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Traduction par P.-J. Stahl, Lermont.
Bibliothèque d’éducation et de récréation J. Hetzel (p. 271--).


CHAPITRE XXII

L’ILE-VERTE


« Déjà demain la rentrée, s’écriait Jack quelques jours après leur retour à Harmony. Quel dommage que les vacances ne durent pas toute l’année !

— Moi, je serais bien contente de retourner en classe avec vous, lui dit Jane, mais je doute fort qu’on me le permette. Il y a eu hier grand conciliabule entre nos deux mères et le médecin. Cela ne présage rien de bon pour moi. »

Jack réunit ses livres de classe, dont les couvertures étaient tant soit peu usées, et continua ses lamentations :

« Je me suis tant amusé pendant six semaines, dit-il, que la pensée d’aller m’enfermer entre quatre murs depuis le matin jusqu’au soir, me fait mal d’avance. N’êtes-vous pas de mon avis, Frank ?

— J’avoue humblement, répondit Frank, que je ne vois pas arriver le jour de la rentrée avec autant de plaisir que les autres années. Voilà le résultat de la paresse et de l’oisiveté. Il faut nous secouer et nous mettre bravement au travail. Les vacances sont finies !…

— C’est vrai, dit Mme Minot, qui venait d’entrer, les vacances sont finies, et cependant vous ne retournerez pas en classe. L’avis du médecin est formel. Votre santé exige que jusqu’au moment où vous devrez entrer pour quatre ans à l’Université, votre éducation s’achève dans un tout autre système que celui d’autrefois. D’accord avec M. Acton, c’est à la maison, c’est ici même que vous travaillerez. M. Acton viendra vous donner des leçons, qui, pour vous être personnelles, n’en seront que meilleures, si vous mettez à en profiter le même zèle que vous apportiez à celles que vous receviez en commun. Grâce à Dieu, le docteur a eu le courage et le bon sens de me dire toute la vérité. Heureusement une hygiène toute nouvelle, le grand air, et de fréquents exercices pourront, à l’âge que vous avez, rétablir l’équilibre entre le physique et le moral dans vos organisations menacées d’anémie. Je le pressentais bien à voir vos mines pâlies, votre maigreur, Frank, et votre faiblesse, Jack, mais j’avais besoin de la mise en demeure du docteur. Me voici éclairée. Il n’y a plus à balancer. Mon parti est pris. »

Frank se soumit de bonne grâce.

« Pour moi, je suis bien content, s’écria Jack.

— Mais moi, demanda Jane. Que deviendrai-je avec tout cela ?

— Je vous ferai travailler moi-même, ma chérie. Mais vous ne serez pas seule et vous ne manquerez pas d’émulation, car Mme Grant et M. Bémis me confieront Merry et Molly.

— Ce sera charmant, dit Jane enchantée de ce projet, qui ne la séparait pas de ses amies.

— Vous verrez que je ne suis pas une maîtresse bien exigeante, continua Mme Minot.

— Oh ! je le sais bien, maman, s’écria Jane, et je ne suis pas désappointée le moins du monde de ne pas retourner en classe. J’ai été si heureuse l’année dernière, que je ne me plaindrais pas, même s’il me fallait encore des années de patience.

— Je reconnais là ma bonne petite Janie, dit Mme Minot en l’embrassant. Eh bien, mes enfants, puisque vous êtes tous si raisonnables, nous allons essayer de mon système. S’il ne produit pas les résultats que j’en attends, vous retournerez en classe.

— Hourrah ! trois fois hourrah pour maman ! cria Jack. À présent, je vais avoir le temps de faire de la gymnastique.

— Ce ne sera pas dommage, lui répondit sa mère, car le docteur l’a encore recommandé hier. »

Mais Frank et Jane réussissaient si bien dans leurs études, qu’il leur était au fond un peu dur d’abandonner leurs succès à l’école. Mme Minot voulut leur offrir quelque compensation :

« Jack et Frank monteront à cheval, leur dit-elle, c’est encore ce terrible docteur qui le veut, et Jane fera des promenades en voiture en attendant qu’elle puisse marcher beaucoup. Il est essentiel que vous preniez tous les trois beaucoup d’exercice.

— Quel bonheur ! s’écria Jack. J’aime tant les chevaux !

