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Traduction par P.-J. Stahl, Lermont.
Bibliothèque d’éducation et de récréation J. Hetzel (p. 1-13).


JACK ET JANE


CHAPITRE I

LES TROIS GLISSADES


Quand on est jeune et qu’on a le caractère bien fait, on tire parti de tout, on s’arrange de tout pour s’amuser. L’été est passé ! C’était bien beau et bien bon, l’été, mais l’hiver est venu, et l’hiver a son mérite : vive l’hiver !

Par une belle après-midi du mois de décembre, tous les enfants du village d’Harmong étaient allés avec leurs traîneaux glisser le long de la colline. La neige était assez gelée et la glace assez forte sur la mare pour leur permettre ce divertissement ; aussi petits garçons et petites filles s’en donnaient-ils à cœur joie. L’on n’entendait que cris de plaisir et éclats de rire.

Il y avait trois glissades organisées : l’une d’elles conduisait dans la prairie par une pente douce ; l’autre allait traverser la mare à côté, et la troisième partant du sommet de la colline, se terminait brusquement devant une barrière en bois, bordant et surplombant la grande route placée beaucoup plus bas. C’était une sorte de garde-fou destiné à prévenir les chutes.

Plusieurs enfants, déjà fatigués de tant de plaisir, se reposaient appuyés contre cette palissade, et en même temps s’amusaient à critiquer les autres qui n’avaient pas encore abandonné cet exercice agréable entre tous. Comme leur conversation va nous faire faire connaissance avec des personnages que nous verrons apparaître bien des fois dans le cours de ce récit, nous pouvons, je crois, l’écouter sans trop d’indiscrétion.

« Regardez donc Frank Minot, s’écria l’un d’eux en voyant passer un grand jeune homme de quinze à seize ans, dont la bouche fortement arquée et les yeux résolus, fixés sur le but encore éloigné, exprimaient une volonté bien arrêtée ; a-t-il l’air assez grave, continua l’enfant, on dirait un juge.

— Voici Molly Loo. Et Boo, son petit frère, » chanta son voisin en désignant un traîneau dans lequel étaient une petite fille aux cheveux flottants et un tout petit garçon si gros que sa figure ressemblait à une vrai pleine lune.

« Et voilà Gustave Burton. Il ne glisse pas mal, n’est-ce-pas ? mais ce n’est pas étonnant avec ses grandes jambes, » dit un troisième.

— Hourrah ! pour Édouard Derlin. »

Et un cri général accueillit au passage un jeune homme à la figure avenante qui avait un mot gracieux pour tous ceux qu’il rencontrait.

« Laure et Lotty restent dans la glissade de la prairie, mais Molly Loo est la seule qui prenne celle de la mare, dit une petite fille timide et peureuse. Moi je ne voudrais aller pour rien au monde de ce côté-là ; la glace n’est peut-être pas encore solide.

— Il fait pourtant un froid de loup, répondit un autre. Tenez, Molly n’est pas la seule, voici Jack Minot, le frère de Frank, et Jane Peck qui vont comme le vent.

— Faites place.

— Au petit Jack, » chantèrent alors les petits garçons qui trouvaient toujours une chanson ou un sobriquet à appliquer à leurs camarades.

Le joli traîneau rouge dont ils parlaient portait un petit garçon qui semblait tout sourire et tout soleil, tant ses dents étaient blanches, ses cheveux dorés et toute sa personne animée et heureuse. Sa compagne ressemblait à une petite Bohémienne, avec ses yeux et ses cheveux noirs, ses joues de la même couleur que son capuchon écarlate et sa figure pleine de vie et de gaieté. Elle se tenait d’une seule main et de l’autre agitait en triomphe le fichu bleu de Jack.

« Jane va partout avec Jack Minot ; il est si gentil qu’il ne refuse jamais rien.

— Aux filles, interrompit malicieusement l’un des garçons qui avait demandé le matin même à emprunter le traîneau rouge et avait reçu de Jack un refus poli, mais net, attendu que Jane avait déjà manifesté le désir de s’en servir.

