Ivanhoé (Scott - Montémont)/Chapitre 32

Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 12p. 328-342).


CHAPITRE XXXII.


Crois-moi, chaque état doit avoir ses lois : les royaumes ont leurs édits ; les cités ont leurs chartes ; l’outlaw lui-même conserve un reste de discipline civile ; car, depuis le jour où Adam entoura ses reins d’un tablier de feuillage, l’homme a commencé à vivre en société avec l’homme ; et les lois ont été faites pour rendre cette union plus étroite.
Ancienne comédie.


L’aurore éclairait déjà les parties les moins touffues de la forêt ; les perles de la rosée étincelaient sur chaque branche verdoyante ; la biche, quittant son gîte placé au milieu de la fougère élevée, conduisait son faon timide dans les sentiers plus couverts du bois, où aucun chasseur ne s’était encore rendu pour attendre au passage le cerf qui marche à la tête de son troupeau, le front paré de sa ramure majestueuse. Les outlaws étaient rassemblés autour du grand chêne d’Hart-Hill-Walk, où ils avaient passé la nuit pour réparer leurs forces après les fatigues du siège, les uns buvant, les autres dormant, plusieurs écoutant ou faisant eux-mêmes le récit des événements du jour, et calculant la valeur du butin que la victoire avait mis à la disposition de leur chef.

Les dépouilles étaient considérables ; car, bien que beaucoup d’objets eussent été la proie des flammes, une grande quantité de vaisselle plate, plusieurs riches armures, des vêtements splendides, étaient tombés au pouvoir des outlaws, qui, toujours prêts à donner des preuves de leur courage et de leur intrépidité, ne reculaient devant aucun danger lorsqu’il s’agissait d’un riche butin. Cependant les lois de leur société étaient tellement sévères, que l’idée ne vint pas à un seul d’entre eux de s’en approprier la moindre partie : tout fut apporté à la masse, pour que le chef en fît la répartition.

Le lieu du rendez-vous était un vieux chêne. Ce n’était cependant pas celui sous lequel Locksley avait conduit Gurth et Wamba au commencement de notre histoire, mais un autre qui s’élevait au milieu d’un amphithéâtre champêtre, distant d’un demi-mille du château incendié de Torquilstone. Locksley prit place sur un trône de gazon, sous les branches entrelacées de cet arbre immense, et sa troupe se rangea en demi-cercle autour de lui. Il invita le chevalier à s’asseoir à sa droite, et Cedric à sa gauche.

« Pardonnez la liberté que je prends, nobles seigneurs, dit-il, mais dans ces forêts je suis monarque, et mes sujets peu civilisés perdraient le respect dû à ma puissance si, dans mes propres domaines, je cédais ma place à qui que ce soit. Mais, j’y pense, qui de vous a vu notre chapelain ? où donc est notre joyeux moine ? Une messe commence très bien les travaux de la journée pour des chrétiens. » Personne n’avait vu l’ermite de Copmanhurst. « Plaise à Dieu que mes pressentiments ne me trompent pas ! continua Locksley : il s’est sans doute oublié auprès de la bouteille. Quelqu’un l’a-t-il vu depuis la prise du château ?

— Je l’ai vu, dit Miller, fort affairé après la porte d’une cave, jurant par tous les saints du calendrier qu’il goûterait des vins de Gascogne de Front-de-Bœuf.

— Et, nous en préservent tous les saints ! dit le capitaine, il aura bu trop largement de ces bons vins, et il aura été enseveli sous les ruines du château ! Pars, Miller ; prends du monde avec toi ; cherche à reconnaître l’endroit où tu l’as vu ; puise de l’eau dans le fossé pour arroser les décombres encore fumants de la forteresse. Fallût-il enlever pierre à pierre, je retrouverai mon joyeux chapelain. »

Le grand nombre de ceux qui s’offrirent pour ce service, malgré l’intérêt que chacun prenait à la distribution du butin, montra combien la troupe avait à cœur la sûreté de son père spirituel.

