Jésus-Christ d’après Mahomet/Texte entier


E. Leroux et Otto Schulze (p. Dédicace-92).
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À


M. CHARLES WADDINGTON


PROFESSEUR DE PHILOSOPHIE EN SORBONNE


HOMMAGE AMICAL.



INTRODUCTION.


Il est d’un haut intérêt pour l’histoire de l’Église, et même pour l’histoire religieuse de l’humanité, de savoir quelle idée le dernier venu des fondateurs de religion se faisait de la grande religion qui était apparue six siècles avant lui dans le monde, quelle idée se faisait Mahomet du Christianisme et de Jésus-Christ. Ses confusions et ses erreurs comme ses affirmations sont à la fois le résultat et le document du long travail obscur des sectes chrétiennes orientales en dehors même des frontières officielles du monde chrétien. En même temps l’adaptation assez systématique, malgré de nombreuses hésitations et contradictions de détail, de ces notions chrétiennes aux besoins et à la politique d’une religion nouvelle, présente un phénomène curieux pour l’histoire comparée des religions et pour l’étude psychologique du sentiment religieux et de la sincérité religieuse. Nous ne croyons pas que la sincérité de Mahomet, violemment attaquée par le moyen âge chrétien et par le dix-septième siècle, découverte avec joie par le dix-huitième siècle à son aurore et habituellement soutenue jusqu’à nos jours, vivement suspectée de nouveau par les auteurs les plus récents et les plus compétents, nous ne croyons pas, disons-nous, que la sincérité de Mahomet sorte intacte de certaines parties de cette étude.

Les rapports de Mahomet avec le christianisme n’intéressent pas seulement, à un point de vue purement théorique, l’historien de l’Église, l’historien des religions et le philosophe ; ils intéressent tous les chrétiens qui sont appelés à soutenir, dans la vie pratique, des relations avec les musulmans, en particulier les missionnaires. Sur différents points de l’Afrique, de l’Asie, de l’Océanie, les messagers de l’Évangile rencontrent l’Islam, beaucoup plus armé de science et de subtilité, beaucoup plus théologique qu’ils ne le croient pour la plupart. Le présent travail, qui n’est pas une comparaison générale et complète des deux religions, qui concerne seulement ce que Mahomet a connu, adopté, rejeté de la christologie de l’Église, pourra, précisément sur ce point, les préserver de certaines maladresses de début, plus dangereuses avec les Musulmans qu’avec les sectateurs d’aucune autre croyance[1].

Il y aurait une question, plus importante encore sous le rapport historique, mais que nous n’aborderons que lorsque nous rencontrerons un point de contact avec notre sujet : ce seraient les rapports de Mahomet avec le judaïsme, et d’une façon plus large les rapports traditionnels, dogmatiques et pratiques de l’islamisme avec le rabbinisme. Tout n’a pas été dit là-dessus par le rabbin Geiger dans son utile travail[2]. Nous croyons que lorsqu’un orientaliste d’une vaste compétence aura pu traiter l’ensemble de cette question, l’on sera étonné de l’immense influence et de l’extension du rabbinisme dans les pays orientaux et dans les usages orientaux. Pour en revenir à notre sujet différent et restreint, nous reconnaîtrons avec un savant critique[3], non seulement que la part des éléments judaïques est plus grande dans le Coran que la part des éléments chrétiens, mais encore que ce qui semble de provenance commune est en réalité judaïque. Notre travail est d’autant plus circonscrit par cette considération.

La classification et l’appréciation des nombreux ouvrages de diverses époques et en diverses langues dont nous nous sommes servi déborderaient le cadre de cette étude, car ce serait un historique et une critique de toute la littérature concernant Mahomet. Nous indiquerons chacun de ces livres en son lieu. Nous remercions toutefois dès maintenant notre confrère M. Stanislas Guyard qui, sur quelques points, nous a apporté le concours de sa science à la fois philologique et historique.

Nous divisons le sujet en deux parties : d’abord ce que Mahomet a connu du christianisme, à savoir l’état du christianisme en Arabie avant lui, les sources de ses notions et la vie de Jésus d’après lui ; — ensuite ce que Mahomet a adopté, ses affirmations sur Jésus ; ce qu’il a rejeté, ses attaques contre les grands dogmes de l’Église ; et les idées que les musulmans se sont faites de la prophétie messianique. Une conclusion s’efforcera de fixer le lecteur sur ce point : Mahomet ses disciples et sa doctrine font-ils partie de l’ensemble du christianisme et de la chrétienté ?





PREMIÈRE PARTIE.


CE QUE MAHOMET A CONNU.





CHAPITRE I.

LES ÉLÉMENTS CHRÉTIENS EN ARABIE JUSQU’À LA
FIN DU VIÈME SIÈCLE DE L’ÈRE CHRÉTIENNE.

Avant de chercher quels sont les éléments du christianisme que Mahomet a connus, il est nécessaire de chercher quels sont les éléments du christianisme qu’il a pu connaître, en d’autres termes quelle était la situation du christianisme en Arabie avant sa prétendue mission prophétique avant même les méditations, les voyages, les entretiens de sa jeunesse qui purent l’y préparer. Par la situation du christianisme nous entendons autre chose encore que la statistique, les revers ou les succès extérieurs de cette religion à l’état complet et officiel ; nous entendons aussi par là les infiltrations obscures de quelques idées chrétiennes, gâtées et difficiles à reconnaître, dans l’esprit de ceux qui n’étaient pas chrétiens : analyse souvent difficile, mais de la plus haute importance pour notre sujet, et qui produira peu à peu ses résultats d’un bout à l’autre du présent travail. Dans le tableau général que nous allons tracer, nous ne ferons qu’indiquer, en passant, les questions scripturaires et dogmatiques sur lesquelles reviendront les chapitres suivants.

Nous devons, avant tout, distinguer trois Arabies très-différentes, et dont la troisième seulement a eu un développement véritablement national : l’Arabie du Nord ; l’Arabie du Sud ; l’Arabie intermédiaire, c’est-à-dire le Nedjed, et le Hedjâz avec la Mecque, son centre religieux. Cette dernière a été la patrie de Mahomet, elle est donc la plus essentielle à étudier ; toutefois les courses rapides, le commerce, les guerres même de tribu à tribu amenaient des rapprochements d’idées, et contrebalançaient les résultats d’un manque complet de centralisation politique. L’Arabie Pétrée et l’Arabie Heureuse, comme on les a longtemps appelées en Europe, ont dû exercer, et ont exercé en effet, une influence religieuse assez directe sur l’Arabie vraiment arabe qui a donné naissance au Prophète, et qui déjà avant lui possédait le sanctuaire vénéré de la Kaaba. Nous devons donc nous occuper d’abord de l’extrémité septentrionale et de l’extrémité méridionale de la Péninsule, et ce que nous en aurons dit s’appliquera en grande partie à ce que nous dirons en terminant du milieu natal de Mahomet.

La Nabathée, le Hauran, les autres contrées du Nord étaient bien l’une des régions du monde que traversaient le plus grand nombre de courants religieux. Elles étaient comme le rendez-vous ou le carrefour de l’Égypte de la Syrie et de la Perse, des trois pays dont étaient sorties non seulement les grandes religions, mais les principales sectes des grandes religions. Surtout depuis les grandes querelles christologiques de l’Empire d’Orient, et depuis les crises fréquentes de la religion de Zoroastre, l’Arabie du Nord était l’un des refuges des sectaires vaincus, exaltés et aigris. Les plus importants par le nombre et par l’influence étaient certainement les Nestoriens[4], qui de là faisaient pénétrer leurs idées dans le reste de l’Arabie : idées qui du reste n’offraient pas un corps de doctrine uniforme, car il y a eu, aux différentes époques du Nestorianisme, les Nestoriens modérés[5] qui se bornaient à séparer rigoureusement la nature humaine de la nature divine en Jésus-Christ et à repousser le titre de Θεοτόϰος donné à la Vierge Marie par le concile d’Éphèse ; et les Nestoriens décidés qui allaient jusqu’à dire que Jésus était né sans rien de divin et que ses seules vertus lui avaient valu plus tard une union toute morale avec le Verbe. N’importe, les idées nestoriennes flottaient pour ainsi dire en Arabie, remplies d’amertume et d’accusations contre l’orthodoxie officielle, et il était presque impossible qu’un Arabe, païen de naissance, ne fût pas sous le coup des impressions nestoriennes le jour où il voudrait se rendre compte du christianisme : c’est ce qui est arrivé à Mahomet. D’ailleurs les Nestoriens étaient les plus répandus et les plus actifs des hommes, leurs missionnaires reculaient les limites du monde connu, et leurs écoles prenaient possession des esprits dans tous les pays qui les accueillaient, tels que le royaume des Perses, comme plus tard leurs médecins et leurs érudits devaient prendre possession de la cour des Khalifes.

Une tendance toute contraire, celle des monophysites qui absorbaient l’humanité de Jésus dans sa divinité et arrivaient même à nier qu’il eût habité un corps semblable au nôtre, rayonnait également de la Syrie sur l’Arabie, surtout depuis qu’elle avait été rajeunie par le moine énergique Jacques Baradaï, et avait reçu le nom de jacobitisme[6]. Mais elle avait réussi surtout dans la vallée du Nil, et de là pénétré surtout dans l’Arabie du Sud et même du centre où nous retrouverons une de ses ramifications. Remarquons seulement dès maintenant que la tendance monophysite venait de produire peu de temps avant Mahomet, dans la seconde moitié du sixième siècle, une de ses plus singulières réactions, le trithéisme de Philoponus, dont quelque notion confuse a fort bien pu arriver jusqu’à la Mecque[7].

Antérieurement même à ces deux courants en sens inverse, Épiphane constate deux hérésies opposées sur la Vierge Marie, toutes deux parmi les chrétiens arabes. L’illustre évêque de Salamine, conformément aux idées dominantes vers la fin du quatrième siècle, regarde également comme hérétiques ceux qui vouent un culte à Marie et ceux qui nient sa virginité perpétuelle, les Collyridiennes et les Antidicomarianites[8]. Il faut bien dire les Collyridiennes, car c’est d’une hérésie féminine qu’il s’agit, de femmes arabes qui adorent la Vierge et lui offrent des gâteaux : de là leur nom. Tous ces détails forment une introduction indispensable à l’étude des notions chrétiennes de Mahomet.

Nous ne pouvons en dire autant du mouvement monothélite et du mouvement paulicien rénovateur du manichéisme, tous deux ayant commencé vers l’époque de la mort du prophète arabe ; mais ils ont beaucoup contribué aux rapides conquêtes de l’Islam en divisant et en affaiblissant l’Empire. Quant à l’Elkésaïsme et aux autres ramifications de l’Essénisme, venues aussi par l’Arabie du Nord, c’est dans le Hedjâz même qu’il y aura le plus de profit à les étudier.

Toutefois nous ne devons pas quitter encore la région septentrionale, foyer naturel du christianisme arabe. Il faut nous demander maintenant quels avaient été les rapports du christianisme et du paganisme dans cette contrée, depuis le jour où Saint Paul y était venu méditer après sa conversion de Damas, avant sa carrière d’apôtre et de missionnaire[9]. D’assez bonne heure la ville de Bostra devint un évêché, puis une métropole rayonnant sur de nombreux petits diocèses, et parfois le rendez-vous d’un synode, comme celui que présida Origène pour combattre des hérésies relatives à la mort et à la résurrection de l’âme[10]. Lorsque l’évêque Titus, auteur d’un commentaire sur Saint-Luc[11], fut chassé de Bostra par les persécutions de l’Empereur Julien, chrétiens et païens étaient déjà en nombre égal. Christianisme peut-être mêlé de paganisme sidéral, de sabéisme, dans les pratiques populaires, comme le mahométisme y est mêlé de christianisme aujourd’hui que les fidèles des deux religions viennent en pèlerinage à la chapelle de Saint-Georges ou de Sahwet-el-Khudr pour sacrifier un agneau sur le seuil de la porte. Les bigarrures de religions, de coutumes et de langues abondaient dans cette contrée, comme le prouvent les inscriptions découvertes par M. W. Waddington et par M. de Vogüé[12]. Malgré les progrès[13] dus aux exhortations et à l’exemple de Siméon le Stylite, malgré la conversion de plusieurs princes, le christianisme de l’Arabie du Nord n’était ni pur ni solidement établi.

L’Arabie heureuse, le Yemen possédait aussi, avant Mahomet et surtout dans les temps qui le précédèrent immédiatement, des éléments chrétiens considérables[14], qui ont exercé sur la formation de l’Islam des influences de plus d’une sorte. Ils y sont venus d’ailleurs de divers côtés, de la Syrie, de la cour de Byzance, de la vallée du Nil et notamment de cette Abyssinie, qui devait être un jour l’appui et le refuge de l’Islamisme naissant, se disant alors chrétien. Rien ne prouve que les premières missions du quatrième siècle, dirigées par Frumentius ou Théophile Indus aient obtenu de prompts et considérables succès[15], mais elles laisseront au moins des traces, et depuis l’année 500 environ, le christianisme du Yemen apparaît, même dans les souvenirs des Arabes, comme une vraie puissance religieuse. Le pays de Nadjran était devenu positivement chrétien, et plus solidement qu’aucune autre localité de l’Arabie, assez pour tenir tête, dans une discussion théologique, à Mahomet triomphant.

Le christianisme du Yemen eut d’ailleurs, dans le cours du sixième siècle, de terribles alternatives à subir, dans ses luttes moins encore contre le vieux sabéisme que contre le judaïsme parfois dominant et persécuteur. De cette histoire encombrée de détails suspects se dégagent néanmoins des faits importants : l’invasion des chrétiens d’Abyssinie en punition des cruautés du prince juif Dhou-Nowâs ; l’épiscopat, on pourrait presque dire le gouvernement, de Gregentius à Zafar[16] ; la tentative manquée des chrétiens contre la Mecque, à la veille de la naissance du prophète, et dans des circonstances qui devaient causer parmi les païens du Hedjâz une réaction défiante contre tout christianisme.

Sans essayer de préciser le caractère de ce christianisme, probablement un peu arien au début, quelque peu monophysite par la suite[17], et toujours assez mélangé au moins dans ses éléments populaires, passons au Hedjâz et à la Mecque, qui restent seuls à étudier, et dont à vrai dire nous nous sommes occupé, bien qu’indirectement, dans les pages qui précèdent. La cité de la Kaaba, centre d’un paganisme sidéral dont la Pierre Noire est restée le document indestructible, ne devait renfermer que fort peu de chrétiens proprement dits ; et ils ne devaient guère plus abonder dans le domaine des tribus autres que les Koréischites, et dans le plateau central du Nedjed, la patrie des poètes et du cheval noir. Seuls les Juifs étaient nombreux, surtout à Yatreb, la future Médine. Toutefois quelques notions chrétiennes, venues du Nord et du Sud et comme tamisées par le désert, avaient pénétré dans certains esprits.

Elles y avaient pénétré de deux manières différentes, que nous pourrions comparer, l’une au mélange superficiel, l’autre à la véritable combinaison chimique. D’une part on rencontre certains noms propres, certains propos populaires, certaines poésies qui dénotent une importation ou une juxtaposition d’idées chrétiennes. Ainsi un prince de la tribu des Djorhom qui eut les clefs de la Kaaba avant les Koréischites, s’appelait Abdelmacih, serviteur du Messie[18]. Ainsi nous savons par un historien arabe très-autorisé que la figure de Jésus et celle de la Vierge Marie étaient sculptées sur une colonne de la Kaaba[19]. Ainsi le Bédouin chantait, par une confusion naïve : « J’en jure par le sang des victimes qui coule en se ramifiant sur les hauts lieux consacrés à Ozza et à Nassr ; j’en jure par la prière que les cénobites adressent dans leur temple au cénobite des cénobites, le Macih fils de Mariam »[20]. Ainsi, chose plus importante comme valeur religieuse, les poètes Nabigha et Labyd employaient un langage non seulement monothéiste, mais en partie chrétien, en disant, l’un qu’il n’y a pas d’autre voie que Dieu, l’autre que Dieu conduit qui il veut dans les sentiers du bien et du mal, mais que Dieu est fidèle et que tout le blâme est pour l’homme.

C’étaient là des juxtapositions de coutumes ou d’idées chrétiennes. Il y avait d’autre part de véritables sectes, probablement peu nombreuses, mais importantes par leur influence sur des hommes tels que fut Mahomet. Excepté celle des Rakousiens, variété du monophysitisme quelque peu mêlée d’ébionitisme, qui venait sans doute par Nadjran de la vallée du Nil, toutes étaient des sectes judéo-chrétiennes de Syrie ayant revêtu en Arabie, par suite du caractère et des vieilles idées des habitants, une forme plus ou moins spéciale.

Il en est une, celle des Sabéens, que Mahomet a envisagée comme une religion à part, et monothéiste : « Ceux qui croient, et ceux qui suivent la religion juive, et les chrétiens, et les sabéens, en un mot quiconque croit en Dieu… »[21]. Qu’était-ce que ces Sabéens ? De nombreuses raisons, dont la principale était l’horreur de Mahomet pour l’idolâtrie, s’opposent à ce qu’on voie en eux les sectateurs du sabéisme. C’étaient probablement les descendants spirituels, plus ou moins méconnaissables, des Hémérobaptistes, de ces disciples de Jean qui en étaient restés au baptême du Précurseur et qui n’avaient qu’une idée très-incomplète du Christ[22].

L’influence capitale sur la naissance de l’Islam a été celle de trois dérivés de l’Essénisme, à savoir le Nazaréisme, l’Elkésaïsme[23] et le Hanyfisme[24].

Le judéo-christianisme nazaréen, qui se distinguait de l’ébionitisme proprement dit par une tendance judaïque plus modérée, et par la reconnaissance de la naissance miraculeuse du Christ, a été certainement la provenance principale des notions de Mahomet sur la vie de Jésus.

