Jean Ziska/Chapitre 5

Jean Ziska
Jean ZyskaMichel Lévy frères (p. 63-71).
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V.


Les seigneurs de Rosenberg avaient embrassé le hussitisme avec ferveur, et l’un d’eux s’était montré ardent à venger le supplice de Jean Huss. Mais ses promesses échouèrent devant les séductions de Sigismond. Il devint l’ennemi le plus haï et le plus méprisé des Taborites, et, dès le commencement de 1420, Ziska tomba du haut de son Tabor, comme un torrent des montagnes, sur la ville d’Aust, qui était située presque sous ses pieds, et qui appartenait à Rosenberg. On était au carnaval, et après ces soirées de débauche, les habitants dormaient si profondément, qu’ils furent pris et massacrés en sursaut. Tous furent passés au fil de l’épée. Leurs maisons rasées disparurent du sol. Ce nid de papistes offusquait la vue de Ziska. Il en fit un champ de blé.

Ulric de Rosenberg, proche parent de celui-là, et que les historiens du temps appellent de Roses (Rosensis), resta attaché encore quelque temps au parti de Jean Ziska. Nous prenons note de lui pour qu’on ne le confonde pas avec le premier, qui fut assommé à coups de fléaux par les Taborites, puis coupé par morceaux et jeté au feu.

Ziska détruisit et massacra encore, au commencement de cette année 1420, une douzaine de communautés religieuses. Coranda l’accompagnait dans ces farouches expéditions. Hyneck Krussina, homme de tête et de main, imitant le zèle de Ziska, réunit, sur une montagne de Cuttemberg qu’il baptisa Oreb, des troupes de paysans qui prirent le nom d’Orébites. Les Taborites et les Orébites fraternisèrent dans les combats et communièrent ensemble sur les champs de bataille. En cas de danger, ils convinrent de se donner toujours avis et de se secourir mutuellement. En attendant la guerre du dehors, qui était imminente, ils se tinrent en haleine en détruisant ces moines que Ziska appelait les ennemis domestiques.

Au milieu de ces événements, Ziska devint aveugle. Comme il assiégeait la forteresse de Raby, il monta sur un arbre afin de voir et d’encourager ses gens. Une bombarde, en passant près de lui et en fracassant les branches, lui fit sauter un petit éclat de bois dans l’œil, le seul qui lui restât. La forteresse n’en fut pas moins emportée d’assaut et réduite en cendres ; puis Ziska alla se faire panser à Prague, et peu de temps après il rentra en campagne, privé entièrement et à jamais de la vue.

Il ne faut pas croire que cette guerre aux moines fut sans fatigues et sans dangers. Presque tous ces monastères étaient fortifiés ; et les abbés, quand ils ne pouvaient pas compter sur leurs vassaux, appelaient les corps d’Impériaux pour les défendre. Quelquefois même on voyait des paysans ou des ouvriers prendre parti contre les Taborites, à cause de quelque privilège agricole ou industriel qu’ils voulaient conserver. Les mineurs de Cuttemberg[1], qui étaient Allemands pour la plupart, haïssaient tellement les Orébites, qu’ils les guettaient au passage dans les passes étroites de leurs montagnes, les chassaient comme des bêtes fauves avec des chiens dressés à cet usage, et les précipitaient dans les mines après les avoir forcés à la course. On dit que six mille Hussites furent entassés dans une de ces cavernes.

