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Calmann-Lévy (p. 207-222).



XX


Comme mes voyageurs (c’est ainsi que je pouvais les appeler, de ce ton de propriétaire qui est particulier aux guides) connaissaient le pays, ils n’étaient pas pressés de refaire les promenades classiques, et ils allaient en naturalistes, étudiant les détails, cherchant à explorer des parties qui ne leur étaient pas familières et qui n’étaient guère explorables. Cependant, quand nous fûmes arrivés sur les hauts plateaux, tout danger cessa, et je pus abandonner mon jeune maître à lui-même.

Ces plateaux, souvent soutenus par des colonnades de basalte comme celles de mon vallon natal de la Roche, sont beaucoup plus élevés et plus poétiques. Ce sont les véritables sanctuaires de la vie pastorale. Le gazon inculte qui revêt ces régions fraîches s’accumule en croûtes profondes, sur lesquelles chaque printemps fait fleurir un herbage nouveau. Les troupeaux vivent là quatre mois de l’année en plein air. Leurs gardiens s’installent dans des chalets qu’on appelle burons (et burots), parce qu’on y fait le beurre. On marche sans danger, mais non sans fatigue, dans ces pâturages gras et mous, sous lesquels chuchotent au printemps des ruisselets perdus dans la tourbe. Là où règne cette herbe luxuriante et semée de fleurs, mais dont le sous-sol n’est qu’un amas de détritus inféconds, il ne pousse pas un arbre, pas un arbuste. Ces énormes étendues sans abri, mais largement ondulées, quelquefois jetées en pente douce jusqu’au sommet des grandes montagnes, d’autres fois enfermées, comme des cirques irréguliers, dans une chaîne de cimes nues, ont un caractère particulier de mélancolie rêveuse. La présence des troupeaux n’ôte rien à leur grand air de solitude, et le bruit monotone de la lente mastication des ruminants semble faire partie du silence qui les enveloppe.

Love se jeta sur l’herbe auprès d’une troupe de vaches qui vinrent flairer ses vêtements et lécher ses mains pour avoir du sel. Ces belles bêtes étaient fort douces ; mais je vis Love de si près entourée par leurs cornes, qu’il me fut permis de m’approcher d’elle pour la débarrasser au besoin de trop de familiarité. Je me tins cependant de manière à éviter son attention, redoutant toujours le premier regard qu’elle attacherait sur moi, et voulant éprouver d’abord l’effet de ma voix. Me sentant là, elle m’adressa plusieurs questions sur les habitudes de la prairie, les mœurs des chalets, et même elle me demanda si j’avais été gardeur de troupeaux dans mon enfance. Je n’hésitai pas à répondre oui, et, comme je pouvais parler ex professo de ces choses qui diffèrent pourtant de celles de ma localité, mais que j’avais eu le loisir d’étudier là en d’autres temps, mes réponses parurent naturelles. Ma voix ne disait plus rien au cœur de Love. Elle causa avec moi comme avec un étranger, avec un paysan quelconque. En ce moment, le soleil frappait très-fort sur elle, et je voyais la sueur perler sur son front ; j’ouvris un grand parapluie dont j’étais muni, et je le tins sur sa tête. Elle ne prenait jamais aucune de ces précautions pour elle-même ; mais elle pensa que je voulais gagner ma journée en conscience, et elle me laissa faire. Je lui demandai si elle avait soif, et, sans trop attendre la réponse, je courus traire une chèvre dans ma tasse de cuir. Elle prit en souriant ce que je lui offrais, et, après avoir bu, elle m’envoya auprès de son père et de son frère pour leur proposer de goûter cet excellent lait. Me trouvait-elle importun, comme le sont certains guides trop attentionnés ? Dans tous les cas, elle ne parut pas vouloir me le faire sentir, car, lorsque je revins auprès d’elle, Love me parla encore pour me demander si j’avais femme et enfants. Je lui répondis à tout hasard que j’avais une belle grande femme presque aussi blanche qu’elle, trois filles et deux garçons. Je commençais à m’amuser de ma douloureuse situation, et j’étais préparé à tous les mensonges.

