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J.B. Rolland & Fils, libraires-éditeurs (p. 119-134).

XVIII.

une voix de la cité.


Troisième lettre de Gustave Charmenil.


Mon cher ami,

« L’histoire de ta récente aventure m’a beaucoup intéressé, et je te félicite sincèrement d’avoir échappé au danger qui te menaçait : je t’avoue que j’ai tremblé un instant pour ta vie, et si je n’avais bien reconnu ton écriture j’aurais presque été tenté de te croire mort. Je ne te souhaite pas souvent des aventures comme celle-là.

« Tu t’imagines que tout ce que tu me racontes de tes travaux, de tes procédés d’abattage, de brûlage, d’ensemencement, ne peut que me faire bâiller ; au contraire, mon ami, tous ces détails m’intéressent vivement ; tu peux m’en croire. Je n’ai pas encore eu le temps de faire une longue étude de la politique, mais j’en suis déjà depuis longtemps venu à la conclusion que les hommes les plus utiles parmi nous sont précisément les hommes de ta classe, c’est-à-dire les travailleurs intelligents, courageux, persévérants, qui ne tirent pas comme nous leurs moyens d’existence de la bourse des autres, mais du sein de la terre ; qui ne se bornent pas à consommer ce que les autres produisent mais qui produisent eux-mêmes. Oui, mon ami, quand je songe aux immenses ressources que possède notre pays, je voudrais voir surgir de tous côtés des milliers de jeunes gens à l’âme ardente, forte, énergique comme la tienne. En peu d’années, notre pays deviendrait un pays modèle, tant sous le rapport moral que sous le rapport matériel.

« Ma dernière lettre t’a chagriné, me dis-tu : tu crois que je ne suis pas heureux. Quant à être parfaitement heureux, je n’ai certainement pas cette prétention ; mais je ne suis pas encore tout à fait découragé. Ce qui me console dans ma pénurie et mes embarras, c’est que je ne crois pas encore avoir de graves reproches à me faire.

« Venons-en maintenant aux conseils que tu me donnes : — « Tu n’es pas fait pour le monde, me dis-tu, et à ta place je me ferais prêtre, j’irais évangéliser les infidèles. » — Ah ! mon cher ami, je te remercie bien de la haute opinion que tu as de moi, mais l’idée seule des devoirs du prêtre m’a toujours fait trembler. À mes yeux, le prêtre, et en particulier le missionnaire qui va passer les belles années de sa jeunesse au milieu des peuplades barbares, non pour faire fortune comme les chercheurs d’or ou les traitants, ni pour se faire un nom comme les explorateurs de contrées nouvelles, mais dans le seul but de faire du bien, de faire connaître et adorer le vrai Dieu, tout en répandant les bienfaits de la civilisation dans des contrées lointaines, — qui pour cela se résigne courageusement à toutes sortes de privations physiques et morales, se nourrissant de racines, couchant en plein air ou au milieu des neiges, n’ayant jamais un cœur ami à qui confier ses souffrances — celui-là, dis-je, est suivant moi, plus digne du titre de héros que tous ceux que l’histoire décore pompeusement de ce nom ; ou plutôt ce titre ne suffit pas, car le vrai prêtre est pour ainsi dire au-dessus de l’humanité, puisqu’il est l’intermédiaire entre Dieu et les hommes.

« Ne sois donc pas surpris si je recule à la pensée d’embrasser cet état. Peut-être aussi as-tu le tort, mon cher ami, de me mesurer un peu à ta taille, de me supposer un courage à la hauteur du tien. Plût à Dieu qu’il en fut ainsi ! Mais je me connais trop bien : je sais trop toutes mes faiblesses, et je préfère encore végéter et souffrir que de m’exposer à déshonorer le sacerdoce par une froide indifférence ou de coupables écarts.

