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J.B. Rolland & Fils, libraires-éditeurs (p. 16-20).

III.

noble résolution de jean rivard.


Les soucis qui tourmentaient notre jeune homme surexcitèrent à tel point son système nerveux qu’il lui arriva plus d’une fois de passer la nuit sans fermer l’œil. Il se levait, se promenait de long en large dans sa chambre, puis se couchait de nouveau, demandant en vain au sommeil quelques moments de repos. Enfin il arriva qu’une nuit, après plusieurs heures d’une insomnie fiévreuse, il s’endormit profondément, et eut un songe assez étrange. Il se crut transporté au milieu d’une immense forêt. Tout-à-coup des hommes apparurent armés de haches, et les arbres tombèrent çà et là sous les coups de la cognée. Bientôt ces arbres furent remplacés par des moissons luxuriantes ; puis des vergers, des jardins, des fleurs surgirent, comme par enchantement. Le soleil, brillait dans tout son éclat ; il se crut au milieu du paradis terrestre. En même temps il lui sembla entendre une voix lui dire : il ne dépend que de toi d’être un jour l’heureux et paisible possesseur de ce domaine.

Bien que Jean Rivard fût loin d’être superstitieux, ce songe fit cependant sur lui une impression extraordinaire. En s’éveillant, une pensée qu’il regarda comme une inspiration du ciel lui traversa le cerveau, et dès que le jour parut, se levant plus tôt que d’habitude, il annonça à sa mère qu’il allait partir pour un voyage de quelques jours.

Or, voici le projet que Jean Rivard avait en tête. Il savait qu’en arrière des paroisses qui bordent le beau et grand fleuve Saint-Laurent s’étendaient d’immenses forêts qui ne demandaient qu’à être défrichées pour produire d’abondantes récoltes. Là, pour une modique somme, un jeune homme pouvait facilement devenir grand propriétaire. Il est bien vrai que les travaux de déboisement n’étaient pas peu de chose et devaient entrer en ligne de compte, mais ces travaux ne demandaient que du courage, de l’énergie, de la persévérance, et n’effrayaient nullement notre héros.

Jean Rivard avait donc résolu de s’établir intrépidement sur une terre en bois debout, de la défricher, de l’exploiter, et il voulait à cette fin faire une visite d’exploration.

La partie du Bas-Canada qu’on appelle les Cantons de l’Est [1] et qui s’étend au sud du fleuve Saint-Laurent, depuis la rivière Chaudière jusqu’à la rivière Richelieu, comprenant plus de quatre millions d’acres de terre fertile, est excessivement intéressante, non seulement pour l’économiste, mais aussi pour l’artiste, le poète et le voyageur. Partout la nature s’y montre, sinon aussi sublime, aussi grandiose, du moins presque aussi pittoresque que dans le bas du fleuve et les environs de Québec. Montagnes, collines, vallées, lacs, rivières, tout y semble fait pour charmer les regards. Le touriste qui a parcouru les bords de la rivière Saint-François ne saurait oublier les paysages enchanteurs qui s’offrent de tous côtés. Les rivières Chaudière, Nicolet, Bécancour, avec leurs chaînes de lacs, leurs cascades, leurs rives escarpées ; les lacs Memphremagog, Saint-François, Mégantic, Aylmer, avec leurs îlots verdoyants, présentent à l’œil le même genre de beautés ravissantes.

Ajoutons à cela que le sol y est partout d’une fertilité remarquable, que le ciel y est clair et le climat salubre, que toutes les choses nécessaires à la nourriture de l’homme, poisson, gibier, fruits, s’y trouvent en abondance, et l’on s’étonnera sans doute que cette partie du Canada n’ait pas été peuplée plus tôt.

Ce n’est que vers la fin du dernier siècle que trente familles américaines traversèrent la frontière pour venir s’établir dans le canton de Stanstead et les environs.

Diverses causes retardèrent la colonisation de cette partie du pays. On sait que d’immenses étendues de forêts devinrent de bonne heure la proie d’avides spéculateurs qui pendant longtemps refusèrent de les concéder. Ce n’est que depuis peu d’années que l’adoption de mesures législatives, et la construction de chemins de fer et autres voies de communication dirigèrent l’émigration canadienne vers ces fertiles régions.

C’est là que Jean Rivard avait résolu de se fixer.

Ce fut une scène touchante dans la famille Rivard. La mère surtout, la pauvre mère déjà habituée à regarder son Jean comme le chef de la maison, ne pouvait se faire à l’idée de se séparer de lui. Elle l’embrassait en pleurant, puis s’occupait à préparer ses effets de voyage et revenait l’embrasser de nouveau. Il lui semblait que son enfant s’en allait au bout du monde et son cœur maternel s’exagérait les dangers qu’il allait courir.

Jean Rivard comprit que c’était l’occasion pour lui de se montrer ferme, et refoulant au fond du cœur les émotions qui l’agitaient :

— « Ma bonne mère, dit-il, vous savez que personne ne vous aime plus tendrement que moi ; vous n’ignorez pas que mon plus grand bonheur serait de passer ma vie auprès de vous, et au milieu de mes frères et sœurs. Les plaisirs du cœur sont si doux… et je pourrais les goûter dans toute leur plénitude. Mais ce bonheur ne m’est pas réservé. Je ne veux pas revenir sur les considérations qui m’ont fait prendre le parti de m’éloigner, vous les connaissez, ma mère, et je suis convaincu que vous m’approuverez vous-même un jour. Ce qui m’encourage dans ce dessein, c’est l’espoir de me rendre utile à moi-même, à mes jeunes frères, et peut-être à mon pays. Si je partais pour une expédition lointaine, pour une terre étrangère, sans but arrêté, comme ont fait et comme font malheureusement encore un grand nombre de nos jeunes compatriotes, je concevrais vos inquiétudes. Mais non, Dieu merci, cette mauvaise pensée n’a jamais eu de prise sur moi ; je demeure dans le pays qui m’a vu naître, je veux contribuer à exploiter les ressources naturelles dont la nature l’a si abondamment pourvu ; je veux tirer du sol les trésors qu’il recèle, et qui, sans des bras forts et vigoureux, y resteront enfouis longtemps encore. Devons-nous attendre que les habitants d’une autre hémisphère viennent, sous nos yeux, s’emparer de nos forêts, qu’ils viennent choisir parmi les immenses étendues de terre qui restent encore à défricher les régions les plus fertiles, les plus riches, puis nous contenter ensuite de leurs rebuts ? Devons-nous attendre que ces étrangers nous engagent à leur service ? Ah ! à cette pensée, ma mère, je sens mes muscles se roidir et tout mon sang circuler avec force. Je possède de bons bras, je me sens de l’intelligence, je veux travailler, je veux faire servir à quelque chose les facultés que Dieu m’a données ; et si le succès ne couronne pas mes efforts, je me rendrai au moins le bon témoignage d’avoir fait mon devoir. »

La pauvre mère, en entendant ces nobles sentiments sortir de la bouche de son fils, dut se résigner et se contenter de pleurer en silence.

  1. Le mot anglais Township n’a pas d’équivalent en français. M. de Tocqueville dit que le township tient le milieu entre le canton et la commune ; d’autres, comme M. Laboulaye, prétendent que le township se rapproche beaucoup plus du canton que de la commune ; puisqu’un township peut se composer de plusieurs municipalités, de même qu’un canton peut comprendre plusieurs communes. Je me servirai donc dans le cours de ce récit, du mot « Canton, » de préférence au mot « Township »