— En ce cas, me dit-elle, vous aimez beaucoup votre femme, une femme qui est belle et qui vous élève de beaux enfants ?

— Sans doute je l’aime beaucoup, répondis-je ; mais elle a un défaut, c’est qu’elle est indifférente.

— Comment, indifférente ? Elle ne vous aime pas autant que vous l’aimez ? Est-ce là ce que vous voulez dire ?

— C’est bien là ce que je veux dire. J’ai une femme comme il y en a peu, voyez-vous ! une femme qui ne pense qu’à son travail et à ses enfants. Elle aime aussi ses père et mère, ses frères et sœurs ; mais, quant au mari, c’est par-dessus le marché.

— Vous avez l’air d’être jaloux d’elle ; peut-être que cela vous rend injuste ?

— Je serais bien jaloux comme un diable, si elle m’en donnait sujet ; mais je sais qu’elle est sage, et, d’ailleurs, voyez-vous, aimer un autre homme que moi, ça lui donnerait trop de peine. Il y en a comme ça qui ne peuvent pas loger deux sortes d’amitiés à la fois.

— Je ne vous comprends pas bien, reprit Love en cherchant à me regarder.

Mais je me méfiais, et, assis en pente à deux pas au-dessous d’elle, je ne relevais pas la tête pour lui parler.

— Vous pensez donc, ajouta-t-elle, que l’amitié est peu de chose en ménage ?

Et, comme si je fusse devenu tout à coup pour elle un sujet d’étude, elle me demanda quelle si grande différence je pouvais faire entre l’amitié que m’accordait ma femme et celle que je semblais exiger. Elle s’exposait à d’étranges réponses de la part d’un rustre ; mais ou sa candeur ne les lui laissait pas prévoir, ou mon ton sérieux la rassurait.

J’avais beaucoup à faire pour m’expliquer, sans sortir de mon personnage naïf et sans trahir le besoin que j’avais de lui arracher quelque réflexion sur sa manière de sentir un sujet si délicat.

— Il y a bien des sortes d’amitié, lui répondis-je. Il y en a une tranquille comme celle de ce petit ruisseau qui coule là tout endormi sous vos pieds, et il y en a une autre qui mène grand train, comme la cascade que vous entendez d’ici. Je ne suis pas assez savant pour vous dire d’où vient la différence ; mais elle y est, n’est-ce pas ? Je sais bien que je me tourmente de tout ce qui peut tourmenter ma femme, et que, si je la perdais, ce ne seraient pas mes enfants qui me la remplaceraient, tandis qu’elle, rien de ce qui peut m’arriver à moi tout seul ne la tourmente, et, si je mourais, pourvu que les petits se portent bien et ne manquent pas de pain, elle conserverait sa bonne mine, et ne penserait pas plus à moi que si elle ne m’avait jamais connu.

— Je crois, répondit Love attentive, que vous vous trompez, et qu’une femme ne peut pas être aussi indifférente pour un bon mari. Je pense que vous vous tourmentez vous-même dans la crainte d’être trop content de votre sort, et cela m’étonne. Est-ce que vous n’aimez pas le travail, qu’il vous reste du temps pour vous creuser ainsi la tête ?

Nous fûmes interrompus par Hope, qui lui dit en anglais :

— Eh bien, que faites-vous donc là en conversation sérieuse avec ce guide ?

— Sérieuse ? répondit Love en riant. Eh bien, c’est la vérité, je parle philosophie et sentiment avec lui. Il est très-singulier, cet homme, trop intelligent peut-être pour un paysan, et pas assez pour savoir être heureux.

Et elle ajouta en latin :

Heureux l’homme des champs, s’il connaissait son bonheur !

Puis elle lui demanda en anglais s’il n’avait pas les pieds mouillés, et, se levant, elle reprit avec lui sa promenade de la prairie.