L’elkésaïsme, secte de même origine, et qui a développé avec des allures mystérieuses, au Sud de la Mer Morte, les doctrines des Homélies clémentines ; l’elkésaïsme, avec sa négligence systématique des épitres de Saint-Paul, avec son livre secret venu du ciel, avec son incorporation de l’Esprit de Dieu dans une série de prophètes depuis Adam jusqu’à Jésus, a dû être la provenance principale des opinions de Mahomet sur lui-même, sur l’Écriture et sur son Coran.

Enfin le hanyfisme[25] était tout récent et spécialement arabe : rameau venu de loin et qui avait perdu la conscience de son origine comme la connaissance du texte de la Bible ; monothéisme austère et nu, qui avait conservé pourtant des traditions populaires et des livres donnés jadis à Abraham : l’éducation de Mahomet et son déisme sont venus de là.




CHAPITRE II.

LES SOURCES DES NOTIONS CHRÉTIENNES
DE MAHOMET.

Après nous être rendus compte du milieu d’idées chrétiennes, milieu bizarre et compliqué, que le prophète trouvait en naissant, nous pouvons aborder la recherche des sources même où Mahomet, dans son éducation personnelle, a dû puiser : question d’autant plus difficile que les traditionnistes et les théologiens musulmans, loin de l’éclaircir comme ils en éclaircissent d’autres ne font qu’embrouiller celle-là. Cherchons avec le plus d’ordre possible, et d’abord demandons-nous si cette information, quelle qu’en fût d’ailleurs la méthode, provenait de documents scripturaires, canoniques ou apocryphes.

Nous disons : quelle qu’en fût d’ailleurs la méthode. En effet Mahomet déclare, avec une intention évidente, qu’il est un prophète oummi, illettré, n’ayant pas lu de livre et ne sachant pas écrire une ligne[26]. C’était même un des moyens les plus habiles de sa politique, car ses paroles prenaient d’autant plus facilement un caractère révélé et miraculeux. Mais il a eu de bonne heure des secrétaires dévoués et intelligents. Si ces secrétaires, ou celui que Sprenger appelle son Mentor, et sur lequel nous reviendrons, avaient eu sous la main et compulsé à chaque instant une édition ou traduction quelconque de l’Ancien et du Nouveau Testament, ou des évangiles apocryphes, le résultat eût été presque le même que si Mahomet l’avait lue de ses propres yeux.

Nous disons : les livres canoniques ou apocryphes. En effet les preuves abondent que Mahomet n’a pas eu à sa disposition le texte de notre Écriture Sainte. D’abord rien ne prouve qu’il existât alors une Bible en Arabe[27], sans qu’on puisse pourtant affirmer le contraire ; et en admettant même qu’il en eût existé quelques exemplaires dans telle ou telle partie de l’Arabie, rien ne prouve qu’il y en eût dans le Hedjâz et dans l’entourage de Mahomet. Mais il y a plus. N’indiquons que pour mémoire les anachronismes dont le Coran fourmille relativement aux histoires de l’ancienne alliance, le prétendu retour des Israélites en Égypte[28], le désordre affreux dans la chronologie des prophètes[29], toutes erreurs involontaires, car elles ne pouvaient rendre aucun service à la religion nouvelle, et ne pouvaient que la faire accuser d’imposture par des Juifs instruits. Le Coran contient en outre des erreurs matérielles relativement aux personnes et aux faits de la Nouvelle alliance ; ainsi le Seigneur dit à Zacharie : « Nous t’annonçons un fils, son nom sera Jean (Iahia) ; avant lui personne n’a porté ce nom. »[30] — Or le nom de Jean ne figure pas moins de sept fois dans la Bible avant Jean-Baptiste.[31] Mahomet et les siens, munis d’un exemplaire de l’Écriture, ne seraient pas tombés dans de pareilles méprises ; d’ailleurs ils auraient puisé plus abondamment dans les récits Évangéliques, notamment dans l’enseignement de Jésus.

Ainsi nous pouvons écarter l’hypothèse du Nouveau Testament dans les mains de Mahomet. Mais les évangiles apocryphes ne s’y trouvaient-ils pas ? Cette fois la négation ne s’impose pas avec évidence. Plusieurs de ces écrits, parmi lesquels il n’est pas étonnant que se présente au premier rang l’évangile arabe de l’enfance, offrent dans leurs récits (comme le montrera le prochain chapitre), notamment dans leur prédilection pour l’histoire de Marie et la période de l’enfance, une analogie réelle avec le Coran. Mais aussi quelles graves divergences sur des points essentiels tels que la nativité ![32] Pourquoi faire naître Jésus sous un palmier, au pied duquel Marie est surprise par les douleurs de l’enfantement ?[33] N’était-il pas tout aussi facile, et moins dangereux au point de vue des démentis, de placer la nativité dans une grotte, avec tous les apocryphes, avec l’évangile arabe de l’enfance comme les autres ?[34] Sur ce point très-important le Coran s’écarte donc tout autant des évangiles apocryphes que des évangiles canoniques : le palmier est aussi différent de la grotte que de la crèche. On explique, il est vrai, d’une manière aussi raisonnable qu’ingénieuse, cette anecdote du palmier par un autre passage des apocryphes, qui montre le petit Jésus, dans la fuite en Égypte, commandant à un palmier de courber ses branches pour rafraichir les voyageurs de son fruit.[35] Mais cette explication ne fait que rendre plus invraisemblable l’emploi de textes écrits, plus vraisemblable la tradition orale : ce désordre, cette confusion de détails, étrange dans le premier cas, devient toute naturelle dans le second. La première question, posée au début de ce chapitre, est résolue.

Mais la tradition orale une fois admise, aidée ou non par les livres secrets des sectes, mais non pas dans tous les cas par le texte de l’Écriture Sainte, de quelle nature était-elle, et comment est-elle arrivée à Mahomet ?

Une tradition répétée avec persévérance par les écrivains chrétiens et musulmans place un religieux, probablement nestorien, au début de cette initiation. Aboulféda dit dans sa vie du Prophète : « Abou-Taleb alla jusqu’à Bosra accompagné de son neveu âgé alors de treize ans. Là se trouvait un moine appelé Bohaïra, qui dit à Abou-Taleb : « retournez avec cet enfant, et gardez-le des Juifs, car de hautes destinées sont promises au fils de votre frère ».[36] Maçoudi, célèbre géographe arabe du dixième siècle, dit que Bohaïra le moine était un chrétien zélé, dont le nom dans les livres des chrétiens est Sergius.[37] L’imagination des critiques du dix-huitième siècle, Gagnier, Prideaux etc. s’est emparée de ce Sergius, assimilé au personnage de ce nom dont parle Vincent de Beauvais, l’encyclopédiste dominicain du moyen-âge, et Pastoret a pu dire « qu’il n’est pas d’erreur qu’on n’ait débitée à ce sujet ».[38] Aujourd’hui, après les travaux de Sprenger, on peut faire le partage du vrai et du faux que renferme cette tradition. Il est vrai qu’un certain Bohaïra, ou mieux Bahira, fut comme le « Mentor » religieux de Mahomet ; il est vrai que les idées nestoriennes, et surtout les accusations nestoriennes contre la dogmatique officielle de l’Empire ont joué un grand rôle dans les informations de Mahomet sur le christianisme. Mais il faut déplacer complètement les âges, les lieux, les conditions : il ne s’agit plus d’un voyage de l’adolescent en Syrie, il s’agit du séjour de l’homme fait à la Mecque ; il ne s’agit plus d’un moine nestorien, il s’agit d’un judéo-chrétien nazaréen ou rahmaniste, c’est-à-dire enseignant la doctrine du dieu de miséricorde, peut-être devenu ensuite le chef de la secte des hanyfes, canal plus ou moins conscient de traditions chrétiennes altérées et mélangées.[39]

Toutefois il faut bien dire que ce Bahira fut le principal, mais non l’unique canal par lequel Mahomet reçut des notions sur le christianisme. Ses voyages de négociant du côté de la Syrie ; les discours de Koss, évêque de Nadjran qu’il entendit prêcher l’unité de Dieu et la résurrection des morts à la foire d’Okâz ; son ami Waraka, qui finit par devenir chrétien et même, a-t-on dit, par traduire une partie de l’Évangile ; des rahmanistes autre que Bahira, et les chrétiens avec lesquels il s’est trouvé en discussion : autant d’éléments qui ont pu modifier ses notions comme aussi se sont modifiées ainsi que nous le verrons dans le chapitre IV, et sa manière de voir au sujet des croyances chrétiennes, et ses relations avec les chrétiens.

À prendre le Coran dans son ensemble, au point de vue de la christologie, quelle était la substance des informations dont nous venons de voir la méthode ? Évidemment ce que nous pouvons supposer d’après tout ce qui précède, et ce que montrera d’ailleurs le chapitre suivant : quelques échos confus des évangiles canoniques, des souvenirs beaucoup plus précis et détaillés du contenu des évangiles apocryphes, notamment de l’évangile arabe de l’enfance, à tendances nestoriennes[40] : récits retenus, malgré plusieurs erreurs, par cette fidèle mémoire arabe, qui n’oublie ni les offenses ni les généalogies.

Y avait-il avec cela, outre les opinions tranchées des sectes que nous avons passées en revue, du gnosticisme ? A priori, pourquoi pas ? Les fantaisies gnostiques semblent, il est vrai, se prêter mal aux arêtes tranchantes du monothéisme musulman, et Gerock a raison de faire remarquer que rien n’est moins gnostique que d’affirmer la pure et réelle humanité de Christ.[41] Mais le gnosticisme est une forme toujours prête de l’esprit oriental, et il s’est formé plus tard chez les Druses, les Assassins, une véritable gnose musulmane.[42] Quant à l’argument de Gerock que le gnosticisme était fini depuis longtemps, même celui des Valentiniens et des Basilidiens qui avait tenu bon jusqu’au milieu du cinquième siècle, il n’est pas concluant du tout. Est-ce que ces choses-là disparaissent ? Elles plongent dans la nuit de l’oubli, puis tout-à-coup elles reparaissent sous un autre nom. En fait, il est difficile d’expliquer autrement que par une tradition gnostique la négation, par le Coran, de la crucifixion de Jésus. En admettant, ce qui est fort possible, que Mahomet l’ait niée avec mauvaise foi, l’idée ne lui en serait même pas venue si cette négation ne s’était jamais produite chez les chrétiens.

Avant de terminer ce chapitre, nous devons dire quelques mots d’un singulier document, d’un apocryphe parmi les apocryphes, du prétendu évangile de Saint Barnabé, qu’il ne faut pas confondre avec l’ancienne version grecque de l’Évangile des Hébreux attribuée à Barnabas.[43] Au commencement du dix-huitième siècle, on remarqua dans la célèbre bibliothèque du prince Eugène de Savoie une traduction italienne faite au quinzième siècle, probablement sur un texte arabe, de cet évangile.[44] La chose fit du bruit, car le soi-disant compagnon de Saint-Paul voyait en Jésus-Christ un simple prophète, niait la crucifixion, et prédisait la venue de Mahomet (voir nos chapitres cinquième et sixième). Le déiste anglais Toland se précipita sur ce document dans lequel il voyait déjà un instrument de la ruine du christianisme, et il le mania dans son Nazarenus[45] avec une audace égalée par son absence de critique. C’était maintenant bien évident, Jésus était un simple réformateur du mosaïsme, le vrai christianisme historique était celui des Judéo-chrétiens, et les Musulmans étaient une branche du christianisme ni plus ni moins mauvaise qu’une autre, s’appuyant sur un des plus antiques monuments chrétiens. Tant de joie dura peu : Mosheim[46], après avoir cherché à démontrer qu’il n’était pas question dans les anciens écrivains ecclésiastiques d’un évangile de Barnabas, n’eut pas de peine à prouver que s’il en avait existé un ce n’était certainement pas celui-là, impudente mystification d’un apologiste tardif[47] de l’Islam.




CHAPITRE III.

LA VIE DE JÉSUS D’APRÈS MAHOMET.

Nous allons raconter les faits de la vie de Jésus et de sa mère tels que le Coran les expose, en nous efforçant d’élaguer les appréciations dogmatiques, réservées pour notre seconde partie.

I. FAMILLE ET ENFANCE DE JÉSUS.

Un fait doit frapper avant tout autre, c’est la prédominance des récits relatifs à la Vierge et à sa famille, au précurseur, à la naissance et à l’enfance de Jésus, comme dans les apocryphes[48], et contrairement aux évangiles canoniques, dont deux seulement, Mathieu et Luc s’en occupent, et très-brièvement.

Mais le Coran s’écarte même des apocryphes, sur d’autres points encore que celui que nous avons signalé dans le chapitre précédent. Une difficulté se présente dès l’abord, celle de savoir si Mahomet a cru que Marie mère de Jésus était la sœur de Moïse. La supposition paraît absurde, elle ne l’est pas. Tandis que les évangiles canoniques se taisent sur les ascendants de Marie (à moins que la généalogie de Luc III, 23 s. ne doive lui être attribuée, ce qui d’ailleurs n’aurait ici aucun intérêt), tandis que les apocryphes la font naître de Joachim et d’Anna, le Coran ignore ces derniers noms, ne nomme pas la mère de la Vierge, et nomme son père Imran ou Amran. Or, rapprochons de deux passages de la Bible qui indiquent Amran comme le père de Moïse d’Aaron et de Marie[49] ces deux passages du Coran : « Lorsque l’épouse d’Imran eut enfanté, elle dit : Seigneur j’ai mis au monde une fille, et je l’ai nommée Mariam ; je la mets sous ta protection, elle et sa postérité, afin que tu les préserves des ruses de Satan […] Et Marie, fille d’Imran, qui conserva sa virginité, nous lui inspirâmes une partie, de notre esprit »[50]. Ajoutons que Marie mère de Jésus est appelée sœur d’Aaron[51], et l’on comprendra que de nombreux critiques, même en dernier lieu le rév. Mühleisen-Arnold[52], aient attribué à Mahomet ce monstrueux anachronisme, de faire de Marie la sœur et de Jésus le propre neveu de Moïse.

Nous ne croyons cette énormité ni démontrée ni même possible, et l’argumentation de Gerock nous paraît victorieuse sur ce point. Ce qui est clair, c’est que Mahomet, ou son conseiller, a été induit en une de ses nombreuses méprises par le nom de Marie. Mais il ne s’ensuit pas de là que la mère de Jésus soit pour lui la sœur de Moïse. En deux autres endroits il parle de la sœur de Moïse, et, sans lui attribuer de nom propre, la place en Égypte[53], tandis que Marie mère de Jésus est depuis son enfance dans le Temple. Mais, ce qui est plus important, comment admettre, malgré le désordre chronologique ou plutôt l’indifférence chronologique qui règnait dans son esprit, une aussi prodigieuse bévue ? Comment parlerait-il de Jésus comme d’un restaurateur de la loi de Moïse oubliée[54], s’il les avait crus presque contemporains ? Il est innocent au moins de cette erreur-là.

Complétons notre citation sur la naissance et l’enfance de Marie : « Zacharie eut soin de l’enfant ; toutes les fois qu’il allait visiter Marie dans sa cellule, il trouvait de la nourriture auprès d’elle. Ô Marie ! d’où vous vient cette nourriture ? Elle me vient de Dieu, répondit-elle, car Dieu nourrit abondamment ceux qu’il veut, et ne leur compte pas les morceaux […] Les anges dirent à Marie : Dieu t’a choisie, il t’a rendue exempte de toute souillure, il t’a élue parmi toutes les femmes de l’univers. Ô Marie ! sois pieuse envers ton Seigneur ; prosterne-toi et fléchis le genou avec ceux qui fléchissent le genou. Tels sont les récits, inconnus jusqu’ici à toi, ô Mohammed, que nous te révélons. Tu n’étais pas parmi eux lorsqu’ils jetaient leurs chalumeaux à qui aurait soin de Marie »[55]. À part une ligne qui vient de Saint-Luc, tout cela procède des apocryphes, ou de la même tradition que les apocryphes[56].

À la jeunesse de Marie est rattachée, par son tuteur Zacharie, la naissance de Jean Baptiste[57] : « Zacharie se mit à prier Dieu. Seigneur, accorde-moi une postérité bénie ; tu aimes à exaucer les prières des suppliants. Ses anges l’appelèrent pendant qu’il priait dans le sanctuaire : Dieu t’annonce la naissance de Yahia (Jean), qui confirmera la vérité du Verbe de Dieu (Jésus) ; il sera grand, chaste, un prophète du nombre des justes. Seigneur, d’où me viendra cet enfant ? demanda Zacharie ; la vieillesse m’a atteint, et ma femme est stérile. L’ange lui répondit : c’est ainsi que Dieu fait ce qu’il veut. Zacharie dit : Seigneur, donne-moi un signe comme gage de ta promesse. — Il dit : Voici le signe : pendant trois jours tu ne parleras aux hommes que par des signes. Prononce sans cesse le nom de Dieu, et célèbre ses louanges le soir et le matin »[58]. Nos devanciers n’ont pas assez insisté sur le caractère tout particulier de ce passage : seul ou presque seul dans le Coran il s’écarte des apocryphes pour se rattacher évidemment à la tradition de Saint-Luc[59]. On n’y trouve pas le désordre, la confusion qui règne à ce sujet dans le Protévangile de Jacques ; on y trouve au contraire, assez fidèlement reproduits, les principaux traits du célèbre récit évangélique. Il y a bien, là aussi, une contradiction : Zacharie commence par demander à Dieu de lui donner un fils, puis, sa prière accueillie, il ne croit plus que ce soit possible[60] ; tandis que dans notre troisième évangile Dieu répond bien à une prière, mais à une prière longue et secrète du cœur de Zacharie, qui après avoir si longtemps attendu en vain, ne peut plus croire à son bonheur : ces nuances délicates de la pensée et de l’espérance n’étaient pas faites pour l’esprit positif de Mahomet.