L’assentiment des masses à l’œuvre terrible de Ziska fut donc plus d’une fois traversé par des intérêts particuliers. Lorsque la bande affamée des sombres Taborites s’abattait sur quelque terre privilégiée par l’empereur, ou récemment conquise par le brigandage, ils pouvaient bien être reçus à coups de fléaux et de fourches par les nombreux occupants. Le système de Ziska était évidemment de ruiner le pays, afin d’organiser contre Sigismond une guerre de partisans implacable et meurtrière ; et, s’il est permis de reconstruire, par conjecture, le plan d’un homme dont l’existence historique est environnée d’obscurités et de calomnies, on peut, et on doit attribuer à ce plan même la destruction systématique de tous les couvents et de tout le clergé de Bohême par Ziska, sans recourir à ses motifs de vengeance personnelle. En effet, Ziska voulait-il autre chose qu’une guerre pour l’indépendance nationale contre la race allemande ? S’il la voulait, pouvait-il ne pas la considérer comme une entreprise désespérée à laquelle il fallait se préparer par tous les moyens et tous les sacrifices ? Cette guerre nationale n’eût jamais été possible avec l’existence de cette population monacale, ramassis de transfuges et d’enfants perdus de toutes les nations, qui, après des velléités d’indépendance, avait fait sa paix avec le concile de Constance, en lui jurant soumission sur les cendres de Jean Huss. Ziska trouva dans l’enthousiasme des Taborites l’élément et la révélation du succès. L’amour de la patrie ne suffisait pas pour engager, tout d’un coup, le prolétaire bohême à s’armer, à brûler sa chaumière, à emmener sa femme et ses enfants à travers un pays désolé, pour aller se planter avec eux sur la brèche d’un fort, et y mourir de faim ou percé de coups en défendant son drapeau national. Le fanatisme avait, pour cette héroïque défense, pour cet austère détachement des lares domestiques, pour cette vie dure et errante, enfin pour cette résolution positive de vaincre ou de mourir, des forces que l’orgueil national n’avait déjà plus après le règne brillant et fort de Charles IV. La vie de Ziska n’est pas celle d’un vaillant capitaine seulement ; c’est celle d’un politique consommé ; du moins nous le croyons, et nous espérons bien le prouver, quoiqu’il n’ait pas laissé de meilleure réputation que celle d’un vaillant homme de guerre. Aussi distingua-t-il d’emblée, non le parti auquel il devait se ranger, mais celui qu’il devait se créer ; et, tandis que les Hussites de Prague péroraient sur leurs quatre articles[2], sans trouver en eux-mêmes la force de chasser la reine et les Impériaux, Ziska, appelant à lui, de tous les points, les plus braves et les plus ardents, avait organisé d’emblée un corps d’armée formidable, en même temps qu’un parti audacieux, aveuglément dévoué à son inspiration militaire, et sans cesse inspiré lui-même dans son rêve d’indépendance politique par une liberté d’examen religieux qui ne connaissait pas de limites humaines. Aussi le rocher de Tabor devint-il, comme par magie, le centre de la Bohême. C’était l’autel où le feu sacré ne mourait point ; l’antre d’où sortaient, dans le danger, des légions de sombres archanges ou d’impitoyables démons ; le paradis mystique où, dans les heures de repos, on allait essayer la réalisation d’une vie de communauté et d’égalité parfaite. Ziska, en pillant les monastères, savait donc bien ce qu’il faisait. Il avait une armée à faire vivre, et cette armée représentait pour lui la Bohême, puisqu’elle était la gardienne de toute liberté et de toute unité nationale. Il comptait sur une guerre qui devait durer, et qui dura effectivement plusieurs années. Il y avait dans les richesses des couvents de quoi entretenir cette armée tout le temps nécessaire ; et, en même temps qu’il s’assurait des ressources considérables, il privait l’ennemi de ces mêmes ressources. La conduite de Sigismond prouva bientôt que Ziska ne s’était pas trompé en prévoyant que l’empereur apostolique pillerait les couvents et les églises pour subvenir à ses dépenses, avec aussi peu de scrupule que les hérétiques le faisaient de leur côté. Aussi Ziska ne perdit-il pas de temps pour lui ôter cet avantage. Les burgraves, en mettant la main à l’œuvre avant lui, et en s’enrichissant des dépouilles du clergé, les uns pour satisfaire leur avarice ou leur prodigalité, les autres pour les offrir à Sigismond et acheter par là sa faveur, montrèrent bien à Ziska qu’il n’y avait pas à hésiter, et que tout acte de pitié ou de désintéressement tournerait à la perte de la Bohême. Les Taborites, poussés par une fureur religieuse, ne comprenaient peut-être pas la pensée politique de leur chef. Ils avaient réellement soif du sang des moines et des prêtres qui avaient dénoncé l’hérésie à Rome, et qui, mourant pour la plupart avec un courage héroïque, les menaçaient, jusque dans les tortures, des foudres du pape, du glaive de l’empereur, et des bûchers de l’inquisition. C’était donc une guerre à mort entre les deux doctrines ; et, en supposant Ziska moins féroce que ses partisans (ce qui serait, je l’avoue, une supposition bien hasardée), il eût perdu tout ascendant sur ses anges exterminateurs, comme il les appelait, s’il se fût opposé à leurs cruautés. Il ne faut pas oublier que Ziska, absorbé dans des préoccupations toutes militaires, s’inquiétait peu, au fond, de la doctrine ; qu’il persistait à se dire calixtin pour conserver son ascendant sur le juste-milieu hussite, qui était le parti le plus nombreux, sinon le plus énergique du moment ; enfin, qu’il avait à se maintenir puissant sur toutes les nuances du hussitisme, et qu’il y parvint en tolérant tous les excès, sans vouloir précisément accepter la responsabilité de ceux mêmes où il avait trempé le plus activement. Nous n’alléguons pas ces motifs pour excuser les crimes qui furent commis par Ziska contre l’humanité. Mais on ne l’a pas accusé de ceux-là seulement, et il faut répéter souvent qu’au moyen âge, ces sortes de crimes, qui, Dieu merci, nous paraissent injustifiables aujourd’hui, n’avaient pas dans l’esprit des hommes la même importance. L’Église avait donné l’exemple. Elle, la gardienne des charitables et miséricordieuses inspirations du christianisme, la loi suprême, la justice idéale proclamée souveraine de toutes les justices matérielles des pouvoirs constitués, elle avait allumé les bûchers, inventé les tortures, proclamé la croisade contre les dissidents. Les moralistes de l’Église auraient donc eu bien mauvaise grâce à reprocher à Ziska le crime de lèse-humanité. Aussi les historiens catholiques ont-ils tenté de lui imputer des crimes de lèse-patriotisme, pensant que le premier ne le rendrait pas assez odieux à la postérité. Ils ont insisté sur son vandalisme, sur la ruine des monuments et des bibliothèques, la gloire et la lumière du pays. Je crois qu’il est des époques où ces actes de vandalisme sont plus que justifiables, et on les a comparés souvent à la résolution du capitaine de navire qui fait jeter à la mer les richesses de sa cargaison pour sauver son équipage dans la tempête. Je viens de prouver que, sans cette dévastation, les Bohémiens n’eussent pu résister six mois à l’ennemi. On verra que, grâce à elle, ils lui résistèrent pendant quatorze ans avec une énergie et des ressources incroyables.