Je les suivais et j’écoutais avidement tout ce qu’ils pouvaient se dire. J’entendais désormais parfaitement leur langue, et, comme je ne leur inspirais aucune méfiance, je pouvais et je m’imaginais devoir surprendre entre eux, à un moment donné, le mot de mon passé et celui de mon avenir ; mais je n’appris rien. Ils ne parlèrent que de botanique, et à ce propos ils mentionnèrent un certain classement, absurde selon Hope, ingénieux selon Love, que prétendait tenter M. Junius Black. J’avais oublié ce personnage, et son nom me frappa désagréablement, surtout parce que Love le défendait contre les dédains scientifiques de son frère. Ils en parlèrent comme de leur commensal accoutumé, mais sans que je pusse savoir où il était en ce moment et pourquoi il ne se trouvait pas avec eux. Je n’avais pas pensé à m’enquérir de lui à Bellevue. Peut-être y était-il resté, fixé aux précieuses collections comme un papillon à son épingle.

Pendant huit jours entiers, je suivis ainsi la famille Butler en promenade, toujours chargé comme un mulet et toujours attaché aux pas du jeune homme. J’échangeais pourtant chaque jour quelques mots avec Love, qui me plaisantait sur ce qu’elle appelait mon humeur noire. Quand elle parlait de moi dans sa langue avec son frère, elle disait que mes raisonnements et mon amour conjugal l’intéressaient ; mais elle prétendait avoir une préférence pour François, dont l’humeur insouciante et les lazzi rustiques la tenaient en gaieté. Hope ne me parlait jamais que pour me donner des ordres ou pour me prier d’un ton poli et bref de ne pas le toucher. M. Butler était toujours la douceur et la bonté mêmes. Il ne paraissait pas me distinguer des autres guides, et il nous parlait à tous trois du même ton paternel et bienveillant.

Au bout de ces huit jours, durant lesquels, de neuf heures du matin à sept heures du soir, je ne perdais pas de vue un mouvement de Love, je fus bien convaincu qu’elle n’avait pas eu une pensée pour moi, puisqu’elle ne s’avisa pas une seule fois de remarquer ou de faire remarquer ma ressemblance avec le malheureux qu’elle avait connu. Je la vis toujours absorbée par l’étude de la nature, par le soin de montrer à son père tout ce qu’elle pouvait trouver d’intéressant, ou de le consulter pour le distraire de trop de rêverie. Quant à son frère, elle me sembla ne plus s’en occuper avec inquiétude. Elle avait pris toute confiance dans ma manière de l’escorter.

Un jour, enfin, elle m’accorda tout à fait son attention, et elle dit à son père en anglais que, si je n’étais pas le plus divertissant des trois guides auvergnats, j’étais à coup sûr le plus empressé, le plus solide et le plus consciencieux,

— C’est bien, répondit M. Butler, il faudra lui donner à l’insu des autres un surcroît de récompense, à ce brave garçon-là !

— Oui, certes, je m’en charge, reprit Love. Je veux lui acheter une belle robe pour sa femme, dont il est amoureux fou après cinq ans de mariage. Savez-vous que c’est beau d’être si fidèle, et qu’il y a dans ce paysan-là quelque chose de plus que dans les autres !

— Eh bien, répliqua M. Butler, dites-lui de nous conduire demain dans sa maison. Vous serez bien aise de la voir, sa femme, et peut-être saurez-vous leur dire à tous deux quelque bonne parole, vous qui avez toujours de si bonnes idées dans le cœur !

Love s’adressa alors à moi en français, et me demanda de quel côté je demeurais. J’étais un peu las de feindre. J’échangeai un regard avec François, et il répondit pour moi que je ne demeurais pas dans le pays même. Et puis, averti par un second coup d’œil, il rompit la glace, ainsi que nous étions convenus de le faire à la première occasion.

— Mon cousin Jacques, dit-il en me désignant, demeure du côté de Vélay, dans un endroit que vous ne connaissez peut-être pas, et qui s’appelle la Roche,

— La Roche-sur-Bois ? demanda Love avec une certaine vivacité.

— Oui, répondis-je. Est-ce que vous êtes de par là ? Peut-être que vous avez entendu parler du propriétaire des bois où je travaille quelquefois, quand je ne viens pas chercher de l’ouvrage par ici, M. Jean de la Roche ? Connaissez-vous ça ?

— Oui, répondit brièvement Love en attachant sur moi le premier regard que j’eusse encore pu surprendre ou obtenir d’elle.

Et elle resta interdite, comme si pour la première fois elle s’avisait de la ressemblance.