— C’est bien le plus gentil garçon qu’on puisse voir. Jamais il n’est désagréable pour personne, déclara la petite fille timide en songeant aux nombreuses occasions dans lesquelles Jack l’avait délivrée des terreurs sans fin qui l’attendaient sur le chemin de l’école, sous la forme de vaches et surtout de petits garçons qui lui faisaient des grimaces et l’appelaient poltronne.

— Il n’oserait jamais résister à Jane en tous cas, car elle aurait bien vite fait de lui arracher les yeux, grommela Joë Flint, qui se ressentait encore de l’affront que lui avait infligé Jane une heure avant lorsqu’il avait voulu faire acte de tyrannie en empêchant les plus jeunes enfants de prendre part aux jeux des autres.

— Comment pouvez-vous dire une chose pareille ! Jane est charmante, ce n’est pas sa faute si elle est pauvre, mais personne ne la vaut. Elle est même plus capable que vous, Joë, puisqu’elle est toujours la première de notre classe, » s’écrièrent les petites filles avec un ensemble qui prouvait combien Jane était aimée.

Joë prit un air de dédain, et Merry Grant se hâta de mettre la conversation sur un sujet moins personnel.

« Qui est-ce qui va ce soir faire du nougat chez les Minot ? demanda-t-elle.

— Tout le monde. Frank et Jack ont invité toute l’école et nous nous amuserons joliment, comme toutes les fois que nous allons chez eux, du reste, » s’écria Suzanne, la petite peureuse.

Un petit garçon prit la parole :

« Jack a dit qu’il y aurait un grand pain de sucre à notre disposition et que nous ferions assez de nougat pour pouvoir en emporter chez nous quand nous en aurons assez mangé. Ah ! ils savent bien faire tout dans cette maison-là ! »

Et le petit garçon passa sa langue sur ses lèvres, comme s’il goûtait déjà le fameux nougat.

« Mme Minot est une mère comme il en faudrait à tous les enfants, » dit en passant Molly Loo qui remontait la colline en traînant son petit frère derrière elle.

La pauvre petite ne savait que trop ce que c’est que de manquer de mère. Elle avait perdu la sienne depuis bien des années, et elle sentait bien souvent combien elle lui faisait défaut. Aussi elle s’efforçait de soigner Boo avec une patience et un amour maternel exemplaires.

« Il est impossible d’être meilleur que Mme Minot, déclara Merry avec enthousiasme.

— Surtout quand elle donne des petites fêtes, » se hâta d’ajouter Joë qui craignait d’en être exclu s’il ne se montrait pas plus aimable.

Là-dessus, ils se mirent tous à rire et s’apprêtèrent à reprendre leurs jeux, car le soleil se cachait, et le vent devenait trop froid pour leur permettre de les continuer bien longtemps. Bientôt on put les voir passer tous, les uns après les autres, sur les différentes glissades : le solennel Frank, le grand Gustave, le gracieux Édouard, Molly Loo, les jolies petites Laure et Lotty, le maussade Joë, la douce Merry entraînant Suzanne toute tremblante, et enfin Jack et Jane les inséparables.

Chacun débordait de cette joie exubérante qu’amène toujours un violent exercice, et les personnes qui passaient sur la route au bas de la colline, ne pouvaient s’empêcher de lever la tête et de sourire à la vue de cette joyeuse troupe aux joues roses, qui remplissait l’air d’éclats de rire et de cris de triomphe.

« Jack, prenons donc la troisième glissade. Joë s’est permis de dire très haut tout à l’heure que je n’oserais y aller et je veux y passer, dit Jane à son compagnon, pendant qu’ils reprenaient haleine après avoir grimpé au sommet de la colline.

— Ce que Joë a dit n’est pas une bien bonne raison pour nous de faire une sottise, répondit Jack ; la neige est déjà salie, et cette troisième glissade se termine trop brusquement contre la barrière. C’est une vraie montagne russe, elle est rapide et dangereuse et n’est pas la moitié aussi agréable que les deux autres. Prenez vite votre place et nous ferons le grand tour sur la mare, cela vaudra mieux, dit Jack d’un air si persuasif qu’il aurait réduit à l’obéissance tout autre que l’opiniâtre petite Jane.