Mais il est une autre accusation grave qui pèse sur Ziska, et qu’il faut encore examiner. Afin de le peindre comme le chef infâme d’une poignée de scélérats, afin de lui ôter son caractère terrible, et pourtant sacré, de chef du peuple et de représentant de sa patrie, on l’a montré, surtout dans les premiers temps de son entreprise, portant l’épouvante et la désolation chez ses propres compatriotes, chez ses coreligionnaires ; on a affecté de peindre la haine et la terreur de certaines provinces qui résistèrent d’abord à son impulsion, et qu’il n’entraîna que par la violence. Ses apologistes ont vainement essayé de nier ou d’atténuer ses ravages dans les champs de la Bohême : nous les croyons certains, mais nous les comprenons ainsi.

Il ne s’agissait pas seulement pour Ziska de faire la guerre aux armées de Sigismond ; il fallait la faire d’abord aux partisans de la monarchie, aux courtisans de la domination étrangère ; et des populations entières, celles qui jouissaient, comme nous l’avons dit plus haut, de certains bénéfices de conquête ou de certains privilèges agricoles et industriels, faisaient cause commune avec leurs seigneurs catholiques. Il y a plus : dans les premiers temps de l’insurrection, les paysans ne comprirent pas la mission des Taborites, et voulurent rester dans l’inaction. Quelque pauvre et accablé que soit le mercenaire, quelque humilié que soit le serf, on ne le surprend pas toujours dans une velléité de révolte et de courage. L’esclave s’habitue à sa chaîne, l’indigent aime son toit de chaume, et la crainte d’être plus mal l’empêche souvent de désirer mieux. Les prêtres taborites arrivaient dans les campagnes, prêchant la parole du Christ à ses disciples : « Levez-vous, quittez vos filets, et suivez-moi. » Ziska ajouta en vrai condottiere : « Cédez vos huttes, votre vaisselle de terre, votre maigre repas, et le bétail dont on vous a confié la garde, et les armes dont on vous a munis contre nous, à mes soldats, à mes enfants ; car ils sont l’épée flamboyante de l’ange, ils sont la trompette du jugement dernier. Ils viennent pour punir vos maîtres et briser votre joug. Vous leur devez secours et assistance, amour et respect. » Le serf était souvent sourd à ce langage, et répondait : « Si vous venez de la part de Dieu, respectez au moins le prochain. Vous nous compromettez auprès de nos maîtres ; vous nous ruinez. Vous êtes trop nombreux pour vivre de notre pain ; vous ne l’êtes pas assez pour nous défendre quand les prêtres et les seigneurs viendront nous accabler. Retirez-vous, ou bien nous nous défendrons, nous vous traiterons comme des brigands. »