« Mais j’ai une grande nouvelle à t’apprendre : ma Belle inconnue ne m’est plus inconnue ; je sais son nom, elle m’a parlé, elle m’a dit quelques mots, et ces mots retentissent encore harmonieusement dans mes oreilles. Ne vas pas m’accuser d’inconséquence et dire que j’ai failli à mes bonnes résolutions ; la chose s’est faite d’elle-même, et sans qu’il y ait eu de ma faute. Voici comment :

« Il y a eu dernièrement un grand bazar à Montréal. Tu as souvent entendu parler de bazars, tu en as même sans doute lu quelque chose dans les gazettes, mais tu ne sais peut-être pas au juste ce que c’est. On pourrait définir cela une conspiration ourdie par un certain nombre de jolies femmes pour dévaliser les riches au profit des pauvres. Les dames qui peuvent donner du temps à la couture, à la broderie, et qui se sentent dans le cœur un peu de compassion pour les malheureux, travaillent souvent pendant deux ou trois mois pour pouvoir offrir à un bazar deux ou trois articles de goût qui seront achetés à prix d’or par quelque riche bienfaisant. C’est, suivant moi, une excellente institution. Bon nombre de jolies citadines, — je ne parle pas de celles dont la vie, suivant certains malins scribes toujours prêts à médire, se passe à « s’habiller, babiller et se déshabiller, » mais de celles mêmes qui étant très-bonnes, très-sensibles, très-vertueuses ont cependant été élevées dans l’opulence et l’oisiveté — se trouveraient peut-être sans cela à ne savoir trop que répondre au Souverain Juge au jour où il leur demandera ce qu’elles ont fait sur la terre pour le bien de l’humanité.

« Eh bien ! il faut te dire que ma Belle inconnue était à ce bazar ; j’en étais sûr, elle est de toutes les œuvres charitables, et il faut avouer que sa coopération n’est pas à dédaigner ; il doit être difficile de résister à un sourire comme le sien.

« Il me prit donc une envie furieuse, irrésistible, d’y aller faire une visite. Je te confierai bien volontiers — puisqu’entre amis il faut être franc — que c’était pour le moins autant dans le but de voir ma belle inconnue que pour faire la charité. Tu sais déjà que mes finances ne sont pas dans l’état le plus florissant. J’avais justement deux écus dans ma bourse ; c’était tout ce que je possédais au monde, en richesse métallique. Je résolus d’en sacrifier la moitié. J’allais donner trente sous d’entrée et acheter quelque chose avec l’autre trente sous. Si je pouvais, me disais-je à moi-même, obtenir quelque objet fabriqué de ses mains ! Et là-dessus je bâtissais des châteaux en Espagne.

« Je me rendis donc, un bon soir, au bazar en question. La salle, magnifiquement décorée, était déjà remplie d’acheteurs, d’acheteuses, de curieux, de curieuses ; il y avait de la musique, des rafraîchissements ; les tables étaient couvertes d’objets de luxe, d’articles de toilette ou d’ameublement, de joujoux, en un mot de tout ce qui pouvait tenter les personnes généreuses et même les indifférents.

« Au milieu de toute cette foule j’aperçus de loin ma belle inconnue. Ô mon ami, qu’elle était belle ! Jusque là je ne l’avais vue que coiffée (et il faut dire que les chapeaux ne sont pas toujours un ornement) ; elle avait une magnifique chevelure, et sa figure, vue ainsi le soir dans une salle resplendissante de lumières, dépassait encore en beauté tout ce qu’elle m’avait paru jusqu’alors.

— « Il me semblait éprouver en la voyant ce sentiment d’amour et d’admiration que ressentait Télémaque pour la belle nymphe Eucharis à la cour de la déesse Calypso. Tu vois que je n’ai pas encore oublié mon Télémaque. Elle était sans cesse entourée ou suivie d’une foule de jeunes galants qui se disputaient ses sourires et ses regards. Bientôt je l’aperçus qui faisait le tour de la salle, avec un papier à la main, accompagnée de Monsieur X***, un de nos premiers avocats, qui paraissait être assez en faveur auprès d’elle.

« À mesure qu’elle avançait vers l’endroit où j’étais, le cœur me battait davantage. Enfin elle arriva bientôt si près de moi que j’entendis le frôlement de sa robe ; ma vue se troubla… je ne voyais plus rien… seulement j’entendis son cavalier lui dire :

« Mademoiselle Du Moulin ! Monsieur de Charmenil !

« Je saluai machinalement, sans regarder, je tremblais comme une feuille.