— Tout cela peut être vrai, répliqua-t elle, mais je ne veux pas que personne puisse jamais dire que je n’ai pas osé quelque chose. Ainsi, si vous avez peur, Jack, j’irai seule ! »

Avant qu’il eût pu répondre un seul mot, elle lui avait arraché la corde des mains, s’était jetée sur le traîneau et s’était déjà engagée, sans tenir compte du danger, sur la terrible glissade. Mais elle n’alla pas loin. Elle était partie trop précipitamment, elle guidait mal son traîneau, et elle n’était pas arrivée au milieu qu’elle était par terre. Ce beau résultat obtenu, elle resta étendue dans la neige en riant jusqu’à ce que Jack vînt à son secours.

« Si vous voulez absolument faire une folie, lui dit Jack en la relevant, je ne vous la laisserai pas faire toute seule. Ce n’est pas la peur qui me retient, c’est la raison. J’ai déjà passé plusieurs fois avec les garçons sur cette glissade ; mais nous l’avons abandonnée presque aussitôt, parce que la pente est trop raide et l’arrêt sur le rocher qui sépare la colline de la route trop subit. »

Car Jack était brave comme un petit lion et de la meilleure sorte de courage, de celui qui consiste à ne pas faire une sottise par pure forfanterie.

« Vous n’avez pas tort, Jack ; je crois comme vous que cette glissade ne doit pas être agréable, mais il faut que j’y passe une fois ou deux. Sans cela Joë me taquinera toujours, et ça me gâtera tout mon plaisir d’aujourd’hui. »

Sur ce, Jane se mit à secouer sa robe couverte de neige et à frotter ses mains déjà rouges de froid.

« Allons, dit Jack, vous allez commencer par mettre mes mitaines, et, si elles ne vous vont pas trop mal, vous les garderez. Moi je ne les prends que pour faire plaisir â maman et je ne m’en sers jamais. Ainsi ne me refusez pas.

— Merci bien, elles sont délicieusement chaudes et me vont à merveille, mais elles doivent être trop petites pour vos mains de garçon. Je vous en tricoterai une autre paire pour Noël et je vous forcerai bien à les porter, moi. »

Tout en parlant, Jane enfilait ses mitaines avec un sourire de remerciement. Elle termina son discours par un coup de pied très accentué sur la neige glacée pour donner plus de force à sa menace.

Jack ne put s’empêcher de sourire.

L’intrépide Jane avait vaincu sa résistance ; ils retournèrent ensemble à l’endroit où les trois glissades se réunissaient. Une fois là, cependant, un dernier accès de prudence revint à Jack.

« Décidément, laquelle de ces glissades voulez-vous prendre ? demanda-t-il à Jane en jetant un de ces regards d’avertissement avec lesquels il avait plus d’une fois arrêté sa volontaire petite amie sans qu’elle s’en doutât.

— Celle-ci, celle que j’ai dit. »

Et sa petite main désigna sans hésitation le chemin périlleux dont elle avait parlé.

« Vous le voulez absolument ?

— Oui.

— Alors venez, mais tenez-vous bien. Ce n’est pas une petite affaire.

— Bah ! » fit la petite enragée.

Jack, devenu sérieux, ne souriait plus ; il attendait, sans dire un mot, que Jane fût bien installée dans le traîneau, après quoi il prit sa place par devant, et ils s’engagèrent sur cette pente rapide.

« Je ne vois rien de bien effrayant dans cette descente, dit Jane quand ils furent arrivés au bas. Recommençons. Cet impertinent Joë nous regarde ! et je tiens à lui montrer que nous n’avons peur de rien.

— C’est une vraie dégringolade ; si c’est cela que vous vouliez, vous êtes servie à souhait, dit Jack au moment de remonter dans le traîneau.