De là des luttes sanglantes ; des villages, des villes mêmes qui n’avaient pas reçu les troupes impériales et qui n’avaient pas fait profession de foi catholique, furent réduites en cendres, horriblement saccagées et les habitants massacrés, parce qu’ils avaient refusé de marcher à la défense du pays. Ces terribles exécutions militaires assurèrent les desseins de Ziska. Tous les récalcitrants énergiques furent anéantis. Tous ceux qui se rendirent grossirent l’armée taborite. Ruinés, détachés de tout lien avec l’ancienne société, réduits à errer en mendiants sur une terre dévastée, ils n’eurent plus d’autre refuge que Tabor, cette cité étrange où, après avoir accompli des œuvres de sang, une société nouvelle se retirait pour prier avec enthousiasme, et pour pratiquer avec une sainte ferveur la loi d’une égalité fraternelle et d’une communauté idéale. « La maison est brûlée, disait Ziska, mais le temple est ouvert. La famille est dispersée par le glaive, qu’elle se reforme sous la parole de Dieu. Ici les veuves trouveront de nouveaux époux, et les orphelins des pères plus sages et des appuis plus sûrs que ceux qu’ils ont perdus. » C’est ainsi que, de gré ou de force, il entraîna les populations à sa suite. Il commençait par leur envoyer ses prêtres, et quand leur prédication avait échoué, il arrivait avec ses implacables sommations et ses sentences vengeresses. En peu de temps l’agriculture fut détruite, l’industrie paralysée ; les champs devinrent stériles, les bourgades où l’ennemi eût pu se reposer des monceaux de ruines, les bois et les montagnes peuplés d’invisibles défenseurs, chaque buisson du chemin une tanière pour le partisan aux aguets. Les seigneurs catholiques n’osaient plus sortir de leurs châteaux. Les garnisons impériales se tenaient muettes et consternées derrière leurs remparts. Prague et les villes royales se demandaient avec effroi ce qu’elles allaient devenir, et se perdaient en discussions Idéologiques, ou en propositions d’accommodement avec la couronne sans oser se défendre. La Bohême était ruinée. Sigismond riait de sa détresse et ne se pressait pas d’arriver, pensant que les divers partis allaient lui aplanir le chemin en s’entre-dévorant. Mais Tabor était riche, Tabor se fortifiait. L’armée de Tabor grossissait tous les jours et s’endurcissait au métier des armes. Et quand le juste-milieu se plaignait à Ziska du dommage qu’il lui avait causé, Ziska montrait Tabor et disait : « Le salut est là, faites-vous Taborites. Vous ne voulez pas souffrir, vous autres ? Nous voulons bien combattre pour vous ; mais le moins qu’il en puisse arriver, c’est que votre repos et votre bien-être en soient un peu troublés. Faites comme nous, ou laissez-nous faire. »

Tel fut le rôle de Ziska. Un temps arriva où tous le comprirent et plièrent sous sa volonté, fanatiques et tièdes, Taborites et Calixtins. Mais n’anticipons pas sur les événements, et suivons un peu la marche des premières luttes.


  1. Dans le Bœhmer-Wald, à la frontière bavaroise.
  2. On verra plus tard quelle était cette formule politique et religieuse du juste-milieu hussite.