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Jack et Jane/16

< Jack et Jane

Traduction par P.-J. Stahl, Lermont.
Bibliothèque d’éducation et de récréation J. Hetzel (p. 203-216).


CHAPITRE XVI

SUR LA COLLINE


Laissons un peu de côté la maison de Mme Minot, et voyons si les efforts de Merry sont aussi bien récompensés que ceux de Jane.

Entrons dans la vieille ferme située au sommet de la montagne qui domine Harmony. Il est encore bien tôt, mais tout le monde est levé et travaille. Mme Grant donne ses instructions à sa fille. Écoutons-la :

« Merry, dit-elle, mettez-vous tout de suite à faire les chambres.

— Oui, maman.

— Quand vous aurez fini, vous viendrez m’aider à la cuisine.

— Oui, maman.

— Vous aurez à faire des pâtés et des gâteaux et à éplucher des légumes pour le dîner. Ne perdez pas de temps.

— Non, maman. »

Ces trois réponses furent gentiment faites, mais non pas sans efforts. C’était un jour de demi-congé, et Merry avait fait des projets qui rendaient ces petites corvées plus déplaisantes que jamais.

Le samedi était toujours un jour pénible pour la petite fille. Elle aimait à voir la maison bien tenue, mais elle détestait d’autant plus balayer les chambres et essuyer les meubles, que pas un grain de poussière n’échappait à l’œil perçant de Mme Grant. Elle aimait le pain frais et les pâtisseries ; mais elle goûtait peu le plaisir de se rôtir la figure devant le four chaud, de s’engluer les mains de pâte, et de passer la moitié de sa matinée à préparer des friandises pour ses frères. Quant à éplucher des légumes, c’était une besogne qui lui déplaisait peut-être davantage, car elle ne pouvait souffrir salir de terre ses petits doigts blancs. Ah ! si elle eût été libre de faire ce qu’elle désirait, ce n’est pas ainsi qu’elle eût employé son temps !

Mais elle voulait être obéissante, et, sans dire un mot, elle courut chercher un petit bonnet pour préserver ses cheveux de la poussière, et un grand tablier blanc pour garantir sa robe ; cependant elle poussa un gros soupir en se disant :

« Il fait si beau temps ! Quel dommage que j’aie tant à faire. J’espérais si bien travailler à mon jardin, aller me promener avec Molly et finir de lire Ivanhoë ! »

Elle ouvrit la fenêtre pour admirer le paysage. Le soleil illuminait la nature ; l’air était doux et pur. C’était une vraie journée de printemps. On apercevait dans le lointain la fumée de la manufacture, et, dans la vallée, les moulins de M. Bémis, et la rivière qui serpentait dans la prairie comme un ruban d’argent. Bientôt on entendrait chanter les merles là-bas sous les saules, M. Grant et ses fils labouraient leurs champs ; le vieux cheval piaffait dans la cour, impatient de partir, et il n’était pas jusqu’aux plantes du jardin qui ne parussent pressées de pousser. Tout parlait de travail et d’activité. Merry eut honte de sa nonchalance. Elle quitta son poste d’observation, noua son bonnet et son tablier, et prit son balai en chantant : « Tout travaille ici-bas ; moi je veux travailler aussi. »

En un clin d’œil elle eut balayé les chambres à coucher et l’escalier. Elle arriva à la porte du salon. Cette chambre faisait son désespoir. Elle n’y entrait qu’à contre-cœur et en ressortait le plus vite possible.

C’était, comme la plupart des salons de campagne, une pièce sombre, nue et glaciale, très peu luxueuse et encore moins confortable. Des meubles recouverts de crin étaient alignés le long des murs ; sur la table étaient des livres et des albums qui n’étaient jamais ouverts par personne ; sur la cheminée, des vases en porcelaine à fleurs, des coquillages et une pendule toujours arrêtée. Pour conserver au tapis toute sa fraîcheur, on avait l’habitude de fermer les volets de la chambre six jours sur sept ; aussi elle semblait inhabitée, et tout y avait un air lugubre.

Merry eût bien voulu changer tout cela, mais sa mère faisait la sourde oreille, et la petite fille avait du abandonner ses rêves de tableaux et d’objets d’art. Elle aérait et nettoyait consciencieusement cette pièce tous les samedis en se disant chaque fois que, si jamais elle avait un salon à elle, elle tâcherait de le rendre moins semblable à un caveau funèbre.

