nos chemins plus de cent fois pour ne pas se tromper.

— Conduisez-nous, vous aurez cent francs.

— Oh ! cent francs pour me déranger comme ça de ma route ! un homme d’âge comme moi ! Nenny, Monsieur, vous n’y pensez pas.

— Dites donc ce que vous voulez, et marchez devant !

— Ça vaudrait bien le double !

— Va pour le double ; et si vous dites la vérité, vous aurez encore quelque chose de plus. Mais nous ne voulons pas être trompés, et n’espérez pas nous faire tomber dans un guet-apens. Nous sommes armés, et nous nous méfions.

— Ça veut dire que vous avez peur ! Eh bien ! moi aussi j’ai peur… Les loups ont peur des hommes, les hommes ont peur du diable ; tout le monde a peur dans ce monde.

— De quoi avez-vous peur ?

— D’être trompé aussi. Si, au lieu de me payer, vous me montrez vos pistolets ! Je voudrais savoir vos noms afin d’aller vous réclamer mon argent demain chez vous si vous ne me tenez pas parole ce soir.

— Cet homme se joue de nous, dit Guillaume à son ami. Il est impossible que Jeanne ne soit pas seule, Arthur ; débarrassez-vous de ce mendiant, et passons outre.

Quand Raguet vit hésiter M. Harley, il se ravisa. Il savait trop à qui il avait affaire pour craindre la banqueroute, et sa méfiance n’était qu’un jeu de son esprit méprisant et railleur.

— Écoutez, dit-il, il y a du danger pour moi là dedans ; pour plus de deux cents francs de danger, bien sûr ! Mais ça m’est égal, je vous retrouverai bien, et je vous ferai honte devant le monde si vous ne me récompensez pas honnêtement. Allons ! en route ! venez par ici.

Et il prit le chemin de Lavaufranche, qu’il gardait depuis une demi-heure comme une sentinelle vigilante.

— Je vous assure que ce scélérat nous égare, dit Guillaume à sir Arthur. Il nous attire dans quelque repaire de bandits, et tout cela ne peut que nous retarder.

— Essayons toujours ! dit M. Harley.

— Allons, mes maîtres, dit Raguet, vous n’avancez guère, et pourtant vous avez huit jambes à votre service.

— C’est vous qui ne marchez pas, dit l’Anglais. Indiquez-nous le chemin, au lieu de nous retarder en vous traînant comme une grenouille devant nos chevaux.

— Vous croyez. Monsieur ? dit Raguet en déposant sa besace sous une grosse pierre, où il était sûr de la retrouver, car elle était marquée d’une croix et sanctifiait ainsi le carroir maudit des quatre chemins, lieux toujours consacrés au sabbat et hantés par le diable quand ils ne sont pas préservés par le signe de la religion.

Et aussitôt le mendiant courbé se redressa ; le vieillard languissant parut avoir chaussé des bottes de sept lieues, et il se mit à courir devant les cavaliers avec tant de légèreté, que les chevaux avaient de la peine à le suivre.

Quand il fut arrivé au pied de la montagne de Montbrat, il s’arrêta :

— C’est ici, Messieurs, dit-il, et vous allez me payer ou je réveille le monde de la métairie, et vous n’arriverez pas comme vous voudrez à la porte du château à M. Marsillat.

— Marsillat ! s’écria Guillaume reconnaissant enfin la ruine où il était venu autrefois déjeuner avec le jeune licencié en droit.

Et il gravit le sentier de la montagne au grand galop, tandis que sir Arthur comptait à Raguet douze pièces d’or, sans lâcher la crosse d’un pistolet qu’il avait tenu armé durant cette course, à tout événement.

— Maintenant lâchez ma bride, ou je vous fais sauter la cervelle, dit-il au vagabond en lui remettant son salaire.

