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Jack et Jane/14

< Jack et Jane

Traduction par P.-J. Stahl, Lermont.
Bibliothèque d’éducation et de récréation J. Hetzel (p. 179-190).


CHAPITRE XIV

JANE ÉCLAIRCIT LE MYSTÈRE


La confiance et la bonté de Mme Minot et de Jane ne se démentirent pas un seul instant. C’était heureux pour le pauvre Jack, car les heures de classe étaient pour lui autant d’heures de supplice, et, sans sa mère et Jane, il n’eût jamais pu aller jusqu’au bout. Ses camarades lui tournaient le dos ; les petites filles se moquaient de lui, et M. Acton lui jetait des regards de reproche. C’était dur pour un garçon qui avait toujours été le favori de tout le monde. Cependant, il supporta vaillamment cette pénible épreuve ; mais ce qui lui faisait le plus de peine, c’était la pensée de ses mauvaises notes.

« Eh bien, tant pis ! dit-il à la fin de la semaine pour soutenir son courage chancelant, j’aurai de mauvaises notes, mais j’en mérite de bonnes. C’est une consolation, quoique chacun me croie coupable. »

Ce n’était que trop vrai : ses camarades étaient convaincus qu’il avait fait quelque chose de si mal qu’il n’osait pas l’avouer.

Au fond, tout cela tracassait Jane encore plus que Jack. C’était une fidèle petite amie et elle n’avait pas un instant de tranquillité en pensant que Jack était ainsi soupçonné. Le monde des enfants est un monde en miniature, le moindre événement y prend des proportions extraordinaires. Jane trouvait qu’il était de son devoir de dissiper les nuages qui assombrissaient la vie de son ami, et de lui rendre l’estime de tous.

« Quel bonheur qu’Édouard vienne samedi ! dit-elle le jeudi soir à Frank. Il découvrira peut-être la vérité, car Jack n’a pas de secrets pour lui. Je ne peux pas vous dire combien il me tarde que ce soit fini. Il est trop fier pour se plaindre, même à nous, mais toutes ces tracasseries le font beaucoup souffrir, ajouta-t-elle en soupirant.

— J’empêche ses camarades de trop le taquiner, répondit Frank, mais c’est tout ce que je puis faire pour lui. Si seulement Édouard était venu samedi dernier, cela aurait servi à quelque chose, mais maintenant c’est trop tard ; M. Acton donne les notes demain. »

Frank était un peu jaloux de l’influence d’Édouard sur son frère. La sienne eût été tout aussi grande s’il avait été aussi bon pour Jack que l’était Édouard, mais il ne se donnait pas la peine d’y réfléchir.

« Jerry est-il revenu ? » lui demanda Jane.

Elle réservait toutes ces questions pour Frank et ne s’aventurait que bien rarement avec Jack sur ce terrain brûlant.

« Non, dit Frank, il est parti pour tout l’été. J’espère qu’il ne reviendra jamais et qu’il laissera Bob tranquille.

— Où est donc Bob ? s’écria Jane qui était constamment sur le qui-vive pour découvrir l’autre personne.

— Il est chez le capitaine Skinner depuis le commencement du mois. Il travaille assez bien, à ce qu’on dit, mais je ne le vois que le dimanche, car le capitaine est très sévère et il ne permet pas de sortir. Il m’a dit qu’il avait été bien accueilli là-haut et qu’il s’y plaisait. Je crois qu’il est en bonne voie maintenant.

— Où demeure-t-il ? demanda vivement Jane.

— Dans la montagne, à 6 kilomètres d’ici.

— Combien faudrait-il de temps pour y aller depuis l’école ? ajouta Jane, qui poursuivait une idée.

— Il y a 2 kilomètres de plus. Cela dépend de la manière dont on marche.

— Eh bien, supposez que je vous parle d’un garçon de douze à treize ans ; que les chemins soient mauvais, que ce garçon ait mal à la jambe et qu’il n’ait fait qu’aller et venir, combien de temps cela prendrait-il ? » demanda Jane impatientée.

Frank tenait à donner exactement ses renseignements.

« Dans ces conditions-là, dit-il, il faut compter deux à trois heures, mais pour le dire au juste, il faudrait savoir si la personne dont vous parlez a l’habitude de la marche.

— Jack pourrait-il faire cette course-là en moins de temps ?