La salle à manger ne ressemblait guère au salon. Là, Merry avait eu le champ libre ; mais ses embellissements avaient eu lieu si graduellement, que personne n’eût pu dire quand elle les avait faits. Son père lui avait donné tant de fleurs, qu’elle fit une vraie petite serre de la large baie d’une des fenêtres. Il y avait là trois rangées de pots tout autour, et des corbeilles de fleurs retombantes, suspendues au plafond, formaient comme un petit berceau de verdure.

Les premiers efforts de Merry avaient si mal réussi, qu’au lieu d’essayer d’embellir toute la maison, elle se contenta d’arranger à sa guise ce petit coin qu’on lui avait donné. Elle en fit un endroit ravissant ; si bien que Mme Grant dut finir par avouer que les fleurs faisaient moins de malpropreté qu’elle ne l’avait craint. Quant à M. Grant, il ne se lassait pas d’admirer sa fille, quand elle travaillait assise sur sa petite chaise basse, devant sa table couverte de livres.

Il n’y avait pas jusqu’à la lampe de Merry qui ne différât des autres. Elle était si bien entretenue, qu’elle semblait donner plus de clarté et illuminer le rideau de lierre et de plantes grimpantes, qui montait le long de la fenêtre. Bientôt son père s’approcha d’elle pour lire son journal ; sa mère alla se reposer sur le vieux canapé à côté, et ses frères trouvèrent la salle à manger plus attrayante que la cuisine. Au lieu du vilain fourneau qui était dans la cheminée, Merry obtint la permission de mettre des chenets et d’y faire du feu de bois. La flamme s’envola en dansant dans la cheminée comme si elle eût été ravie d’échapper à sa prison. Cela changea complètement l’aspect de la chambre. Un beau jour, le fauteuil du fermier se trouva d’un côté, celui de sa femme de l’autre, et dorénavant tous deux passèrent leurs soirées à tisonner.

Les pantoufles des trois frères étaient toujours au chaud au coin du feu. En échange, ils ne pouvaient faire moins que de laisser sécher leurs gros souliers à la cuisine. Il arriva donc tout naturellement qu’ils s’installèrent autour de la grande table, où les livres et les journaux étaient à leur portée au lieu d’être enfermés dans une armoire. C’était plus agréable, on ne pouvait le nier. Ils commencèrent à trouver que « les idées de Merry avaient du bon » et ils lui témoignèrent leur reconnaissance par toutes sortes de petites attentions. Tom se brossa les cheveux et se lava les mains à fond avant chaque repas ; Dick parla moins fort, et Harry cessa de fumer dans la salle à manger.

Le jour dont nous parlons, Merry pensa à tous ces changements en arrosant ses fleurs, en essuyant les meubles et en mettant une grosse bûche dans le fond de la cheminée. La vue de cette jolie chambre pleine de soleil, d’air frais et de parfums de fleurs, lui donna du courage pour continuer son ouvrage. Elle prit gaiement son rouleau à pâtisserie. Mme Grant mettait le pain au four : Roxy nettoyait la cave en chantant et Merry, toute souriante, roulait vivement sa pâte, l’étendait, remplissait les plats de fruits ou de viande, et les recouvrait de pâte. Elle prenait plaisir à embellir son travail en y faisant des petits dessins avec une fourchette. Que ne fait-on pas avec de la bonne volonté ! L’exigente Mme Grant elle-même fut satisfaite des œuvres de Merry.

Il restait le plus ennuyeux, les légumes à éplucher, mais là encore Merry trouva moyen de mettre de la poésie ; elle fit cuire séparément les carottes, les pommes de terre, les navets et les haricots, et quand il s’agit de servir le dîner, elle arrangea chaque espèce autour du plat, et cacha le lard sous le chou. C’était très joli, et son père lui en fit compliment.

Après avoir rangé les verres et l’argenterie qu’elle nettoyait toujours elle-même, Merry se dit :

« Maintenant, je vais me reposer et finir Ivanhoë, et puis, quand j’aurai fait ma toilette, j’irai voir Molly et chercher des graines pour mon jardin. »

Mais sa mère y mit bon ordre.