Raguet vit scintiller dans l’ombre l’or de l’Anglais et l’acier de son arme. Il obéit, palpa et compta lestement ses louis, puis s’élançant sur ses traces :

— Vous trouverez la clef du cadenas dans la cour, dit-il, dans la première pierre à droite, sans cela vous n’arriveriez pas. La tourelle est à main droite aussi ; dans le préau il y a un couloir, et puis une seule porte, qui n’est pas si solide qu’elle en a l’air. Vous m’avez bien payé, je suis content. Marsillat est un chétit qui laisserait mourir un homme de faim à sa porte. Si vous me vendez à lui je suis un homme mort ; mais vous aurez de mes nouvelles auparavant.

Et il disparut.

Arthur eut bientôt rejoint Guillaume. Maître de lui-même, il arrêta le jeune homme à la porte du château.

— Ami, lui dit-il, qu’allez-vous faire ? Il se peut qu’on nous ait trompés ; cela est même fort probable. Quelle apparence que Marsillat ait entraîné Jeanne du chemin de Toull jusqu’ici malgré elle ? Et vous ne supposez pas que cette noble créature ait suivi volontairement le ravisseur ? D’ailleurs, croyez-vous donc Marsillat capable d’un forfait ?

— Je le crois capable de tout ! Hâtons-nous, Arthur, un pressentiment me dit que Jeanne est ici, et qu’elle y est en danger.

— Et cependant cela n’est guère croyable. Calmez-vous donc, Guillaume, et cherchons un prétexte pour nous présenter ainsi à pareille heure et à l’improviste chez votre ami.

— Lui, mon ami ! il ne le fut jamais, le lâche !

— Cher Guillaume, la jalousie vous transporte et vous égare. Marsillat est peut-être fort innocent. Dans tous les cas, le sang-froid est ici nécessaire. De quel droit allons-nous faire une visite domiciliaire à main armée chez un homme avec lequel nous n’avons jamais eu que de bonnes relations ? Guillaume, je crois, j’ose dire que Jeanne m’est au moins aussi chère qu’à vous, que son honneur m’est plus sacré que le mien propre… Et pourtant, je ne puis, sur la parole d’un bandit, me décider à venir follement la demander ici le pistolet au poing. Je n’ai pas hésité à suivre ce vagabond, je n’hésite pas non plus à chercher Jeanne jusque dans la demeure de M. Marsillat ; mais je voudrais que tout cela se passât suivant les lois de l’honneur, de la bienveillance et de l’équité.

— Arthur, dit Guillaume en pressant fortement le bras de son ami, il m’est impossible d’être calme, ma tête brûle et mon sang bout dans mes veines… et pourtant je ne suis pas jaloux de Jeanne, et je ne suis pas amoureux d’elle… du moins, je ne le suis plus… je ne l’ai peut-être jamais été… C’était une erreur de mon imagination, un instinct sacré qui parlait en moi à mon insu ! Arthur, vous seul au monde pouvez et devez recevoir cette confidence, car vous voulez et devez être l’époux de Jeanne… Jeanne est la fille de mon père ! Jeanne est ma sœur… Jugez maintenant si j’ai le droit de la chercher jusque dans les bras de Marsillat, et si mon devoir n’est pas de la disputer à un infâme les armes à la main !

M. Harley, étourdi un instant de cette révélation, reprit vite son sang-froid et sa présence d’esprit.

— Guillaume, dit-il, laissez-moi parler le premier, laissez-moi faire, et maîtrisez-vous, quoi qu’il arrive.

Il mit pied à terre, chercha la clef que Raguet lui avait indiquée, et ouvrit le cadenas. Voulant empêcher son jeune ami d’agir le premier, il le laissa prendre à gauche pour faire le tour du préau, et se dirigea, sans l’avertir, vers la tourelle. Il pénétra dans le couloir, se heurta contre Finaud, qui grattait patiemment à la porte depuis une heure, colla son oreille contre cette porte, et entendit la voix retentissante de Marsillat qui prononçait avec énergie ces paroles :

— N’importe, Jeanne ! malgré toi ! Tu ne seras pas damnée pour un baiser !

