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Traduction par P.-J. Stahl, Lermont.
Bibliothèque d’éducation et de récréation J. Hetzel (p. 241-252).


CHAPITRE XIX

BELLE-PLAGE


Le mois de juillet était enfin arrivé, et avec lui les vacances si impatiemment attendues. Mme Minot s’apprêtait à partir avec ses enfants. Je dis ses enfants en parlant de Jane comme de Frank et de Jack, car Mme Minot ne faisait aucune différence entre elle et ses fils. Cette tendresse provenait en grande partie de la conduite de la petite fille pendant sa longue maladie, et elle devait durer toute leur vie. Qui pourrait nier en voyant cela les bons effets de la souffrance et du malheur ? Ce n’était pas Jane assurément. Elle disait souvent qu’elle ne regrettait aucune des journées qu’elle avait passées au lit, puisqu’elles lui avaient donné une seconde maman.

Jane allait beaucoup mieux. Elle ne souffrait presque plus. Elle commençait à faire quelques pas en s’appuyant sur le bras de quelqu’un et pouvait rester assise sans fatigue une grande partie de l’après-midi. Le médecin comptait sur sa saison de bains de mer pour la rétablir complètement.

Le départ était fixé au lendemain. Quel remue-ménage dans la maison ! Quelle agitation chez les enfants !

Jane avait fait et refait vingt fois son petit sac de voyage. Jack et Frank avaient apporté tant et tant de choses à Mme Peck qui faisait leur malle, que celle-ci finit par leur déclarer catégoriquement qu’elle ne prendrait plus rien.

« Aussi pourquoi mettez-vous tant d’inutilités, s’écria Jack. Nous n’avons pas besoin de tout cela. Prenez nos costumes de bains et quelques paires de bas, ce sera bien suffisant.

— Selon vous, répondit Mme Peck en riant, ce que je prends n’est que du superflu, et ce que vous m’apportez est de l’indispensable. Je suis bien aise de l’apprendre, car je ne m’en serais pas doutée. »

Jack tenait dans ses bras des lignes, des jeux de toute sorte et jusqu’à un petit pistolet.

« Pourquoi n’emportez-vous pas encore autre chose ? continua Mme Peck. Vous pourriez prendre par exemple votre presse à imprimer et votre brouette. Ce serait très commode pour voyager. »

Le pauvre Jack, tout déconfit, lia ensemble les objets auxquels il tenait le plus, et les mit avec le paquet de parapluies, selon le conseil de Jane.

Quant à Frank, il voulait à toute force que Mme Peck mît dans la malle deux énormes livres.

« Pourquoi prenez-vous vos dictionnaires avec vous ? lui demanda Jane. Vous savez bien que votre mère vous a défendu de travailler pendant les vacances. Elle trouve que vous n’avez déjà que trop travaillé pendant l’année scolaire, et qu’il faut vous reposer et reprendre des forces. Laissez donc vos dictionnaires à leur place.

— Ce ne sont pas des dictionnaires, répondit Frank. C’est une encyclopédie. Avec les deux livres que vous voyez là, un microscope et un télescope, on pourrait aller au bout du monde sans être jamais embarrassé par quoi que ce soit.

— Mais vous n’avez pas de télescope, dit Jane.

— Malheureusement non ; j’ai un microscope, c’est déjà quelque chose ?… Il faut absolument mettre cela dans la malle, ajouta Frank en se tournant vers Mme Peck.

— Voyez vous-même si c’est possible, fit Mme Peck impatientée. »

La malle était comble. Frank dut se rendre à l’évidence.

« Puisque c’est comme cela, dit-il, je les porterai moi-même. Je ne peux pas m’en passer. Je les mettrai avec le paquet de châles et de couvertures. »

Jack prit un air dédaigneux et lui dit :

« Avez-vous donc l’intention d’étudier la conchiologie et d’examiner des grenouilles au microscope, pendant les vacances ? Moi, je pécherai, je ramerai, je me promènerai, je me baignerai et je deviendrai fort comme un Turc. Cela vaudra bien mieux.