Nous arrivons à la nativité et à l’enfance de Jésus. Réunissons d’abord les principaux passages du Coran : « Parle de Marie, comme elle se retira de sa famille et alla du côté de l’Est. Elle se couvrit d’un voile qui la déroba à leurs regards. Nous envoyâmes vers elle notre esprit. Il prit devant elle la forme d’un homme de figure parfaite. Elle lui dit : Je cherche auprès du Miséricordieux un refuge contre toi. Si tu le crains[61]… Il répondit : Je suis l’envoyé de ton Seigneur, chargé de te donner un fils saint. — Comment, répondit-elle, aurais-je un fils ? Aucun homme n’a jamais approché de moi, et je ne suis point une femme dissolue. Il répondit : Il en sera ainsi ; ton Seigneur a dit : Ceci est facile pour moi. Il sera notre signe devant les hommes, et la preuve de notre miséricorde[62]. — Les anges dirent à Marie : Dieu t’annonce son Verbe. Il se nommera le Messie, Jésus, fils de Marie, illustre dans ce monde et dans l’autre, et un des familiers de Dieu ; car il parlera aux humains, enfant au berceau, et homme fait, et il sera du nombre des justes. Seigneur, répondit Marie, comment aurais-je un fils ? aucun homme ne m’a touchée. — C’est ainsi, reprit l’ange, que Dieu crée ce qu’il veut. Il dit : Sois, et il est. Il lui enseignera le Livre et la Sagesse, le Pentateuque et l’Évangile. Jésus sera son envoyé auprès des enfants d’Israël[63]. — Elle devint grosse de l’enfant et se retira dans un endroit éloigné. Les douleurs de l’enfantement la surprirent près d’un tronc de palmier. Plût à Dieu, s’écria-t-elle, que je fusse morte avant, et que je fusse oubliée d’un oubli éternel ! Quelqu’un cria de dessous elle : Ne t’afflige point. Ton Seigneur a fait couler un ruisseau à tes pieds. Secoue le tronc du palmier, des dattes mûres tomberont vers toi. Mange et bois, et rafraîchis ton œil (console-toi) ; et si tu vois un homme, dis-lui : j’ai voué un jeûne au Miséricordieux ; aujourd’hui je ne parlerai à aucun homme. Elle alla chez sa famille, portant l’enfant dans ses bras. On lui dit : Ô Marie, tu as fait là une chose étrange. Ô sœur d’Aaron ! ton père n’était pas un homme méchant, ni ta mère une femme dissolue. Marie leur montra du doigt l’enfant, afin qu’ils l’interrogeassent : Comment, dirent-ils, parlerons-nous à un enfant au berceau ? — Je suis le serviteur de Dieu, leur dit Jésus, il m’a donné le Livre et m’a constitué prophète »[64].

Sans entrer pour le moment dans des considérations précisément dogmatiques, et sans revenir sur l’épisode du palmier, ce récit prête à plusieurs observations. D’abord il est hors de doute que la conception de Jésus est exceptionnelle et sa naissance miraculeuse, quelle que soit d’ailleurs sur ce point la pensée de Mahomet, que nous tâcherons plus loin de préciser. Mais les détails de ce récit offrent un singulier mélange d’accord et de désaccord avec les évangiles, surtout avec les apocryphes, et parmi eux avec l’évangile arabe de l’enfance. D’après ce dernier document aussi, Jésus parle dans son berceau, et déclare qu’il est Jésus fils de Dieu, le Verbe, envoyé par son père pour le salut du monde[65]. Un autre apocryphe nous fait assister au désespoir de Joseph et à ses soupçons injurieux, vivement mais inutilement combattus par les compagnes de Marie, et effacés seulement par une vision[66]. Mais même dans ce dernier récit, nous ne trouvons pas les reproches adressés à Marie par des parents, au contraire ; il y a probablement là une de ces transpositions, un de ces désordres qu’expliquent les méprises de la tradition orale, et qui abondent dans le Coran.

La principale différence se trouve dans l’état d’esprit de Marie. Cette peur, cette honte que lui attribue le Coran, ne se trouvent pas plus chez les apocryphes que dans Saint-Luc. S’il y a loin de l’admirable Magnificat au très-médiocre récit du Protévangile de Jacques[67], ici même Marie répond aux reproches injurieux de Joseph, avec des larmes sans doute, mais avec fermeté et sans hésitation, et dans l’évangile arabe, aussitôt que son fils a vu le jour, elle proclame hautement leur grandeur à tous deux[68]. Mahomet, avec son esprit positif et littéraliste lorsqu’il n’était pas emporté par son enthousiasme déiste, était absolument réfractaire, en ceci comme ailleurs, au mysticisme chrétien.

Après la nativité, l’information historique du Coran devient de plus en plus pauvre et erronée, de relativement précise et abondante qu’elle était auparavant. La fuite en Égypte, comme on l’a vu par l’épisode du palmier, s’était fondue dans le récit même de la Nativité, nouvelle preuve du travail destructeur de la tradition orale. Le seul fait important que nous trouvions maintenant c’est le miracle des oiseaux ; il n’est indiqué qu’en peu de mots : « je formerai de boue la figure d’un oiseau, je soufflerai sur lui, et par la permission de Dieu l’oiseau sera vivant »[69]. Mais cela est bien suffisant pour reconnaître l’historiette racontée sous deux formes différentes par l’évangile arabe[70] : ou bien l’enfant Jésus jouant avec ses camarades, s’amusant à modeler des oiseaux avec de la terre glaise, et prouvant sa naissance divine par l’ordre qu’il leur donne de s’animer et de s’envoler ; ou bien un Juif s’irritant de ce que Jésus s’est livré à ce passe-temps un jour de sabbat, et les oiseaux s’envolant au moment où ils vont être écrasés.

Ensuite, et jusqu’à l’âge de trente ans, le même silence que dans nos évangiles, sur une existence que l’évangile arabe déclare privée momentanément de tout miracle[71].

II. LE MINISTÈRE DE JÉSUS, D’APRÈS LE CORAN ET D’APRÈS LA TRADITION MUSULMANE.

La vie publique et l’enseignement de Jésus, qui remplissent les trois quarts de nos évangiles, mais sur lesquels se tait la tradition des apocryphes entre les évangiles de l’enfance et les actes de Pilate, sont, principalement pour cette raison même, à peu près laissés de côté par le Coran ; et le peu qu’il en dit est assez obscur. Les trois points indiqués plutôt que traités sont : l’enseignement et les miracles ; les apôtres ; la table, souvenir grossier et confus de la Sainte-Cène. Sur ces trois points il sera utile d’ajouter aux maigres renseignements du Coran les données plus larges de la tradition musulmane, tantôt plus fantaisiste, tantôt mieux informée, et pourtant timide, ayant toujours peur de se mettre en désaccord avec le Livre infaillible, et de dévoiler son insuffisance.

Les miracles de Jésus étaient des signes de la puissance divine qui lui était accordée. Il disait aux enfants d’Israël : « Je viens vers vous, accompagné des signes du Seigneur… ; je guérirai l’aveugle de naissance et le lépreux ; je ressusciterai les morts par la permission de Dieu ; je vous dirai ce que vous aurez mangé et ce que vous aurez caché dans vos maisons. Tous ces faits seront autant de signes pour vous, si vous êtes croyants. Je viens pour confirmer le Pentateuque, que vous avez reçu avant moi ; je vous permettrai l’usage de certaines choses qui vous avaient été interdites. Je viens avec des signes de la part de votre Seigneur. Craignez-le et obéissez-moi. Il est mon Seigneur et le vôtre. Adorez-le : c’est le sentier droit »[72]. Ailleurs Jésus dit encore : « Il a voulu que je sois béni partout où je me trouverai ; il m’a recommandé de faire la prière et l’aumône tant que je vivrai, d’être pieux envers ma mère »[73]. Mahomet ne nous en apprend pas davantage, et peut-être n’en savait-il pas davantage : des affirmations de son droit, des preuves de son droit par quelques faits matériels, certaines vertus pratiques, voilà tout sur le ministère de Jésus. Aussi comprenons-nous très-bien qu’il ait rencontré plus d’infidélité que d’obéissance, comme le Coran nous en informe avec une remarquable insistance : « Jésus s’aperçut de leur infidélité… Les incrédules s’écriaient : Tout ceci n’est que de la magie !… Lorsque Jésus leur fit voir des signes évidents, ils disaient : c’est de la magie manifeste… Une portion des enfants d’Israël a cru, et l’autre n’a point cru »[74]. Aussi Jésus les a-t-il maudits, comme rebelles et transgresseurs[75].

Nous verrons dans la partie dogmatique de ce travail comment Mahomet exploite à son profit cette incrédulité. Remarquons seulement dans les passages que nous venons de rapporter de nombreux et vagues souvenirs du contenu de nos évangiles.

La tradition musulmane est beaucoup plus précise sur l’enseignement de Jésus, soit qu’elle imagine davantage, soit qu’elle connaisse davantage. Maçoudi a appris des chrétiens dit-il — sans doute de quelque secte judéo-chrétienne — comment son ministère a commencé : « Jésus étudia jusqu’à l’âge de trente ans dans la synagogue el-Midras. Lisant un jour ces paroles d’Ésaïe[76] : Tu es mon fils et mon essence, je t’ai élu pour moi, il ferma le livre, le remit au serviteur du temple, et sortit en disant : Maintenant la parole de Dieu s’est accomplie dans le fils de l’homme »[77]. Un auteur musulman ultérieur, résumé par Mouradgea d’Ohsson[78], donne une idée plus vraie et mieux comprise du Ministère de Jésus que ne l’a fait le Coran, tout en s’efforçant visiblement de s’écarter le moins possible de cette autorité céleste : « Jésus eut sa mission divine à l’âge de trente ans, après son baptême dans les eaux du Jourdain. Il appelle les peuples à la pénitence. Dieu lui donne la vertu d’opérer les plus grands miracles. Il guérit les lépreux, donne la vue aux aveugles, ressuscite les morts, marche sur les eaux de la mer ; sa puissance va jusqu’à animer par son souffle un oiseau fait de plâtre et de terre. (Ici l’histoire de la Table qui viendra plus loin.) Ce messie des nations prouve ainsi son apostolat par une foule de prodiges. La simplicité de son extérieur, l’humilité de sa conduite, l’austérité de sa vie, la sagesse de ses préceptes, la pureté de sa morale, sont au-dessus de l’humanité ».

D’autres rapportent des propos de Jésus, tantôt presque exacts, tantôt à moitié vrais, tantôt tout à fait imaginaires, de ces historiettes pour lesquelles les Orientaux ont un goût prodigieux[79], et qui circulent en grand nombre sur Jésus même parmi les non-chrétiens[80]. Ainsi Hamza, un gnostique Musulman, l’un des fondateurs de la monstrueuse religion des Druses, cite, avec de faibles altérations, calculées d’ailleurs dans une vue dogmatique, ces réels propos du Messie : « Quiconque ne sera pas né deux fois du ventre de sa mère ne parviendra point au royaume des cieux et à la connaissance des terres[81]… Je monte vers mon père et votre père, ceignez donc vos reins, portez votre croix et suivez-moi »[82].

Quant aux propos prêtés arbitrairement à Jésus, et qui sont souvent insipides ou inconvenants[83], il serait peu intéressant de nous en occuper. Citons plutôt ce beau quatrain persan qui tranche, par la profondeur du sentiment, avec le littéralisme superficiel de l’Islam : « Le cœur de l’homme, lorsqu’il est affligé, tire sa consolation de tes paroles. Ton nom seul rétablit l’âme dans sa vigueur première. Si quelquefois il est donné à l’homme de s’élever jusqu’à la contemplation des mystères de la divinité, c’est de toi qu’il tire ses lumières, et c’est toi qui lui donnes l’envie d’y parvenir »[84].

Revenons au Coran pour ce qui concerne les apôtres. Il en est dit quelques mots sans qu’il soit fait mention, ni de leur nombre, ni du nom d’un seul d’entre eux. Ils y sont appelés hawarijoun, mot qui contient l’idée de blancheur, par allusion soit à leurs vêtements soit à la pureté de leur âme. « C’est nous, répondirent les disciples de Jésus, qui serons les auxiliaires de Dieu : Nous croyons en Dieu, et tu témoigneras que nous nous abandonnons à sa volonté… inscris-nous au nombre de ceux qui rendent témoignage »[85]. Rien sur les missions chez les païens, rien qui fasse prévoir une extension de l’Église en dehors du peuple d’Israël ; réticence dans laquelle il faut voir probablement une intention dogmatique. Il est possible, mais nullement démontré, qu’un récit de mission[86], récit d’ailleurs fort peu clair, se rapporte, dans la pensée de Mahomet, à un voyage de deux disciples et de Simon Pierre à Antioche. Impossible, malgré les commentateurs, de rien affirmer à ce sujet. — Maçoudi est mieux informé, mais très-bref[87] : « Le Messie, dit-il, en passant devant le lac de Tibériade, vit quelques pêcheurs qui étaient les fils de Zébédée et douze foulons. Il leur dit : Suivez-moi, et vous pêcherez des hommes »[88].

Reste l’épisode de la Table, faible et peu digne reflet de la Cène du Seigneur : « Ô Jésus, fils de Marie ! dirent les apôtres, ton Seigneur peut-il nous faire descendre des cieux une table toute servie ? — Craignez le Seigneur, leur répondit Jésus, si vous êtes fidèles. Nous désirons, dirent-ils, nous y asseoir et y manger ; alors nos cœurs seront rassurés, nous saurons que tu nous as prêché la vérité, et nous rendrons témoignage en ta faveur. Jésus, fils de Marie, adressa cette prière : Dieu, notre Seigneur, fais-nous descendre une table du ciel : qu’elle soit un festin pour le premier et le dernier d’entre nous, et un signe de ta puissance. Nourris-nous, car tu es le meilleur nourrisseur. Le Seigneur dit alors : Je vous la ferai descendre ; mais malheur à celui qui, après ce miracle, sera incrédule »[89] ! Il est possible qu’avec le récit mal compris de la Cène se soit amalgamé celui de la vision de Pierre à Joppe[90] ; mais nous nions absolument qu’il y ait là une allusion quelconque aux menaces prononcées par Saint Paul contre les communiants indignes[91]. Outre que cette supposition est arbitraire, l’ignorance absolue où se trouvait Mahomet et où sont resté assez longtemps les musulmans, non seulement du texte mais du contenu des épitres, la rend inadmissible.

Ce qui est certain, c’est que la tradition musulmane a mêlé le récit de la Cène avec celui du repas miraculeux sur le bord du lac de Tibériade. Seulement l’hospitalité arabe a libéralement accordé aux convives des mets plus variés[92] : « Pressé par la faim, lui et ses disciples, il reçoit du ciel, au milieu de ses angoisses et de ses ferventes prières, une table couverte d’une nappe et garnie d’un poisson rôti, de cinq pains, de sel, de vinaigre, d’olives, de dattes, de grenades et de toutes sortes d’herbes fraiches. Ils en mangent tous ».

III. LA DESTINÉE FINALE DE JÉSUS.

Le Coran ne dit rien des circonstances qui amenèrent la condamnation de Jésus, sinon qu’il était en butte aux méchancetés des Juifs. Mais, chose essentielle, il nie la réalité de la crucifixion : « Les Juifs disent : Nous avons mis à mort le Messie, Jésus fils de Marie, l’envoyé de Dieu. Non, ils ne l’ont point tué, ils ne l’ont point crucifié ; un homme qui lui ressemblait fut mis à sa place, et ceux qui disputaient là-dessus ont été eux-mêmes dans le doute. Ils ne le savaient pas de science certaine, ils ne faisaient que suivre une opinion. Dieu l’a élevé à lui, et Dieu est puissant et sage »[93]. Telle est la déclaration qui depuis douze siècles domine toutes les notions d’une grande partie du genre humain sur le Sauveur : il n’a pas été crucifié, un autre l’a été à sa place, et la chrétienté est dupe de cette substitution. Comment s’est-elle opérée ? Le Coran ne le dit pas, et les commentateurs sont divisés : suivant les uns, Jésus aurait demandé lequel de ses disciples voulait mourir à sa place, et l’un d’eux se serait proposé ; suivant les autres, un ange en emportant Jésus dans les airs, aurait donné ses traits à l’un des apôtres ou à tout autre, si bien que certains Juifs disaient : nous reconnaissons sa figure, mais non pas son corps. Ces interprétations vraiment musulmanes, valent mieux que celle de Jean Damascène, d’après laquelle les Juifs (il n’est pas question de Ponce Pilate et des Romains) auraient, selon Mahomet, crucifié l’ombre de Jésus : rien de moins docète que l’Islam, Gerock le remarque avec raison.

D’où a pu venir à Mahomet, nous ne disons pas sa préférence pour cette bizarre négation (car nous verrons qu’il avait un intérêt dogmatique à la soutenir), mais l’idée même de cette négation, qu’il ne pouvait inventer de toutes pièces ? L’origine doit en être gnostique. Les Basilidiens racontaient fort stupidement que Jésus, marchant au supplice, avait transformé Simon de Cyrène en sa propre ressemblance, et ses propres traits en ceux de Simon, après quoi il s’était rendu invisible pour narguer tout à son aise les bourreaux de cet infortuné[94]. Les Cérinthiens disaient déjà qu’un disciple avait pris la place du Maître. Un fragment d’un écrit soi-disant apostolique s’exprime dans le sens des Basilidiens[95]. Quant au prétendu évangile de Saint-Barnabé, il nomme le disciple martyr pour Jésus, et c’est Judas, tout simplement[96]. Mais nous savons que penser de ce document tardif, dont les inventions n’ont aucune valeur, si ce n’est toutefois la créance qu’elles ont obtenue depuis dans le monde musulman.

