Jean Ziska/Chapitre 3

Jean Ziska
Jean ZyskaMichel Lévy frères (p. 51-55).
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III.


Ziska ne commandait jusque-là que de pauvres gens du peuple. Il les exerça au métier des armes dans lequel il était consommé, et en fit d’excellents soldats. Sa forteresse de Tabor se construisait rapidement. Protégée par des rochers escarpés et par deux torrents qui en faisaient une péninsule, elle fut défendue en outre par des fossés profonds et des murailles si épaisses, qu’elles pouvaient braver toutes les machines de guerre, des tours et des remparts savamment disposés et construits avec une force cyclopéenne. Il se procura bientôt de la cavalerie, en enlevant par surprise un poste où Sigismond avait envoyé mille chevaux. Il apprit à ses gens à les monter et leur fit faire l’exercice du manège. Puis il se rendit à Prague avec quatre mille hommes qui suffirent pour y porter l’épouvante chez les uns et pour enflammer l’ardeur des autres. Les hussites de Prague leur proposèrent de détruire les forteresses et de faire serment de ne jamais recevoir Sigismond. Ziska pensa que le moment n’était pas venu, et qu’avant tout il fallait se débarrasser du clergé. D’un côté, sa haine l’y poussait ; de l’autre, il songeait aux dépenses qu’une telle entreprise allait nécessiter, et il savait bien où il trouverait de quoi payer les frais de la guerre. L’impatience des taborites était extrême. Peut-être trouvaient-ils que Ziska n’allait pas assez vite à leur gré, car ils parlaient encore de déposer Wenceslas, et d’élire roi un bourgeois nommé Nicolas Gansz. Pour les occuper, Ziska, qui ne voulait peut-être pas livrer et abandonner le maître qu’il avait servi et qui lui avait été débonnaire, leur livra le pillage des couvents, tandis que Wenceslas se retirait dans une autre forteresse à une lieue de Prague. Le monastère de SaintAmbroise et le couvent des Carmes furent dévastés et les moines chassés. Le gage de chaque victoire était l’inauguration de la communion nouvelle dans les églises. On y portait la monstrance c’est-à-dire l’eucharistie, dans un calice de bois, afin de contraster avec les vases d’or et les ostensoirs chargés de pierreries dont se servaient les catholiques. Ziska, à leur tête, entra dans la maison prêtre qui avait abusé de sa sœur, le tua, le dépouilla de ses habits sacerdotaux et le pendit aux fenêtres.

De là ils allèrent à la maison de ville où le sénat venait de s’assembler pour prendre des mesures contre eux. Un moine prémontré, nommé Jean, nouvellement hussite, et l’un des hommes les plus terribles de cette révolution, animait la fureur populaire en promenant un tableau où était peint le calice hussitique. Le sénat répondait avec fermeté au peuple qui réclamait l’élargissement de quelques prisonniers. En ce moment, je ne sais quelle main insensée lança une pierre sur Jean le prémontré et sur sa monstrance. À cet outrage, la fureur du peuple se réveilla, on fit irruption dans le palais. Onze sénateurs prirent la fuite, et tous les autres, avec le juge et des citoyens de leur parti, furent jetés par les fenêtres et reçus en bas sur des broches et sur des fourches ; le valet du juge, sans doute celui qui avait eu la malheureuse folie de jeter la pierre, fut assommé dans sa cuisine.

L’affreuse ivresse ne fut qu’exaltée par ce premier sang ; on s’était promis d’abord seulement de marcher sur toutes les églises et tous les couvents, pour y renverser les autels catholiques et y instituer le nouveau culte. Si Jean Ziska avait espéré satisfaire aux exigences de son parti en leur permettant ces démonstrations, il avait compté sans ce délire funeste qui s’empare des hommes lorsqu’ils se réunissent pour faire les actes du pouvoir sans en avoir médité les droits. D’ailleurs, en assouvissant sa vengeance personnelle, il avait donné un fatal exemple. Tout fut bientôt à feu et à sang dans Prague, et Ziska, qui était cependant un guerrier patriote et un vrai capitaine devant les ennemis de son pays, se vit entraîné du premier bond dans les horreurs de la guerre civile. Les habitants hussites de la vieille ville de Prague avaient donné parole à ceux de la nouvelle de les seconder. Le massacre du sénat les effraya et ils se renfermèrent chez eux. Les égorgeurs vinrent les y assiéger ; la nuit seule mit fin au combat, et depuis ce jour, les citoyens des deux villes de Prague furent toujours animés les uns contre les autres.

