Jean Rhobin/06

Éditions Serge Brousseau (p. 69-86).


VI


Marthe Duval de La Baie : un beau nom, une belle fille. Grande, svelte, brune aux yeux noirs.

Virtuose du violon, elle prenait, sous le charme de son jeu, une figure d’artiste où l’on pouvait lire toute l’expression des sentiments que les plus belles mélodies savent évoquer.

Elle exécutait ses pièces favorites avec beaucoup de brio car elle possédait une bonne technique de la touche et de l’archet, qui lui faisait maîtriser toutes les variations de mouvements.

Quand elle exécutait une pièce difficile, cela lui faisait ouvrir de grands yeux inquiets, mais énergiques et sûrs, qu’elle recouvrait ensuite de ses longs cils, avant de chanter.

Son âme de violoniste semblait la transfigurer.

Grande admiratrice de la célèbre Maud Powell, elle ne jouait jamais sans évoquer en elle la virtuosité de cette musicienne. Elle aimait son répertoire et exécutait plusieurs de ses pièces avec une technique presque identique à la sienne. Son professeur l’exhortait fortement à affronter le grand public ; à son avis, elle pouvait sans difficulté acquérir rapidement une renommée à laquelle elle aspirait.

***

Sa mère était très fière de son talent. Elle eut voulu la voir donner des récitals dans les théâtres des grandes villes.

Le père était un bigot pusillanime. Il ne faisait pas confiance à la vie. Il ne voulait pas permettre à sa fille d’aller jouer dans les centres urbains.

« Tant que je vivrai, disait-il à sa femme, Marthe n’ira pas s’exposer à la débauche. Si ma fille veut quitter la maison, elle n’a qu’à décider elle-même de son sort. Si elle commence cette vie d’artiste, je ne veux plus la voir revenir parmi nous. Je ne consentirai jamais à d’autres arrangements. Si elle part, je libère ma conscience de mes devoirs envers la seule fille que Dieu nous a donnée. Tant qu’elle sera sous ma tutelle, je ne peux me résigner à ce qu’elle fasse une carrière de cette sacrée musique. »

Quand Marthe jouait à une petite soirée villageoise, le père était toujours présent, plus préoccupé d’accompagner son enfant après le concert que d’entendre le programme musical qu’elle exécutait.

Cette étroitesse d’esprit n’était pas de nature à aider Marthe à suivre son penchant pour la musique.

Cette conscience timorée empêchait le pauvre homme de comprendre qu’une jeune fille qui dépasse la vingtaine a besoin de plus de liberté pour préparer son avenir ; et qu’un père ne doit pas mettre l’âme d’un garçon ou d’une fille en réserve dans une boîte de conserve, pour qu’elle puisse à la mort s’envoler vers le Maître de nos destinées. Il y a moyen de vivre sa vie honnêtement devant Dieu et devant les hommes dans la carrière de son choix.

***

Malgré ses vingt-cinq ans, Marthe restait toujours dans sa famille. On l’y traitait comme une enfant de quinze ans.

Elle aurait pourtant mérité de réaliser ses ambitions, tant elle travaillait à vaincre les difficultés de cet instrument si ingrat qu’est le violon.

Pour se consoler de sa vie d’artiste inconnue, elle continuait de travailler son violon, cinq ou six heures par jour.

On pouvait l’entendre exécuter sans interruption des mélodies, des sonates et des concertos des plus difficiles.

Quelquefois, son père entrait tard au logis, le soir. Il passait de longues veillées à jouer aux échecs avec des amis du village. Marthe en profitait pour pratiquer quelques passages difficiles de son répertoire. À certains moments, elle courait éveiller sa mère pour lui faire part d’une nouvelle découverte de sons. Celle-ci lui recommandait de se coucher et de se reposer :

— Dis-moi, à quoi cela te sert-il de tant travailler pour toujours rester dans notre petit village ? Tu sais que ton père ne te laissera jamais partir pour poursuivre ta carrière de musicienne.

Cependant Marthe ne perdait pas l’espoir de commencer un jour la vie de virtuose de concert. D’ailleurs, elle connaissait l’enthousiasme de son professeur pour sa tonalité et sa technique du violon. Elle savait qu’il ne restait qu’un seul obstacle à vaincre : la détermination de son père au sujet de son indépendance personnelle.

Hélas ! Son père était issu de paysans têtus.