En effet le théologien déjà cité d’après Mouradgea d’Ohsson, et, comme nous l’avons vu, relativement bien informé, s’exprime ainsi : « Les Juifs corrompus et pervers le persécutent jusqu’à demander sa mort. Trahi par Judas, et près de succomber sous la fureur de ses ennemis, il est enlevé au ciel, et cet apôtre infidèle, transfiguré en la personne de son maître, est pris pour le Messie, et essuie le supplice de la croix avec toutes les ignominies qui étaient destinées à cet homme surnaturel, à ce grand Saint, à ce glorieux prophète… Plusieurs imans croient cependant à la mort réelle de Jésus-Christ, à sa résurrection et à son ascension, comme il l’avait prédit lui-même à ses douze apôtres, chargés de prêcher en son nom la parole de Dieu à tous les peuples de la terre ». Il n’est pas étonnant que la connaissance des textes évangéliques ait détourné quelques membres du clergé musulman des grossières erreurs de leur prophète ; mais la croyance orthodoxe et presque universelle est bien restée celle du Coran, et l’on a trouvé moyen de retourner contre les chrétiens l’argument tiré des textes évangéliques. Behaeddin, missionnaire ismaélite du temps des croisades, a écrit des traités de propagande à l’adresse des chrétiens. Dans l’un de ces traités[97], il leur reproche de croire à la crucifixion, et de prendre au pied de la lettre la prophétie de Jésus : Abattez ce temple, et je le relèverai dans trois jours… Mais il parlait du temple de son corps[98]. Selon Behaeddin la disparition des trois jours doit être entendue allégoriquement. Voilà comment tous les gnosticismes se rencontrent, celui du christianisme et celui de l’Islam.

La crucifixion n’étant pas réelle, qu’est donc devenu Jésus ? Les Musulmans et Mahomet lui-même ont été égarés en toutes sortes d’incertitudes et de fantaisies par l’absurdité de leur point de départ. Comment mettre d’accord ces mots : « c’est moi qui te fais subir la mort », indiquant que Jésus après avoir échappé à la croix est mort (quand et comment ?) d’une mort naturelle, et ce que dit aussi ailleurs Jésus lui-même : La paix sera sur moi au jour où je mourrai — avec ces mots : « c’est moi qui t’élève à moi… lorsque tu m’as recueilli chez toi », qui indiquent l’Ascension, ou ces mots : « le jour où je ressusciterai », qui indique la Résurrection ?[99] Les commentateurs ont peiné pour arranger tout cela, mais ils sont arrivés à deux solutions différentes : d’après les uns Jésus serait monté au ciel sans passer par le sépulcre, d’après les autres il aurait fait un court séjour dans le tombeau, il y serait resté trois heures, ou sept heures.

Même désaccord quant à la situation de Jésus lors du jugement dernier[100]. Sa venue doit bien être l’indice de l’heure suprême, et les Musulmans appuyés sur cette parole, regardent comme article de foi le retour de Christ. D’autre part il assiste en simple témoin au jugement des autres ; enfin dans un troisième passage il comparaît comme les autres hommes et répond aux questions de Dieu.

Ainsi la christologie historique du Coran, assez précise au début jusque dans ses erreurs, va se perdant de plus en plus dans les bizarreries et les contradictions.





SECONDE PARTIE.


CE QUE MAHOMET A NIÉ OU AFFIRMÉ.





CHAPITRE IV.

NÉGATIONS DOGMATIQUES : LA TRINITÉ,
LA RÉDEMPTION.

L’exposé de la vie de Jésus d’après Mahomet et de ses sources a déjà pu faire pressentir en partie sa christologie dogmatique, car les croyances chrétiennes dépendent des faits chrétiens, l’erreur pas plus que la vérité ne peut se dérober à cette corrélation évidente. Mais il faut maintenant envisager à part, et avec attention, non plus les notions, mais les affirmations, et d’abord les négations qui concernent Jésus-Christ. Les négations sont moins nombreuses, mais plus caractéristiques ; elles peuvent se ramener à deux points principaux : la rédemption d’une part, de l’autre la divinité du Messie et la Trinité. C’est par ce dernier point, central à vrai dire, que nous commencerons.

Voici les principales déclarations du prophète contre la divinité de Jésus-Christ : « Ceux qui disent que Dieu c’est le Messie, fils de Marie, sont des infidèles. Réponds-leur : qui pourrait arrêter le bras d’Allah, s’il voulait anéantir le Messie, fils de Marie et sa mère, et tous les êtres de la terre ? […] Le Messie n’a-t-il pas dit lui-même : Ô enfants d’Israël ! adorez Allah, qui est mon Seigneur et le vôtre ? À quiconque associe à Allah d’autres dieux, Allah lui interdira l’entrée du jardin… Si Dieu avait un fils, je serais le premier à l’adorer… Peu s’en faut que les cieux ne se fendent à ces mots, que la terre ne s’entr’ouvre, et que les montagnes ne s’écroulent, de ce qu’ils attribuent un fils au Miséricordieux. Il ne lui sied point d’avoir un fils. »[101] Dans ces paroles on sent l’explosion sincère d’un déisme absolu et aride comme le sable du désert, qui n’admettait aucun partage des perfections divines entre Allah et un être quelconque, même procédant de lui ; ainsi la connaissance, la toute-science, chose essentiellement divine, Jésus n’en a eu que ce qu’en pouvait avoir un simple mortel favorisé de Dieu ; il dit lui-même à Dieu : « Tu sais ce qui est au fond de mon âme, et moi j’ignore ce qui est au fond de la tienne, car toi seul connais les secrets »[102], très-grave parole, négation directe de la doctrine évangélique, mais très-conséquente avec l’ensemble du déisme musulman. Il n’a pas plus la toute-puissance que la toute-science : adorerez-vous à côté de Dieu ce qui n’est capable ni de vous nuire ni de vous être utile, tandis que Dieu entend et sait tout ?[103] Ces passages et quelques autres soulèvent d’avance la fameuse question des attributs divins, qui se combinant avec la philosophie péripatéticienne, sera pendant des siècles le champ de bataille des théologiens et des philosophes musulmans : singulière destinée de l’esprit mahométan de se rencontrer, par suite de ses vastes conquêtes, avec les esprits les plus différents de lui et les plus antipathiques, l’esprit de l’Évangile et l’esprit d’Aristote !

Toute union mystérieuse entre l’essence divine et la nature humaine étant un blasphème, quelle peut être la relation établie par Jésus entre ces deux termes irréductibles, Dieu d’une part, l’homme de l’autre ? Celle d’un simple message, qui n’altère en rien la pure humanité du messager : « Le Messie, fils de Marie, n’est qu’un apôtre ; d’autres apôtres l’ont précédé. Sa mère était juste. Ils se nourrissaient de mets (c’est-à-dire ils avaient besoin de la même nourriture que les autres mortels). Jésus n’est qu’un serviteur d’Allah comblé de nos faveurs… Les prophètes qui ont précédé Mahomet ne sont que des hommes inspirés ».[104] Du reste le Messie n’a jamais prétendu à autre chose ; il ne saurait être rendu responsable des erreurs de ses devanciers, et même il s’en justifie lorsqu’il dit au Seigneur : « Je ne leur ai dit que ce que tu m’as ordonné de leur dire : Adorez Dieu, mon Seigneur et le vôtre ».[105]

On peut se demander : comment Mahomet concilie-t-il cette négation de toute idée hypostatique, de toute participation de Jésus à la divinité, avec ses notions presque chrétiennes orthodoxes sur le caractère surnaturel des deux extrémités de sa vie, la naissance miraculeuse et l’ascension ? Car enfin peut-il être un simple mortel, celui qui est né en dehors des conditions de la conception humaine, et dont le corps ne se trouve nulle part sur la terre ? L’inconséquence est évidente en effet, au point de vue du raisonnement ordinaire elle est insoutenable ; mais le raisonnement musulman répond que d’autres prophètes, tels qu’Énoch, Élie ont été enlevés au ciel, et que quant à la naissance miraculeuse elle n’était pas pour cela divine, elle était simplement angélique (Voir notre chapitre cinquième). Toute idée de filiation divine est donc nettement écartée, et non pas comme on l’a dit, la notion d’adoption divine, d’adoptianisme, variété dogmatique que Mahomet n’a pas connue, et contre laquelle, Gerock le remarque avec raison, il ne se serait pas tellement indigné.

La Trinité est naturellement combattue avec vivacité ; de plus elle est beaucoup plus mal comprise, et nous arrivons à l’une des plus étonnantes erreurs de Mahomet, celle qui porte sur la troisième personne. Voyons, avant de la signaler, comment il traite l’idée même de Trinité : « Infidèle est celui qui dit : Dieu est un troisième de la Trinité, pendant qu’il n’y a point de Dieu si ce n’est le Dieu unique. S’ils ne cessent pas… certes, un châtiment douloureux atteindra les infidèles ».[106] Ce verset et les passages parallèles presque identiques montrent déjà que le prophète arabe se méprenait sur la doctrine de l’Église ; il confondait la Trinité avec ce trithéisme qui a surgi, à diverses époques des querelles séculaires sur la nature de Christ, et qui venait de se manifester dans la subtile argumentation de Philoponus.[107] C’est ici qu’il est utile de se rappeler ce que nous avons dit dans nos deux premiers chapitres des divers courants chrétiens qui s’étaient infiltrés en Arabie avant le prophète, et encore pendant les années de sa jeunesse : les uns, venant du côté nestorien, accusaient d’idolâtrie l’orthodoxie des conciles ; les autres, venant du côté monophysite ou du côté trithéiste, compromettaient l’orthodoxie des conciles, et les uns comme les autres indignaient contre la doctrine chrétienne en général ce déisme ardent, absolu et inflexible, qui fut l’élément intéressant et sincère de la pensée de Mahomet.

Mais aucun de ces courants, aucune de ces querelles n’explique ce fait bizarre, et pourtant incontestable, que Mahomet trouvait les trois personnes de la Trinité non pas dans le Père, le Fils et le Saint-Esprit, mais dans Allah, Jésus et Marie : « Dieu dit à Jésus : As-tu jamais dit aux hommes, Prenez pour dieux moi et ma mère, à côté du Dieu unique ? […] Le Messie, Jésus, fils de Marie, est l’apôtre de Dieu et son verbe qu’il jeta dans Marie ; il est un esprit venant de Dieu. Croyez donc en Dieu et à ses apôtres, et ne dites point : Il y a Trinité ».[108] Ces versets sont bien clairs, ils sont encore complétés par ce fait que la notion chrétienne du Saint-Esprit est partout absente du Coran : l’Esprit, c’est, ou bien comme nous le voyons ici, Jésus lui-même, ou bien la volonté de Dieu représentée par l’ange Gabriel, c’est-à-dire encore par un messager, qui ne divise point l’unité divine, et qui peut au besoin prendre un corps humain pour exécuter les ordres célestes, pour donner le jour à Jésus ou pour dicter le Livre infaillible. Non seulement le Saint-Esprit, hypostase divine, n’existe pas pour Mahomet, mais il n’a même pas l’idée d’attribuer cette croyance aux chrétiens, et de leur en faire un reproche. La Trinité qu’il leur reproche, c’est la famille polythéiste de Dieu, de Jésus et de Marie. À ses yeux, c’est une idolâtrie qui mérite d’être confondue avec le culte des anges et des génies : « Ils ont associé les génies à Dieu, pendant que c’est lui qui les a créés ; dans leur ignorance, ils lui inventent des fils et des filles. Gloire à lui ! il est trop au-dessus de ce qu’ils lui attribuent. Créateur du ciel et de la terre, comment aurait-il des enfants, lui qui n’a point de compagne ? […] Dieu n’a point de fils, et il n’y a point d’autre dieu à côté de lui ; autrement chaque dieu s’en irait avec ce qu’il a créé, et les uns seraient plus élevés que les autres. Loin de la gloire de Dieu les mensonges qu’ils inventent ! »[109]

Cette énorme méprise — rien ne semble indiquer que ce fût autre chose — a besoin d’être expliquée autrement que par l’existence d’un courant nestorien, car jamais écho des passions soulevées contre le concile d’Éphèse n’a pu attribuer à l’Église officielle la substitution de Marie au Saint-Esprit. La secte déjà mentionnée des Collyridiennes, dont quelque vague souvenir avait pu persister en Arabie, l’image de la Vierge sur les murs de la Kaaba, la trop réelle idolâtrie de Marie répandue chez les fidèles de l’Église orientale, ont pu donner à Mahomet l’idée à peine exagérée de l’adoration de la Vierge par les chrétiens.[110] Mais tout cela n’explique pas la substitution d’une déesse à l’Esprit divin. L’origine doit en être cherchée dans l’habitude des langues sémitiques, de faire de l’Esprit un principe féminin, et dans la tendance conforme de certains gnostiques. Ainsi nous savons par Saint-Jérôme et par Origène que dans l’évangile des Hébreux l’Esprit saint disait à Jésus : mon fils, tandis que le Sauveur lui-même disait : ma mère le Saint-Esprit.[111] Plusieurs sectes, les Elkésaïtes, les Ophites regardaient le Saint-Esprit comme féminin, et Valentin déjà l’appelait μήτηϱ τῶν ζώντων. Les Constitutions apostoliques comparaient l’évêque au Père, le diacre au Fils, et la diaconesse au Saint-Esprit, comparaison bizarre qui décèle la même tendance, et explique la même confusion. Ajoutons que Cyrille appelait la Vierge le complément de la Sainte Trinité.[112] Mahomet, qui n’a pas connu tous ces textes, a très-bien pu avoir une idée de leur contenu juste assez précise et juste assez vague pour arriver à son étrange conception.

Il n’est pas inutile de remarquer, avant de quitter ce sujet, que la controverse chrétienne des premiers siècles de l’hégire n’a pas suivi les musulmans sur ce terrain, et qu’elle a défendu contre eux la personnalité divine, la nature hypostatique du Saint-Esprit en même temps que celle du Fils par les mêmes arguments qu’elle aurait employés contre des Ariens ordinaires. Les raisonnements de Jean Damascène au commencement du huitième siècle[113], et ceux d’Euthymius à la fin du onzième[114], ne portent pas trace d’une connaissance quelconque de la confusion faite par Mahomet : il est donc probable qu’ils l’ignoraient, et que les Musulmans de leur temps avaient des notions suffisantes de l’Évangile pour redresser tacitement et respectueusement l’erreur de leur maître.

L’autre grande négation dogmatique de Mahomet s’attaque à la Rédemption. Si la précédente avait sa cause dans l’idée que Mahomet se faisait de Dieu, dans sa théologie au sens restreint de ce mot, cette autre négation prend sa source dans l’idée que Mahomet se faisait de l’homme, dans son anthropologie. Termes, il est vrai, trop scientifiques pour cet esprit arabe, puissant dans la contemplation prime-sautière de l’unité divine, mais rebelle à la métaphysique, et indigent en sérieuse observation psychologique. Si la raideur de son déisme l’avait rendu étroit, son étude insuffisante de l’état de l’âme humaine le rendit superficiel. Pour que l’on croie à la Rédemption, il faut que l’on voie l’âme humaine dans sa misère et dans son péril. C’est ce que Mahomet n’a jamais vu, c’est ce dont il ne semble pas avoir jamais eu l’idée. Nous ne parlons pas de son fatalisme : sur ce point il a été calomnié, ce n’est pas lui qui a été fataliste, ce sont ses disciples ultérieurs poussant à l’extrême l’exégèse de quelques-unes de ses paroles, et négligeant les contre-poids.[115] Certes l’homme qui a dit : « S’il t’arrive quelque bien, il t’arrive de Dieu ; le mal vient de toi »[116], n’était pas un fataliste, un déterministe. Là n’est pas la vraie lacune de Mahomet.[117] Il n’a pas vu la misère de l’homme ; il a bien vu, comme ne peut manquer de le voir le plus médiocre observateur, qu’il y a chez les hommes une tendance générale à mal faire, il n’a pas vu la maladie centrale du cœur de l’homme, il n’a vu qu’une série de transgressions isolées et distinctes que pouvait empêcher l’obéissance à des commandements détaillés. Encore une tendance judaïque où se décèle l’influence d’un mentor judéo-chrétien. Aussi le Coran, venu pourtant bien après l’Évangile, n’a-t-il pas été un Évangile, mais une sorte de lévitique confus ou un code d’ordonnances rabbiniques.

En un mot, Mahomet n’a pas vu le péché, et il n’a pas besoin de rédemption. Il a même rendu ses disciples de tous les siècles presque incurablement rebelles à cette idée. C’est pour cela que le monde de l’Islam est sans comparaison celui dans lequel la foi chrétienne a recruté le moins de prosélytes. La doctrine du péché et de la grâce est comme un mur, à la rencontre duquel le musulman curieux de christianisme se détourne en levant les épaules et revient sur ses pas.[118])

Jésus-Christ n’est donc pas, ne peut pas être un rédempteur, et pour qu’on soit bien sûr qu’il ne l’est pas et qu’il n’est rien qui approche, il faut qu’il n’ait pas été crucifié. Sur ce point nous croyons tout-à-fait à un parti-pris dogmatique. Sans doute nous avons trouvé chez d’anciens gnostiques l’affirmation de la non crucifixion de Jésus, et nous avons dit que sans cela le prophète arabe n’eût jamais eu la pensée de la soutenir ; mais il n’est pas possible qu’il ait cru que c’était là la doctrine des chrétiens. Comment un homme qui a rencontré à diverses époques de sa vie des chrétiens de toutes sectes, de sectes qui toutes sans exception croyaient à la crucifixion réelle de Jésus, aurait-il ignoré cette affirmation universelle, tandis que la négation de quelques gnostiques fossiles serait arrivée jusqu’à lui ? Et s’il a connu l’une et l’autre, pourquoi a-t-il préféré celle-ci à celle-là ?