« L’avocat m’expliqua, en riant probablement de ma figure pâle et de mon air déconcerté, que Mademoiselle Du Moulin voulait tirer à la loterie une petite tasse à thé en porcelaine.

« S’apercevant sans doute de mon trouble et voulant me mettre plus à l’aise, ma belle inconnue (car c’était bien elle qui s’appelait Mademoiselle Du Moulin) dit alors d’un ton que je n’oublierai jamais :

« Oh ! je suis sûre que M. de Charmenil n’aime pas les tasses athées, en appuyant sur le mot athées.

« Je ne compris pas le jeu de mot.

« La mise était de trente sous. J’étais tellement hors de moi que je donnai non seulement mon trente sous, mais aussi mon autre écu que j’avais dans ma poche. Je laissai presque aussitôt la salle du bazar pour retourner chez moi. Une fois dans la rue je repris un peu mon sang-froid, et me mis à songer à la phrase que m’avait adressée ma déesse :

« M. de Charmenil, j’en suis sûre, n’aime pas les tasses à thé (athées.)

« Je compris enfin le calembour. Mais, nouvelle perplexité : que voulait-elle dire ? Est-ce qu’elle m’aurait remarqué par hasard à l’église, et qu’elle faisait allusion à mes sentiments religieux ? Cette question m’intriguait beaucoup, et je passai plusieurs jours à la discuter avec moi-même. J’en serais encore peut-être à disséquer chaque mot de la phrase en question si un nouvel incident ne fût venu me faire oublier jusqu’à un certain point le premier. Imagine-toi qu’environ huit jours après le jour du bazar je reçus à ma maison de pension un petit billet ainsi conçut :

Madame Du Moulin prie M. de Charmenil de lui faire l’honneur de venir passer la soirée chez elle mardi le 10 courant.

« Cette invitation faillit me faire perdre la tête. Je fus tout le jour à me poser la question : irai-je ou n’irai je pas à ce bal ? Je ne dormis pas de la nuit suivante ; mais je me levai le matin bien décidé d’accepter l’invitation de Madame Du Moulin, et je répondis en conséquence. Croirais-tu que j’ai fait la folie de m’endetter d’une assez forte somme chez un tailleur pour pouvoir m’habiller convenablement ?

J’ai donc assisté à la soirée en question. C’était ce qu’on appelle un grand bal, le premier auquel j’aie assisté dans ma vie, et c’était hier au soir ; tu vois que je n’ai pas encore eu le temps d’en rien oublier.

« Suivant l’usage, je me rendis assez tard dans la soirée ; ces bals ne s’ouvrent généralement que vers dix heures, c’est-à-dire, à l’heure où les honnêtes gens se mettent au lit.

« Les danses étaient déjà commencées. Les salles et les passages étaient remplis d’invités et d’invitées ; on ne pouvait circuler qu’avec peine.

« Je ne connaissais personne ; mais heureusement que mademoiselle DuMoulin m’aperçut, et qu’elle fut assez bonne pour s’avancer vers moi et m’offrir de me présenter à Monsieur et Madame Dumoulin. Je fus un peu moins timide cette fois, quoique le cœur me tremblât encore bien fort.

« Le coup d’œil était magnifique. L’éclat des lampes et des bougies, les vases de fleurs artistement disposés sur les corniches, les glaces qui couvraient les murs et dans lesquels se reflétaient les toilettes des danseuses, la richesse et la variété de ces toilettes, tout semblait calculé pour éblouir les yeux. C’était quelque chose de féerique, au moins pour moi qui n’avais encore rien vu en ce genre. Quelques-unes des danseuses portaient sur leurs personnes, tant en robes, dentelles, rubans, qu’en fleurs, plumes, bijoux, etc., pour une valeur fabuleuse. Je ne jurerais pas que les mémoires de la marchande de mode et du bijoutier eussent été complètement acquittés, mais ce n’est pas là la question. Les rafraîchissements abondaient, et des vins, des crèmes, des glaces, etc, furent servis à profusion durant tout le cours de la soirée.