« Si vous avez fini de raccommoder votre linge, lui dit-elle, il y a une pile de bas à visiter. Je vous apprendrai ensuite à raccommoder les nappes. Il ne faut pas laisser traîner l’ouvrage jusqu’au lundi. »

« Oui, mère, » répondit encore Merry malgré son désappointement.

Elle alla d’abord s’habiller. En entrant dans sa chambre, elle ne put s’empêcher de penser qu’après une grande semaine de travail, l’après-midi du samedi devrait bien être consacrée au plaisir.

Pendant qu’elle nattait ses longs cheveux bruns, elle leva machinalement les yeux vers la glace, La figure qu’elle y aperçut n’était rien moins qu’aimable et jolie. C’était si extraordinaire, qu’involontairement les sourcils froncés de Merry se remirent en place, ses yeux perdirent leur expression de lassitude et d’ennui, et ses lèvres boudeuses se mirent à sourire. Elle posa ses deux coudes sur la commode, leva le doigt vers la figure réfléchie dans la glace et dit en regardant le roman de Walter Scott, qui était là tout près :

Pourquoi cet air revêche, mademoiselle ? Vous vous enlaidissez à plaisir parce que vous ne pouvez pas vous amuser. À quoi bon ? Après tout, faire les chambres et la cuisine, et raccommoder les bas de ses frères, cela vaut encore mieux que d’être brûlée comme la pauvre Rébecca. »

Ces réflexions philosophiques remontèrent le moral de Merry, et elle termina sa toilette plus gaiement qu’elle ne l’avait commencée.

Une demi-heure après, elle était penchée sur son ouvrage, à côté d’une immense pile de bas. Sa figure s’éclaircissait à chaque paire qu’elle terminait, et sa mère, voyant combien souvent ses yeux allaient de la fenêtre à la pendule, eut soin de raccommoder une bonne partie de la nappe, avant de la lui mettre entre les mains.

Mme Grant, quoique très sévère, était très bonne mère. Elle savait qu’il valait mieux pour Merry s’occuper du ménage que de lire des romans et de baguenauder toute la journée du samedi. Ces rêveries qu’aimait la petite fille ne lui nourrissaient pas suffisamment l’esprit. Tout n’est pas idéal dans la vie, loin de là ; la sagesse consiste à mettre un grain de poésie dans les choses les plus positives, mais non pas à vivre dans un monde imaginaire.

Mme Grant eut la sagesse d’apprendre aux petites mains effilées, qui aimaient à cueillir des fleurs et à modeler des oiseaux, à se servir d’une aiguille et d’un rouleau à pâtisserie. Elle mit un livre de dépenses devant les yeux noirs qui aimaient tant à s’attendrir sur les malheurs des héros de roman, et, grâce à elle, le jeune cœur et la petite folle de Merry ne s’épuisèrent pas en vagues désirs, en rêves dangereux, ou en occupations frivoles.

C’était souvent difficile de contrarier les goûts d’une enfant aussi douce et aussi gentille que l’était Merry, et la fermeté de Mme Grant faiblissait parfois.

Ce jour-là, en particulier, il lui en coûtait de tenir sa fille plus longtemps à l’ouvrage. Enfin, la dernière reprise fut terminée. Merry étouffa un soupir en entendant sonner quatre heures. La charmante journée de printemps s’envolait à vue d’œil.

« Y-a-t il d’autres choses à raccommoder ? demanda-t-elle doucement.

— Si vous n’êtes pas trop fatiguée pour aller jusqu’au village, j’ai une commission à vous donner, répondit sa mère en souriant. Cela vous plaira-t-il ?

— Oh ! oui, mère. »

Mais cette fois la réponse de Merry ressembla à un cri d’oiseau joyeux.

Le dé et les ciseaux furent vite mis de côté, les bas rangés dans l’armoire, et, cinq minutes après, Merry descendait la colline en courant. Elle était gaie comme une alouette, et saluait comme elle par un chant le retour du soleil et des beaux jours. Elle alla rejoindre Molly qui l’attendait impatiemment, fit une courte visite à Jane, n’oublia pas ses commissions au village, et reprit non moins gaiement le chemin de la ferme.

Pendant qu’elle montait lentement le petit chemin tournant, quelqu’un la rattrapa. C’était Ralph Evans. Il avait l’air si heureux, que Merry lui demanda en souriant quelles bonnes nouvelles il avait à lui apprendre. Ralph et Merry étaient très bons amis. Cette dernière croyait naïvement que rien n’était supérieur à un artiste.