Et des pas précipités résonnèrent dans la voûte sonore. Arthur entendit comme deux mains qui se jetaient sur la porte avec détresse et qui cherchaient à l’ébranler.

— Laissez-moi, monsieur Léon, vous me faites peur, dit en même temps la voix altérée de Jeanne. Si c’est pour jouer, c’est bien cruel ; j’aime mieux me tuer que de plaisanter avec ces choses-là.

C’est alors que M. Harley, pour distraire Marsillat de ses desseins coupables, frappa brusquement à la porte, avec une énergie peu commune. Guillaume était déjà derrière lui.

— Ah ! merci, mon bon Dieu ! s’écria Jeanne ; voilà du monde pour vous faire honte, monsieur Léon.

— Jeanne, dit Marsillat à voix basse, tais-toi, ou tu es morte !

— Oh ! tuez-moi si vous vous voulez, dit Jeanne, je ne me tairai pas.

Mais elle se tut cependant en attendant Marsillat armer son fusil de chasse qu’il venait de tirer de l’étui à la hâte, et dont il dirigea le canon vers les assiégeants.

— Jeanne, dit-il en parlant toujours à voix basse, le premier qui entrera ici malgré moi le paiera cher !… Si tu as le malheur de dire un mot, de faire un cri, un mouvement… j’ouvre… et je tue !…

— Monsieur Marsillat, répondit Jeanne du même ton, pour l’amour du bon Dieu, ouvrez tranquillement. Je ne dirai rien, je ne me plaindrai pas de vous. Ne faites pas de malheur, je ne demande qu’à sortir sans qu’on fasse attention à moi, et je ne dirai jamais que vous avez voulu me faire peur.

On frappait toujours à la porte, et si fort qu’on l’ébranlait sur ses gonds. Mais comme on ne disait rien encore, Marsillat pensa sérieusement que ce ne pouvait être que des voleurs. Il le fit entendre à Jeanne, et lui dit de se retirer dans l’alcôve, dans la crainte d’une balle.

— Si c’est des voleurs, dit Jeanne, je vous aiderai bien à vous défendre, monsieur Léon. Je ne suis pas peureuse. Pourvu que je sorte après, c’est tout ce qu’il me faut.

— Eh bien ! ma brave fille, dit Marsillat, avec résolution et sang-froid, prends mon autre fusil qui est accroché au mur, là, au-dessus de la cheminée, et tiens-toi derrière le battant de la porte pour me le passer, quand j’aurai fait feu du premier. Qui va là ? ajouta-t-il à haute voix, que demandez-vous ?

— Ouvrez, monsieur Marsillat, dit sir Arthur, j’ai à vous parler pour une affaire importante et très-pressée.

— Oh ! oh ! mon maître, répondit Marsillat ; vous parlez bien haut et vous frappez bien fort ! Est-ce là votre manière de réveiller les gens ? Donnez-moi le temps de m’habiller. Toi, dit-il rapidement à Jeanne, cache-toi derrière les rideaux de mon lit, si tu ne veux pas que je fasse sauter les dents à ton jaloux d’Anglais.

— Moi ! que je me cache derrière votre lit ? répondit Jeanne, Oh ! non, Monsieur, jamais ! je ne veux pas me cacher.

— Comme tu voudras, dit Marsillat. Tu n’en passeras pas moins pour ma maîtresse, et tu vas voir ce qui en résultera ! À ton aise, ma mignonne !

— Eh bien ! monsieur Harley ! reprit-il à haute voix, quand vous serez las de caresser ma porte à coups de poing, vous me le direz ! Je vous avertis que je ne suis pas seul ! et que je ne vous ouvrirai pas. Allez m’attendre dans le préau, et à distance, je vous prie. J’irai savoir ce qu’il y a pour votre service.