— Non, pas à présent. Autrefois, c’était autre chose, mais sa jambe n’est pas encore très forte. »

Jane se mit à rire. Ce fut au tour de Frank de la questionner :

« De quoi riez-vous ? lui demanda-t-il intrigué.

— Je ne peux pas vous le dire.

— Pourquoi me demandez-vous tous ces renseignements ? Auriez-vous envie d’aller chez le capitaine Skinner ?

— Si je n’étais pas malade, j’y serais déjà. Je l’aurais bien vite trouvé !…

— Qui ?… Quoi ?…

— Rien. Voudriez-vous avoir l’obligeance de m’approcher la petite table ? J’ai une lettre à écrire. Je vous demanderai en outre de vouloir bien me la mettre à la poste, sans le dire à qui que ce soit, avant que je vous en aie donné la permission.

— Bon ! voilà que vous allez avoir aussi des secrets, s’écria Frank. Prenez garde, miss Jane, vous vous mettrez dans le pétrin. Je vous en préviens, les secrets sont toujours une mauvaise chose.

— Vous saurez un jour mes raisons, monsieur Frank. En attendant, faites-moi le plaisir de me laisser écrire tranquillement. Je suis bien forcée de vous laisser voir l’adresse de ma lettre, mais vous n’en connaîtrez le contenu que lorsque j’aurai la réponse. »

Jane se souleva péniblement sur son coude et écrivit la lettre suivante, non sans hésiter beaucoup au commencement et à la fin. Elle connaissait ii peine la personne à qui elle s’adressait, et il lui fallait toute son affection pour Jack pour surmonter sa timidité.


« Monsieur Bob Walker, chez le capitaine Skinner.


« Monsieur Bob,

« Je viens vous demander si Jack Minot est allé vous voir vendredi dernier. Il est dans un grand embarras parce qu’on l’a vu parler à Jerry Shannon et lui donner de l’argent. Il ne veut pas s’expliquer. M. Acton l’a puni devant toute la classe, il va pour la première fois avoir de très mauvaises notes. Nous sommes tous très malheureux, mais nous ne voulons pas croire qu’il soit coupable.

« Je ne sais pas pourquoi il me semble que vous savez la vérité. C’est là ce que je voulais vous demander. Veuillez me répondre le plus tôt possible.

« À vous,
« Jane Peck. »


Pour être bien sure que personne n’ouvrirait sa missive, Jane y apposa un énorme cachet de cire rouge. Cela lui donnait un aspect ministériel qui ne pouvait manquer d’imposer à Bob.

« Là ! j’ai fini, fit la petite fille en poussant un soupir de soulagement. Allez vite mettre ceci à la poste et prenez bien garde de ne pas être vu. »

Frank quitta son livre avec une promptitude rare. Quand il vit l’adresse, il dit à Jane pour la taquiner :

« Vous êtes donc bien intime avec Bob ? Qu’en dira Jack ?

— Je ne sais pas. Cela m’est fort égal. Voyons, Frank, soyez gentil. Nous aurons notre petit secret à nous deux, car je vous dirai tout, quand Bob aura répondu, dit Jane de son ton le plus câlin.

— Et s’il ne répondait pas ?

— Je vous enverrais là-bas. Il faut que je sache la vérité ; mais je préférerais la découvrir moi-même.

— Mais je crois vraiment que… »

Jane poussa un petit cri et interrompit Frank.

« Chut ! lui dit-elle, ne parlez pas si haut. Oui, je crois que je suis sur la voie, j’en suis même presque sûre.

— Qu’est-ce qui vous en a donné l’idée ? demanda Frank en tournant et retournant la lettre d’un air pensif.

— Avancez un peu. »

Jane lui dit tout bas quelques mots qui le firent tressaillir et s’écrier :

« Comment ! Vraiment ? Eh bien, cela ne m’étonne pas. C’est bien lui.

— Je n’y ai songé qu’en vous entendant dire où était Bob !

— Vous avez de l’esprit jusqu’au bout des ongles, Jane !… Je cours mettre votre lettre à la poste. »

Frank partit comme un fou, après avoir ajouté sur l’enveloppe pour plus de sûreté : « Dépêchez-vous de répondre. F. M. »

Jane était sûre d’avoir une réponse le lendemain soir. Elle ne se trompait pas : La réponse arriva, et ce fut Jack lui-même qui la lui tendit. Bob n’était pas un écrivain, loin de là. Il lui avait fallu bien des peines et non moins d’encre pour arriver a produire la lettre suivante. Ne sachant comment parler à Jane, il commençait brusquement.


