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XCI.

DE JACQUES À SYLVIA.


Genève.

J’irai ; mais je veux que tu l’avertisses de mon arrivée quelques jours d’avance : je ne veux surprendre personne. Il me serait horrible de trouver sur le visage de Fernande une expression d’embarras ou d’effroi. Dis lui qu’elle se contraigne, s’il le faut, pour ne me laisser rien apercevoir de ce qui se passe ; fais-lui croire toujours que je suis sans soupçon, et persuade-lui de m’entretenir soigneusement dans cette confiance. Non, je ne me sens pas assez fort pour être témoin de leurs amours ; je ne suis pas un philosophe stoïcien, et une âme de feu brûle encore mon front sous mes cheveux blancs. Ce que tu fais maintenant est bien cruel, Sylvia ; j’étais presque enseveli, et tu me rappelles au monde des vivants pour souffrir quelques jours de plus, et m’assurer de nouveau de la nécessité de le quitter pour jamais. Soit, Fernande souffre ; elle a besoin de moi, dis-tu : j’en doute ; mais je sens que je ne mourrais pas tranquille si j’avais négligé d’adoucir une de ses peines. C’est la dernière qui l’atteindra, elle n’aura plus rien à perdre : privée de ses enfants et délivrée de son mari, elle pourra se livrer à son amour sans partage et sans crainte. Cette intimité que tu crois encore possible entre nous est un rêve romanesque ; quand même j’oublierais mes ressentiments, pourraient-ils oublier le mal qu’ils m’ont fait ? La vue d’un homme qu’on a rendu malheureux est insupportable : c’est comme le cadavre de l’ennemi qu’on a tué.

J’arriverai deux jours après cette lettre. Je vais donc revoir cette maison funeste ! Je comprends ce qui est arrivé : mon fils est mort.