— Vous ouvrirez, Monsieur, s’écria Guillaume, incapable de se contenir plus longtemps, et vous nous épargnerez la peine d’enfoncer la porte.

— Ah ! ah ! vous êtes deux ? reprit Marsillat d’un ton froid et méprisant. Eh bien ! cassez la porte, mes maîtres, si le cœur vous en dit. J’ai quatre balles à votre service, car je n’entends pas vous laisser voir ma maîtresse.

— Ce sera donc un combat à mort ! s’écria Guillaume ? car nous sommes armés aussi, et nous voulons entrer.

Et il secoua la porte d’une main exaspérée par la colère.

Marsillat, voyant la porte fléchir et le pêne sortir de la muraille fraîchement recrépie, renonça à l’idée de se défendre. Il lui paraissait indigne de lui de se venger d’un enfant jaloux, autrement que par le mépris et le ridicule. Il recula pour laisser tomber la porte, et chercha Jeanne dans l’obscurité pour la préserver de toute atteinte. Mais Jeanne avait disparu comme par enchantement. Il crut qu’elle avait pris le parti de se cacher derrière le lit, et il allait s’en assurer lorsque la porte tomba avec fracas. Sir Arthur s’élança le premier, les mains vides, et faisant à Guillaume un rempart de son corps, malgré la fureur impétueuse du jeune homme qui s’efforçait de le dépasser, et qui avait un pistolet dans chaque main.

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Sir Arthur s’élança le premier. (Page 86)

— Très-bien, Messieurs, à merveille ! dit Marsillat. Je pourrais vous recevoir comme des brigands, puisqu’il vous plaît de mettre en commun vos transports jaloux, et de venir violer indécemment et grossièrement mon domicile. Mais j’ai pitié de votre ridicule conduite, et je vous en demande à l’un et à l’autre une réparation plus loyale et plus brave que l’assassinat ; deux contre un, à tâtons !

— Tout de suite, si vous voulez, Monsieur, s’écria Guillaume. La lune se lève, et votre cour est assez vaste pour que nous puissions prendre la distance convenable.

— Non, Messieurs, demain, dit Marsillat : j’ai ici une femme que je ne veux pas effrayer davantage. Je serai calme jusqu’à ce que vous m’ayez fait l’honneur de vous retirer.

— Nous ne nous retirerons pas sans vous avoir engagé et persuadé, j’espère, de laisser sortir cette femme de chez vous, dit très-froidement M. Harley ; car nous savons, monsieur Marsillat, qu’elle est ici contre son gré.

— Vous en avez menti, s’écria Léon ; et puisque vous me forcez à la défensive, je vous déclare que vous n’approcherez pas de mon lit aussi facilement que de ma porte.

— Jeanne ! s’écria Guillaume, sortez de l’endroit où vous êtes cachée, répondez !… Ne craignez rien, nous venons pour vous défendre.

— Vous voyez, Messieurs, dit Léon avec ironie, que la personne qu’il vous plaît d’appeler Jeanne n’est point ici, ou que, si elle y est, elle ne désire pas beaucoup votre protection, car elle ne répond pas.

— Si elle ne répond pas, s’écria Guillaume, c’est qu’elle est évanouie ou morte ; mais que vous l’ayez outragée ou assassinée, elle n’en sera pas moins arrachée d’ici, fallût-il à l’instant même châtier en vous le dernier des scélérats et des lâches.

La lune commençait à monter au-dessus des collines de l’horizon, et le vent frais qui accompagne souvent le lever de cet astre balayait les nuages devant lui. La clarté pénétrait dans l’intérieur de la tourelle, et sir Arthur, dont la vue était aussi claire et aussi nette que le jugement, s’était déjà assuré que le lit n’avait pas été dérangé, que les rideaux étaient ouverts, qu’il n’y avait dans cette petite pièce, de construction antique, aucune armoire, aucun cabinet où Jeanne pût être cachée. Elle était donc sortie furtivement au moment où Guillaume et lui s’étaient précipités dans la chambre : elle avait dû profiter de ce premier moment de trouble pour s’esquiver adroitement. Ces réflexions rendirent à sir Arthur le calme qui commençait à l’abandonner. Guillaume, dit-il au jeune baron, ne vous laissez pas dominer ainsi par le soupçon et la crainte. Jeanne n’est point ici, elle s’est enfuie déjà dans le préau ; allez la rejoindre et laissez-moi parler avec M. Marsillat.