— Eh bien, qu’est-ce que vous avez, ma chère ? lui dit en anglais M. Butler en me regardant aussi.

— Vous ne trouvez pas, répondit Love, que cet homme a les mêmes yeux et le même front,… et aussi quelque chose du sourire triste de notre pauvre Jean ?

Elle se détourna vite ; mais je sentis sa voix émue, et ses paroles entrèrent dans mes entrailles comme une flèche.

— Je crois que vous avez raison, répondit M. Butler. J’y avais déjà pensé vaguement, et à présent je ne trouve rien là d’extraordinaire.

— Pourquoi ? reprit Love avec animation.

— Parce que… Mon Dieu, ma chère, vous n’êtes plus un enfant, et on peut vous dire cela. Le père de notre pauvre ami était jeune et un peu trop… comment vous dirai-je ?… un peu trop jeune pour sa femme, qui était modeste en ses manières et contenue dans sa jalousie. Il courait un peu les environs, et l’on dit que beaucoup de villageois de ses domaines ont un air de famille… Voilà du moins ce qui se voit dans plusieurs localités seigneuriales, et ce que M. Louandre m’a raconté en me disant qu’avant et même depuis la mort de son mari, la pauvre comtesse de la Roche avait vécu dans les larmes d’une jalousie muette et inconsolée. Et c’est pourquoi, chère Love, autant vaut rester fille, comme vous l’avez résolu, que de se jeter dans le hasard des passions.

— Oui, reprit Love en s’asseyant au bord d’un beau réservoir d’eau de roche, où bondissaient des truites brillantes comme des diamants ; je vois, par l’exemple de ce paysan jaloux de sa femme, que la passion peut troubler même le mariage, et, par ce que vous m’apprenez des chagrins de la pauvre comtesse, je vois aussi que le veuvage et la solitude ne guérissent pas de ces déchirements-là ?

Elle prononça ces mots avec une tristesse qui me frappa. J’étais fort ému de la révélation que M. Butler venait de me faire des causes de l’étrange abattement où j’avais vu ma pauvre mère vivre et mourir, et en même temps Je croyais voir percer un regret dans les réflexions de Love sur le veuvage du cœur. Nous étions auprès d’une scierie de planches, au penchant d’une verte montagne boisée. Ces usines rustiques sont très-pittoresques dans les monts Dore. Celle-ci était dans un site d’une rare poésie, et la famille y faisait halte pour prendre sur l’herbe sa collation portative de chaque jour. Nous étions chargés de trouver à cet effet de l’eau de source et une belle vue, ce qui n’était pas difficile, et nous servions nos voyageurs avec zèle ; mais, aussitôt que tout était à leur portée, ils nous faisaient asseoir tous trois assez près d’eux, et Love nous passait avec beaucoup de soin et de propreté la desserte, qui était copieuse.

Au moment où Love et son père s’entretenaient comme je viens de le rapporter, François lui improvisait un siège et une table avec des bouts de planche. Je feignis de trouver qu’il ne s’y prenait pas bien, et je m’approchai d’elle pour voir l’expression de son visage ; mais elle se détourna vivement, et il sembla que, comme au château de Murol, elle faisait un grand effort sur elle-même pour retenir une larme furtive. Quelques instants après, elle me regarda en prenant de mes mains la petite corbeille qui lui servait d’assiette pour déjeuner, et elle dit à son père en anglais :

— Alors ce serait là un frère de Jean.

Et, sans attendre la réponse, elle me demanda si j’avais connu le jeune comte de la Roche.

— Comment donc ne le connaîtrais-je pas, répondis-je, puisque je demeure à une lieue de chez lui ? Mais il y a longtemps qu’il est parti pour les pays étrangers.

— Où il s’est marié ?… reprit-elle vivement.

— Quant à cela, répliquai-je résolûment, on l’a dit, comme on a dit aussi qu’il était mort ; mais il paraît que l’un n’est pas plus vrai que l’autre.

— Comment ! s’écria-t-elle, qu’en savez-vous ? Vous n’en pouvez rien savoir. Est-ce qu’il a donné de ses nouvelles dernièrement ?

