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J.B. Rolland & Fils, libraires-éditeurs (p. 1-4).

JEAN RIVARD

LE DÉFRICHEUR



Les pensées d’un homme fort et laborieux produisent toujours l’abondance ; mais tout paresseux est pauvre.
Salomon.


La hardiesse et le travail surmontent les plus grands obstacles.
Fénélon.

AVANT-PROPOS.


Jeunes et belles citadines qui ne rêvez que modes, bals et conquêtes amoureuses ; jeunes élégants qui parcourez, joyeux et sans soucis, le cercle des plaisirs mondains, il va sans dire que cette histoire n’est pas pour vous.

Le titre même, j’en suis sûr, vous fera bâiller d’ennui.

En effet, « Jean Rivard »… quel nom commun ! que pouvait-on imaginer de plus vulgaire ? Passe encore pour Rivard, si au lieu de Jean c’était Arthur, ou Alfred, ou Oscar, ou quelque petit nom tiré de la mythologie ou d’une langue étrangère.

Puis un défricheur… est-ce bien chez lui qu’on trouvera le type de la grâce et de la galanterie ?

Mais, que voulez-vous ? Ce n’est pas un roman que j’écris, et si quelqu’un est à la recherche d’aventures merveilleuses, duels, meurtres, suicides, ou d’intrigues d’amour tant soit peu compliquées, je lui conseille amicalement de s’adresser ailleurs. On ne trouvera dans ce récit que l’histoire simple et vraie d’un jeune homme sans fortune, né dans une condition modeste, qui sut s’élever par son mérite, à l’indépendance de fortune et aux premiers honneurs de son pays.

Hâtons-nous toutefois de dire, mesdames, de peur de vous laisser dans l’erreur, que Jean Rivard était, en dépit de son nom de baptême, d’une nature éminemment poétique, et d’une tournure à plaire aux plus dédaigneuses de votre sexe.

À l’époque où se passent les faits qu’on va lire, il approchait de la vingtaine. C’était un beau jeune homme brun, de taille moyenne. Sa figure mâle et ferme, son épaisse chevelure, ses larges et fortes épaules, mais surtout des yeux noirs, étincelants, dans lesquels se lisait une indomptable force de volonté, tout cela, joint à une âme ardente, à un cœur chaud et à beaucoup d’intelligence, faisait de Jean Rivard un caractère remarquable et véritablement attachant. Trois mois passés au sein d’une grande cité, entre les mains d’un tailleur à la mode, d’un coiffeur, d’un bottier, d’un maître de danse, et un peu de fréquentation de ce qu’on est convenu d’appeler le grand monde, en eussent fait un élégant, un fashionable, un dandy, un cavalier dont les plus belles jeunes filles eussent raffolé.

Mais ces triomphes si recherchés dans certaines classes de la société n’avaient aucun attrait pour notre héros, et Jean Rivard préféra, comme on le verra bientôt, à la vie du lion de ville celle du lion de la forêt.

I.


Jean Rivard vint au monde vers l’an 1824, à Grandpré, une de ces belles paroisses canadiennes établies dans la vallée du Lac St. Pierre, sur la rive nord du St. Laurent.

Son père, Jean-Baptiste Rivard, ou simplement Baptiste Rivard, comme on l’appelait dans sa paroisse, aurait passé pour un cultivateur à l’aise s’il n’eût été chargé d’une famille de douze enfants, dont deux filles et dix garçons.

Jean était l’aîné de ces dix garçons.

Comme il montra dès son bas âge, une intelligence plus qu’ordinaire, son père se décida, après de longues consultations avec ses plus proches parents et le curé de Grandpré, à le mettre au collége pour l’y faire suivre un cours d’études classiques.

La mère Rivard nourrissait l’espoir secret que Jean prendrait un jour la soutane et deviendrait prêtre. Son plus grand bonheur à la pauvre mère eût été de voir son fils aîné chanter la messe et faire le prône à l’église de Grandpré.

Jean Rivard obtint d’assez bons succès dans ses classes. Ce n’était pas un élève des plus brillants, mais il était studieux, d’une conduite régulière, et, parmi ses nombreux condisciples, nul ne le surpassait dans les choses qui requièrent la constance et l’exercice du jugement.

Les années de collége s’écoulèrent rapidement. Dès le commencement de sa cinquième année, il était entré en Rhétorique, et il goûtait par anticipation les jouissances intellectuelles des années suivantes, car les études philosophiques et scientifiques convenaient à la tournure sérieuse de son esprit ; il se laissait même entraîner à faire des plans pour l’avenir, à bâtir des châteaux en Espagne comme on en bâtit à cet âge, lorsqu’un événement survint, qui renversa tous ses projets : le père Baptiste Rivard mourut.

Ce décès inattendu produisit une révolution dans la famille Rivard. Quand le notaire eut fait l’inventaire des biens de la succession et que la veuve Rivard eut pris sa part de la communauté, il fut constaté que le patrimoine de chacun des enfants ne s’élevait qu’à une somme de quelques cents piastres.

Jean, qui avait fait une partie de ses études, était censé avoir reçu quelque chose « en avancement d’hoirie, » et ne pouvait équitablement prétendre aux mêmes avantages pécuniaires que chacun de ses frères et sœurs. Sa part d’héritage à lui ne s’éleva donc en tout et partout qu’à la somme de cinquante louis.

Il lui fallait, avec cette somme, et vivre et s’établir.