Cette sorte d’hommes ne capitule pas facilement.

***

Son cours terminé, Jean ne se sentait aucun goût pour commencer de nouvelles études. Il trouvait les professions libérales trop encombrées. En outre, il se voyait mieux dans l’industrie, et désirait se caser dans quelques grosses opérations financières, où il pût trouver un plus grand champ d’action pour répondre à son tempérament d’homme actif et ambitieux.

Toutefois, il rêvait aussi de devenir chimiste. Grand admirateur de Pasteur, il avait décidé de vouer son énergie et son temps à la biologie ; mais il ne se décidait pas vite. Depuis quelques temps, il pensait au mariage.

Jean connaissait Marthe Duval depuis plusieurs années. Ils s’aimaient.

Ce premier amour le bouleversait. Il stimulait son désir de réaliser un salaire suffisant qui l’eût rendu immédiatement libre d’épouser la violoniste.

Il aimait la musique et passait de longues soirées en compagnie de son amie.

***

Cet art, mêlé à celui d’aimer, produit dans l’âme et le cœur les émotions les plus enchanteresses. Ces deux passions, qui, en même temps, font admirer à l’homme l’esthétique de la musique et celui du beau sexe, peuvent difficilement être apaisées. Elles conduisent aux plus grands sacrifices comme aux plus méprisables bêtises.

Il n’est rien de tel que la musique pour provoquer de ces mouvements intérieurs qui se définissent mal et se manifestent par un frisson, un tressaillement, que tout mélomane éprouve, s’il est en même temps esclave de la plus folle passion humaine : l’amour.

Quand Marthe Duval de La Baie avait exécuté les pièces favorites de son ami, elle déposait son instrument sur le piano. Encore tout enivrée de la chaleur de son jeu, sa figure laissait voir une impression de fatigue, qui avait beaucoup d’emprise sur Jean.

Un soir, les paroles des deux amoureux avaient été plus intimes, Jean dit à Marthe :

— Je me perds en conjectures en songeant à votre père qui ne veut pas vous laisser partir pour la ville. Marthe, puisque je vous aime, je voudrais vous communiquer mes projets futurs. Votre père semble m’estimer et avoir confiance en moi ; vous le savez, il l’a déjà avoué devant vous.

— Que voulez-vous dire ?

— J’ai l’intention de partir pour les États-Unis. J’aimerais étudier la chimie, devenir un grand spécialiste. Puis, c’est une carrière lucrative. Nous pourrions nous marier. Bientôt donc je serai loin de vous. Pourtant, je continuerai à m’occuper de votre avenir en même temps que du mien. Dans ma nouvelle carrière, j’espère rencontrer des gens capables d’apprécier votre talent mieux que ne peuvent le faire les amateurs du village… En outre, je suis convaincu que votre talent doit se développer. Quand nous serons mariés, je vous aiderai à suivre votre carrière de violoniste. Je ne suis pas un égoïste. Je ne veux pas que ma femme soit une femme de journée à mon service. Je suis d’avis que vous poursuiviez dès maintenant vos études de violon. J’essaierai de faire pression sur votre père. Il faut qu’il en vienne à vous comprendre…

Marthe se contentait de répondre aux paroles optimistes de son ami.

— Je comprends très bien vos regrets. Hélas ! votre enthousiasme ne changera en rien l’obstination de papa. Vous savez qu’il est bien déterminé sur la question ; il a une idée fixe, dictée par sa conscience d’homme inquiet, scrupuleux. Vous perdez donc votre temps à essayer de le toucher avec les raisons que vous venez de m’exposer. D’ailleurs, je ne suis pas sûre d’avoir tant de talent que ça. Mieux vaut peut-être renoncer à ce beau rêve…

— En tout cas, lorsque je serai aux États-Unis, j’écrirai à votre père. Je lui demanderai de vous laisser poursuivre vos études. Puis je reviendrai, un jour, vous épouser. À partir de ce moment, vous serez libre de continuer votre carrière. Si je reste ici à végéter, je ne puis être d’aucune utilité, ni à vous ni à moi… Je sais que je retarde notre bonheur, mais je ne peux vous épouser avant d’avoir quelque chose à vous offrir.