« Grâce à la fermeté de Madame DuMoulin, aucune valse ni polka ne fut dansée, au grand désappointement d’un certain nombre de jeunes galants à moustaches qui ne trouvaient pas les contredanses assez émouvantes.

« Heureusement que dans ces grands bals les danseurs ne manquent pas et qu’on peut sans être remarqué jouer le rôle de spectateur ; car à mon grand regret je ne sais pas encore danser. À dire le vrai, je ne pouvais guère contribuer à l’amusement de la soirée ; je ne puis même pas m’habituer à ce qu’on appelle l’exercice de la galanterie. En causant avec des dames, même avec des jeunes filles de dix-huit, vingt, vingt-cinq ans, j’ai la manie de leur parler comme on parle à des personnes raisonnables, tandis que le bon goût exige qu’on leur parle à peu près comme à des enfants, et qu’on se creuse le cerveau pendant une heure, s’il le faut, pourvu qu’on en fasse sortir une parole aimable ou flatteuse.

« En général il est bien connu que ces grands bals sont beaucoup moins amusants que les petites soirées intimes, et je te dirai en confidence que le bal de Madame DuMoulin ne me paraît pas avoir fait exception à la règle. Sur cent-cinquante à deux cents invités, à peine paraissait-il s’en trouver cinq ou six qui fussent sur un pied d’intimité ; un bon nombre semblaient se rencontrer là pour la première fois. Je remarquai que plusieurs dames passèrent toute la nuit assises à la même place, sans dire un mot à personne, ou comme on dit maintenant, à faire tapisserie. Quelques-unes, il est vrai, préféraient peut-être rester ainsi dans leur glorieux isolement que de se trouver en tête-à-tête avec un marchand, un étudiant ou un commis de bureau ; car il faut te dire, mon cher, qu’il existe dans la société de nos villes certains préjugés, certaines prétentions aristocratiques qui pourraient te paraître assez étranges. Telle grande dame, fille d’un négociant ou d’un artisan enrichi, ne regardera que d’un air dédaigneux telle autre dame qui ne sera pas alliée comme elle, par son mari, à telle ou telle famille. Il serait assez difficile de dire sur quel fondement reposent ces distinctions ; ce ne peut être sur le degré d’intelligence ou d’éducation, car, avec les moyens d’instruction que nous avons aujourd’hui, les enfants des classes professionnelles, commerciales ou industrielles ont à peu près les mêmes chances de perfectionnement intellectuel ; ce ne peut être non plus sur la naissance, car la plus parfaite égalité existe à cet égard dans notre jeune pays.

« On dit qu’aux États-Unis, le pays démocratique par excellence, ces prétentions existent d’une manière beaucoup plus ridicule que parmi nous.

« Ce sont donc de ces petites misères qui se rencontrent en tous pays et dans toutes les sociétés. Vous êtes heureux cependant à la campagne d’ignorer tout cela. Les seules distinctions qui existent parmi vous sont fondées sur le degré de respectabilité, sur l’âge et le caractère, comme le prescrivent d’ailleurs la raison et le bon sens.

« Sais-tu à quoi je songeais principalement en regardant cette foule joyeuse sauter, danser, boire, s’amuser ? Je songeais à toi, mon cher ami ; je songeais à tous ceux qui comme toi vivent dans les bois, exposés à toutes sortes de privations physiques et morales, travaillant jour et nuit pour tirer leur subsistance du sein de la terre. J’étais d’abord porté à m’apitoyer sur votre sort ; mais en y réfléchissant je me suis dit : quel bonheur après tout peut-on trouver dans ces amusements frivoles ? La plupart de ceux qui paraissent aujourd’hui si gais, seront probablement demain beaucoup moins heureux que mon ami Jean Rivard. Tu n’auras peut-être jamais l’occasion, durant ta vie, d’assister à aucune de ces grandes fêtes mondaines ; mais console-toi, tu ne perdras pas grand’chose. Parmi les hommes sérieux qui assistaient au bal d’hier soir, ceux qui ne jouaient pas aux cartes paraissaient mortellement s’ennuyer. Les plus heureux dans tout cela me semblent être les jeunes filles qui peuvent dire après la soirée : je n’ai pas manqué une seule danse.