À cette question lui-même ne répond pas, et nous devons conjecturer sa pensée. Peut-être a-t-il été scandalisé, comme l’ont été les apôtres avant la Résurrection, par le supplice humiliant du Juste, du Messie de Dieu ; peut-être cela lui a-t-il paru impossible.[119] Nous croyons plutôt qu’il n’a pas voulu de cette mort suivie d’une résurrection, parce que venant après une naissance miraculeuse, précédant une ascension dans le ciel, elle donnait à Jésus un caractère décidément divin[120] qui contrariait tout son système et tous ses préjugés. Sa bonne foi, sur ce point, nous paraît donc improbable, très-probable au contraire sa préoccupation de ne pas reconnaître en Jésus un supérieur.

La même préoccupation aura causé les réclamations du Coran contre la prétention de la religion chrétienne à être la religion universelle et définitive. « Nous sommes les fils de Dieu et ses amis chéris, disent les juifs et les chrétiens. Réponds-leur : Pourquoi donc vous punit-il de vos péchés ? Vous n’êtes qu’une portion des hommes qu’il a créés ; il pardonne ou châtie à son gré […] Ô vous qui avez reçu les Écritures ! notre envoyé va vous éclairer sur la cessation des prophètes, afin que vous ne disiez plus : Il ne nous vient plus d’annonciateur, d’avertisseur. Le voilà au milieu de vous, cet annonciateur, cet avertisseur. »[121] Traduisons le sémitique en japhétique — dans le sens que cette locution trop employée peut vraiment avoir — et nous obtiendrons cette thèse : Aucun des prophètes venus jusqu’ici, Jésus pas plus que Moïse, n’a apporté la vérité religieuse définitive. Ils ont tous été, même le dernier et le plus grand, Jésus, des avertisseurs et des réformateurs d’Israël préparant les voies au dernier et définitif prophète que je suis. Les disciples de Jésus ont eux aussi besoin de se convertir, ils n’ont pas le droit de s’appeler eux-mêmes, d’une façon spéciale, les enfants de Dieu.

Ceci a été dit à Médine, dans la période brillante et dernière de la vie du prophète victorieux. C’est alors seulement, et même vers la fin de cette dernière période, dans les trois ou quatre ans qui ont immédiatement précédé sa mort, qu’il est entré en conflit avec les chrétiens, jusque-là soigneusement ménagés. Le prophète avait renoncé alors au syncrétisme qui avait été son premier projet, pour ne pas dire sa première manière ; il était devenu le fondateur d’une religion décidément nouvelle, il avait détourné sa qibla, son orientation pendant la prière, de Jérusalem vers la Mecque ; et cette religion s’étendait victorieusement par le glaive. Désormais Jésus au lieu d’être un auxiliaire, devenait presque un ennemi. Aussi le prophète, dans l’âme duquel le déiste enthousiaste et sincère faisait place de plus en plus à l’imposteur et au charlatan, le prophète conquérant, impatient des résistances chrétiennes, s’exprime dans une de ses dernières sourates, avec une aigreur toute nouvelle : « Les chrétiens disent : Le Messie est fils de Dieu. Telles sont les paroles de leurs bouches, ils ressemblent en les disant aux infidèles d’autrefois. Que Dieu leur fasse la guerre. Qu’ils sont menteurs ![122] Ils ont pris leurs docteurs et leurs moines, et le Messie, fils de Marie, plutôt que Dieu pour leurs seigneurs […] Ils veulent éteindre la lumière de Dieu avec leurs bouches ». C’était une déclaration de guerre, mais qui ne pouvait détruire les affirmations dogmatiques sur Jésus, que nous étudierons au chapitre suivant, et qui n’ont disparu en effet ni du recueil du Coran ni de la croyance musulmane.

Dans les mêmes derniers temps de sa vie Mahomet soutint son unique controverse verbale avec des chrétiens. Les habitants du Nadjran, très-attachés à leur foi, députèrent quarante ecclésiastiques et vingt laïques auprès du prophète de la Mecque pour le voir et juger sa doctrine. Toute la conférence roula sur la personne de Jésus-Christ, maintenu par les fidèles du Yémen comme le Fils de Dieu, la seconde personne de la Trinité. Aux citations de l’Évangile Mahomet répondit : « Jésus est aux yeux de Dieu ce qu’est Adam. Dieu le forma de poussière, puis il dit : Sois ; et il fut ».[123] L’évêque lui fit cette question : Comment peux-tu prétendre que Dieu t’a révélé des choses différentes de ce qui est écrit dans l’Évangile, que tu reconnais comme un livre divin ? Alors Mahomet, s’il faut en croire ses biographes[124], reçut du ciel la révélation suivante : « À ceux qui disputeront avec toi à ce sujet, depuis que tu en as reçu la connaissance parfaite, réponds : Venez, appelons nos enfants et les vôtres, nos femmes et les vôtres, venons nous et vous, et puis adjurons le Seigneur chacun de notre côté, et appelons sa malédiction sur les menteurs.[125] Mahomet défiait donc les chrétiens et les appelait à un jugement de Dieu par une cérémonie imprécatoire. Mais, toujours suivant les mêmes sources, ils s’y seraient dérobés au dernier moment, toutefois sans se convertir, et en préférant payer le tribut.

En résumé, Mahomet rejette la divinité de Jésus-Christ, la Trinité, la crucifixion et la Rédemption, et même le caractère définitif de la révélation chrétienne.





CHAPITRE V.

AFFIRMATIONS ET IMITATIONS.

Si l’intérêt de Mahomet, joint à son ignorance, l’a porté à repousser des dogmes importants relatifs à Jésus-Christ, l’intérêt de Mahomet, joint à ses connaissances, si imparfaites, fussent-elles d’ailleurs, l’a porté à affirmer beaucoup sur Jésus, et parfois à l’imiter.

Il lui reconnaît, nous l’avons vu, à lui seul entre tous les hommes qui ont existé, une naissance surnaturelle. C’est là une affirmation de premier ordre, dont Mahomet lui-même n’a probablement pas vu toute l’importance, qu’il aurait peut-être volontiers retirée vers la fin de sa vie, mais qui, malgré tout, est restée dans le Coran comme une des racines de la végétation touffue de la théologie musulmane. Qu’entendait-il au juste par cette naissance miraculeuse ? Il est très-difficile de le savoir, ou plutôt de le deviner. On s’est demandé si Gabriel, ayant revêtu la forme humaine, comme les anges en ont besoin parfois pour communiquer avec les mortels, était le père de Jésus. Gerock et Muir[126] par exemple ont discuté cette hypothèse, que le premier soutient, que repousse le second. Leurs arguments à tous deux sont plausibles. Gerock remarque non sans raison que le Saint-Esprit se confond avec Gabriel, et il ne peut interpréter autrement la fuite de Marie, sa confusion si différente de la joie que lui attribuent et Saint-Luc et même les apocryphes. Il explique le nom constamment employé d’Issa ben Miriam par l’usage arabe de donner le nom de leur mère aux enfants dont le père est inconnu, et d’ailleurs par l’horreur de Mahomet pour la désignation chrétienne de Fils de Dieu. D’autre part Muir s’appuie sur des passages tels que celui-ci : « Et Marie, qui conserva sa virginité, nous lui inspirâmes une partie de notre esprit »[127]. D’ailleurs des commentateurs tels que Dscheladeddin, qui connaissaient les doctrines chrétiennes mieux que le Prophète, partagent cette opinion spiritualiste[128]. C’est peut-être, de part et d’autre, se donner bien de la peine pour préciser une pensée qui n’a jamais voulu être précise.

Toujours est-il que Jésus est né miraculeusement, qu’il est l’ouvrage de l’esprit de Dieu. Il se confond même avec cet esprit, car il est aussi bien appelé l’Esprit de Dieu que le produit de cet esprit[129]. Mais il y a plus : il est le Verbe, la Parole de Dieu, Kelimat Ullah[130]. Nous rappelons ces passages pour nous demander cette fois ce que Mahomet voulait dire. Faut-il comprendre que Jésus était la parole de Dieu, son porte-voix en quelque sorte, comme d’autres ont été appelés le lion d’Allah, l’épée d’Allah ? Ou bien encore s’agirait-il de l’inspiration prophétique, interprétation qu’autorisent les théologiens musulmans, en appelant Moïse aussi la Parole de Dieu ? Tout cela est possible, mais un sens plus élevé semble se proposer, si non même s’imposer, le sens de λόγος. Non pas que Mahomet ait connu ni le premier verset de Saint-Jean ni la théologie qui le développe, mais cette notion répandue à l’état vague et traditionnel dans la sémi-chrétienne Arabie a très-bien pu se condenser de nouveau dans l’esprit du Prophète et dans le texte du Coran[131]. Seulement il n’a jamais pu y prendre la valeur hypostatique attachée par les chrétiens à ce terme auguste et profond.

Des chrétiens, remarquons-le tout de suite, il est vrai les chrétiens plus ou moins embrouillés de l’Abyssinie, ont été trompés par le vague peut-être intentionnel de ces expressions, lesquelles remontent aux première années des prédications de Mahomet, et à ce que Sprenger appelle la période de l’influence chrétienne. Les premières persécutions des Koréischites contre l’Islam ayant déterminé la fuite du petit troupeau des disciples, l’Abyssinie chrétienne fut naturellement choisie comme refuge. Amr et Abdallah vinrent au nom de la tribu gardienne de la Kaaba demander au Négus de livrer ces émigrés[132]. Les musulmans furent appelés à la cour, et le prince leur hôte leur demanda quelle était donc cette nouvelle religion. Alors Djafar fils d’Abou-Taleb récita les passages du Coran sur Zacharie et sur la naissance de Jean-Baptiste. Des larmes d’émotion mouillèrent la barbe du Négus, et les évêques qui l’entouraient se montrèrent favorables : « Voilà, disait-on, des paroles qui émanent de la même source d’où émanaient celles de Jésus. » Le lendemain, Amr et Abdallah crurent prendre leur revanche en faisant porter la discussion sur la personne de Jésus, mais ils étaient loin du compte. Lorsque Djafar fils d’Abou-Taleb eut défini Jésus, dans les termes mêmes du Coran : « le serviteur de Dieu, l’envoyé du Très-Haut, l’Esprit de Dieu, le Verbe descendu dans le sein de la Vierge Marie » ; c’est fort bien, dit le Négus, et ramassant à terre une petite baguette, il ajouta : « Entre ce que tu viens de dire de Jésus et ce qu’en dit notre religion, il n’y a pas l’épaisseur de cette baguette comme différence. »

Le Négus n’était pas grand théologien, il y avait entre les deux religions plus que l’épaisseur d’une baguette, et l’on s’explique les murmures que sa phrase fit naître parmi ceux qui l’entouraient. Son illusion n’en est pas moins la preuve que Mahomet réussissait dans cette politique d’appel et d’avances aux chrétiens arabes qui leur empruntait précisément alors leur vocable de Rahman, véritable nom de Dieu employé plus tard comme un attribut. Jésus est donc né de l’Esprit, il est Verbe ou Parole de Dieu : comment se manifeste son excellence ?

Elle se manifeste, ainsi que nous l’avons vu, par son pouvoir miraculeux, qui va jusqu’à ressusciter les morts. Mais nous avons vu également que malgré ses miracles, il ne rencontrait guère chez les Juifs que l’incrédulité. Pourquoi Mahomet insiste-t-il sur cette impuissance des miracles à convaincre ? Parce que lui-même n’avait pas ce pouvoir, qu’il reconnaissait à Jésus dans le passé ; il était trop fin pour chercher à se l’attribuer devant des observateurs aussi sceptiques, aussi mal disposés et aussi habiles dans la discussion, que les Koréischites[133]. « Ils disent : Si au moins des miracles lui étaient accordés de la part de son Seigneur, nous croirions. Réponds-leur : Les miracles sont au pouvoir de Dieu, et moi je ne suis qu’un envoyé chargé d’avertir ouvertement »[134]. Mais il ne se contentait pas d’éviter par cet aveu sans détour l’accusation d’imposture ou le ridicule d’une vaine tentative, il voulait en tirer une preuve de sa propre supériorité par la supériorité de l’évidence morale sur l’évidence matérielle. Le Coran, par sa grandeur religieuse (qui est intermittente), par sa beauté littéraire (qui n’a jamais été contestée), devait agir sur les cœurs avec plus d’efficacité que tous les prodiges sensibles : « Le Coran est un recueil de signes évidents dans les cœurs de ceux qui ont reçu la science : il n’y a que les méchants qui nient nos signes […] Ne leur suffit-il pas que nous ayons envoyé le livre dont tu leur récites les versets ! Certes il y a dans ceci une preuve de la miséricorde de Dieu et un avertissement pour tous les hommes qui croient »[135]. Ainsi Mahomet rencontre par hasard une méthode théologique moderne bien connue : l’expérimentation par la conscience, et l’harmonie de l’Évangile avec les aspirations du cœur.

Jésus malgré le peu d’effet de ses miracles n’en a pas moins reçu une puissance tout-à-fait exceptionnelle et incomparable sur la nature. C’est une première manifestation de son excellence.

Une autre manifestation fut sa mission de prophète. Il était doublement prophète, nabi et raçoul : envoyé spécial de Dieu pour parler aux hommes, il recevait aussi un livre inspiré, l’Engil, l’évangile[136]. Naturellement cet Évangile, dont il est souvent question dans le Coran, n’était pas notre Nouveau Testament, ni un livre quelconque que l’on pût montrer ; c’était une révélation envoyée du ciel à Jésus, et analogue à celle que Mahomet recevait de Gabriel. Les chrétiens comme les Juifs (nous le verrons dans notre dernier chapitre) ont falsifié leurs livres sacrés. Ce qu’il y avait de plus important dans le véritable Engil, c’est l’enseignement de Jésus tel que Mahomet le résume[137] : confirmation de la loi mosaïque, non sans quelques adoucissements portant sur les pratiques et sur les choses défendues ; avertissements sévères à un peuple dégénéré qui s’était rendu coupable d’incrédulité et du meurtre des prophètes[138] ; prédication du culte du vrai Dieu, d’Allah unique qui réclame l’obéissance et l’adoration des mortels. Le prophète arabe n’en savait pas davantage sur l’enseignement de celui qu’il regardait comme le dernier et le plus grand prophète d’Israël. Mais ce qui nous paraît très-pauvre à nous qui connaissons le véritable enseignement du Maître, paraissait très-riche au déiste enthousiaste qui faisait consister toute la religion dans la soumission au Dieu unique. Aussi les vrais disciples de Jésus sont-ils de vrais fidèles : « Ceux qui croient, et les juifs, les Sabéens, les chrétiens, en un mot quiconque croira en Dieu et au jour dernier, et qui aura fait le bien, ceux-là seront exempts de toute crainte et ne seront point affligés »[139].

L’excellence de Jésus se manifeste aussi par sa justice : il est un exemple aux enfants d’Israël, il est béni partout, il est « du nombre des justes »[140]. Faut-il conclure de là à une affirmation précise de sa sainteté parfaite ? Rien ne le prouve dans le Coran, et même cette expression « du nombre des justes » indiquerait que le Messie fait simplement partie d’une élite vertueuse et qu’une impeccabilité exceptionnelle ne lui a pas été départie. Cependant on ne saurait négliger une tradition très-autorisée, d’après laquelle Mahomet aurait dit : « Tout homme en naissant est saisi au côté par la griffe du diable, excepté Jésus fils de Marie »[141]. Dans tous les cas la théologie musulmane a appuyé plutôt de ce côté, comme le montre une paraphrase justement remarquée par d’Herbelot[142] de ce verset du Coran : Nous avons assisté Jésus et l’avons fortifié du Saint Esprit. « Nous l’avons, dit le commentateur, fortifié du Saint Esprit, c’est-à-dire de l’esprit de pureté et de sainteté, de l’assistance continuelle de Gabriel […], et enfin de la puissance de l’Évangile d’où se tire la vie de l’âme et le renouvellement du cœur ».

En résumé Jésus était pour Mahomet le fils miraculeux de l’Esprit, la parole vivante de Dieu, le dépositaire de sa puissance, le juste prophète et réformateur d’Israël, l’auteur inspiré de l’Évangile, et l’une des sources du salut.

Il nous reste à parler des imitations, pour ne pas dire des exploitations, que Mahomet a faites de l’histoire de Jésus. Nous avons déjà vu quelques parties de ce sujet, notamment en ce qui concerne les miracles.

D’abord les récits mêmes qu’il faisait au sujet de Jésus, malgré leur insuffisance, lui rendaient les plus grands services. Ils donnaient de l’autorité à sa mission dans l’esprit d’hommes ingénieux, curieux d’histoires comme tous les Orientaux, et qui ignoraient les véritables sources, tout en ayant quelque idée vague et flottante du nom d’Issa. De plus ce grand prophète, supérieur à tous ceux qui l’avaient précédé, et qui venait confirmer et compléter leur œuvre, formait un anneau de plus de la chaîne prophétique à laquelle Mahomet soudait son propre anneau. Ils étaient de plus en plus grands jusqu’à Jésus : eh bien un plus grand encore, le dernier celui-là, est venu, la progression continuait au profit de l’enfant du Hedjâz, grand sujet de joie pour l’orgueil arabe. Si le nouveau venu n’avait de Jésus ni sa naissance surnaturelle ni sa puissance surnaturelle, il avait mieux encore, la révélation du Livre destiné à faire la conquête du monde. Jésus était un précurseur.