— Cela se trouve bien, car l’un de vous devra s’occuper de tous les soins que nécessitent un cheval et une voiture. L’autre sera jardinier.

— Je me charge du cheval, dit Jack.

— Et moi du jardin, » dit Frank.

L’affaire fut conclue, et la conversation en resta là.

Un mois de cette nouvelle vie produisit de grands changements chez tous les enfants.

Jack était dans son élément ; il devenait plus fort chaque jour. Quant à Frank, l’appétit qu’il avait gagné à Belle-Plage augmentait au lieu de diminuer. Le jardinage calmait ses nerfs. Au lieu de rester éveillé une partie de la nuit pour essayer de résoudre un problème difficile, il n’avait pas plus tôt la tête sur son oreiller qu’il s’endormait. De migraines, il n’en était plus question, et, chose curieuse, les devoirs se faisaient mieux et plus vite qu’autrefois.

Les trois petites filles faisaient de longues promenades dans les bois. Leurs joues pâles étaient devenues roses et fermes. Elles cueillaient des fleurs, composaient des herbiers, apprenaient la botanique, et ne perdaient pas leur temps, quoi qu’en pussent dire les habitants d’Harmony, qui ne comprenaient rien à ce mode d’éducation.

Au lieu d’apprendre par cœur, comme des perroquets, toutes sortes de choses qu’elles ne comprenaient pas la moitié du temps, elles apprenaient l’hygiène, l’économie domestique, la couture, la cuisine même, sans préjudice des arts d’agrément et des connaissances indispensables. C’est incroyable tout ce qu’elles apprenaient sans s’en douter.

Un jour du mois d’octobre, Frank et Jack cueillaient les pommes du verger, Jane, Merry et Molly se hâtaient de finir leur tâche pour aller les aider. Elles cousaient. Pendant qu’elles travaillaient, Mme Minot leur avait lu l’Histoire illustrée des Reines d’Angleterre, par miss Strickland. La leçon était terminée, mais les élèves en causaient encore, malgré le départ de leur maîtresse.

« Autrefois, l’histoire ne m’intéressait pas, dit Molly, mais depuis qu’au lieu d’apprendre des dates et des faits, on me donne des détails et on me montre tous les endroits où se sont passés les événements dont on me parle, cela m’amuse plus qu’un roman.

— Je rêvais autrefois d’être une grande dame, d’avoir des robes de velours et des joyaux et de vivre dans un palais, dit Merry d’un air pensif. Mais je vois bien que les reines ne sont pas si heureuses que moi. Je ne désire plus rien de semblable. Il me suffit d’être aimée de ceux qui m’entourent et de penser que je leur rends la vie agréable.

— C’est sans doute le résultat de notre fameuse société, répondit Molly. Quant à moi, je déclare qu’elle m’a fait du bien. C’est une véritable transformation à la maison. Miss Bat devient de jour en jour plus aimable, et quand elle demande quelque chose à papa, savez-vous ce qu’il lui répond ? « Adressez-vous à miss Molly. » Quel changement hein !…

— Alors, dit Jane, vous êtes contente ?

— Oh oui, mais mon intention n’est pas de rester toujours ici. Aussitôt que Boo sera assez grand, nous prendrons notre volée, et nous ferons le tour du monde !… J’adore les voyages !…

— Moi, dit Jane, je voudrais devenir célèbre d’une manière quelconque ; je voudrais être admirée, avoir beaucoup de talents, en un mot, être une femme de génie… Il est probable que je ne serai rien de pareil, mais en tout cas, je ne serai pas infirme, et je me trouverai heureuse, quoi qu’il arrive.

— J’ai fini, fit Merry en pliant son ouvrage.

— Et moi aussi, dit Jane.

— Et moi aussi, » répéta Molly, comme un joyeux écho.

Les trois petites filles coururent au verger. Boo y était déjà pour « aider » aux travailleurs. Il ramassait les pommes tombées pour les mettre sur le tas destiné à faire du cidre. Il en perdait la bonne moitié en route, mais il n’en croyait pas moins être d’un grand secours à ses amis. Jack était monté sur l’arbre et cueillait les fruits à sa portée. Frank armé d’un panier et d’un crochet, cueillait prudemment les autres. Merry et Molly s’apprêtèrent à l’aider, et Jane s’assit pour trier les pommes et séparer celles qui étaient bonnes à manger tout de suite.