— Certainement ! vous autres garçons, vous vous imaginez que nous n’aimons que les choses très faciles, sans plaisir ni danger. Croyez-vous donc que nous ne pouvons pas être aussi braves et aussi fortes que vous ? Voyons, Jack, donnez-moi trois « dégringolades » et ce sera tout. Ma première culbute ne compte pas, ainsi glissons, deux fois encore, et après je serai sage comme une image, »

Jane regardait le bon Jack d’une façon tellement irrésistible, qu’il lui céda immédiatement. Ils partirent de nouveau en soulevant derrière eux un nuage de neige finement pulvérisée, et s’arrêtèrent juste devant la palissade de la manière la plus gracieuse.

« C’est idéal ! s’écria Jane, excitée par les bravos de leurs camarades. Plus qu’une fois maintenant ! »

Jack, fier de son adresse retourna au point de départ, bien décidé à faire de cette troisième fois l’exploit le plus remarquable de la journée, Jane le suivit aussi rapidement que si ses grosses bottines étaient les fameuses bottes de sept lieues du Petit Poucet. Tout en marchant ils parlèrent du goûter qui devait suivre et entrèrent dans une grande discussion pour résoudre cette grave question de savoir si on leur donnerait, oui ou non, des noisettes.

Ils étaient si absorbés par cet important sujet qu’ils montèrent un peu à la hâte dans leur traîneau et partirent comme le vent. Jane oublia de bien se tenir et, s’il faut l’avouer, Jack distrait ne pensait pas assez, cette fois, à bien conduire.

Hélas ! trois fois hélas ! Personne ne sut comment cela arriva, mais le traîneau brisa la palissade qui était vermoulue. Après s’y être heurté rudement, il la franchit, et soudain on entendit un terrible craquement, et petit garçon, petite fille, traîneau, palissade, avec un tourbillon de terre et de neige, apparurent en un amas confus au milieu de la route, comme au fond d’un précipice. Deux cris perçants, suivis d’un silence de mort, conclurent la catastrophe.

« J’en étais sûr, s’écria Joë de son poste d’observation, et il cria à pleins poumons : Tombés ! Venez ! venez ! »

On eût dit un corbeau croassant sur le champ de bataille après la défaite.

Tous les enfants accoururent, prêts à rire ou a pleurer suivant le cas, car il est bien rare que dans ces parties de plaisir et même dans les glissades les mieux organisées, il n’arrive pas quelques petits accidents quelquefois gais, mais quelquefois aussi assez graves.

I

TOUS LES ENFANTS ACCOURURENT.

Jack était étendu tout étourdi sur le chemin ; il avait au front une grande plaie qui saignait d’une manière effrayante.

« Il est tué, il est mort ! s’écria Suzanne, en se cachant la figure dans son tablier.

— Pas tout à fait, murmura Jack en fermant les yeux et faisant un grand effort pour se relever sur le coude ; ce n’est rien du tout, ajouta-t-il, cela se passera quand j’aurai retrouvé ma respiration, mais.., qu’est-il arrivé à Jane ? »

Ses camarades s’écartèrent et il put voir sa compagne d’infortune couchée sur la neige, immobile et blanche comme une petite statue. Elle semblait comme stupéfiée, on ne lui voyait pas cependant de blessure apparente, et, lorsqu’on lui demanda si elle était morte, elle répondit d’un air égaré :

« Je ne crois pas. Jack est-il blessé ?

— Il s’est cassé la tête, » dit Joë en lui montrant le héros vaincu, qui s’efforçait vainement d’avoir l’air calme et de se redresser tout à fait.

Jane alors ferma les yeux et, repoussant ses compagnes, elle leur dit :

« Laissez-moi, ne vous inquiétez pas de moi. Occupez-vous de lui.

— Inutile c’est fini ! » lui cria Jack.

Et il fit un nouvel effort pour bien prouver à son amie qu’il n’avait rien ; mais, cette fois, la douleur lui arracha un cri et il serait retombé sur le dos, si son frère ne l’avait pas soutenu.

« Qu’est-ce que c’est, frère ? Où avez-vous mal ? lui demanda Frank réellement effrayé !

— Ma tête, je crois, n’a rien de grave ; mais je crains de m’être cassé la jambe. Ce que je vous recommande, frère, c’est de garder cela pour nous et de ne pas effrayer notre mère. »

Jack prit la main de Frank et la serra en voyant sa figure bouleversée par l’inquiétude. Les deux frères s’aimaient beaucoup, quoique l’aîné tyrannisât quelquefois le plus jeune.