Jésus avait des apôtres, les hawarijoun : eh bien il faut aussi que Mahomet ait des aides, les ansars qui lui rendront les mêmes services, et d’autres plus matériels avec leur glaive ; et plus tard Dieu qui satisfera ces « aides » comme il a été satisfait d’eux, leur donnera pour l’éternité des jardins arrosés par des cours d’eau[143]. Jésus lui-même est un ansar, car il a prédit le prophète arabe, comme nous le verrons au chapitre sixième.

Jésus a-t-il fourni au Coran certaines pensées, que l’on peut comparer à certains versets ? La chose est douteuse, nous ne saurions ni affirmer ni nier, car il est possible que telle parole de l’Évangile soit devenue un proverbe. À tout risque voici les deux plus frappants des rapprochements que l’on a faits :

Le Coran : « Faites-vous l’aumône au grand jour ? C’est louable ; la faites-vous secrètement et secourez-vous les pauvres ? Cela vous profitera encore davantage. Une telle conduite fera effacer vos péchés. Dieu est instruit de ce que vous faites »[144]. — L’Évangile : « Quand vous faites l’aumône, que votre main gauche ne sache point ce que fait votre main droite, afin que votre aumône reste secrète ; et votre Père, qui voit ce qui se passe dans le secret, vous récompensera publiquement »[145].

Le Coran : « Que de créatures dans ce monde qui ne prennent aucun soin de leur nourriture ! C’est Dieu qui les nourrit, comme il vous nourrit, lui qui entend et sait tout »[146]. — L’Évangile : « Considérez les corbeaux : ils ne sèment ni ne moissonnent, ils n’ont ni cellier ni grenier, c’est Dieu qui les nourrit »[147].

Ces rapprochements et quelques autres[148] supportent l’examen, mais ne s’imposent pas avec évidence.

L’emprunt le plus hardi que Mahomet ait fait aux récits évangéliques, c’est le récit de son voyage nocturne, lequel est aussi l’imposture la plus accablante pour sa mémoire. Un mélange confus de la tentation du Seigneur, de la Transfiguration et de l’Ascension se reconnaît ou se devine dans cette singulière invention[149]. Au moment décisif de sa carrière, lors du grand pèlerinage de 621 qui décida les Koréischites à se débarrasser enfin de lui, et qui aurait été le signal de sa mort s’il n’avait été celui de son triomphe, Mahomet sentit le besoin de s’égaler aux fondateurs des religions précédentes et au plus grand de tous, à Jésus. Il se mit à raconter que l’ange Gabriel, l’ayant fait monter sur un cheval d’un gris argenté, l’avait transporté à Jérusalem dans le Temple, où Abraham, Moïse et Jésus étaient venus à sa rencontre. Avec ces trois grands prophètes il avait fait sa prière, puis avait voyagé à travers les sept ciels jusqu’au trône de l’Éternel, qui lui avait adressé un discours terminé par ces paroles incroyables, que rapporte il est vrai la tradition, non le Coran : « Si j’ai créé Jésus de mon Esprit et de mon Verbe, j’ai écrit ton nom en parallèle avec le mien. Je ne recevrai plus désormais de prière que nous ne soyons unis, et qu’en attestant qu’il n’y a qu’un seul Dieu, on n’atteste en même temps que Mahomet est son apôtre ». Cette indigne imposture, couronnée par ces paroles sacrilèges, fit perdre à Mahomet la confiance de plusieurs de ces disciples[150]. Il essaya d’arranger la chose en ne parlant plus que d’une vision ; et après lui les théologiens se sont divisés sur la question de la réalité du voyage nocturne. Aujourd’hui le monde musulman presque tout entier croit que Mahomet a exécuté corporellement la course rapide à Jérusalem, et une ascension si rapide elle-même, que lorsqu’il revint dans son lit il trouva la place toute chaude encore.





CHAPITRE VI.

LA PROPHÉTIE MESSIANIQUE D’APRÈS MAHOMET ET
D’APRÈS LES MUSULMANS.

En étudiant, au point de vue du Coran, les rapports de Mahomet avec les prophètes qui l’avaient précédé, notamment avec Jésus, nous avons laissé de côté un sujet spécial, qui va être traité dans ce chapitre, et que nous appellerons « la prophétie messianique d’après les Musulmans ». Si nous n’abordions pas cette question, s’il n’y avait pas lieu de l’aborder, ce serait une grave et évidente lacune dans le système de cette religion. Du moment que le Prophète admettait une succession, une corrélation, une chaîne traditionnelle, reliant l’un à l’autre les différents révélateurs de la Parole céleste, il serait bien singulier que la Loi et l’Évangile, documents des deux principales révélations antérieures, n’eussent rien annoncé de la troisième grande révélation à venir, et de celui qui devait l’apporter à l’Arabie et au monde. Mahomet a bien senti la nécessité qui s’imposait à lui, mais il a été embarrassé par son ignorance des textes du Nouveau et de l’Ancien Testament. Comment pouvait-il s’appuyer sur des prédictions qu’il ne connaissait pas ? Il le fit pourtant, et avec d’autant plus d’assurance qu’il en avait une idée plus vague. C’est à la Mecque, dans la première partie de son ministère, alors qu’il voulait rallier les Juifs et les Chrétiens sans fonder une religion précisément nouvelle, qu’il plaça les paroles suivantes dans la bouche divine : « Je destine ma miséricorde […] à ceux qui suivent l’envoyé, le prophète illettré qu’ils trouveront signalé dans leurs livres, dans le Pentateuque et dans l’Évangile »[151].

Une fois à Médine, Mahomet plus puissant, mais plus combattu et mieux informé, sentit la difficulté de soutenir ce système si intrépidement énoncé. D’une part il essaya de préciser ses prétentions, d’autre part il sembla les abandonner pour se jeter dans une voie tout opposée. D’une part, en effet, il redoubla d’audace comme pour sommer ou défier les chrétiens par cette prétendue citation : « Jésus, fils de Marie, disait : Ô enfants d’Israël ! je suis l’apôtre de Dieu envoyé vers vous, pour confirmer le Pentateuque qui vous a été donné avant moi, et pour vous annoncer la venue d’un apôtre après moi, dont le nom sera Ahmed »[152]. Ahmed, c’est-à-dire le glorieux, à peu près synonyme de Mohammed c’est-à-dire le glorifié : il est fort possible que nous entendions ici un écho mal répété et mal compris de l’annonce du consolateur par notre Seigneur dans le chapitre XVI de Saint-Jean ; mais nous ne croyons pas pouvoir attribuer au Prophète en personne, qui ne savait pas le grec, le bizarre système de la théologie musulmane sur le nom du Paraclet, système que nous développerons un peu plus bas.

D’autre part, et surtout, Mahomet voyant bien que le Pentateuque et l’Évangile n’avaient pas nettement l’apparence de s’être occupés de lui, changea de front de bataille, et se mit à accuser les Juifs, et même les Chrétiens, d’avoir supprimé de leurs livres sacrés les passages destinés à annoncer sa venue : « Un certain nombre d’entre eux obéissaient à la parole de Dieu, mais par la suite ils l’altérèrent après l’avoir comprise, et ils le savaient bien. S’ils rencontrent les fidèles, ils disent : Nous croyons ; mais, aussitôt qu’ils se voient seuls entre eux, ils disent : « Raconterez-vous aux Musulmans ce que Dieu vous a révélé, afin qu’ils s’en fassent un argument contre vous ? » Ignorent-ils donc que le Très-Haut sait ce qu’ils cachent comme ce qu’ils produisent au grand jour ? […] Malheur à ceux qui, écrivant le livre de leurs mains corruptrices, disent : « Voilà ce qui vient de Dieu » pour en retirer un bénéfice infime ! Malheur à eux, à cause de ce que leurs mains ont écrit, et à cause du gain qu’ils en retirent ! » et ailleurs : « Ne revêtez pas la vérité de la robe du mensonge ; ne cachez point la vérité quand vous la connaissez »[153]. Ainsi, tout à l’opposé de certaines écoles modernes qui voient partout des interpolations, le prophète arabe, devenu dans cette circonstance comme dans beaucoup d’autres un audacieux imposteur, voyait partout des suppressions pratiquées à son détriment dans le texte des Écritures.

C’était du reste implicitement reconnaître que les livres sacrés, juifs et chrétiens, dans leur teneur actuelle, ne renfermaient pas grand chose sur quoi sa doctrine et sa mission pussent s’appuyer. Mais après lui[154], qu’arriva-t-il ? La doctrine nouvelle s’étant répandue avec une rapidité prodigieuse, la théologie musulmane se développa, et dans la fierté de son succès n’admit pas que la Bible ne contînt pas une large prophétie messianique annonçant le révélateur du Coran. D’ailleurs ces théologiens, qui vivaient dans des pays chrétiens hier encore, et où la science chrétienne comptait encore de nombreux représentants, connaissaient l’Ancien et le Nouveau Testament beaucoup mieux que le fondateur de leur religion n’avait pu les connaître. Ils étudièrent donc les Livres Saints avec attention, et y découvrirent ce qu’ils y cherchaient. Sans doute leur respect pour l’infaillible Coran les obligeait à soupçonner avec lui les Juifs et les chrétiens d’avoir retranché bien d’autres passages ; mais ceux qui restaient leur suffisaient pour construire tout un système d’interprétation messianique. Les plus célèbres des passages qu’ils ont invoqués dans ce sens ont été réunis par M. Garcin de Tassy[155], mais pour une étude complète, il faut avoir la patience de consulter l’immense et indigeste mais savant travail de Marracci[156], et ses réfutations de l’exégèse de Ahmed fils d’Abdulhalim. L’exposé qui va suivre permettra de reconnaître dans les subtils et pourtant grossiers théoriciens de l’Islam les émules des Byzantins. Les passages même de l’Ancien Testament rentrent dans le cadre de notre étude, car plusieurs d’entre eux sont dérobés à la gloire de Jésus-Christ pour enrichir celle du prophète pillard, et d’ailleurs l’idée même d’une prophétie messianique est un emprunt évident à la théologie chrétienne.

Prenons d’abord les livres de Moïse. La Genèse ne prédit que d’une manière générale la grandeur de l’Arabie lorsque Dieu dit à Abraham : « Je t’ai aussi exaucé touchant Ismaël : je le bénirai et je lui donnerai une postérité très-grande et très-nombreuse »[157]. Mais le Deutéronome est plus précis lorsque le Seigneur dit à Moïse : « Je leur susciterai un prophète du sein de leurs frères, semblable à toi, et je mettrai mes paroles en sa bouche, et il leur dira tout ce dont je le chargerai »[158]. On peut se demander ce que Mahomet et les Arabes peuvent trouver dans ce passage, invoqué de tout temps par l’Église chrétienne comme une annonce de Jésus-Christ. Voici : Ismaël ayant été le frère d’Isaac, les Arabes, sa postérité, étaient les frères du peuple d’Israël, et c’est bien de leur grand prophète qu’il est question. Ce verset du Deutéronome a l’avantage de concorder avec un verset du Coran, dans lequel Abraham et Ismaël disent à Dieu : « Suscite au milieu d’eux un envoyé pris parmi eux, afin qu’il leur lise le récit de tes miracles, leur enseigne le Livre et la sagesse, et qu’il les rende purs »[159]. Il est fort peu probable que Mahomet ait établi un rapprochement conscient, par ces paroles, entre son Livre et le Pentateuque : il avait en dehors de cela un intérêt bien suffisant à se recommander d’Abraham et d’Ismaël, ce qui était depuis longtemps une de ses grandes préoccupations. Il est plus probable que nous avons affaire à un rapprochement tardif et scolastique.

Le Deutéronome fournit encore une prophétie qui se retrouve dans Habacuc. Moïse, bénissant avant sa mort les enfants d’Israël, leur dit : « L’Éternel venait de Sinaï, et pour eux Il se leva de Séhir, Il resplendit du mont de Paran »[160]. Pour les Musulmans, ces trois noms de lieu représentent symboliquement les trois révélations successives, la Loi, l’Évangile, le Coran : c’est en effet du nom de Paran que l’on appelle les montagnes voisines de La Mecque.

Parmi les autres livres de l’Ancien Testament, le plus important est celui d’Ésaïe. Mais c’est ici que nous sentirons dans toute sa force la différence d’esprit qui sépare non seulement les deux prophéties messianiques, la chrétienne et la musulmane, mais les deux religions. Ce que les docteurs de l’Islam revendiquent pour leur prophète, ce sont les prédictions de gloire et de triomphe. Le chapitre cinquante-troisième d’Ésaïe, le plus beau, pour des chrétiens, de toute l’ancienne alliance, les laisse indifférents, car l’esprit Mahométan ne se soucie pas d’un homme de douleurs, il a horreur du Calvaire, ou plutôt ne le comprend pas. Mahomet n’était point une douce victime, et il ouvrait la bouche pour commander au besoin le massacre de ses ennemis. En revanche, on invoque une allusion à l’entrée triomphale dans Jérusalem, le Jour des Rameaux convenant à l’Islam mieux que le Vendredi Saint. « La sentinelle vit de la cavalerie, des cavaliers sur des chevaux, des cavaliers sur des ânes, des cavaliers sur des chameaux »[161]. Les cavaliers sur des ânes désignant Jésus-Christ, les cavaliers sur des chameaux ne peuvent désigner que le prophète arabe. C’est également lui, l’enfant sur l’épaule duquel l’empire repose[162]. C’est encore lui le serviteur de l’Éternel, on le reconnaît à ce trait : « Alors reculeront et seront confus ceux qui se confient aux idoles, et disent aux images : Vous êtes nos dieux »[163]. Quel est en effet celui qui a détruit les idoles, si ce n’est le purificateur de la Kaaba ?

Quand nous aurons ajouté que d’assez nombreux passages des Psaumes[164], concernant le règne de Dieu et le triomphe de la justice sur la terre ont été appliqués à Mahomet, ainsi que le célèbre chapitre de Daniel[165] sur le Fils de l’homme, nous pourrons passer à la prophétie messianique contenue, d’après nos docteurs, dans le Nouveau Testament.

Les ouvriers de la onzième heure, dans la célèbre parabole du père de famille et de la vigne, préfigurent Mahomet et ses disciples, les derniers venus de la révélation divine[166].

La pierre rejetée par ceux qui bâtissaient pour devenir ensuite la principale pierre de l’angle, c’est encore Mahomet : le peuple auquel le royaume de Dieu sera ôté, c’est le peuple juif ; il sera donné à la nation qui en rendra les fruits, c’est-à-dire aux Arabes, messagers victorieux de la révélation[167].

Le culte en esprit et en vérité, commandé par Jésus dans son entretien avec la Samaritaine, c’est le culte institué par Mahomet, le destructeur des idoles[168].

Ces trois prophéties sont relativement faciles à comprendre, pour qui se place un moment au point de vue et dans l’état d’esprit des fidèles. En voici d’autres où éclate dans toute sa beauté la subtilité byzantine, pillée avec tout le reste par cette théologie de bédouins :

« Le prince de ce monde vient, mais il n’a rien en moi »[169] : cela ne signifie pas, comme on le croirait, que Jésus est exempt de péché, et le prince de ce monde n’est pas pris dans un mauvais sens. Le prince de ce monde c’est Mahomet — aveu précieux à recueillir : le prophète a été l’homme du succès et de la gloire, que le succès et la gloire soient avec lui, pecunia tua tecum sit — ; mais alors, si le prince de ce monde c’est Mahomet, quel est le sens des paroles qui suivent ? Il a fallu pour y arriver une opération singulièrement laborieuse, et le voici : Jésus disant de Mahomet : « il n’a rien en moi » a voulu dire : « il n’aura rien de la divinité que l’on m’attribue faussement (!) ».

Notre esprit une fois fait à ces torsions énergiques, nous pourrons comprendre l’interprétation de ce passage de la première épitre du disciple aimé : « Tout esprit qui confesse Jésus-Christ venu en chair, est de Dieu »[170]. Ne voyons pas là une allusion dirigée contre le docétisme : il s’agit de Mahomet qui, laissant de côté la métaphysique subtile de l’Église, rétablira Jésus dans sa pure et réelle humanité.

Lorsque Saint Pierre dit : « le jugement de Dieu doit commencer par sa maison »[171], le sens passif, généralement admis, doit disparaître devant le sens actif : la maison de Dieu, le peuple converti et fidèle de la cité sainte doit se mettre à exécuter le jugement de Dieu.

Un sens encore plus guerrier, et comminatoire à l’adresse des infidèles, est celui du second sceau et du second cheval de l’Apocalypse[172] : c’est Mahomet qui monte le cheval couleur de feu, personnification du génie de la guerre, et qui, pourvu d’une grande épée, reçoit le redoutable pouvoir de bannir la paix de la terre.

Il faut faire ici deux observations : la première c’est que les livres non historiques du Nouveau Testament, dont nous trouvons à grand peine dans le Coran un ou deux échos lointains et même contestables, et qui n’ont exercé aucune influence même indirecte sur les idées de Mahomet ont été exactement connus et subtilement exploités par ses disciples ultérieurs. La seconde observation, c’est que certains écrivains chrétiens ont vu eux aussi Mahomet annoncé dans l’apocalypse, seulement dans telle ou telle autre partie de ce livre, par la trompette du cinquième ange[173], ou sous la figure d’une des cornes de la bête déjà montrée par Daniel[174].