Le lendemain, la sédition recommença. La belle chartreuse, appelée le Jardin de Marie, fut pillée. Le prieur s’était enfui. Les chartreux, entraînés, couronnés d’épines et promenés dans les rues, se virent abreuvés d’outrages. Quand on fut arrivé sur le pont de Prague, à l’endroit où Jean de Népomuck avait été noyé par ordre de Wenceslas, quelques hussites proposèrent de faire une hécatombe des chartreux ; d’autres, ennemis de ces cruautés, s’y opposèrent ; on se querella et on se battit de nouveau. Enfin, les chartreux furent traînés à la maison de ville de la vieille cité, d’où les magistrats les firent évader.

En apprenant ces désastres, Wenceslas ne sut qu’entrer en fureur, maltraiter ses gens et mourir d’apoplexie. Pendant qu’il écoulait les offres d’accommodement de ses conseillers lesquels étaient, comme tous les ordres du royaume, divisés d’opinion pour et contre la doctrine, son grand échanson s’avisa de dire qu’il avait bien prévu tout cela. Cette parole irrita tellement le roi, qu’il le prit par les cheveux, le jeta par terre, et allait le poignarder, lorsque ses gens réussirent à le désarmer. Il tomba dans leurs bras, frappé de congestion cérébrale ; dix-huit jours après, il mourut en jetant de grands cris et rugissant comme un lion.

Tous les historiens du temps représentent cet empereur comme un Sardanapale, un Thersite et un Copronime. Ils l’accusent d’avoir souillé les fonts baptismaux et l’autel sur lequel il fut couronné, étant enfant, présage de l’impureté de sa vie et de l’ignominie de son règne. « On peut dire de lui ce que Salluste dit de beaucoup de gens, qu’ils sont adonnés à leur ventre et au sommeil ; dont le corps est esclave de la volupté, à qui l’âme est à charge et dont on ne peut pas plus estimer la vie que la mort[1]. » On prétend qu’un de ses cuisiniers lui ayant refusé à manger, sans doute par ordre du médecin, il le fit embrocher et rôtir ; qu’il aimait passionnément son chien, parce qu’il mordait tout le monde ; qu’il avait toujours un bourreau à ses côtés et qu’il l’appelait son compère, ayant tenu son enfant sur les fonts du baptême. Il fit jeter dans la rivière un docteur en théologie, pour avoir dit qu’il n’y a de vrai roi que celui qui règne bien.

Cette belle parole de Jean de Népomuck (car c’est de lui certainement qu’il s’agit ici), et plusieurs autres aperçus de son caractère, m’ont fait croire que, s’il eût vécu jusqu’à l’époque de la prédication et du procès de Jean Huss, il eût embrassé sa doctrine et partagé son sort. Sa canonisation n’eut lieu qu’au dix-septième siècle, et ce fut sans doute pour l’université du Prague une de ces politesses que l’Église adresse de temps en temps à certains ordres ou à certains corps pour leur faire sa cour. On sait comment fut débattue et octroyée la canonisation de saint François d’Assises, le grand hérétique du joannisme et le véritable auteur de toutes les sectes qui se rattachent au paupérisme de l’Évangile éternel. A quoi tiennent dans le ciel les entrées de faveur !

Wenceslas mourut sans enfants. On dit qu’il avait été frappé de stérilité par les enchantements et le poison. Il ne fut regretté de personne. Les catholiques l’avaient vu trembler et faiblir devant les menaces des hussites. Ceux-ci savaient qu’il avait fait tout dernièrement la liste de ceux d’entre eux qu’il voulait faire mourir, et qu’en feignant de les favoriser, il ne cessait d’écrire à son frère Sigismond pour qu’il vint le tirer de leurs mains. Il était donc, avec sa peur et sa paresse, le principal brandon de la guerre civile ; car tandis qu’il laissait égorger les magistrats de Prague et ouvrait les temples catholiques aux sectaires, il appelait Sigismond et livrait aux Allemands les hussites des provinces.

Son cadavre subit l’expiation du supplice de Népomucène, à laquelle il avait échappé durant sa vie. Inhumé dans la basilique de la cour royale où était la sépulture des rois de Bohême, il fut déterré peu de temps après et jeté dans la Moldaw par les taborites. Mais comme une singulière destinée lui avait toujours fait trouver son salut dans l’eau, il fut repêché et reconnu par un marchand de poisson qui lui avait été attaché comme fournisseur. Le royal cadavre fut caché dans la maison du pêcheur, et revendu, par la suite, à sa famille pour vingt ducats d’or.

La mort de Wenceslas fut suivie d’un long interrègne, durant lequel le terrible et vaillant borgne de Tabor fut de fait l’unique souverain de la Bohême.


  1. Cochlée.