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J.B. Rolland & Fils, libraires-éditeurs (p. 32-37).

VII.

le départ. — pierre gagnon.


Jean Rivard passa dans la compagnie de sa Louise toute la soirée qui précéda le jour de la séparation. Je ne dirai pas les serments de fidélité qui furent prononcés de part et d’autre, dans cette mémorable circonstance. Le seul souvenir laissé par Jean Rivard à sa bien-aimée fut un petit chapelet en grains de corail, béni par notre Saint Père le Pape ; il le lui donna à la condition qu’elle en réciterait chaque jour une dizaine à l’intention des pauvres défricheurs.

En retour, Louise, lui fit cadeau d’une petite Imitation de Jésus-Christ dont elle s’était déjà servie, ce qui ne la rendait que plus intéressante aux yeux du donataire ; elle l’engagea à en lire quelques pages, au moins tous les dimanches, puisque dans la forêt où il allait s’isoler il serait privé d’adorer Dieu dans son Temple.

La mère Rivard sanglota beaucoup en embrassant son cher enfant. De son côté, Jean aussi avait le cœur gonflé ; il le sentait battre avec force ; mais il dut encore faire un effort sur lui-même et se soumettre avec résignation à ce qu’il appelait le décret de la Providence.

Disons ici, pour répondre à ceux qui pourraient reprocher à Jean Rivard d’abandonner sa mère, que son frère cadet avait déjà dix-huit ans, et était parfaitement en état de le suppléer à la maison paternelle.

On comprend que nos deux voyageurs ne désiraient se charger d’aucun objet superflu ; aussi tout leur bagage consistait-il en deux sacs de voyage contenant leurs hardes et leur linge le plus indispensable, et quelques articles peu volumineux.

Jean Rivard n’oublia pas cependant son fusil, non qu’il eût un goût bien prononcé pour la chasse, mais dans les lieux sauvages qu’il allait habiter, cet instrument pouvait avoir son utilité, comme il fut reconnu plus d’une fois par la suite.

Dès le lendemain de leur départ de Grandpré, les deux voyageurs couchaient au village de Lacasseville.

Dans la soirée, Jean Rivard eut avec M. Lacasse un long entretien au sujet des choses dont il devait se pourvoir. Il fut un peu déconcerté après que M. Lacasse lui eut fait comprendre qu’il ne pouvait songer à se rendre en voiture à son futur établissement. Il s’était imaginé qu’en abattant quelques arbres par ci par là, le long du sentier de pied qu’il avait déjà parcouru, un cheval pourrait tant bien que mal traîner une voiture chargée jusqu’à sa cabane.

« Ce que vous avez de mieux à faire pour le moment, lui dit M. Lacasse, c’est de vous rendre à pied, avec votre homme, en vous chargeant de provisions pour quelques semaines et de vos ustensiles les plus indispensables. Vous reviendrez plus tard, quand la saison le permettra, chercher les autres effets dont vous ne pourrez absolument vous passer dans le cours de l’hiver. »

Cette perspective n’était guère encourageante, mais Jean Rivard n’était pas homme à reculer sitôt devant les obstacles. Il suivit donc en tous points les conseils de M. Lacasse et partit de bonne heure le lendemain matin.

En le voyant se diriger vers l’entrée de l’épaisse forêt, en compagnie de Pierre Gagnon, tous deux chargés d’énormes sacs, et les bras et les mains embarrassés d’ustensiles et d’outils de diverses sortes, monsieur Lacasse se retournant vers ceux qui l’entouraient :

« Il y a du nerf et du cœur chez ce jeune homme, dit-il ; il réussira, ou je me tromperai fort. »

Et M. Lacasse disait vrai. En s’aventurant hardiment dans les bois pour y vivre loin de toute société, et s’y dévouer au travail le plus dur, Jean Rivard faisait preuve d’un courage plus qu’ordinaire. La bravoure militaire, cette valeur fougueuse qui se manifeste de temps à autre en présence de l’ennemi, sur un champ de bataille, est bien au-dessous, à mon avis, de ce courage calme et froid, de ce courage de tous les instants qui n’a pour stimulants ni les honneurs, ni les dignités, ni la gloire humaine, mais le seul sentiment du devoir et la noble ambition de bien faire.

Jean Rivard n’eut pas à regretter de s’être chargé de son fusil. Tout en accomplissant son trajet à travers les bois, pas moins de trois belles perdrix grises vinrent grossir son sac de provisions de bouche.

Le soir même, au coucher du soleil, les deux voyageurs étaient rendus à leur gite, sur la propriété de Jean Rivard, au beau milieu du Canton de Bristol.

Ce fut le 15 octobre 1843 que Jean Rivard coucha pour la première fois dans son humble cabane.

Nos voyageurs n’eurent pas besoin cette fois d’un coucher moelleux pour goûter les douceurs du sommeil. Étendus sur un lit de branches de sapin, la tête appuyée sur leurs sacs de voyage, et les pieds tournés vers un petit feu que Pierre Gagnon avait eu le soin d’allumer, tous deux reposèrent comme des bienheureux.

Quand Jean Rivard ouvrit les yeux le lendemain matin, Pierre Gagnon était déjà debout. Il avait trouvé le tour d’improviser, avec le seul secours de sa hache, d’une petite tarière et de son couteau, une espèce de table et des sièges temporaires ; et quand son maître fut levé, il l’invita gaiement à déjeuner. Mais puisque nous en sommes sur Pierre Gagnon, disons un mot de ce brave et fidèle serviteur qui fut à la fois l’ami et le premier compagnon des travaux de Jean Rivard.

Pierre Gagnon était un de ces hommes d’une gaîté intarissable, qui conservent leur bonne humeur dans les circonstances les plus difficiles, et semblent insensibles aux fatigues corporelles. Ses propos comiques, son gros rire jovial, souvent à propos de rien, servaient à égayer Jean Rivard. Il s’endormait le soir en badinant, et se levait le matin en chantant. Il savait par cœur toutes les chansons du pays, depuis la « Claire Fontaine » et « Par derrièr’ chez ma tante » jusqu’aux chansons modernes, et les chantait à qui voulait l’entendre, souvent même sans qu’on l’y invitât. Son répertoire était inépuisable : chansons d’amour, chants bachiques, guerriers, patriotiques, il en avait pour tous les goûts. Il pouvait de plus raconter toutes les histoires de loups-garous et de revenants qui se transmettent d’une génération à l’autre parmi les populations des campagnes. Il récitait de mémoire, sans en omettre une syllabe, l’éloge funèbre de Michel Morin, bedeau de l’église de Beauséjour, le Contrat de mariage entre Jean Couché debout et Jacqueline Doucette, etc., et nombre d’autres pièces et contes apportés de France par nos pères, et conservés jusqu’à ce jour dans la mémoire des enfants du peuple.

On peut dire que pour Jean Rivard, Pierre Gagnon était l’homme de la circonstance. Aussi l’appelait-il complaisamment son intendant. Pierre cumulait toutes les fonctions de l’établissement ; il avait la garde des provisions, était cuisinier, fournissait la maison de bois de chauffage, était tour-à-tour forgeron, meublier, menuisier ; mais comme il remplissait toutes ces diverses fonctions gratuitement, et pour ainsi dire à temps perdu, on ne pouvait l’accuser de cupidité, et jamais fonctionnaire ne donna une satisfaction plus complète.