« Tu vois par là que je ne suis pas fort épris des bals. En effet je suis un peu, je te l’avoue, du sentiment de cet écrivain moraliste qui prétend que les bals ont été inventés pour le soulagement des malheureux, et que ceux qui se plaisent dans leur intérieur domestique ; ou dans la compagnie de quelques amis intimes, ont tout à perdre en y allant.

« Je ne voudrais pas prétendre néanmoins m’être ennuyé à la soirée de Madame DuMoulin ; quand je n’aurais eu aucun autre sujet d’amusement, que la présence de ma ci-devant belle inconnue, cela seul eût suffi pour m’empêcher de compter les heures. Quel plaisir je goûtais à la voir danser ! sa démarche légère et modeste, ses mouvements gracieux, et jusqu’à son air d’indifférence, tout me charmait chez elle.

« Mais ce qui me ravit plus que tout le reste, ce fut de l’entendre chanter, en s’accompagnant sur le piano. Tu sais que j’ai toujours été fou de la musique et du chant ! Eh bien ! imagine-toi la voix la plus douce, la plus harmonieuse, et en même temps la plus flexible et la plus expressive qui se puisse entendre ! Je pouvais facilement saisir et comprendre chaque mot qu’elle prononçait, chose étonnante de nos jours où il semble être de mode d’éviter autant que possible d’être compris. Il est même arrivé à ce sujet un quiproquo assez comique. Une demoiselle venait de chanter avec beaucoup de force et d’emphase la chanson

Salut à la France.
      etc., etc, etc.,


elle avait même eu beaucoup de succès, et plusieurs personnes s’empressaient de la féliciter, lorsqu’un jeune galant s’approchant : Maintenant, dit-il en s’inclinant, Mademoiselle nous fera-t-elle le plaisir de chanter quelque chose en français ?

« Imagine-toi l’envie de rire des assistants ; il croyait tout bonnement qu’elle venait de chanter une chanson italienne.

« Mademoiselle DuMoulin m’a paru être aussi une musicienne consommée.

« Je ne te parlerai pas du souper : c’était, mon cher, tout ce qu’on peut imaginer de plus splendide. Le prix des vins, des viandes, salades, pâtisseries, crèmes, et gelées de toutes sortes consommés dans cette circonstance eût certainement suffi à nourrir plusieurs familles de colons durant toute une année.

« Ce n’était pas de bon goût d’avoir une idée comme celle-là dans une telle circonstance. Mais, malgré moi elle me poursuivait, m’obsédait et me faisait mal au cœur.

« Vers la fin du bal, voyant Mademoiselle DuMoulin seule dans un coin, je me hasardai à faire quelques pas dans cette direction. Aussitôt qu’elle m’aperçut, elle fut la première à m’adresser la parole sur un ton engageant :

— Est-ce que vous ne dansez pas, Monsieur ?

— Mademoiselle, je regrette de vous dire que je n’ai pas cet avantage ; je le regrette d’autant plus que cela me prive d’un moyen de me rendre agréable auprès des dames.

— Oh ! mais, Monsieur, les dames ne sont pas aussi frivoles que vous semblez le croire, et il n’est pas difficile de les intéresser autrement ; beaucoup d’autres talents sont même à leurs yeux préférables à celui-là. Par exemple, un grand nombre de dames de mes amies préfèrent la poésie à la danse, et au reste des beaux arts.

« À ce mot de poésie je ne pus m’empêcher de rougir ; elle s’en aperçut et ajouta en souriant :

— Je ne veux faire aucune allusion personnelle, ajouta-t-elle, quoique j’aie entendu dire plus d’une fois que M. de Charmenil faisait de jolis vers.

— Vraiment, Mademoiselle, vous me rendez tout confus : comment a-t-on pu vous apprendre que je faisais des vers, lorsque je suis à cet égard aussi discret que l’est une jeune fille à l’égard de ses billets doux ? Mais, puisque vous l’avez dit, je ne vous cacherai pas qu’en effet je me permets quelquefois de faire des rimes, non pour amuser le public, mais pour me distraire l’esprit et me soulager le cœur.