« Jack est bien venu vendredi. Je suis fâché de l’avoir mis dans l’embarras. Il a été très bon pour moi. Je lui revaudrai cela un jour ou l’autre. Il a payé à Jerry trois dollars que je lui devais depuis longtemps. Jerry disait qu’il les réclamerait au capitaine, et j’avais peur de perdre ma place. Mais maintenant, si Jack ne dit pas la vérité, c’est moi qui la dirai. Je ne suis pas assez méprisable pour le laisser condamner à ma place. Je suis heureux que vous m’ayez écrit.
« Bob Walker. »


« Hourrah ! s’écria Jane. Frank, portez vite cela à votre mère, » ajouta-t-elle en lui tendant sa lettre.

Puis, elle se mit à chanter de toutes ses forces pour ne pas laisser échapper son secret.

Cinq minutes après, Mme Minot, folle de joie, prenait Jack dans ses bras et le couvrait de baisers en répétant :

« Mon bon généreux enfant ! Oh ! je savais bien que vous étiez innocent ! »

Frank tordait la main de son frère à force de la lui serrer, et lui disait :

« Jack, je suis fier de vous ! J’ai eu bien tort d’être un seul instant dur pour vous ! »

En même temps, Jane criait :

« Je vous l’avais bien dit ! Je vous l’avais bien dit ! C’est moi qui l’ai trouvé ! Ah ! ah ! ah ! C’est moi ! »

Jack crut qu’ils étaient devenus fous.

« Quoi ? Qu’y a-t-il ? lui demanda-t-il en ouvrant ses grands yeux bleus. Ne m’étouffez pas, s’il vous plaît ! »

On le laissa libre en riant, mais il ne fut guère plus avancé.

Sa mère alla embrasser Jane avec effusion, et Frank, au lieu de lui donner la clef du mystère, lui présentait un papier couvert de taches d’encre, en lui disant :

« Lisez, mais lisez donc !

— Hourrah ! s’écria Jack à son tour quand il eut fini sa lecture. Mais qui donc a mis Bob au courant de tout cela ? Cela ne regardait personne. C’est égal, celui qui l’a fait a été bien bon !

— C’est moi ! lui dit Jane en battant des mains.

— Comment avez-vous pu savoir que c’était Bob ? lui demanda Jack qui était très pressé de tout apprendre, maintenant qu’il était déjà dégagé de sa promesse.

Vous-même ! lui répondit Jane avec bonheur,

— Moi ! Quand ? Où ? Comment ? Vous voulez rire.

— Pas du tout. C’est la pure vérité. Après être allé là-bas, vous vous êtes endormi devant le feu, et pendant votre sommeil vous avez prononcé le nom de Bob. Cela m’est revenu ces jours-ci, et je me suis dit que Bob devait être au fond de tout cela. Je lui ai écrit hier, et voilà la réponse, et tout est arrangé à présent, et vous êtes le meilleur garçon du monde entier, et je suis si contente ! si contente ! »

Jane s’arrêta tout essoufflée ; Frank lui dit d’un ton paternel :

« Jamais nous ne pourrons avoir de secrets tant que vous serez à côté de nous, Jane. Savez-vous, mademoiselle, que vous seriez un parfait agent de police ?

— Eh bien, il fera chaud quand je dormirai devant les gens ! » s’écria Jack un peu vexé d’avoir mis lui-même miss Jane sur la trace de son secret.

Puis, il ajouta :

« N’importe, je n’ai pas manqué à ma parole, quoique j’en aie eu bien envie. Mais n’en dites rien à personne. Bob est un bon garçon, et cela pourrait lui faire du tort.

— Je dirai moi-même à M. Acton et au capitaine Skinner ce qu’ils doivent savoir, dit Mme Minot avec animation.

— À présent, dit Jane, racontez-nous tout. Je meurs d’envie de le savoir.

— Ce ne sera pas bien long, dit Jack embarrassé. Nous avions promis de venir en aide à Bob. J’ai fait ce que j’ai pu pour tenir ma promesse à Édouard, voilà tout.