— La vieille gouvernante du château, qui est ma tante, en a reçu il n’y a pas plus de huit jours, et elle m’a dit : « On nous a fait des mensonges, notre maître n’a pas seulement pensé à se marier. »

— Mon père, s’écria Love en anglais et en se levant, entendez-vous ? On nous a trompés ! Il vit, et peut-être pense-t-il toujours à nous !

— Eh bien, ma fille, dit M. Butler un peu troublé, s’il vit, grâces en soient rendues à Dieu ; mais, s’il n’est pas marié,… qu’en voulez-vous conclure ?

— Rien,… répondit Love froidement, après une courte hésitation.

Et, s’adressant à moi, elle m’ordonna d’aller chercher son frère.

J’eus en ce moment un accès de rage et de haine contre elle. Je me dirigeai vers Hope, qui s’oubliait à causer avec les scieurs ; je lui dis fort sèchement qu’on l’attendait, et je m’enfonçai dans la forêt, comme pour ne plus jamais revoir cette fille sans amour et sans pitié, qui n’avait rien à conclure de ce qu’elle venait d’apprendre.

Mais François courut après moi ; le brave homme savait tout mon roman, que par le menu il m’avait bien fallu lui confier.

— Où allez-vous ? me dit-il. Venez donc ! elle parle de vous ! elle veut vous demander si M. Jean doit revenir bientôt de ses voyages. Elle me l’a demandé, à moi ; mais, ne sachant pas ce que vous voulez qu’on dise là-dessus, j’ai répondu que je n’en savais rien. J’ai dit pourtant que je le connaissais, ce pauvre M. de la Roche, que je m’étais souvent promené avec lui, et que j’avais entendu dire qu’il avait eu depuis des peines d’amour pour une demoiselle trop fière qui ne l’aimait pas. Enfin j’ai parlé, je crois, comme il fallait parler.

— Et qu’a-t-elle dit de cela, elle ?

— Elle m’a demandé si je savais ou si vous saviez le nom de cette demoiselle ; à quoi j’ai dit : « Non, » et elle a paru tranquille.

— Eh bien, puisqu’elle est tranquille, laissons-la dans sa tranquillité ! Ne répondez plus à aucune question, ne songez plus à me servir. Je m’en vais, je retourne chez vous, et demain je pars.

— Non pas, non pas ! s’écria François en me retenant ; elle parle très-vivement de vous avec son frère. Je ne comprends pas ce qu’ils se disent, mais j’entends votre nom à tout moment. Ils ont l’air de se disputer. Il faut au moins que vous sachiez ce qu’ils pensent de vous. Revenez, revenez vite ; car, si vous partiez comme ça fâché, elle pourrait bien se douter que c’est vous qui étiez là, et le père pourrait bien à son tour se fâcher contre moi. Souvenez-vous que vous m’avez juré que, dans toute cette affaire, je ne serais pas compromis, et que ça me ferait grand tort dans mon état de guide, si on savait que je me suis mêlé d’histoires d’amour.

François avait raison, et, d’ailleurs, ma fierté se révoltait à l’idée que l’on pouvait me deviner après m’avoir dédaigné si ouvertement. Je revins après avoir cueilli des fruits de myrtile, que M. Butler aimait beaucoup, et il me remercia en disant :

— Cet excellent garçon pense à tout ! Vraiment, on voudrait l’avoir à son service ! Jacques, quand vous voudrez travailler chez moi, je ne demeure pas très-loin de votre endroit, vous n’avez qu’à venir ; vous serez bien reçu !

— Oui, oui ! ajouta Love ; qu’il vienne, et qu’il amène sa femme ! J’ai grande envie de la connaître.

Je m’imaginai qu’en disant cela, elle avait une intention malicieuse et qu’elle m’avait reconnu, car il y avait sur ses lèvres je ne sais quel mystérieux sourire qui me fit trembler de la tête aux pieds. Je regardai Hope : il ne prenait pas garde à moi, et il avait l’air de bouder sa sœur, qui, peu d’instants après, lui fit des caresses, et réussit à l’égayer sans paraître songer à me questionner sur le retour prochain ou possible de Jean de la Roche.