« Vous ne vous trompez pas, répondit Ralph en ralentissant son pas pour se mettre au sien ; j’ai de bonnes nouvelles à vous donner, et j’allais justement chez vous pour cela. Vous êtes si bonne que je savais que vous prendriez part à ma joie. Ce n’est qu’un rayon d’espoir, une simple chance de succès, mais c’est si inespéré que je ne puis croire que ce soit vrai.

— Oh ! dites-moi vite ce que c’est, s’écria Merry, ne me faites pas languir.

— Eh bien j’irai peut-être en Italie à la fin de l’automne, dit Ralph d’un ton mystérieux.

— Êtes-vous heureux ! fit Merry en joignant les mains.

— Oh oui !… David German doit aller passer un an à Rome pour finir sa statue, et il veut m’emmener. Justement grand’maman est invitée pour plusieurs mois chez une de ses nièces, ainsi rien ne s’y oppose, et je crois vraiment que ce beau projet deviendra une réalité !

— Mais n’est-ce pas un voyage bien coûteux ? demanda Merry, qui, malgré ses rêveries, avait beaucoup du sens commun de sa mère.

— Si, mais je gagnerai de l’argent. J’en ai déjà mis un peu de côté, et je travaillerai tout l’été comme un nègre pour amasser le reste. Je ne veux rien emprunter à personne ; mais s’il le fallait absolument, je connais quelqu’un qui me prêterait volontiers cent dollars.

— Je vous les prêterais de grand cœur si je les avais ; j’ai confiance en votre talent, s’écria Merry. Ce doit être idéal de se sentir capable de faire des chefs-d’œuvre !… Et voyager, et voir tant de choses nouvelles, tant de merveilles, de statues et d’objets d’art !… Oh ! que vous êtes heureux ! »

Les yeux de Merry prirent le regard pensif qu’ils avaient toujours quand elle rêvait au monde inconnu où elle eut voulu vivre,

« Oui, je suis heureux, dit Ralph avec enthousiasme ; si heureux que j’ai peur que ce rêve ne se réalise jamais ; Si je vais en Italie, je vous écrirai pour vous raconter ce que je verrai de beau et comment je me tirerai d’affaire. Me le permettez-vous demanda-t-il timidement.

— Oh ! certainement, répondit l’innocente petite Merry, les yeux perdus dans les nuages. Ce sera ravissant d’avoir des descriptions de Paris et de Rome. Ce sera presque aussi amusant que d’y être moi-même.

— Voudrez-vous me répondre ?

— Je n’aurai rien d’intéressant à vous dire. Étant ici sans bouger, que pourrais-je vous raconter ?

— Vous me donnerez des nouvelles de grand’maman qui ne peut pas écrire ; vous me parlerez de toutes les personnes que nous connaissons, de vous-même enfin !…

— Oh ! moi, je ne fais rien d’amusant. Je vais en classe, je couds et je fais toutes sortes de petites corvées à la maison. Cela n’est intéressant pour personne.

— Vous vous trompez, répondit Ralph d’un ton de sympathie réelle. Je saurai m’y intéresser. Mais je ne pensais guère que vous eussiez des ennuis. La vie est si facile pour vous. Vous êtes parmi les heureux de ce monde. Vous avez beaucoup d’amis pour vous chérir et vous gâter, assez de richesse pour ne pas craindre l’avenir, et rien de bien difficile à faire. Vous apprécierez davantage votre sort, si vous connaissiez comme moi par expérience la misère et le travail.

— Vous supportez si bien tout cela, que personne ne se douterait que vous avez des chagrins, dit Merry. Vous avez raison, je n’ai pas le droit de me plaindre de mon sort, et cela ne m’arrivera plus !… Je suis bien contente que vous ayez enfin la possibilité de réaliser vos désirs.

— Il faudra joliment travailler pour y arriver, dit Ralph. David prétend qu’on ne peut pas vivre là-bas à moins de cent à cent trente dollars par an, même en logeant dans un grenier et en se nourrissant de pain et d’eau. Mais les privations m’importent peu, car grand’maman ne manquera de rien chez sa nièce. Elle dîne dehors aujourd’hui, sans cela je ne serais pas venu, » dit-il comme pour s’excuser.