Reste le plus curieux de tous ces passages soi-disant messianiques, à savoir les paroles de son grand discours par lesquelles Jésus annonce à ses disciples la venue du Consolateur[175]. Ici l’exégèse coranique vient s’unir à l’interprétation de l’Évangile. En effet nous avons vu tout-à-l’heure que Jésus avait annoncé la venue après lui d’un apôtre dont le nom devait être Ahmed (ou Mohammed, l’illustre, le glorifié). Les théologiens ultérieurs, qui connaissaient le texte de Saint-Jean, imaginèrent un moyen de préciser, et de légitimer en même temps, la prédiction : il suffisait pour cela de remplacer παϱάϰλητος, consolateur, par πεϱιϰλυτὸς, illustre, et de la sorte le Saint-Esprit se trouvait transformé en Mahomet. C’est lui, Mahomet, l’esprit de vérité qui enseignera toutes choses. Et si les chrétiens se plaignent de cette falsification impudente, on leur répondra que ce sont eux qui ont falsifié leur Évangile, et que le Prophète le leur a dit. La bizarre fabrication du soi-disant Évangile de Saint-Barnabé a dû être imaginée en grande partie pour donner au jeu de mots attribué par le Coran à Jésus-Christ sur le nom du prophète arabe[176] la consécration d’une haute antiquité, chrétienne, et l’autorité du compagnon de Saint-Paul.

Telle est la prophétie messianique de Mahomet et des Musulmans : si bizarre qu’elle soit, elle est utile à connaître pour les historiens de l’Église et pour les missionnaires, plus utile à vrai dire pour les chrétiens qu’honorable pour la théologie musulmane et pour son fondateur.





CONCLUSION.


Au terme de cette étude, qui a permis d’apprécier le mélange de respect, d’ignorance et de mauvaise foi avec lequel Mahomet et les Musulmans ont exploré et exploité le christianisme, une question se présente et réclame une solution : l’Islamisme, à le bien prendre, ne serait-il pas une branche excentrique, différente d’aspect, mais enfin une branche du christianisme, ou faut-il continuer à l’envisager comme une religion à part ?

Des savants très-compétents, et très-attachés au christianisme positif, ont à différentes époques, regardé le mahométisme comme une hérésie chrétienne. Jean Damascène classe l’erreur des « Ismaélites » sous le numéro 101, dans son musée d’hérésies : d’après lui, le faux prophète, ayant trouvé l’ancien et le nouveau testaments, produisit une hérésie spéciale, voisine de celle d’Arius[177]. Il est impossible de ne pas prendre au sérieux cette appréciation d’un éminent docteur de l’Église orientale, qui a vécu au milieu des Musulmans, et qui, à la suite du passage que nous venons de citer, a donné une analyse exacte de la doctrine du Coran sur Jésus-Christ. D’autre part M. Garcin de Tassy a défini l’Islamisme « une grande aberration chrétienne »[178]. Le Rév. Dr. Hamlin, dans un discours prononcé en Amérique, va beaucoup plus loin en disant que « l’islamisme fut, en réalité, à plusieurs égards, une réformation du christianisme alors existant »[179]. Même en regardant cette dernière opinion comme évidemment excessive, et sans accueillir avec enthousiasme le conseil donné par Gustave Veil aux missionnaires chrétiens, de laisser de côté leurs dogmes inacceptables pour fondre avec le mahométisme épuré un christianisme actuel et rationaliste[180], on peut se demander s’il n’y a pas lieu de comprendre le monde de l’Islam dans ce que nous appellerons la totalité chrétienne historique. Devant des affirmations historiques et dogmatiques sur Jésus-Christ, déparées, sans doute par beaucoup d’étrangetés et d’erreurs, mais malgré tout si considérables, et dont plusieurs sont repoussées par plusieurs sectes et plusieurs partis de la chrétienté, on se demande s’il ne serait pas juste de dire, en prenant le mot de chrétien dans son sens large et extérieur : Mahomet et l’Islam sont chrétiens.

Notre conviction est toute contraire ; nous croyons que l’opinion générale ne se trompe pas en considérant le Mahométisme comme une religion spéciale. Ce n’est pas en numérotant des affirmations historiques ni même dogmatiques que l’on peut apprécier si une doctrine est chrétienne : cela est important, mais cela n’est pas tout. Il est un certain sentiment de l’humanité et de Dieu, difficile à définir, mais qui se passe de définition, et qu’on peut appeler le sentiment chrétien. Ce sentiment existe plus ou moins fort chez les chrétiens les plus déplorablement éloignés de toute doctrine précise ; il est absent de l’esprit et du cœur musulmans. Mais surtout il est une condition indispensable pour qu’un enseignement religieux rentre dans l’ensemble chrétien, c’est qu’il proclame que Jésus-Christ est le Maitre, qu’il est supérieur à tous les autres guides, à tous les autres conseillers, à tous les autres modèles ; il n’est pas un parti chrétien qui ne proclame cela hautement ; il n’en est pas un pour qui l’Évangile, inspiré ou non, ne soit le premier des livres. Or le musulman proclame au contraire qu’il y a un livre plus récent que l’Évangile et supérieur à lui, le Coran ; il proclame que six siècles après Jésus-Christ est venu un prophète inférieur à quelques égards, notamment par sa naissance, mais moralement et religieusement supérieur, Mahomet. C’est celui-là le Maître, et Jésus n’est qu’un maître. Aussi regardons-nous l’Islamisme comme une des trois grandes religions monothéistes, à part des deux autres mais non pas indépendante, car sans elles jamais elle n’aurait existé.