C’était une splendide journée d’automne. Le soleil couchant dorait l’horizon ; l’air était embaumé, et nos amis se livrèrent avec bonheur à leur charmante besogne.

Jack sifflait comme un merle dans les branches des pommiers ; Frank riait et plaisantait avec Merry et Molly, qui couraient des arbres à leur amie, avec leurs paniers pleins de pommes. Jane chantait une chanson à Boo, qui se reposait à côté d’elle de ses nombreux travaux.

« C’est fini, » s’écria enfin Frank en s’étendant sur l’herbe et s’éventant avec son mouchoir.

Jack se laissa glisser du haut de son arbre, au grand détriment de son pantalon de toile.

« Nous avons une belle récolte, dit-il en rejoignant ses amis.

— Elle serait encore bien plus belle, dit Frank, si ce jeune homme n’y goûtait pas tant. »

Frank s’adressait à Boo, qui mettait ses petites quenottes blanches dans toutes les pommes qu’il pouvait attraper, pour voir si elles étaient mûres, disait-il.

Molly prit son frère par la main, et se disposa à l’emmener pour l’empêcher de commettre de nouvelles sottises.

« Quelle magnifique journée ! dit Merry en se levant aussi pour partir. Nous devrions profiter de ce beau temps pour faire un pique-nique.

— Oh ! oui, s’écria Jane. Songez donc que je n’en ai pas encore fait de l’année ! Allons goûter dans l’Ile-Verte, voulez-vous ?

— Allons, dit Frank, mais n’attendons pas trop : la gelée viendra plus vite que nous ne le pensons.

— C’est demain samedi, répondit Molly. Profitons-en.

— Comme cela Édouard sera des nôtres, dit Jack.

— Et Gustave aussi, » ajouta Frank.

Gustave était entré à l’Université quelques semaines auparavant, mais cela ne paraissait pas avoir réalisé tous ses rêves.

Merry poursuivit de sa voix douce :

« Ralph viendra sans doute aussi. Il est très occupé à finir son buste pour Mme Lennoy, mais il ne voudra pas manquer cette dernière partie de plaisir.

— Eh bien, c’est convenu, dit Jack. Nous deux Frank, nous inviterons les messieurs ; vous, mesdemoiselles, invitez vos amies. »

Le lendemain à deux heures, tout le monde était réuni au bord de la rivière, excepté Ralph qui ne pouvait venir que plus tard. On n’avait eu garde d’inviter le maussade Joë, mais Gustave, Édouard et Grif étaient là, ainsi que Mabel, Annette, Juliette et Susy. Il y avait quatre bateaux, deux grands et deux petits. Le temps était encore plus beau que la veille. La rivière serpentait au milieu des prés et des bois aux feuilles de mille couleurs.

Quelle gaieté ! Quel plaisir ! Jane avait apporté sa guitare, et Édouard son violon. On fit de la musique, on chanta. On s’arrêta dans les plus jolis endroits pour mieux les admirer : on cueillit des nénuphars, des joncs et des myosotis pour en faire des bouquets. On s’amusa de toutes les façons.

L’Ile-Verte, ainsi nommée à cause des chênes qui la couronnaient, était le lieu de réunion de la jeunesse d’Harmony, quand il s’agissait d’un pique-nique ou d’une partie de pêche. Une certaine petite caverne où l’on pouvait faire du feu, en faisait foi par ses pierres noircies. Nos amis y débarquèrent bientôt. Leur arrivée mit en fuite des écureuils qui faisaient leur provision de glands pour l’hiver et qui ne savaient que penser de cette invasion.

Les petites filles mirent la table sur une roche couverte de mousse ; des feuilles servaient de plats et d’assiettes, et même de serviettes. Frank eut mission de faire le café ; Gustave de couper le pain et les gâteaux ; Jack et Grif apportèrent du bois pour allumer le feu, et Édouard, comme toujours, fut à la disposition de chacun.

Enfin tous les préparatifs furent terminés. Les jeunes gens commençaient à s’impatienter du retard de Ralph, quand ils aperçurent de loin sa périssoire.