Le bon cœur de Merry s’était déjà apitoyé sur sa misère future. Elle fut heureuse de penser qu’il y avait justement chez elle un bon souper, et que cette fois encore l’artiste pourrait manger à son appétit. Ils étaient arrivés à la porte de la ferme.

« Entrez donc, lui dit-elle ; tout le monde sera content de vous voir et de vous entendre raconter vos nouvelles. »

Ralph ne pouvait guère refuser une invitation qu’il avait cherchée. Ils entrèrent de compagnie, au grand bonheur de Roxy qui courut aussitôt chercher le plus beau des pâtés que Merry avait faits le matin. Pendant ce temps, Merry donnait un dernier coup d’œil au repas, et mettait sur la table, comme ornement, un petit vase de fleurs. Ses frères le renversèrent presque aussitôt. Cela, c’était inévitable, mais, devant un étranger, personne ne dit mot. Ralph dîna de grand appétit en regardant Merry, qui mangeait délicatement en face de lui. Il ne put s’empêcher de se dire qu’il n’avait jamais rien vu de si gracieux : et de si joli, que cette petite créature.

Après le souper, les jeunes gens se réunirent autour de la grande table, et les parents s’installèrent au coin du feu. Les premiers causaient, les autres écoutaient. Ce fut une agréable soirée pour tous. Mais M. et Mme Grant, en voyant Merry comme une petite reine au milieu de ses sujets, se dirent à demi-voix en souriant et en soupirant tout à la fois :

« Chère amie, j’ai peur qu’on nous l’enlève bientôt…

— Il n’y a pas encore de danger. Elle l’ignore. »

Neuf heures sonnèrent à la grande vieille horloge. Les trois frères allèrent faire leur tournée habituelle dans la ferme ; le fermier se leva pour remonter l’horloge, et la fermière pour voir quelque chose à la cuisine.

Ralph prit son chapeau et se disposa à partir aussi. Il se baissa pour voir de plus près l’abat-jour de la lampe que Merry avait recouvert de feuilles d’automne aux vives couleurs :

« Quelle belle lumière donne votre lampe, dit-il. Croiriez-vous qu’on la voit depuis le village ? On dirait un petit phare sur la colline. Elle me tient compagnie quand je rentre le soir.

— Tant mieux, dit Merry ; elle est très bonne, mais mes frères se sont assez moqués de sa forme. M’ont-ils taquinée aussi pour l’essai que vous voyez là-haut ! » ajouta-t-elle en riant.

Ralph leva la tête et aperçut une carotte creusée dans laquelle fleurissait une jacinthe. Les feuilles de la carotte entouraient ce vase d’une nouvelle espèce, de leurs tiges finement découpées.

« Qui vous a donné cette jolie idée ? demanda Ralph.

— C’est un livre, l’Art domestique

— Vous n’avez pas besoin de leçons d’art, Merry. Vous avez tant de goût et d’adresse, que vous avez le talent de rendre les gens heureux et les maisons jolies, sans même avoir l’air de faire aucun effort. Toutes les fois que je viens, je trouve que vous avez encore embelli cette chambre ; cependant, je serais bien embarrassé de dire ce que vous y avez fait d’autre que d’y mettre des fleurs. »

Ralph promena ses regards de la petite tête brune de Merry au grand arum blanc qui se penchait vers elle comme pour lui offrir son parfum.

« Voyez donc comme cetLe fleur est jolie, lui dit Merry en la lui montrant de plus près. Quelle forme gracieuse elle a ! J’ai voulu la dessiner, mais je n’ai pas pu. Quel dommage que de si belles choses ne soient pas éternelles !

— Voulez-vous que j’essaye de la modeler pour vous ? dit Ralph.

— Oh ! je vous remercie, cela me fera le plus grand plaisir. Emportez-la pour vous servir de modèle. Les autres boutons s’ouvriront ces jours-ci, ne craignez pas de m’en priver. »

Tout en parlant, Merry coupait la fleur blanche de l’arum. Elle l’entoura de quelques feuilles de géranium rose et la tendit à Ralph. Celui-ci la remercia comme si elle lui eut fait un cadeau inestimable.


Merry tendit la fleur à Ralph.

Il partit enfin, mais il se retourna bien des fois pour voir briller dans les ténèbres le fanal que cette nouvelle Héro allumait inconsciemment pour un jeune Léandre combattant vaillamment afin d’arriver à la gloire.