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XVII.

DE SYLVIA À JACQUES.

Maintenant que vous êtes à la veille de vous marier, maintenant que nous entrons dans une phase nouvelle de ce sentiment sans nom que nous avons l’un pour l’autre, il faut que vous me disiez la vérité sur un des points les plus importants de ma destinée. Jusqu’ici j’ai dû et j’ai pu respecter votre silence ; à présent je ne le puis plus. Vous étiez mon seul appui sur la terre, je vais peut-être vous perdre ; dois-je accepter encore votre protection et vos dons ? Quand vous étiez indépendant, il m’importait peu de savoir si vous étiez mon tuteur ou mon bienfaiteur ; à présent, vous allez avoir une famille étrangère à moi, vos biens lui appartiendront légitimement ; je n’en veux pas prendre la plus légère partie si je n’ai des droits sacrés à votre sollicitude. D’ailleurs, cette incertitude m’est pénible, et l’obscurité répandue à mes propres yeux sur nos relations jette dans ma vie des doutes effrayants et bizarres. Octave lui-même n’est pas tranquille ; il n’a pas assez de grandeur d’âme pour se fier aveuglément à ma parole, et pas assez d’énergie dans la volonté pour m’accuser franchement. Les commentaires insolents des curieux de cette ville se réduisent à ceci, que vous avez été mon amant, et que vous me faites un sort par délicatesse. Je méprise ces inconvénients inévitables de mon isolement et de ma naissance. Habituée de bonne heure à n’avoir pas de famille et à faire péniblement ma route au milieu d’un monde froid et méprisant, qui me disait à chaque pas : « Qui êtes vous ? d’où venez-vous ? à qui appartenez-vous ? » je n’ai jamais compté sur ce qu’on appelle la considération. J’aurais pu l’acquérir peut-être en me faisant connaître, en me cherchant des amis ; mais je n’en sentais pas le besoin : votre affection me suffisait et remplissait ma vie quand l’amour ne l’occupait pas.

À présent, vous allez peut-être me manquer ; vos nouvelles affections vont nous séparer ; il faut que j’essaie de me rattacher plus intimement à Octave ; il faut que je lui pardonne d’avoir douté de moi, ce que je n’aurais pardonné en aucune autre circonstance de ma vie, et que je descende à le rassurer en lui donnant une preuve de mon innocence. Cette preuve, je suis presque sûre qu’un mot de vous peut la fournir ; en vain vous me l’avez refusé, j’ai deviné depuis longtemps ce que nous sommes l’un à l’autre. Tracez-la donc, cette parole, afin qu’elle mette entre nous une ligne sacrée que le soupçon n’ose pas franchir, afin qu’elle m’autorise à dormir tranquille sous le toit d’une maison qui vous appartient. Avouez que je ne suis pas la fille d’un de vos amis ; avouez que vous êtes mon frère. Vous avez fait un serment au lit de mort de celui qui m’a donné le jour ; vous devez le rompre, il y va de tout le repos de ma vie. Qu’importe que je sache le nom de mon père ? je ne l’ai pas connu, je ne peux pas l’aimer ; mais je lui pardonne de m’avoir abandonnée. Quel qu’il soit, je ne le maudirai jamais ; je le bénirai peut-être, s’il est ton père.