— Bah ! de nos jours, les jeunes filles ne se marieraient jamais, si elles attendaient la fortune. Rien n’est sûr dans la vie, c’est le destin qui mène tout. Avant de se fixer définitivement et de pourvoir à sa subsistance, le jeune homme passe par beaucoup de tâtonnements. En tout cas, sachez que j’attendrai.

— Ce sera, reprit Jean, le plus tôt que je pourrai le faire. J’ai hâte de vous délivrer de la tutelle de votre père. Sans doute, nous pourrions toujours nous tirer d’affaire avec votre musique ; mais la femme ne doit pas être le soutien de la famille. Tant que mon avenir sera incertain, Marthe, il faut nous priver du bonheur conjugal.

***

Jean Rhobin partit pour les États-Unis. Il se proposait de se créer au plus tôt une situation et de se marier. Il avait bien oublié les grands rêves de transformations sociales et politiques que ses discours de collège laissaient présumer.

Il se rendit à New-York rejoindre un ami qui l’invitait depuis longtemps. Ce dernier était au service d’une compagnie de produits chimiques.

Jean s’adonna à l’étude de la chimie biologique. Dans ses lettres à Marthe, il expliquait longuement l’avenir qui déjà lui souriait beaucoup. Il espérait même faire quelque découverte qui le rendrait célèbre.

Il était loin de marcher sur les voies de Pasteur, comme il avait cru le rêver un instant. Il songeait tout bourgeoisement et uniquement à s’établir. Il n’était plus un héros que dans la tête et le cœur de Marthe Duval. Gagner sa vie, faire sa vie, petitement et rapidement, était son souci de l’heure présente. Plus tard peut-être, il penserait à autre chose. Ne doit-on pas d’abord être quelqu’un si l’on veut s’imposer, travailler un jour pour les siens ? Le malheur, c’est qu’on finit par oublier qu’on n’est pas seul au monde.

Peu à peu se dessinait en Jean Rhobin ce phénomène d’usure rapide de l’idéal qui ne se produit que trop rapidement en notre pays. Il devenait affairiste, terre à terre, homme d’argent avant tout.

***

Marthe surveillait le bureau de poste. Quand le courrier arrivait, elle était la première rendue, anxieuse d’apprendre si Jean avait écrit.

Bien que peinée par le séjour prolongé de son ami à New-York, la vie ne lui était pas trop pénible. Les lettres qu’elle recevait régulièrement, ranimaient son courage. Elle apprenait que Jean pensait beaucoup à sa fiancée, et elle préférait rester dans cet état de naïveté plutôt que de s’inquiéter de sa conduite.

Jean était fidèle. Son amour pour Marthe était toujours le même. Il aimait le conserver pour activer ses ambitions et réaliser la vie heureuse de l’hyménée.

Un jour, Marthe revenait chez elle avec la correspondance et les journaux de la famille. Sur l’une des lettres adressées à son père, elle aperçut le timbre américain et reconnut l’écriture de Jean. Le cœur lui palpita : elle devint pâle, nerveuse. Elle jeta le courrier sur la table de la cuisine en surveillant son père qui commença immédiatement à ouvrir ses lettres. Il ne fit aucune mention de celle qui venait des États-Unis.

Après en avoir pris connaissance, il la froissa puis la lança dans le panier à papier.

Marthe attendit que son père fût disparu pour s’emparer de la lettre. Elle monta à sa chambre pour constater qu’elle ne contenait qu’une simple récapitulation du long entretien qu’elle avait eu avec son ami la veille de son départ.

Elle saisit la plume pour faire part à Jean de l’effet que sa lettre avait eu sur l’esprit d’opiniâtreté de son père.

***

Marthe connaissait le talent, l’habileté de Jean. Elle avait toujours eu confiance que son fiancé pût toucher son père par les lettres qu’il devait lui adresser. Elle fut très déçue de l’impression que fit la première. Elle en fut même attristée, angoissée.

Son tempérament de musicienne lui fit ressentir davantage cette cruelle déception. Elle ne put soutenir le choc. Épuisée, elle commença à négliger sa musique.

Le père et la mère constatèrent cette négligence inaccoutumée. Elle dépérissait.

— Marthe, tu sembles perdre de l’entrain pour la musique ?

— Oui, papa. Pour notre petit village, je suis assez développée au point de vue musical. J’avais l’ambition de compléter mes études du violon, mais je sens que c’est une folie de continuer à jouer pour ne charmer que les quatre murs de la maison.