— Pourquoi donc alors ne les publiez-vous pas ? Vous pourriez vous faire un nom. C’est une si belle chose que la gloire littéraire !…

Mais Mademoiselle, dans notre pays, celui qui voudrait s’obstiner à être poète serait à peu près sûr d’aller mourir à l’hôpital. Ce n’est pas une perspective bien amusante. En outre, Mademoiselle, que pourrais-je dire qui n’ait été dit cent fois, et beaucoup mieux que je ne puis le dire ? Je suis bien flatté de la haute opinion que vous avez de moi ; mais vous pouvez m’en croire, si je me lançais dans cette carrière, je ne pourrais être qu’un pâle imitateur, et ceux-là, vous le savez, sont déjà assez nombreux. Je ne veux pas être du nombre de ces poètes qui suent sang et eau pour faire des rimes, et passer comme ils disent, à la postérité, tandis que leur réputation n’ira probablement jamais au-delà des limites de leur canton.

— Mais, si tous disaient comme vous, Monsieur, personne n’écrirait.

— Ce ne serait peut-être pas un grand malheur après tout. Notre siècle ne peut guère se vanter, il me semble, de ses progrès en littérature, et je crois que la lecture des grandes œuvres des siècles passés est encore plus intéressante, et surtout plus profitable que celle de la plupart des poètes et littérateurs modernes.

— Mais est-ce que vous n’aimez pas Chateaubriand et Lamartine ? Ce sont mes auteurs favoris.

— Au contraire, je les aime et les admire beaucoup, au moins dans certaines de leurs œuvres, mais…

« J’allais répondre plus longuement lorsque M. X*** l’avocat qui accompagnait Mademoiselle DuMoulin au bazar, vint la prier pour une contredanse.

« Elle se leva lentement et je crus voir — peut-être me suis-je fait illusion — qu’elle s’éloignait à regret.

« Il me semble que j’avais une foule de choses à lui dire ; le cœur me débordait ; mais il était déjà quatre heures du matin et je pris le parti de me retirer.

« Le goût de ma ci-devant belle inconnue pour la littérature et la poésie me la montrait sous un nouveau jour. Je m’étais toujours dit que je n’aimerais jamais qu’une femme qui, sans être une savante, serait au moins en état de me comprendre, et partagerait jusqu’à un certain point mes goûts littéraires et philosophiques ; je trouvais encore cette femme dans Mademoiselle DuMoulin.

« Ne sois donc pas surpris si son image est plus que jamais gravée dans mon esprit, et si pendant les deux ou trois heures que j’ai pu sommeiller à mon retour, sa figure angélique est venue embellir mes songes.

« Mais, ô mon cher ami, maintenant que je réfléchis froidement et que je songe à ma position, je me demande : à quoi bon ? à quoi puis-je prétendre ? que peut-on attendre de moi ?

« Encore une fois, mon ami, qu’il est triste d’aimer lorsqu’on est pauvre ! »

« Oh ! si jamais j’ai des enfants — et j’espère que j’aurai ce bonheur, ne serait-ce que dans quinze ou vingt ans — je veux travailler à leur épargner les tortures que je ressens. Si je ne suis pas en état de les établir à l’âge où leur cœur parlera, j’en ferai des hommes comme toi, mon ami. La vie du cultivateur est, après tout, la plus rationnelle.

« J’ai été employé de temps en temps comme copiste, depuis que je t’ai écrit, mais tout cela est bien précaire. — Adieu.

« Tout à toi,
« Gustave Charmenil. »

— Oh ! oh ! se dit Jean Rivard, après avoir lu cette longue lettre, voilà mon ami Gustave lancé dans la haute société. D’après tout ce qu’il m’a déjà dit du monde, de ses vanités, de ses frivolités, de son égoïsme, je crains bien qu’il ne se prépare des mécomptes. Mais laissons faire : s’il n’a jamais à s’en repentir, personne n’en sera plus heureux que moi.

Jean Rivard ne rêva toute la nuit suivante que bals, danses, chant, musique, fleurs, ce qui ne l’empêcha pas toutefois de s’éveiller avec l’aurore et de songer en se levant à ses travaux de la journée, à sa mère, à sa Louise, et à un événement très-important dont nous allons maintenant parler.