« Il va bien vite, dit Jane. Qu’est-il donc arrivé ?

— Rien de désagréable évidemment, répondit Merry. Il a l’air trop heureux. »

Il y avait en effet du nouveau, mais rien que de très heureux. Ralph sauta hors de son bateau avant même d’avoir touché la rive, et courut vers ses amis en criant et en agitant son chapeau.


Ralph courut vers ses amis en agitant son chapeau.

« Hourrah ! hourrah ! dit-il. Je pars pour Rome dans quinze jours. »

Le goûter en fut oublié. Tout le monde se leva, entoura Ralph, lui fit des questions sans fin et des compliments sincères. Les écureuils durent se demander ce que signifiait ce tapage.

« Oui, mes amis, répéta Ralph. Je partirai d’ici quinze jours. J’ai un peu d’argent pour commencer, et, si par hasard je ne me tirais pas d’affaire, David German a dit qu’il me viendrait en aide.

— C’est très beau de sa part, répondit Frank.

— J’irai vous voir en Italie dans quatre ans, quand je serai sorti de l’Université, dit Gustave.

— J’en accepte l’augure, fit Ralph,

— Vous resterez là, ces quatre années entières ? demanda Merry avec une nuance de tristesse dans ses grands yeux bruns.

— Je resterai tout le temps qu’il faudra pour acquérir du talent, répondit Ralph. J’ai beaucoup à apprendre et je ne veux penser qu’à arriver au but.

— Vous allez devenir célèbre, dit Jane.

— Pas de sitôt répondit Ralph. Il faut tant de temps et de travail pour gagner sa vie, qu’on se demande ce qu’il faut pour devenir célèbre. »

Merry paraissait avoir oublié dans sa préoccupation ses devoirs de maîtresse de maison. Annette la rappela à l’ordre.

Le goûter fut très gai. On but à la santé de Ralph. On lui fit tant de souhaits, et on lui prédit tant de succès, que si tous s’étaient réalisés, il eût surpassé Michel-Ange.

Grif lui commanda sa statue de grandeur naturelle. Il se leva pour lui montrer la pose qu’il désirait prendre ; mais le pied lui manqua, il glissa, et tomba une main dans la tarte aux pommes de Merry, l’autre sur la théière, qui lui fit une forte brûlure. Il se releva au milieu d’un rire général.

« Je voudrais bien être à la place de Ralph, » dit Jack.

Chacun fut de son avis. La vue de Ralph leur faisait penser à tous que leur enfance se passait et que bientôt eux aussi, seraient d’âge à tenter la fortune.

« Il est aisé de savoir ce que l’on voudrait être, dit Édouard, mais beaucoup moins facile d’y arriver. Les événements sont souvent tels qu’on n’a qu’à s’y conformer.

— Non, dit Frank, pour arriver, il suffit seulement de le vouloir fermement. Il y a des obstacles dites-vous ? Eh bien, on les surmonte. Rien ne tient devant une volonté bien arrêtée.

— Alors, quel est votre but ?

— Je veux être ingénieur et je le serai.

— Et vous, Jack ?

— Oh ! moi, je ne sais pas encore. J’ai le temps d’y penser.

— Vous avez des années devant vous, dit Ralph. D’ici là, il se passera bien des choses.

— Il s’en passe tant dans une seule année, dit Merry d’une voix pensive.

— Oh ! oui, s’écria Molly. Ainsi, à la maison il y a eu depuis moins d’un an, une déclaration d’indépendance et une révolution. Je suis passée général en chef.

— Il est de fait dit Jane, qu’il me semble avoir dix ans de plus que hier dernier, quand nous avons si bien dégringolé.

— J’espère que nous ne recommencerons pas, s’écria Jack. Nous pouvons faire des choses plus utiles que de nous casser le cou.

— Moi, dit Frank en regardant Gustave, je commence à croire que je ne perds pas mon temps tout en n’étant pas à l’Université.

— Il n’y fait pas si bon que nous le croyions, répondit Gustave ; mais, puisque j’y suis, je veux aller jusqu’au bout.

— Quant à moi, dit Ralph en se levant, tous mes vœux sont réalisés, et il faut coûte que coûte, que je fasse quelque chose dont ceux qui m’aiment puissent être fiers.

— Et ils le seront, dit Merry. »