— Tu veux de nouveau nous quitter ?

— J’ai toujours désiré partir. Mais je n’ai jamais pu me décider à vous déplaire, à vous faire de la peine. Vous avez été si bon pour moi. Si vous n’avez jamais consenti à me laisser libre, je sais que ce n’est pas de mauvais cœur. Aujourd’hui, je ne voudrais pas vous abandonner dans votre vieillesse.

— Mais, pars, si tu es si malheureuse. Je ne veux pas que tu sois triste. Nous n’avons que toi d’enfant, je ne peux supporter de te voir ainsi affligée. En effet, tu parais souffrante, abattue.

Marthe éclata en sanglots : elle répondit :

— Non, papa, il est trop tard. Je n’aurais plus d’ambition ni de bonheur à me séparer de vous. Je dois vous obéir premièrement. Je serais malheureuse en pensant que vous le seriez vous-même.

***

Marthe était tout d’abord foncièrement chrétienne. Plutôt que de faire de la peine à ses parents, elle préférait se priver, se restreindre dans ses ambitions légitimes.

Elle ne passait pas ses jours en longues patenôtres, elle se sentait bien peu entraînée vers les grandes dévotions. Mais elle aimait Dieu et ses parents.

Dans sa résignation, Marthe n’en ressentait pas moins une lourde peine qui ruinait sa santé. Elle ne prenait plus son violon qu’à de très rares occasions pour chanter sa douleur.

Son médecin, le docteur Blondin, lui recommanda de cesser complètement ses pratiques pour quelques semaines ; ce fut le commencement de la maladie de langueur qui devait bientôt l’emporter.

Condamnée à passer ses jours sur une chaise longue, pour se distraire, elle écrivait à Jean ; elle mettait même en musique certains passages de ses lettres.

Son fiancé ignorait sa maladie. Marthe s’était bien gardée de lui rien conter. Il recevait ses lettres couvertes de notes de musique. Le soir, après son travail, il se rendait chez des amis pour les interpréter sur le piano.

Ses compagnons trouvaient que Marthe avait beaucoup de talent. Ils désiraient ardemment que Jean la fît venir pour qu’elle reçût toute l’attention des imprésarios de grands concerts à New-York.

Pendant ce temps, la tuberculose consumait la frêle constitution de Marthe. Elle changeait de jour en jour.

***

Le père inquiet, troublé à son tour, aurait voulu écrire à Jean, mais il se rendait compte qu’il était trop tard et que même s’il eût consenti à laisser partir sa fille, elle eut été incapable de le faire.

Chaque fois que Marthe recevait une lettre, le père s’informait quand Jean devait venir.

Il savait que sa visite eût pu lui apporter quelque regain de courage. Marthe répondait toujours que Jean n’avait ni le temps, ni l’argent pour la venir voir.

Voyant que Marthe faiblissait de jour en jour, le père, désespéré, craignant même que la mort ne vînt lui ravir la seule enfant qu’il avait, résolut d’écrire à Jean.

Il demanda à Marthe si elle voulait qu’il écrivît à son fiancé.

— Papa, dit-elle, je vous ai toujours obéi ; maintenant que je vais mourir, je vous demande comme dernière faveur de ne pas écrire à Jean puisque je désire mourir sans le revoir.

Quelques jours plus tard, Marthe s’affaissa de nouveau.

Les larmes aux yeux, le père écrivit à Jean que Marthe était mourante.

Le fiancé quitta tout, mais il ne put se rendre à temps. La veille de son arrivée, Marthe avait rendu le dernier soupir, les yeux fixés sur son violon et sur la photographie de Jean qu’elle avait toujours aimé.

***

Dieu avait-il voulu épargner à cette âme sensible une désillusion ? Mieux valait en tout cas que Marthe mourût plutôt que d’appartenir à un homme médiocre. Elle eût trop cruellement souffert à la longue. Elle n’eût pas tardé à sentir, avec son intuition féminine, les points faibles de ce bon garçon de mari que son admiration naïve de jeune fille lui voilait encore.

La violoniste avait emporté dans la tombe son illusion, son bel amour sans ombres. Mieux valait ainsi pour tout le monde. À la longue, son existence près de l’homme terre à terre que devenait Jean Rhobin eût été aussi terne que sa vie renfermée dans le patelin natal, loin de ces salles de concert dont elle avait ingénument rêvé.