« En attendant, dit Locksley, procédons au partage ; car, ne nous y trompons point, lorsque le bruit de notre étonnant succès se sera répandu, les troupes de de Bracy, de Malvoisin et des autres alliés de Front-de-Bœuf vont se mettre en mouvement pour venir nous attaquer, et il serait à propos de songer de bonne heure à faire retraite. » Puis se tournant vers le Saxon ; « Noble Cedric, dit-il, ce butin est divisé en deux parts : choisis celle que tu préféreras, pour récompenser ceux de les vassaux qui nous ont si bien secondés.

— Brave archer, répondit Cedric, mon cœur est accablé de tristesse. Le noble Athelstane de Coningsburgh n’est plus ; Athelstane, le dernier rejeton du saint roi confesseur ! Avec lui ont péri des espérances qui ne peuvent plus renaître. Aucun souffle humain ne peut rallumer l’étincelle qui vient de s’éteindre dans son sang. Mes gens, à l’exception du petit nombre que vous voyez ici, n’attendent que ma présence pour transporter ses tristes mais respectables restes dans leur dernière demeure. Lady Rowena désire retourner à Rotherwood, et il faut qu’elle soit escortée par des forces suffisantes. Je devrais donc être déjà parti. Si j’ai différé mon départ, ce n’est pas pour partager le butin, car je prends Dieu et saint Withold à témoin que ni moi ni les miens n’en toucherons la valeur d’une obole, mais parce que je voulais te remercier, toi et tes braves archers, de nous avoir sauvé la vie et l’honneur !

— Mais, reprit Locksley, nous n’avons fait tout au plus que la moitié de la besogne ; prends donc dans le butin de quoi récompenser tes vassaux et tes confédérés.

— Je suis assez riche pour les récompenser moi-même, répondit Cedric.

— Et il y en a quelques uns, dit Wamba, qui ont été assez avisés pour se récompenser par eux-mêmes ; ils ne s’en retournent pas les mains tout-à-fait vides. Nous ne portons pas tous la livrée bigarrée.

— Je n’ai rien à dire à cela, reprit Locksley ; nos lois ne sont obligatoires que pour nous.

— Mais toi, mon pauvre garçon, » dit Cedric se tournant vers son fou et l’embrassant, « comment puis-je te récompenser, toi qui n’as pas craint de venir te mettre en prison et d’exposer ta vie pour sauver la mienne ? C’est la plus grande preuve de fidélité et d’affection que j’aie jamais reçue. »

Une larme, prête à s’échapper, brillait dans les yeux du digne thane pendant qu’il parlait ainsi. Cette preuve de profonde sensibilité, la mort d’Athelstane lui-même n’avait pu la lui arracher ! mais il y avait dans l’attachement mi-instinctif de son fou quelque chose qui lui causait une émotion plus vive que celle de la douleur même.

« Par ma foi ! » dit le fou en cherchant à se soustraire aux caresses de son maître, « si vous payez mes services avec l’eau de vos yeux, il faudra donc que le fou se mette à pleurer aussi par compagnie, et alors que devient sa profession ? Mais écoutez, mon oncle, si vous avez réellement le dessein de me faire plaisir, ayez la bonté de pardonner à mon camarade Gurth d’avoir dérobé une semaine à votre service pour la consacrer à celui de votre fils.

— Lui pardonner ! s’écria Cedric ; je veux non seulement lui pardonner, mais même le récompenser. Approche, Gurth, et mets-loi à genoux. » Le porcher obéit à l’instant. « Tu n’es plus Theow ni Esne, » dit-il en le touchant avec une baguette, « mais Folk-free et Sacless[1], homme libre en ville et hors ville, dans les bois comme dans les champs. Je te donne un arpent de terre dans mon domaine de Walbrugham, transporté de moi et des miens à toi et aux tiens, dès à présent et à toujours : et que la malédiction de Dieu tombe sur la tête de celui qui oserait me contredire ! »

