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XCV.

DE SYLVIA À JACQUES.

À présent je ne me flatte plus, et ton désespoir est passé dans mon âme ; mais le tien est auguste et résigné, et le mien est sombre et amer. C’en est donc fait, ton parti est pris ! Ô Dieu ! ô Dieu ! un homme comme Jacques va se tuer, et vous ne ferez pas un miracle pour l’en empêcher ! Vous allez laisser tomber cette vie sainte et sublime dans le gouffre de l’éternité, comme un grain de sable dans l’Océan ; elle s’en ira pêle-mêle avec celles des méchants et des lâches, et la création tout entière ne se révoltera pas contre vous pour refuser son sacrifice ! Ton malheur fera de moi un athée à mon dernier soupir, ô Jacques !

Tu me parles d’avenir, de bonheur, de mariage, de maternité ! Mais tu ne sais donc pas… non, tu ne connais pas mon amitié, si tu t’imagines que je puisse te survivre. Quand ce ne serait que par indignation, je hais la vie désormais, je la hais encore plus que tu ne fais ; car tu acceptes ton sort, et moi je me révolte contre le ciel et contre les hommes qui l’ont fait ce qu’il est. Je hais Octave, et je ne puis regarder ma sœur en face ; je la fuis, tant j’ai peur de la haïr aussi. Voilà comme elle t’a compris, la femme que tu aimais ! et voilà l’homme qu’elle t’a préféré ! Oui, ils sont faits l’un pour l’autre, ils ont raison ; qu’ils s’aiment et qu’ils dorment sur ton cercueil : ce sera leur couche nuptiale.

Mais pourquoi faut il que tu meures ! Du moment qu’ils le désirent, n’es-tu pas affranchi de tout devoir envers eux ? Parce qu’ils ont une pensée criminelle, tu t’offres à Dieu comme une victime d’expiation pour leur forfait ! Que deviendra donc dans le cœur des hommes l’amour de la justice et la foi à la Providence, si les premiers d’entre eux se condamnent et s’immolent ainsi pour laver les fautes des derniers ? Ne peux-tu abandonner pour jamais cette maudite Europe où tous tes maux ont pris racine, et chercher quelque terre vierge de tes larmes, où tu pourras recommencer une vie nouvelle ? Est-il bien vrai que tu n’as plus rien dans le cœur, pas même de l’amitié pour moi, qui te suivrais au bout du monde ? Ah ! cette amitié qui remplissait toute mon âme, et qui étouffait à chaque instant l’amour que j’aurais pu concevoir pour d’autres hommes, ne t’a jamais suffi ; tu venais te reposer et te consoler près de moi, mais tu retournais bien vite à cette vie de passions orageuses qui a fini par te briser. À présent que tes passions sont mortes, ne peux-tu vivre doucement, et vieillir avec ta sœur sous quelque beau ciel, dans une des solitudes enchantées du Nouveau-Monde ? Viens, partons, oublions ce que nous avons souffert : toi, pour aimer trop, et moi, pour ne pouvoir pas aimer assez. Nous adopterons, si tu veux, quelque orphelin ; nous nous imaginerons que c’est notre enfant, et nous l’élèverons dans nos principes. Nous en élèverons deux de sexe différent, et nous les marierons un jour ensemble à la face de Dieu, sans autre temple que le désert, sans autre prêtre que l’amour ; nous aurons formé leurs âmes à la vérité et à la justice, et il y aura peut-être alors, grâce à nous, un couple heureux et pur sur la face de la terre.

Ah ! laisse-moi faire de ces rêves, et fais-en avec moi. Il doit y avoir autre chose dans la vie que l’amour. Tu dis que non. Comment se fait-il qu’un homme comme toi, doué de tous les talents, sage de toutes les sciences, riche de toutes les idées, de tous les souvenirs, n’ait jamais voulu vivre que par le cœur ? Ne peux-tu te réfugier dans la vie de l’intelligence ? que n’es-tu poète, savant, politique ou philosophe ! Ce sont des existences que l’âge rend chaque jour plus belles et plus complètes. Pourquoi faut-il que tu meures à quarante ans d’un désespoir de jeune homme ? Ô Jacques ! c’est que ton âme est trop brûlante ; elle ne veut pas vieillir, elle aime mieux se briser que de s’éteindre. Trop modeste pour entreprendre d’éclairer les hommes par la science, trop orgueilleux pour pouvoir briller par le talent aux yeux d’êtres si peu capables de te comprendre, trop juste et trop pur pour vouloir régner sur eux par l’intrigue ou par l’ambition, tu ne savais que faire de la richesse de ton organisation. Dieu aurait dû créer un ange exprès pour toi, et vous envoyer vivre tous deux seuls dans un autre monde ; il aurait dû au moins te faire naître dans le temps où la foi et l’amour divin servaient à éclairer et à régénérer les nations. Il t’eût fallu une tâche immense, héroïque, humble et enthousiaste à la fois ; une vie toute de larmes saintes et de souffrances philanthropiques ; une destinée comme celle du Christ.

Mais quand un homme comme toi naît dans un siècle où il n’y a rien à faire pour lui ; quand, avec son âme d’apôtre et sa force de martyr, il faut qu’il marche mutilé et souffrant parmi ces hommes sans cœur et sans but, qui végètent pour remplir une page insignifiante de l’histoire, il étouffe, il meurt dans cet air corrompu, dans cette foule stupide qui le presse et le froisse sans le voir. Détesté par les méchants, raillé par les sots, craint des envieux, abandonné des faibles, il faut qu’il cède et qu’il retourne à Dieu, fatigué d’avoir travaillé en vain, triste de n’avoir rien accompli. Le monde reste vil et odieux : c’est ce qu’on appelle le triomphe de la raison humaine.

Tu m’as fait jurer de rester auprès de ta femme jusqu’à ce qu’elle fût consolée de ta mort, tu m’as arraché ce serment, ne peux-tu le rétracter ? Sera-t-il en mon pouvoir de le tenir quand je saurai que le jour est venu, et que tu touches à ta dernière heure ? Crois-tu, Jacques, que je n’abandonnerai pas tout pour aller partager avec toi le poison ou les balles ! Tu me fais sourire avec la demande d’Herbert ! Souviens-toi que tu m’as juré, de ton côté, de ne pas exécuter ta résolution sans me prévenir, et sans me laisser le temps d’aller t’embrasser une dernière fois.