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XXX.

DE FERNANDE À CLÉMENCE.

Jacques m’a fait aujourd’hui un très-grand plaisir : il m’a donné une preuve de confiance. « Mon amie, m’a-t-il dit, je désire appeler auprès de nous une personne que j’aime beaucoup, et que, j’en suis sûr, vous aimerez aussi. Il faudra que vous m’aidiez à l’arracher à la solitude où elle vit, et à l’attacher, au moins pour quelque temps, auprès de nous. — Je ferai ce que vous voudrez, et j’aimerai qui tu voudras, ai-je répondu, à moitié triste et à moitié gaie, comme je suis souvent maintenant. — Je ne t’ai jamais parlé, a-t-il repris, d’une amie qui m’est bien chère, et que j’ai, pour ainsi dire, élevée : c’est la fille naturelle de mon meilleur ami, qui me l’a recommandée à son lit de mort. Ne me fais jamais de question à cet égard ; j’ai fait serment de ne jamais dire le nom des parents de cette jeune fille qu’en de certaines circonstances dont moi seul puis être juge. C’est moi qui l’ai mise au couvent, et qui l’en ai retirée pour l’établir dans les divers pays où elle a désiré vivre, d’abord en Italie, puis en Allemagne, maintenant en Suisse ; elle vit loin de la société, dans une indépendance que le monde trouverait bizarre, mais qui n’a rien que de raisonnable et de légitime chez celui qui ne demande rien au monde et qui ne s’ennuie pas de l’isolement.

— Est-elle jeune ? ai-je demandé. — Vingt-cinq ans. — Et jolie ? ai-je ajouté avec précipitation. — Très-jolie, » a répondu Jacques sans paraître s’apercevoir de la rougeur qui me montait au visage. J’ai fait beaucoup d’autres questions sur son caractère, auxquelles Jacques a répondu de manière à me faire aimer cette inconnue ; mais néanmoins j’ai fait un grand effort pour lui dire que j’aurais beaucoup de plaisir à l’avoir près de moi, et quand je me suis trouvée seule, j’ai senti que j’éprouvais tous les tourments de la jalousie. Je ne croyais certes pas que Jacques fût amoureux de cette femme et qu’il voulût l’amener dans notre maison pour en faire de nouveau sa maîtresse. Jacques est trop noble, trop délicat pour cela ; mais je craignais que cette amitié si vive entre lui et cette jeune femme n’eût commencé par quelque autre sentiment. Il ne s’y sera pas abandonné, pensais-je ; la raison et l’honneur auront vaincu cette tendresse trop vive pour sa protégée ; mais il aura souvent été ému près d’elle ; il n’aura pas vu impunément tant de beauté, d’esprit et de talents ; il aura peut-être songé plus d’une fois à en faire sa femme, et il lui sera resté au moins pour elle cet indéfinissable sentiment qu’on doit avoir pour l’objet d’un ancien amour. Jacques est si étrange quelquefois ! Peut-être qu’il veut la placer entre nous comme conciliatrice au milieu de nos chagrins ; peut-être qu’il me la proposera pour modèle, ou qu’au moins, comme elle sera beaucoup plus parfaite que moi, il fera malgré lui, quand j’aurai quelque tort, des comparaisons entre elle et moi qui ne seront point à mon avantage. Cette idée me remplissait de douleur et de colère ; je ne sais pourquoi j’éprouvais un besoin invincible de questionner encore Jacques, mais je ne l’osais pas, et je craignais qu’il ne devinât mes soupçons. Enfin, vers le soir, comme nous causions assez gaiement de choses générales qui pouvaient avoir un rapport éloigné avec notre position, je pris courage, et, feignant de plaisanter, je lui demandai presque clairement ce que je désirais savoir. Il resta quelques instants silencieux ; j’observai son visage, et il me fut impossible d’en interpréter l’expression. Jacques est souvent ainsi, et je défie qui que ce soit de savoir s’il est calme ou mécontent dans ces moments-là. Enfin, il me tendit la main, en me disant d’un air grave : « Est-ce que tu me croirais capable d’une lâcheté ? — Non, m’écriai-je vivement en portant sa main à mes lèvres. — Mais d’une trahison ? ajouta-t-il. — Non, non, jamais. — Mais de quoi donc alors ? car tu m’as soupçonné de quelque chose, ajouta-t-il en me regardant avec cet air de pénétration auquel je ne saurais résister. — Eh bien, oui, répondis-je avec embarras, je t’ai accusé d’imprudence. — Explique-toi, dit-il. — Non, répondis-je ; fais-moi un serment, et je serai à jamais tranquille. — Un serment entre nous ! dit-il d’un ton de reproche. — Ah ! tu sais que je suis faible, répondis-je, et qu’il faut me traiter avec condescendance ; que ton orgueil ne se révolte pas, et qu’il s’humanise un peu avec moi ; jure-moi que tu n’as jamais eu d’amour pour cette jeune personne et que tu es sûr de n’en avoir jamais. » Jacques sourit et me demanda de lui dicter la formule du serment. Je lui dis de jurer par son honneur et par notre amour. Il y consentit avec douceur et me demanda si j’étais contente. Alors, voyant que j’avais été folle, je me sentis très-honteuse et craignis de l’avoir offensé ; mais il me rassura par des paroles et des manières affectueuses. Je pense donc à présent que j’ai bien fait d’être franche et de lui avouer mes inquiétudes sans fausse honte. Avec quelques mots d’explication, il m’a tranquillisée pour toujours, et je n’ai plus la moindre répugnance à bien accueillir son amie. Peut-être que si je lui avais toujours dit naturellement ce qui se passait dans ma pauvre tête, nous n’aurions jamais souffert. Depuis cette explication, je me sens heureuse et tranquille plus que je ne l’ai été depuis longtemps. Je suis reconnaissante de la complaisance que Jacques a eue de me rassurer par une formule qui me semble à moi-même à présent réellement puérile, mais sans laquelle je serais peut-être au désespoir aujourd’hui. En général, Jacques me traite ou trop en enfant, ou trop en grande personne ; il s’imagine que je dois l’entendre à demi-mot, et ne jamais donner une interprétation déraisonnable à ce qu’il dit. S’il s’aperçoit qu’il n’en est point ainsi, il désespère de redresser mon jugement, et il m’abandonne à mon erreur avec une sorte de dédain qui m’offense, au lieu de m’accorder quelques paroles qui me guériraient complètement. Jacques est trop parfait pour moi, voilà ce qu’il y a de sûr ; il ne sait pas assez me dissimuler mon infériorité ; il sait consoler mon cœur, il ne sait pas ménager mon amour-propre. Je sens ce qu’il faudrait être pour être son égale, et je sens que cela me manque. Oh ! combien mon sort est différent de ce que j’avais rêvé ! Ni mon espoir, ni mes craintes ne se sont réalisés ; Jacques est mille fois au-dessus de ce que j’avais espéré ; je n’avais pas l’idée d’un caractère aussi généreux, aussi calme, aussi impassible ; mais je comptais sur des joies que je ne trouve pas avec lui, sur plus d’abandon, d’épanchement et de camaraderie. Je me croyais son égale, et je ne le suis pas.