Ravi de n’être plus esclave, mais libre et propriétaire, Gurth se releva promptement et bondit deux fois presque à la hauteur de sa tête. « Un serrurier et une lime ! s’écria-t-il, pour faire tomber ce collier du cou d’un homme libre. Mon noble maître, vous avez doublé mes forces par cet acte de générosité : aussi combattrai-je pour vous avec double courage. Je sens un cœur libre battre dans ma poitrine. Je me sens tout changé, et tout ce qui m’entoure change aussi à mes yeux. Ah ! Fangs ! continua-t-il (car le fidèle animal, en voyant les transports de joie de son maître, accourut à lui comme s’il les partageait), reconnais-tu encore ton maître ?

— Oui, dit Wamba, Fangs et moi, nous te reconnaissons encore, quoique nous devions encore nous soumettre à garder le collier ; mais c’est toi qui probablement nous oublieras et qui t’oublieras toi-même.

— Non ! non ! je m’oublierai moi-même avant de t’oublier, mon fidèle camarade, dit Gurth ; et si la liberté pouvait te convenir, ton maître ne te laisserait pas long-temps soupirer après elle.

— Mon ami Gurth, dit Wamba, ne crois pas que je te porte envie : le serf est assis au coin du feu pendant que l’homme libre est obligé de prendre les armes ; et, comme le dit fort bien Oldhelm de Malmsbury : Mieux vaut fou au banquet que sage à la bataille. »

On entendit alors un bruit de chevaux, et l’on vit paraître lady Rowena richement vêtue, et montée sur un palefroi bai foncé, au milieu d’une nombreuse cavalcade ; elle était suivie d’un plus grand nombre de vassaux à pied, qui exprimaient par le cliquetis de leurs armes la joie qu’ils éprouvaient de la voir remise en liberté. Elle avait repris toute la dignité de son maintien, seulement la pâleur de son visage annonçait combien elle avait souffert. Un léger nuage de tristesse couvrait son noble front, sur lequel on apercevait néanmoins un rayon d’espérance pour l’avenir, aussi bien qu’un sentiment de reconnaissance envers ceux qui avaient contribué à sa délivrance. Elle avait appris qu’Ivanhoe était en lieu de sûreté, et qu’Athelstane n’existait plus. La première de ces deux nouvelles l’avait remplie d’une joie bien sincère ; et si la seconde lui causa peu de regret, on le lui pardonnera sans doute, car elle ne pouvait rester insensible au plaisir d’être délivrée des importunités de Cedric, qui ne l’avait jamais contrariée sur aucun autre sujet que son union avec le noble thane.

Lorsqu’elle s’avança vers Locksley, le fier archer ainsi que tous ceux qui l’entouraient se levèrent, comme par un instinct naturel de courtoisie. Alors les joues de lady Rowena se colorèrent d’un vif incarnat, et faisant d’un air gracieux une profonde inclination, qui confondit un instant les tresses flottantes de ses beaux cheveux avec la crinière de son palefroi, elle témoigna en peu de mots sa reconnaissance à Locksley et à ses autres libérateurs. « Que Dieu et la sainte Vierge vous comblent de leurs bénédictions, braves archers, » dit-elle en finissant, « pour avoir si courageusement affronté de tels périls en prenant la défense des opprimés. Si jamais quelques uns d’entre vous ont faim, qu’ils se rappellent que lady Rowena a de quoi les nourrir ; s’ils ont soif, qu’elle a plus d’un tonneau de vin et de bière brune. Et si les Normands viennent vous chasser de vos retraites, n’oubliez pas que lady Rowena possède des forêts que ses braves libérateurs pourront parcourir en toute liberté, et dans lesquelles le chef de la vénerie ne s’informera pas de quelle main est partie la flèche qui a frappé un daim.