« Tenez-lui la tête, Frank, pendant que je vais la lui bander pour l’empêcher de saigner, » dit Édouard Derlin d’une voix calme.

Il posa une poignée de neige sur la blessure. Jack, immédiatement soulagé, l’en remercia par un sourire.

« Il n’y a qu’une chose à faire, c’est de ramener Jack chez sa mère aussitôt que possible, » dit Gustave.

Son regard ému ne pouvait quitter le visage ensanglanté de son petit camarade.

« Il faudra aussi transporter Jane ; mon avis est qu’elle s’est cassé le dos ; elle ne peut pas faire un mouvement, » déclara Molly Loo.

Cette nouvelle fut accueillie par un sanglot de Suzanne et par des hurlements de Boo qui avait, en toute occasion, le talent de pousser des cris formidables, sans toutefois verser jamais une larme.

« Tout cela est de ma faute, j’aurais dû avoir la raison de retenir Jane et de l’empêcher de faire une pareille imprudence, s’écria Jack d’une voix désolée.

— C’est de la mienne et non de la vôtre, répliqua Jane avec véhémence. C’est moi qui ai forcé Jack à faire cette folie, et, si j’avais tous les os brisés, ce serait bien fait. Ne m’aidez pas, laissez-moi, je suis une mauvaise petite fille et je mérite de rester ici et d’y mourir abandonnée ! »

La pauvre Jane trouvait de nombreuses sources de remords dans ses douleurs physiques et morales.

« Ne pensez pas à ceci. On vous fera des reproches plus tard. Avant tout il faut vous guérir, » dit Merry en l’embrassant.

La douce Merry adorait l’audacieuse petite Jane, et elle ne voulait jamais lui reconnaître aucun tort.

« Comment allons-nous faire pour les transporter ? » s’écria Frank en fronçant les sourcils.

— J’aperçois un traîneau. Il viendrait bien à point, » dit Gustave Burton qui examinait l’horizon depuis un moment. Il alla à grandes enjambées au-devant du secours entrevu. Ses longues jambes étaient toujours au service d’un bon cœur et d’une tête raisonnable.

Chacun poussa un soupir de soulagement quand Gustave revint suivi de M. Grant, le père de Merry. C’était un bon gros fermier qui regarda les blessés avec une sollicitude paternelle.

« Vous avez eu un petit accident, leur dit-il, c’est un très bon endroit pour tomber. Je le sais par expérience, car j’y ai laissé trois de mes dents il y a bien trente ans. Allons, je vais vous ramener et promptement, car il est tard et je devrais déjà être rentré.

— Prenez Jane d’abord, s’il vous plaît, monsieur, » dit Edouard, le chevalier des dames, en étendant son manteau sur le traîneau afin que la petite fille y fût moins durement.

Avec quelque précaution que le brave M. Grant la prît, Jane aurait volontiers crié, tant il lui fit mal ; mais elle serra les lèvres l’une contre l’autre avec tant de volonté qu’elle supporta la douleur sans pousser un cri. Ses camarades la regardaient et elle tenait à leur prouver qu’une petite fille peut être tout aussi courageuse qu’un petit garçon. Mais aussitôt qu’elle fut installée, elle enfouit sa figure dans le manteau d’Edouard pour cacher les larmes qui voulaient couler malgré elle, et, quand on eut déposé Jack à côté d’elle, il y eut bientôt un véritable petit réservoir d’eau salée dans une des poches du pauvre garçon.

Alors la triste procession se mit en marche. M. Grant conduisait ses bœufs, et les petites filles entouraient le traîneau où gisaient les intéressantes victimes, tandis que les petits garçons formaient l’arrière-garde.

La colline eût été déserte si, dans une intention qui n’était peut-être pas bienveillante, Joë n’était pas retourné près de la fatale palissade, à l’endroit où les débris du traîneau que Jack n’avait pas voulu lui confier marquaient la place de la grande catastrophe.