— Jeanne ne sait pas mentir, Jeanne me dira la vérité, s’écria Guillaume en s’élançant dehors. Malheur à vous, Marsillat, si son témoignage vous condamne !

— Monsieur Marsillat, dit Arthur lorsqu’il fut seul avec lui, je ne me permettrai pas de qualifier votre conduite, car j’ignore par quels artifices vous avez pu décider Jeanne à venir ici. Mais je sais qu’elle en est sortie pure, et j’aime à croire que vous espériez la convaincre sans avoir l’intention de lui faire violence.

— Faites-moi grâce de vos commentaires sur ma conduite et mes intentions, Monsieur, répondit Léon. Je n’ai de comptes à rendre à personne, et c’est vous qui avez à m’expliquer votre propre conduite et vos propres intentions. J’attends de vous de promptes excuses ou une prochaine réparation.

— Si j’avais agi légèrement, dit M. Harley, si j’étais entré ici sans la certitude d’y trouver Jeanne, si je ne l’avais entendue protester contre vos entreprises, enfin si je m’étais trompé, je vous ferais toutes sortes d’excuses, et je n’attendrais pas pour vous l’offrir, que vous demandiez une réparation. Mais j’ai écouté à votre porte, j’ai fait cette action pour la première et, j’espère, pour la dernière fois de ma vie. Je n’en ai pas de honte ; car je suis en droit, maintenant, de défendre l’honneur d’une pauvre fille contre vos criminelles et indécentes vanteries. Cependant, comme je ternirais ce précieux honneur à vos yeux en m’en déclarant légèrement le champion, je suis bien aise de vous faire connaître à quel titre je suis intervenu ici entre Jeanne et vous.

— Oui, dit Marsillat avec un rire amer, c’est précisément cela que je désirerais savoir. Quel droit avez-vous plus que moi sur une très-belle fille que vous ne voulez certainement pas épouser, puisque vous êtes marié ?

— Marié, moi ? Qui vous a fait ce conte ridicule ! On vous a trompé, Monsieur ; je suis libre, et mon intention est de demander Jeanne en mariage, même après l’épreuve délicate qu’elle a subie ici, même au risque du ridicule que vous avez certainement l’intention de déverser sur moi à cette occasion. Ne soyez donc pas étonné que, comme prétendant à la main de Jeanne, je vienne la soustraire à vos outrages. Je ne serais pas entré chez vous de moi-même avec effraction. J’aime à croire qu’après avoir un peu parlementé, vous m’auriez ouvert cette porte que l’impétuosité de notre jeune ami a brisée malgré moi. Mais Guillaume était poussé par une exaltation qui est au fond de son caractère, et par un sentiment d’indignation et de sollicitude, j’oserais dire paternelle. Il venait, à titre de parrain, c’est-à-dire d’unique protecteur et d’unique parent adoptif de l’orpheline, de m’accorder sa main et de me constituer son défenseur. Je sais, Monsieur, que tout ceci vous paraît fort ridicule, et je sais à quel sarcasme je me livre en vous parlant avec cette franchise : c’est pour cela que, vous considérant dès aujourd’hui comme l’ennemi de mon repos et de mon honneur, dans le passé, dans le présent et dans l’avenir, je vous prie de m’assigner le jour et l’heure où il vous plaira de me donner satisfaction.

— Ainsi, Monsieur, vous l’agresseur, vous vous posez en homme offensé et provoqué, parce qu’il vous plaît d’épouser la fille que le petit baron n’a pas eu l’esprit de séduire ? C’est admirable ! J’accepte le rôle que vous m’attribuez : pourvu que je me batte avec vous, c’est tout ce que je demande.