— Je n’ai jamais vu quelqu’un comme vous ! s’écria Frank. Mère, vous rappelez-vous ce qu’il a fait l’année dernière quand vous lui aviez défendu d’aller au bateau sans vous ? Nous étions allés à un pique-nique ensemble. Il arriva un accident au cheval. Il fallut revenir en bateau. Jamais Jack ne voulut en entendre parler, quoique M. Burton fût là pour veiller sur nous. Il fit 10 kilomètres à pied, plutôt que de manquer à sa parole. J’appelle cela de l’exagération. »

Frank semblait croire qu’il fallait de la modération même dans la vertu.

« Pas du tout, dit sa mère, c’est un très bel exemple qu’il vous donnait là. Il m’obéit sans se fier à son jugement et sans voir la raison des ordres qu’il reçoit. C’est pour lui comme pour moi une grande sécurité. »

Mme Minot embrassa tendrement son fils.

« C’est un vrai Régulus, dit Jane d’un ton d’admiration.

— La fidélité dans les petites choses prépare à l’héroïsme dans les grandes, dit Mme Minot. On ne peut être trop scrupuleux en matière d’honneur.

— Vous avez raison, mère, dit Frank.

— Continuez, Jack, je vous en prie, dit Jane après quelques minutes de silence. Tout cela est très beau, mais je voudrais savoir la suite de votre histoire.

— Voyons un peu. Eh bien, Bob avait l’air tout triste quand je l’ai vu dimanche. En sortant de l’église, je lui ai demandé ce qu’il avait. Il m’a avoué que Jerry le tourmentait pour des dettes qu’il avait contractées avant d’être de notre club. Il ne savait comment se tirer de là. Je lui promis de l’aider, car je craignais qu’il ne fit quelque sottise dans son désespoir. Il était joliment content en me quittant, allez ! Mais je l’ai été autant que lui quand j’ai eu mes trois dollars dans ma poche. »

Jack se frotta les mains en souriant.

« Vous auriez du aller trouver Jerry ailleurs qu’au café, lui dit son frère.

— J’aurais bien voulu, mais Jerry partait le soir. Je l’ai cherché pendant la récréation et je l’ai vu entrer dans la boutique. Je lui ai couru après. Il m’a entraîné au café pour ne pas parler devant ceux qui étaient là. Que pouvais-je faire ? Je l’ai suivi. Vous me croirez si vous voulez, mais je n’ai jamais été aussi heureux que quand il m’a promis de ne plus ennuyer Bob. Maintenant je suis sûr que Bob ne fera plus de bêtises, rien que par reconnaissance, et cela vaut bien trois dollars.

— Pourquoi ne pas vous adresser à moi ? lui dit Frank.

— Pour que vous vous moquiez de moi ?… Pas de danger.

Ou à moi, dit Mme Minot. Cela vous aurait épargné bien des ennuis.

— J’y ai bien pensé, mais Bob ne voulait pas le dire aux grandes personnes, de peur d’être grondé, et je n’ai pas osé vous en parler… Comme il a été gentil l’autre jour, Bob ! Il voulait me donner son couteau en échange, mais je n’ai pas voulu l’accepter. J’aime bien mieux ceci, dit Jack en mettant la lettre dans sa poche.

— Maintenant que tout cela est éclairci, dit Frank, on dirait vraiment une tempête dans un verre d’eau : tout cela s’est réduit à peu de chose. C’est très bien d’avoir supporté les gronderies de tout le monde quand vous vous sentiez dans votre droit.

— Je crois justement que c’est là ce qui m’en a donné la force, répondit Jack. Si je m’étais senti coupable, j’aurais préféré tout avouer pour que ce soit plus vite fini. Mais puisque vous voulez tout dire à M. Acton, j’imagine qu’il ne me donnera pas de mauvaises notes, ajouta-t-il. »

— C’est là ce qui vous fera le plus de plaisir, n’est-ce pas ? demanda Jane.

— Non, ce sera de le raconter à Édouard, répondit Jack timidement, car on se moquait souvent de l’amitié de Jack pour son grand ami.

— Édouard sera heureux, dit Mme Minot, mais il ne pourra pas l’être autant qu’une certaine petite personne qui vous a soutenu pendant votre temps d’épreuve et qui a eu l’esprit de vous tirer d’affaire. »

Jack comprit. Il s’approcha de Jane et prit ses deux petites mains dans les siennes, puis, ne trouvant pas de paroles pour remercier cette fidèle petite amie, il se baissa et lui donna un baiser plein de reconnaissance.


Jack lui donna un baiser plein de reconnaissance.