— Mon cher Jack, lui répondit son frère, les grenouilles n’habitant pas dans l’eau salée, je ne pourrais guère les étudier au bord de la mer, et si vous voulez parler de la conchyliologie, autrement dit, de la science qui traite des coquillages, je vous engage d’abord à en prononcer le nom d’une manière exacte. J’ai tout aussi envie que vous de m’amuser et de prendre des forces, mais je veux pouvoir me rendre compte de ce que je verrai sans pour cela ennuyer les autres. Voilà pourquoi j’emporte mon encyclopédie. Vous serez peut-être bien aise de la trouver. »

Frank s’éloigna d’un air digne. Ses amis convinrent après son départ qu’il pourrait bien avoir raison, et que ce ne serait pas la peine de voyager si l’on ne devait pas en retirer quelque profit pour son instruction.

On partit le lendemain de grand matin. Mme Peck n’avait pu accompagner sa fille. Son absence faisait une ombre au bonheur de Jane, mais elles se promirent de s’écrire tous les jours et Jane fut bientôt distraite par les objets nouveaux qu’elle voyait,

Belle-Plage, n’était pas très loin d’Harmony.

La moitié du trajet se faisait en chemin de fer, l’autre moitié en bateau. Rien de plus charmant que cette dernière partie du voyage. Jane, bien enveloppée dans un châle, resta sur le pont du bateau et put admirer à son aise les belles rives du fleuve. Jack et Frank se promenaient de l’avant à l’arrière et revenaient lui faire part de leurs découvertes. Mme Minot ne la quittait pas ; Jane était au comble du bonheur. C’était le premier voyage qu’elle faisait. Elle ouvrait ses yeux tout grands pour ne rien perdre du paysage.

Enfin, on arriva à Belle-Plage. Cette magnifique station de bains de mer méritait bien son nom. Elle était située au fond d’une sorte de golfe. De chaque côté s’étendaient des rochers et des falaises couronnés d’arbres. La plage elle-même, unie et sablonneuse, s’étendait à perte de vue. Dans le lointain, on apercevait la pleine mer sillonnée de bateaux à voiles blanches.

Jane fut pétrifiée d’admiration. Elle n’avait jamais rien vu de si beau.

Il lui fallut du courage pour rester tranquillement dans une chambre d’hôtel pendant que Jack et Frank, qui jouissaient de toute leur liberté, allaient faire connaissance avec la plage et ses habitués. À la fin, elle n’y put plus tenir :

« Oh ! quand donc pourrai-je sortir ! s’écria-t-elle.

— Quand le soleil sera moins ardent et que vous serez un peu reposée, lui répondit Mme Minot.

— Je ne suis pas fatiguée du tout dit Jane d’un ton de supplication.

— Voyons, mignonne, soyez raisonnable. Reposez-vous une demi-heure. Vous sortirez après. »

Jane s’étendît docilement sur le canapé et regarda de loin les vagues écumeuses et les enfants qui jouaient sur la grève.

Après une demi-heure qui lui sembla un siècle d’attente, Mme Minot sortit de la malle la robe de toile grise de Jane et son petit chapeau entouré d’un ruban rouge, puis elle remplaça ses bottines d’étoffe par des souliers de bains de mer. La toilette était complète.

Jane ne se sentait pas d’aise. Quand elle fut prête, Jack vint la chercher. Elle sortit appuyée d’un coté sur lui, de l’autre sur Mme Minot. Tout le monde se retournait pour voir cette petite infirme aux yeux noirs et aux cheveux bouclés. Elle était charmante avec ses joues animées par l’air vif et sa petite mine à la fois si douce, si intelligente et si malicieuse.

Jack faisait les honneurs de l’océan comme s’il en eût été le propriétaire. Il connaissait déjà la plage dans tous ses coins et recoins.

« Vous allez voir la jolie place que je vous ai trouvée, lui dit-il.

— Est-ce loin ? demanda Mme Minot. Vous savez qu’il ne faut pas fatiguer Jane ? « Pas trop à la fois, » c’est là notre devise.

— C’est tout près, mère, n’ayez pas peur… Tenez, nous y voilà !

— Oh ! qu’est-ce que c’est que cela ? s’écria Jane.

— C’est une maison de notre invention, dit Frank en apparaissant subitement et lui faisant un profond salut.