— Prenez-le comme vous voudrez, Monsieur ; je vous laisse le choix des armes et tous les avantages du duel. Je vous prie seulement de le fixer à demain matin.

— Non, Monsieur, je plaide après-demain une cause d’où dépendent l’honneur et l’existence d’une famille estimable. Nous sommes aujourd’hui lundi. Je pars au point du jour pour Guéret. Nous remettrons la partie à mon retour, c’est-à-dire à mercredi matin.

— C’est convenu, Monsieur, et j’espère que jusque-là vous n’exigerez ni n’accorderez aucune autre promesse de réparation.

— Je vous comprends, Arthur, dit Marsillat avec la bienveillance d’un homme parfaitement calme et courageux. Vous voulez soustraire votre jeune ami à mon ressentiment. Engagez-le à rétracter les injures dont il lui a plu de me gratifier tout à l’heure, et je vous promets de les pardonner.

— C’est ce que je n’obtiendrais jamais de lui, Monsieur, et je n’essaierai même pas. Mais votre ressentiment doit se contenter pour le moment d’un duel, et votre honneur sera satisfait si j’y succombe.

— Je sais que Guillaume est un enfant, et je lui ai donné assez de leçons de tir et d’escrime pour ne pas désirer une partie que je jouerais contre lui à coup sûr. Comptez donc sur ma générosité, et obtenez, du moins pour ce soir, qu’il ne me pousse pas à bout.

— Comme je ne puis répondre de rien à cet égard, ayez l’obligeance de ne pas vous exposer davantage à l’emportement de ce jeune homme ; je vais le rejoindre et l’emmener. Veuillez, je vous en supplie, ne pas sortir de cette chambre.

— Allons, je vous le promets, Arthur ; mais nous ne convenons ni du lieu ni des armes ?

— Vous en déciderez. J’attends un billet de vous demain matin, et je me conformerai à vos intentions. Je ne suis exercé à aucun genre de combat, le choix m’est donc indifférent.

— Diable ! votre aveu me fâche ! je suis aussi fort à l’épée qu’au pistolet.

— Je le sais ; tant mieux pour vous.

— Nous tirerons au sort !

— Comme il vous plaira !

M. Harley salua Léon, et s’éloigna à la hâte. Guillaume revenait vers la tour avec agitation. Il était seul.

— Arthur, s’écria-t-il, Jeanne est introuvable. J’ai cherché dans toutes ces ruines. Elle ne peut être que dans la tour. Marsillat l’a cachée quelque part. Il faut qu’elle soit bâillonnée ou mourante ! Il y a là un crime affreux. Laissez-moi ! laissez moi rentrer ! J’étranglerai ce scélérat. Je lui arracherai la vérité ; je briserai tout dans son repaire infâme !

— Non, Guillaume, non ! dit M. Harley. J’ai tout observé, son maintien, sa voix et tous les détails de sa demeure. Le chien de Jeanne est entré avec nous dans la tour, et il n’y est plus, je ne le vois pas ici. Il m’a semblé que je l’entendais aboyer et hurler dehors pendant que je parlais avec Léon. Jeanne s’est enfuie, n’en doutez pas. Nous allons la retrouver en chemin.

— Votre confiance est insensée, Arthur ! Si Jeanne est ici, nous la laissons au pouvoir de ce misérable ! Non, non, je ne sortirai pas d’ici sans elle !

— Tenez, dit Arthur en lui montrant le portail sombre de l’antique forteresse, ne voyez-vous pas là quelqu’un debout ! c’est Jeanne, à coup sûr ! Et ils s’élancèrent vers la herse, où une ombre venait en effet de glisser rapidement.

Mais ce n’était pas Jeanne. C’était Raguet, le Bridevache, qui leur faisait signe de le suivre.

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