  1. C’était déjà la préoccupation du protestant Grotius, dans la sixième partie de son apologie De veritate religionis christianae, et du P. Marracci dans son Alcoranus redivivus. Des missions de nos jours sont sortis plusieurs des ouvrages principaux sur l’Islam : celui du Rév. Mühleisen Arnold, ancien chapelain à Batavia (Islam : its history, character and relation to christianity, 3d edition, London 1874), et celui de W. Muir, laïque zélé de l’Inde anglaise (The life of Mohammed, 4 v. London 1858). D’un long séjour au milieu des Musulmans de l’Inde est sorti, sans préoccupation missionnaire il est vrai, l’ouvrage capital du Dr. Sprenger, Das Leben und die Lehre des Mohammed, 2e éd. Berlin 1869, 3 v. — M. Barthélemy Saint-Hilaire a rendu un vrai service au public français en vulgarisant, non sans appréciations personnelles, les principaux résultats de ces deux derniers livres (Mahomet et le Coran, Paris 1865).
  2. Was hat Mohammed aus dem Judenthume aufgenommen, Bonn 1833. Une étude récente d’un étudiant de l’Université de Strassbourg, M. Hartwig Hirschfeld (Jüdische Elemente im Koran, Berlin 1878), constitue évidemment un progrès au moins partiel de la question.
  3. Nöldeke, Geschichte des Qorâns, I, 1, Göttingen 1860.
  4. V. sur les Nestoriens, sur leurs œuvres et sur leur immense diffusion dans les pays orientaux, la Bibliotheca orientalis d’Assemanni, Rome 1728 in fol. T. III, Pars Secunda, surtout p. 87 et s. et sur leurs écoles p. 934 et s. Cette immense compilation est du reste utile à consulter sur les diverses sectes de cette époque.
  5. Tendance à laquelle se rattachait précisément l’Évangile arabe de l’enfance. V. sur cette distinction Michel Nicolas, Études sur les évangiles apocryphes, Paris 1866, p. 349.
  6. Pour étudier toutes ces questions au point où elles étaient arrivées dans les sixième, septième, huitième siècles de notre ère, nulle source de renseignements n’est plus précieuse que les Œuvres de Saint Jean Damascène, l’infatigable controversiste qui a écrit contre toutes les hérésies, et contre l’islamisme considéré comme une hérésie. Elles ont été publiées par Lequien en 2 vol. in fol. Paris 1712. V. aussi Assemanni ; parmi les historiens ecclésiastiques, les § 68 et s. de l’Histoire des Dogmes de Gieseler ; et l’article sur Jean Damascène dans l’Encyclopédie Herzog.
  7. Leontii Byzantini De Sectis, Actio V, ch. 6. Nous y reviendrons dans notre cinquième chapitre.
  8. Divi Epiphanii contra octoginta haereses opus, Parisiis 1566. Ch. 78 sur les Antidicomarianitae, qui adversarii Mariae, et gloriam ejus extenuare volentes, […] et hominum mentes polluere volentes, ausi fuerunt dicere Sanctam Mariam, postquam Christum genuit, viro copulatam esse, ipsi inquam Joseph. — Ch. 79 sur les Collyridiennes : Adorantes Mariam, ipsi offerunt Collyridem sive placentam vanae istae mulieres […] Sit in honore Maria ; Pater et Filius et Spiritus Sanctus adoretur. Epiphane trouve également absurde que la femme soit l’objet, ou la prêtresse, d’un culte : muliebre enim genus lubricum est, erroneumque ac intellectu humili praeditum.
  9. V. la section V de l’utile ouvrage de Th. Wright, auquel nous renvoyons du reste pour la suite de ce chapitre : Early christianity in Arabia, London 1858. — Sur Saint-Paul Gal. I, 17.
  10. Eusebii Hist. Eccles. VI, 37.
  11. Ce commentaire se trouve dans le T. II de la Bibliotheca veterum Patrum, Paris 1624, in fol.
  12. V. la Syrie centrale : Inscriptions sémitiques du Comte Melchior de Vogüé, Paris 1869 in fol. p. 53, 55, 110 s., et les Inscriptions grecques et latines de la Syrie, par M. W. Waddington, Paris 1870 in fol., p. 461–479. Très curieux renseignements sur le paganisme du Nord de l’Arabie, paganisme sidéral comme dans le Sud et le Centre, mais comprenant aussi le culte de Dusarès, assimilé à Bacchus par Hésychius : en effet le pressoir figure sur ses médailles, et les pampres sont le principal ornement architectonique des temples en ruines de cette contrée. — V. aussi les articles Arabie de l’Encyclopédie Lichtenberger, par M. Ph. Berger.
  13. Caussin de Perceval, Essai sur l’histoire des Arabes avant l’Islamisme, Paris 1847, T. II, p. 47 s.
  14. Ibid. T. I, p. 107 s. — Wright, sect. III à VII.
  15. Nous écartons, avec tous les historiens modernes, la légende de l’apôtre Barthélemy, indiquée, très-peu explicitement d’ailleurs, dans Eusèbe V, 10. Un des princes himyarites, à la fin du troisième siècle, aurait été converti secrètement par un Syrien, mais sans résultat durable (Caussin de Perceval I, 107). Philostorge (Eccl. hist. III, 4), donne une haute idée de l’activité de Théophile, envoyé par Constance en 356 en mission à la fois religieuse, politique et commerciale, pour laquelle il fallut combattre le mauvais vouloir des Juifs. Legatio vero felicem exitum sortita est, cum princeps gentis illius sincero animo ad veram pietatem transiisset, et tres ecclesias in ea regione aedificasset, non tamen ex ea pecunia quam legati ab imperatore secum attulerant, verum ex iis sumptibus quos ipse alacri animo ex privata pecunia suppeditavit, admirandis Theophili operibus aequalem animi sui magnitudinem exhibere contendens. Ces trois églises, ajoute Philostorge, étaient l’une à Zafar, l’autre à Aden, la troisième à l’entrée du golfe Persique. Néanmoins Caussin de Perceval, s’appuyant sur le silence des historiens arabes, maintient contre Baronius qu’il faut reculer jusque vers l’an 500 les progrès sérieux du christianisme.
  16. Ses Homeritarum leges (lois des Himyarites) et sa très-suspecte et très-longue Disputatio cum Herbano Judaeo, se trouvent dans le T. LXXXVI de la Patrologie de Migne etc.
  17. Le nom de l’empereur Constance, arien décidé, ferait supposer que Théophilus partageait plus ou moins cette tendance, et les historiens de l’Église orientale le croient. Quant au monophysitisme ultérieur, autre extrême, il est vraisemblable au moins en ce qui concerne Koss, évêque de Nadjran pendant la jeunesse de Mahomet. V. le ch. I de l’ouvrage de Sprenger, ouvrage auquel nous ne cessons de renvoyer comme au plus important qui ait jamais été publié sur Mahomet.
  18. Caussin de Perceval, T. I, p. 198. La forme Macih vient directement de l’hébreu.
  19. El-Azraki, cité par Caussin de Perceval, ibid.
  20. Fresnel, Lettres sur l’Histoire des Arabes avant l’Islamisme, 1ère lettre, Paris 1836.
  21. Sourate II, v. 59. Nous employons pour le Coran la traduction de M. Kasimirski, nouv. éd. Paris 1877.
  22. Actes XVIII, 25. — L’assimilation des Sabéens aux Hémérobaptistes a été quelquefois niée.
  23. V. les articles de M. Réville dans l’Encyclopédie Lichtenberger.
  24. Il faut citer la définition de Sprenger, qui a mis en lumière l’importance de cette secte : « Die Hanyfe sind Essäer, welche fast alle Kenntniss der Bibel verloren, und weil sie somit allerlei fremden Einflüssen ausgesetzt waren, manche Wandelung durchgemacht hatten. Ihre Lehre, in den Oasen der Wüste erwachsen, enthält den reinsten Ausdruck des semitischen Geistes, und aus ihr ist der Islâm hervorgegangen » (T. I, p. 43).
  25. Hanyf ne répond pas à une racine arabe. Ce mot semble avoir signifié quelque chose comme païen ou mécréant, mais il finit par être pris en bonne part, comme le nom de gueux en Hollande.
  26. Sour. VII, v. 156, 158 — LXII, 2 — XXIX, 47.
  27. Nöldeke, Geschichte des Qorâns, I, 1. — La traduction arabe du Nouveau Testament faite sur la traduction copte a été composée ultérieurement, pour les Égyptiens qui ne savaient plus le copte (Bleek). Sait-on quelque chose de positif sur la date de la traduction faite d’après le syriaque, et sur sa diffusion ? Quant au texte de Théodoret sur l’Ancien Testament (Hebraici libri non modo in Graecum idioma conversi sunt, sed in Romanam quoque linguam, Aegyptiacam, Persicam, Indicam, Armenicam et Scythicam, atque adeo Sauromaticam, semelque ut ita dicam in linguas omnes, quibus ad hanc diem nationes utuntur), on peut bien accorder au Rev. Mühleisen-Arnold qu’il n’exclut pas une traduction arabe, mais non pas qu’il l’affirme.
  28. S. XXVI, v. 57–59.
  29. Voici dans quel ordre ils sont présentés S. VI, v. 84–86 : David, Salomon, Job, Joseph, Moïse, Aaron, Zacharie, Jean Baptiste, Jésus, Élie, Ismaël, Élisée, Jonas, Lot. Cet ordre n’est probablement pas intentionnellement chronologique, mais il est clair que des personnes familières avec le texte de la Bible n’iraient jamais l’imaginer.
  30. S. XIX, v. 7 et 8. Faut-il voir dans cette erreur, qu’on a inutilement essayé de pallier, un écho mal entendu de Luc I, 61 : « Il n’y a personne dans ta parenté qui soit appelé de ce nom » ?
  31. 1 Chron. III, 15, 24 ; VI, 9, 10 ; 2 Rois XXV, 23 ; Esdras VII, 12 ; Jér. XL, 8. V. Geiger I, 2.
  32. À partir de ce moment, nous renvoyons une fois pour toutes à Gerock, Versuch einer Darstellung der Christologie des Koran, Hamburg und Gotha 1839, ouvrage dont tous les auteurs se sont servis depuis, entre autres un étudiant de Montauban M. Manneval dans son utile Thèse intitulée la Christologie du Coran, Toulouse 1867.
  33. S. XIX, v. 23.
  34. Protevangelium Jacobi, 18 ; Pseudo-Matthaei ev. 12 ; ev. infantiae arabicum, 3.
  35. Pseudo-Mat. XX : Infantulus Iesus […] ait ad palmam Flecte arbor ramos tuos, et de fructu tuo refice matrem meam. Et confestim ad hanc vocem inclinavit palma cacumen suum usque ad plantas beatae Mariae. — À cette tradition appartient sans doute aussi le sycomore plus brièvement mentionné dans l’ev. infant. arabicum 24. — On y a vu aussi le souvenir lointain du palmier de Délos sous lequel naquit Apollon (Hymne homérique à Apollon Délien) : en fait de syncrétisme oriental tout est possible.
  36. Vie de Mahomet, texte arabe d’Aboulféda avec traduction par Noël des Vergers, Paris 1837, p. 9. — Euthymius (XIe siècle) dit à propos des voyages en Palestine : Incidit in Hebraeos, deinde et in Arianos tandem etiam in Nestorianos. (Moamethica, dans le T. II de la Bibl. veterum Patrum, Paris 1624, fol.)
  37. Les Prairies d’Or, trad. Pavet de Courteille et Barbier de Meynard, Paris 1861, Tome I, p. 146.
  38. Zoroastre, Confucius et Mahomet par M. de Pastoret, Paris 1787, p. 208.
  39. V. outre Sprenger T. II, ch. XI–XIII, l’article Coran de M. Stanislas Guyard dans l’Encyclopédie Lichtenberger. L’article Mahomet n’a pas encore paru.
  40. M. Nicolas y remarque (p. 347 de ses Études sur les évangiles apocryphes) la distinction nestorienne entre l’homme et le Seigneur, l’un appelé rab maitre, l’autre alsid dominateur, comme aussi certaines histoires d’un caractère nestorien, Jésus prédit par Zoroastre, les deux voleurs rencontrés dans la fuite en Égypte.
  41. Gerock, l. cit. p. 13, contre Cludius Muhammed’s Religion. Altona 1809, p. 478.
  42. V. Silvestre de Sacy, Exposé de la religion des Druses, Paris, 2 v. 1838, et St. Guyard, Un grand-maitre des Assassins au temps de Saladin, Paris 1877.
  43. M. Nicolas, l. cit. p. 139.
  44. V. Fabricius Codicis apocryphi novi Testamenti pars tertia, p. 365 s. Hamburgi 1719.
  45. Nazarenus, or Jewish, gentile and mahometan christianity, London 1718.
  46. Vindiciae antiquae christianorum disciplinae, Hamburgi 1722.
  47. Peut-être l’apologiste se proposait-il de répondre à Euthymius, qui, dans ses Moamethica, ch. III et XXVII, reproche aux Musulmans de ne pouvoir produire aucun texte évangélique appuyant leurs prétentions.
  48. Les évangiles apocryphes, ou plutôt leur contenu transmis par tradition orale puis fixé dans le Coran, s’étaient tellement emparés des esprits musulmans que Maçoudi, savant écrivain du dixième siècle, qui connaissait le nombre exact et les auteurs des évangiles canoniques, leur attribue ce qui ne se trouve que dans les apocryphes : « Matta, Johanna, Markoch et Louka sont les quatre apôtres qui ont raconté l’histoire du Messie, […] de longs détails sur le Messie, Marie et Joseph le Charpentier ». (Prairies d’or, T. I, p. 123).
  49. Exode VI, 18, 20 ; 1 Chron. V, 28, 29.
  50. S. III, v. 31 ; S. LXVI, 12.
  51. S. XIX, v. 29.
  52. l. cit. ch. V. — Le plus ancien est peut-être Euthymius.
  53. S. XX, v. 41 ; S. XXVIII, v. 10.
  54. S. III, v. 44.
  55. S. III, v. 32, 37—39.
  56. Ev. de nativ. Mariae, ch. I (pour le v. 31 déjà cité de la sour. III) Voverunt tamen, si forte Deus donaret eis sobolem, eam se domini servitio mancipaturos — et ch. VII : quotidie ab angelis frequentabatur, quotidie divina visione fruebatur, quae eam a malis omnibus custodiebat et bonis omnibus redundare faciebat. — Pseudo-Mat. ch. IV : abierunt simul Joachim et Anna uxor ejus ad templum domini, tradentes infantulam nomine Mariam in contubernio virginum… Ch. VI : Esca quam quotidie de manu angeli accipiebat ipsa tantum se reficiebat. Frequenter videbantur cum ea angeli dei loqui. — Protea. Jacobi, ch. IV le vœu d’Anne, et ch. VIII : ἧν δὲ Μαϱία ἐν τῷ ναῷ ϰυϱίου ὡς πεϱιστεϱὰ νεμομένη, ϰαὶ ἐλάμβανεν τϱοφὴν ἐϰ χειϱὸς ἀγγέλου.
  57. Ce mélange des deux histoires, plus intime que dans Saint-Luc, est tout-à-fait dans l’esprit des apocryphes.
  58. S. III, v. 33—36. V. aussi S. XIX, v. 1—12.
  59. Luc I, 8—22.
  60. Gerock essaie vainement de nier la contradiction, en soutenant que Zacharie demande un héritier en général, un fils de Marie par exemple. L’ensemble du récit s’oppose à cette interprétation, que combat Muir, T. II, p. 278.
  61. Kasimirski dit qu’il faut suppléer par ces mots : Tu ne t’approcheras pas de moi.
  62. S. XIX, v. 16—21.
  63. S. III, 40—43.
  64. S. XIX, v. 22—31.
  65. Arab. ev. inf. ch. I : Jesum locutum esse et quidem cum in cunis jaceret, dixisseque matri suae Mariae Ego sum Jesus filius dei, ὁ λόγος, quem peperisti quemadmodum adnuntiavit tibi angelus Gabriel ; misitque me pater meus ad salutem mundi.
  66. Pseudo-Mat. ch. X : Joseph […] invenit Mariam praegnantem. Unde totus in angustia positus contremuit et exclamavit dicens Domine deus, accipe spiritum meum : quoniam melius est mihi mori quam amplius vivere. Cui dixerunt virgines quae cum Maria erant : Quid ais, domine Joseph ? Nos scimus quoniam vir non tetigit eam ; nos sumus testes quoniam virginitas et integritas perseverat in ea. Nos custodivimus super eam […] istam gravidam nemo fecit nisi angelus domini. Joseph dixit : quid me seducitis ut credam vobis quoniam angelus domini impraegnavit eam ? Potest enim fieri ut quis se finxerit angelum domini et deceperit eam.
  67. Luc I, 46—55. — Prot. Jac. ch. XIII et XV.
  68. Ev. inf. arab. ch. III : Sicuti filio meo nemo inter pueros par est, ita ejus genitrix nullam inter mulieres parem habet.
  69. S. III, v. 43.
  70. ch. XXXVI et XLVI.
  71. ch. LIV : Miracula arcana et secreta sua occulere coepit et legi operam dare, donec annum trigesimum complevit.
  72. S. III, v. 43, 44.
  73. S. XIX, v. 32, 33.
  74. S. III, v. 45 ; S. V, v. 110 ; S. LXI, v. 6 et 14.
  75. S. V, v. 82.
  76. Sorte de paraphrase de És. XLVII, 1.
  77. Prairies d’or, T. I, p. 122.
  78. Tableau général de l’Empire ottoman, Paris 1787, fol.
  79. Il faut cependant distinguer, avec M. Renan (Études d’histoire religieuse, p. 236) la simplicité arabe de l’imagination persane.
  80. Gerock raconte que le Jésuite Jérôme Xavier a publié en persan (Lugd. Bat. 1639) une vie de Jésus remplie de ces récits populaires, afin de gagner plus facilement les populations orientales.
  81. Jean III, 3, 4 ainsi altéré, est pour Hamza une prédiction en faveur de sa secte.
  82. Composé de Jean XX, 17, de Luc XII, 35 et IX, 23.
  83. V. par exemple dans Fabricius loc. cit. les citations de Warner, Compendium historicum etc. Lugd. Bat. 1643.
  84. Article Issa de la Bibliothèque orientale de d’Herbelot, Paris, 1697, fol. V. aussi l’article hawarijoun.
  85. S. III, v. 45, 46 et S. V, v. 111.
  86. S. XXXVI, v. 13—26.
  87. Prairies d’or, loc. cit.
  88. Mat. IV, 19.
  89. S. V, v. 112—115.
  90. Actes X, 9—15.
  91. 1 Cor. XI, 27.
  92. Mouradgea d’Ohsson, loc. cit.
  93. S. IV, v. 156.
  94. Épiphane, l. cit. ch. XXIV : stabat invisibilis Jesus, deridens eos qui Simonem crucifigebant.
  95. Photii Bibliotheca, Berolini 1824, in-4, Cod. 114 ; il y est question d’un livre d’un certain Lucius Carinus, les πεϱίοδοι ἀποστόλων, disant τὸν Χϱιστὸν μὴ σταυϱωϑῆναι, αλλ’ ἑτεϱον αντ’ ἀυτοῦ, ϰαὶ ϰαταγελᾷν διὰ τοῦτο τῶν σταυϱούντων.
  96. Fabricius, Codex apoc. loc. cit.
  97. Silvestre de Sacy, Exposé de la religion des Druzes, T. I, p. 527 ss. sur Hamza et Behaeddin.
  98. Jean II, 19, 21.
  99. S. III, v. 48 ; S. V, v. 117 ; S. XIX, v. 34, et les notes de Kasimirski.
  100. S. LIII, v. 61 ; S. IV, v. 157 ; S. V, v. 116—118.
  101. S. V, v. 19, 76 ; S. XIX, v. 92, 93 ; S. XLIII, v. 81.
  102. S. V, v. 116.
  103. S. V, v. 80.
  104. S. V, v. 79 ; S. LXIII, v. 59 ; S. XVI, v. 45.
  105. S. V, v. 117.
  106. S. V, v. 77 ; S. IV, v. 169 ; S. XXIII, v. 93.
  107. Leontius Byzantinus, De sectis, actio V, ch. 6 : Motum fuit dogma Tritheitarum : cujus sectae princeps Philoponus exstitit. Quoniam enim objiciebat Ecclesiae, si duas in Christo naturas diceret, necessario quoque duas hypostases confessuram : respondebat Ecclesia, quaenam illa sortitio fuerit, ut naturas duas statuentes omnino duas quoque confiteamur hypostases ? Ei respondebant haeretici plane idem esse naturam et hypostasim. Vicissim Ecclesia dicere, si natura et hypostasis idem sint, etiam in sancta Trinitate naturas tres esse dicendas ; cum in confesso sit, eas tres hypostases habere. Haec proferente Ecclesia, respondebat Philoponus, admittendum ut tres naturas in sacrosancta Trinitate profiteamur. Haec autem dicebat, occasionem ex aristotelicis nactus. Tradit enim Aristoteles individuorum et particulares esse substantias, et unam communem. Sic igitur et Philoponus aiebat esse tres particulares in sancta Trinitate substantias, et unam communem.
  108. S. V, v. 116 ; S. IV, v. 169.
  109. S. VI, v. 100, 101 ; S. XXIII, v. 93.
  110. C’est ainsi que la vénération excessive des sectes juives pour Esdras (Ozéir) a fait croire à Mahomet que les Juifs l’adoraient (S. IX, v. 30).
  111. Voir sur cette question la savante note de Gerock, l. cit. p. 77. — V. aussi M. Nicolas l. cit. p. 34, et la thèse de M. Ph. Berger sur les Ophites, Nancy 1873, p. 23.
  112. Article Miriam dans d’Herbelot, qui attribue aussi l’erreur de Mahomet sur Marie à ce que les chrétiens orientaux l’appellent la Dame, Al-Seïdat.
  113. Éd. Lequien p. 466—469 petit dialogue entre un chrétien et un sarrasin : Si dixerit creatum esse Verbum et Spiritum, tum quaere : Et quis creavit Verbum Dei et Spiritum ? Quod si necessitate coactus responderit, Deus ipse creavit ; tum tu rursus : Ergo antequam Deus creavit Spiritum et Verbum, non habuit Spiritum neque Verbum. Quod cum audierit, fugiet a te, non habens quod respondeat.
  114. Moamethica, ch. IV : Quia vos Jesum Christum Verbum Dei et Spiritum ejus dicitis : nolentes volentes fatemini Verbum Dei et Spiritum ipsius in ipso Deo esse. Verbum enim Dei, et Spiritus Dei ab eo nequeunt separari cujus sunt, quin expers Verbi expersque Spiritus relinquatur. Si igitur in Deo est verbum ejus, nimirum et ipsum Deus est. Itaque et Christus, Verbum Dei, Deus est. Quia vero ex virgine natus est, etiam homo est. Sic igitur duabus naturis constantem eum, oportet confiteri et Deum et hominem.
  115. Ce sont surtout les Turcs, qui de leurs lourdes mains ont gâté à tant d’égards l’œuvre de la main nerveuse et fine des Arabes : voir le catéchisme Turc d’El-Berkewi, qui enseigne dans son ch. VI que Dieu prévoit, veut et opère l’infidélité, l’irréligion et tout ce qui est mal. (Trad. par M. Garcin de Tassy dans son volume intitulé L’Islamisme d’après le Coran, l’enseignement doctrinal et la pratique, Paris 1874.)
  116. S. IV, v. 81.
  117. Sur ces questions anthropologiques particulièrement on peut consulter l’intéressante thèse de M. Jules Reymond, l’Islam et son Prophète, Lausanne 1876.
  118. Nous l’avons entendu dire, entre autres personnes, par l’éminent directeur des missions évangéliques de Paris, M. Casalis. Aussi ne faut-il accueillir qu’avec réserve, dans l’analyse du Coran par M. Garcin de Tassy (l. cit.) des titres de chapitre tel que celui-ci : la Justification par la foi, précédant des versets tels que celui-ci (S. II, v. 172) : « Pieux est celui qui croit en Dieu et au jour dernier, aux anges et au Livre, aux prophètes, qui pour l’amour de Dieu donne de son avoir à ses proches, aux orphelins aux pauvres, aux voyageurs et à ceux qui demandent ; qui rachète les captifs, qui observe la prière, qui fait l’aumône etc. » Que sera donc le salut par les œuvres ?
  119. Bosworth Smith, Mohammed and Mohammedanism, London 1874, p. 192.
  120. Si enim Christi divinitatem agnovisset, irritus divinae legationis redisset. Si Christus Deus, certe major Muhammede Propheta fuisset. (Norberg, Opuscula academica, T. III.)
  121. S. V, v. 21, 22.
  122. S. IX, 30, 31, 32.
  123. S. III, v. 52.
  124. Caussin de Perceval, T. III, p. 275 s. raconte cette conférence d’après les auteurs du Sirat-erraçoùl.
  125. S. III, v. 54.
  126. The Life of Mahomet, T. II, p. 280.
  127. S. LXVI, v. 12 ; S. XXI, v. 91.
  128. Il serait difficile de citer, même en latin, certaines phrases de ces commentateurs, qui rappellent les incroyables recherches de tel ou tel théologien espagnol.
  129. S. IV, v. 169.
  130. S. III, v. 40.
  131. La traduction arabe de la Bible, qui du reste ne remonte probablement pas au septième siècle, traduit le λόγος de Jean I, 1 par Kelim.
  132. Caussin de Perceval, T. I, p. 392 s.
  133. Le ch. XIV de Sprenger raconte ces discussions. D’après une tradition qui y est rapportée, on vint lui dire ironiquement : « change la colline de Safa en or ». Je vais le faire, répond-il, et il appelle Gabriel, lequel lui dit : « Je le ferai si tu le veux, mais il vaut mieux attendre que ceux qui veulent se convertir se convertissent ». C’est vrai, dit Mahomet, j’attendrai.
  134. S. XXIX, v. 49.
  135. S. XXIX, v. 48, 50.
  136. V. l’article Engil dans d’Herbelot.
  137. S. III, v. 43, 44 et autres passages déjà cités.
  138. S. VI, v. 91 ; S. V, v. 74 et 82.
  139. S. V, v. 73.
  140. S. III, v. 41.
  141. Mischcat-ul-Masabih, cité par Gerock, p. 132.
  142. Article Issa.
  143. S. IX, v. 101.
  144. S. II, v. 273.
  145. Math. VI, 3, 4.
  146. S. XXIX, v. 60.
  147. Luc. XII, 24.
  148. Par exemple le chameau qui passe par le trou d’une aiguille (S. VII, v. 38 et Mat. XIX, 24), proverbe rabbinique, paraît-il.
  149. La sourate XVII, intitulée le Voyage Nocturne, est loin d’être claire. Gagnier, dans sa Vie de Mahomet, Amsterdam 1732, a très-longuement exposé la tradition musulmane, nettement résumée plus tard par Pastoret, l. cit.
  150. S. XVII, v. 62. — V. aussi Renan l. cit. p. 239.
  151. S. VII, v. 156. Pour la classification chronologique des sourates, de la Mecque et de Médine, v. Gust. Veil, Mohammed der Prophet, sein Leben und seine Lehre, Stuttgart 1843, p. 364 et s. — V. aussi le ch. XII de Sprenger, n. 4.
  152. S. LXI, v. 6.
  153. S. II, v. 70—73 et 39.
  154. Pas tout de suite il est vrai, car Jean Damascène contemporain de la troisième génération musulmane (p. 112 de l’éd. Lequien), constate que les Musulmans se taisent lorsqu’on leur demande d’appuyer sur l’Écriture les prétentions de leur prophète.
  155. L’Islamisme etc. Paris 1874, 3e éd.
  156. Alcorani textus universus, Patavii 1698 in-fol. Première partie des réfutations.
  157. Genèse XVII, 20.
  158. Deutér. XVIII, 17, 18.
  159. S. II, v. 123.
  160. Deutér. XXXIII, 2 et Habac. III, 3.
  161. És. XXI, 7.
  162. És. IX, 5.
  163. És. XLII, 17.
  164. Maracci cite les Ps. XLIV, XLVII, LXXI, CXLIX.
  165. Dan. VII.
  166. Mat. XX, 1—16.
  167. Mat. XXI, 42, 43.
  168. Jean IV, 21.
  169. Jean XIV, 30.
  170. 1 Jean IV, 2.
  171. 1 Pierre IV, 17.
  172. Apoc. VI, 4.
  173. Apoc. IX, 1—11 : ce n’est du reste que l’une des nombreuses explications de ce passage ; elle est soutenue par exemple par Descombaz, Guide Biblique (T. III, p. 687 et s.) non sans d’ingénieux rapprochements avec les usages arabes et le Coran. Toutefois la défiance témoignée par MM. Bonnet et Godet à l’égard de cette méthode d’interprétation me paraît légitime, et justifiée surtout par l’abondance des systèmes contradictoires qui ont été proposés, chacun étant appuyé sur les démonstrations les plus irrésistibles.
  174. Apoc. XIII et Dan. VIII. Ch. Forster a eu beaucoup de succès en 1829 lorsqu’il démontra en deux volumes (Mahometism unveiled etc.) que Mahomet était la petite corne et le pape la grande corne, représentant les deux grandes corruptions du christianisme, celle d’Orient, celle d’Occident. (Renan, Études d’histoire religieuse p. 222.)
  175. Jean XIV, 16 et 26, et XV, 26.
  176. Fabricius, Cod. apocr. III. loc. cit.
  177. Ψευδοπϱοφήτης […] Μαμέδ ἐπονομαζόμενος, ὅς τῇ τε παλαιᾷ ϰαὶ νέᾳ διαϑήϰῃ πεϱιτυχὼν, ὁμοίως δῆϑεν Άϱειανῷ πϱοσομιλήσας μοναχῷ, ἰδίαν αυνεστήσατο αἳϱεσιν (p. 110 et s. de l’éd. Lequien).
  178. La poésie philosophique et religieuse chez les Persans, 4e éd. Paris 1864. M. Garcin de Tassy ajoute : Avec les Sociniens les musulmans rejettent la divinité du Sauveur […] ; avec les Unitaires ils nient la Trinité, enfin comme les Quakers ils ne sont pas baptisés.
  179. V. M. Reymond, l’Islam et son Prophète, p. 128.
  180. Gust. Veil, Historisch-kritische Einleitung in den Koran Bielefeld 1844, p. 120.