— Madame Jane, prenez possession de votre domaine, dit Jack en lui tendant la main pour l’aider.

— C’est ravissant ! » s’écria Jane.

Qu’était-ce donc ? C’était un bateau de pécheur. Il était percé et hors d’usage. On l’avait abandonné sur le rivage. La quille était enfoncée dans le sable, et le bateau ne dépassait le sol que de quelques centimètres. Jack et Frank s’en étaient emparés pour Jane. Ils l’avaient déblayé du sable qui était dans le fond, étendu un châle par-dessus et nettoyé les bancs pour en faire comme de petites tables. Un parasol planté dans le sable devait garantir les habitants de l’ardeur du soleil. C’était une charmante maison, où l’on pouvait tenir à l’aise deux ou trois personnes. On eût pu chercher longtemps avant d’en trouver une semblable. Jane pouvait s’y coucher et voir de là tout ce qui se passait sur la plage.

« Comme vous êtes gentils ! s’écria-t-elle. Mais êtes vous bien sûrs que personne ne le réclamera ?

— Il n’y a pas de danger, répondit Frank. Nous avons demandé à nos amis, et ils nous ont dit que jamais personne n’avait pensé à s’en servir.

— Comment ! vous avez déjà des amis ! fit Jane en ouvrant de grands yeux.

— Certainement, dit Jack. Nous sommes intimes avec deux petits garçons qui demeurent dans le même hôtel que nous. Je vous les présenterai tout à l’heure.

— Ils ont des sœurs qui paraissent très aimables, ajouta Frank. Cela vous fera des amies, Janette.

— C’est tout bonnement idéal d’être à Belle-Plage ! s’écria Jane enthousiasmée.

— Entendez-vous la musique des vagues ? lui dit Mme Minot.

— J’adore ce bruit-là, répondit Jane.

— Voyez-vous nos amis là-bas ? interrompit Jack. Ils nous font des signes. Bien sûr, ils vous ont vue et ils voudraient venir. Faut-il les appeler ?

— Montrez-les-moi d’abord, afin que je ne sois pas embarrassée.

— Tenez, ce grand blond qui a un pantalon retroussé et qui tient un filet au bout d’un bâton, c’est Charley Cox. Il péchait des crevettes tout à l’heure. Il est très gentil. Sa sœur s’appelle Gertrude. C’est cette petite blondinette qui a une robe blanche avec une ceinture bleue et des rubans bleus dans les cheveux.

— Où donc ?… Ah ! oui, je la vois. Elle paraît très jolie.

— À côté d’elle, il y a un baby. C’est leur petit frère Harry.

— Qui est cette petite fille qui ressemble un peu à Merry ?

— C’est Mary Bacon. Son frère Walter est plus jeune que moi, mais il est très gentil.

— Et ce grand garçon qui vient là ? Le connaissez-vous aussi ?

— Celui-là ? Oh ! je crois bien ! Je ne connais pas son nom, mais, comme je ne l’ai jamais vu sans son vélocipède, je l’appelle le garçon au vélocipède. Je vais les chercher tous. Je leur ai déjà parlé de vous. Ils meurent d’envie de vous connaître. »

Jack partit comme un trait, Il revint bientôt suivi de ses « amis. »

La connaissance fut vite faite. Gertrude et Mary lui parurent charmantes. Jane sentait que l’impression était réciproque, et au bout d’un quart d’heure, elle fut aussi à son aise avec elles que si elle les eut connues depuis des années. Chacun était plein d’attentions pour elle. Un jour, le jeune Charley Cox, qui se livrait avec frénésie à la pêche, lui apporta un crabe vivant.

Jane fut enchantée.

« Oh ! si je pouvais seulement le garder ! s’écria-t-elle.

— Ce ne serait pas facile, lui dit Gertrude, il faudrait de l’eau.

— J’ai une idée, » cria Frank en entraînant Charley. Un instant après, ils reparurent tous deux avec un grand seau de fer.

« Que voulez-vous faire de cela ? leur demanda Mary en riant.

— Vous allez le voir, » répondit Frank.

Il jeta du sable sur la proue du bateau de Jane, fit un creux dans le sable et y mit le seau. Pendant ce temps, Charley prenait le seau de bois de son petit frère Harry et courait chercher de l’eau de mer.

« J’ai compris, dit Jane en battant des mains. C’est un aquarium !

— Oui, mademoiselle, » répondit Jack.

L’aquarium de Jane était fondé. Ce fut une grande source de distractions pour elle et de plaisirs pour les autres enfants, qui n’avaient pas de plus grand bonheur que d’augmenter ses trésors. On mit des coquillages dans le fond du seau, on en garnit le tour à l’extérieur. On y déposa des crabes, des crevettes, des anémones de mer, des astéries, des goémons et jusqu’à de petits poissons qu’on renouvelait souvent.


L’aquarium de Jane était fondé.

Que de fois l’encyclopédie de Frank fut compulsée ! Jane tenait à se renseigner sur les mœurs des habitants de son aquarium et elle avait raison.

Jamais personne ne dérangea l’installation de la petite fille, au contraire ; elle trouvait souvent à sa place un livre, un fruit ou des fleurs. Les baigneurs s’intéressaient tous à cette petite malade si gaie et si patiente.

Quelles bonnes vacances ! et quel agréable séjour que Belle-Plage ! Nos amis étaient dans le ravissement. Il n’y avait pas jusqu’à Mme Minot qui ne fût très heureuse de son séjour. La mère de Gertrude se trouvait être une de ses meilleures amies, qu’elle avait perdue de vue depuis longtemps.

Jack et Frank couraient sur la grève ; ils apprenaient à se servir du vélocipède du jeune Hughes ; ils faisaient des parties de pêche, des pique-nique et suivant la prédiction de Jack ils devenaient « forts comme des Turcs. »

À vrai dire, ils en avaient grand besoin. Frank avait trop travaillé ; il avait grandi trop vite et s’était si bien courbé sur ses livres que ses épaules s’étaient arrondies et que ses jambes grêles semblaient ne plus pouvoir les porter. L’air de la mer, les bains et l’exercice lui faisaient grand bien. Jack se ressentait encore un peu de sa jambe cassée et il avait besoin aussi de prendre des forces. Je vous réponds qu’il s’acquittait consciencieusement de sa tâche.

Jane engraissait a vue d’œil ; ses joues reprenaient leurs couleurs et ses yeux leur animation d’autrefois. Elle écrivait tous les matins à sa mère de longues lettres pleines de vie et de gaieté. Elle entretenait aussi une correspondance suivie avec Merry et Molly. Gertrude et Mary, si gentilles qu’elles pussent être, ne lui faisaient pas oublier ses amies. Les nouvelles connaissances ne nuisaient pas aux anciennes.

Jane passait des heures entières dans sa maison. Cela avait l’avantage de la faire rester au grand air sans fatigue. Rien n’était plus agréable à habiter que ce bateau. On y avait fait une sorte de toit de feuillage pour abriter la petite fille contre les rayons du soleil. Elle y était au frais, même en plein midi. Là, elle pouvait lire, travailler, dessiner et regarder les vagues se briser sur le rivage, ou les baigneurs se promener sur la grève. Les bébés la connaissaient ; ils venaient se grouper autour d’elle pendant qu’elle leur racontait des histoires ou qu’elle leur chantait des chansons. Elle était rarement seule.

Les jours de pluie même avaient leur charme. On se réunissait dans la véranda ou dans le grand salon de l’hôtel, et on jouait à différents jeux. L’esprit de Jane faisait d’elle la petite reine des enfants. Chacun l’entourait, l’admirait, lui faisait fête, lui demandait ou lui offrait quelque chose.

Gertrude lui apprit à sécher des herbes marines pour en faire collection ; Mary lui montra à faire toutes sortes de jolis ouvrages en coquillages, et Charley lui enseigna le jeu des échecs.

Quand il faisait beau, Jane ne restait pas toujours dans son bateau. Elle faisait des promenades sur mer, en voiture et même de courtes promenades à pied. Elle s’amusait beaucoup, mais pourtant, c’était dur de ne pouvoir prendre part aux jeux des autres enfants. Chacun allait, venait, courait et gambadait autour d’elle. Il lui fallait rester tranquille. Sa patience était mise à une rude épreuve.