— Mille grâces, noble dame ! dit Locksley ; mille remercîments pour mes compagnons et pour moi-même ; mais vous avoir délivrée porte avec soi sa récompense. Nous faisons parfois dans nos forêts des actions qui ne sont rien moins que méritoires, mais la délivrance de lady Rowena peut leur servir d’expiation. »

Après s’être inclinée de nouveau, lady Rowena s’apprêtait à partir ; mais s’étant arrêtée un instant pendant que Cedric, qui devait l’accompagner, faisait aussi ses adieux, elle se trouva inopinément à côté du prisonnier de Bracy. Il était debout sous un arbre, plongé dans de profondes réflexions, les bras croisés sur sa poitrine, et lady Rowena espérait qu’il ne l’avait pas remarquée. Cependant il leva les yeux ; et lorsqu’il la vit devant lui, une vive rougeur, occasionée par la honte, vint colorer ses joues, et il parut hésiter s’il l’aborderait ; enfin, s’avançant vers elle, il saisit la bride de son palefroi, et mettant un genou à terre : « Lady Rowena, dit-il, daignera-t-elle jeter les yeux sur un chevalier captif, sur un soldat déshonoré ?

— Sire chevalier, répondit-elle, dans des entreprises telles que la vôtre, le véritable déshonneur ne vient pas d’avoir échoué, mais d’avoir réussi.

— La joie du triomphe, noble dame, doit adoucir l’aigreur du ressentiment. Que lady Rowena daigne me dire qu’elle pardonne la violence occasionée par une malheureuse passion, et elle apprendra bientôt que de Bracy sait la servir d’une manière digne d’elle.

— Je vous pardonne, sire chevalier ; mais c’est en qualité de chrétienne.

— Ce qui signifie, dit Wamba, qu’elle ne lui pardonne pas du tout.

— Mais, » continua lady Rowena, « je ne saurais vous pardonner les malheurs et la désolation que votre folie a occasionés.

— Lâche la bride du cheval de cette dame, » dit Cedric en s’avançant. « Par le soleil qui nous éclaire, et si ce n’était la honte qui me retient, je te clouerais à la terre avec ma javeline. Mais sois bien assuré, Maurice de Bracy, que tu paieras cher la part que tu as prise dans cette infâme action.

— On a beau jeu à menacer un prisonnier, dit de Bracy ; mais vit-on jamais un Saxon éprouver le moindre sentiment de courtoisie ? » Reculant alors deux pas, il laissa lady Rowena se remettre en marche.

Cedric, avant de partir, exprima sa reconnaissance toute particulière envers le chevalier Noir, et le pressa vivement de l’accompagner à Rotherwood. « Je sais, lui dit-il, que vous autres chevaliers errants, vous aimez à promener votre fortune à la pointe de votre lance, et que vous vous occupez fort peu de terres ou d’autres propriétés ; mais la gloire des armes est une maîtresse inconstante, et un domicile assuré, un chez soi est parfois un objet digne de fixer les désirs, même du champion le plus aventureux. Tu t’en. es assuré un dans le château de Rotherwood, noble chevalier : Cedric est assez riche pour réparer les torts de la fortune, et tout ce qu’il possède appartient à son libérateur. Viens donc à Rotherwood, non comme un hôte, mais comme un fils, ou comme un frère.

— Cedric m’a déjà rendu riche, répondit le chevalier ; il m’a mis à même d’apprécier le courage d’un Saxon. J’irai à Rotherwood, brave Saxon, et cela avant peu ; mais en ce moment des affaires d’un intérêt pressant m’empêchent de m’y rendre. Au reste, il est possible que, lorsque j’y viendrai, je te prie de m’octroyer un don qui mettra toute ta générosité à l’épreuve.

— Il est octroyé d’avance, » dit Cedric en mettant sa main dans la main gantelée du chevalier ; « il est octroyé, quand il s’agirait de la moitié de ma fortune.

— Ne t’engage pas si légèrement, » répondit le chevalier au cadenas ; « néanmoins, j’ai grand espoir d’obtenir le don que je te demanderai. Jusque-là, adieu !

— Il me reste à vous dire, ajouta le Saxon, que, pendant les cérémonies funèbres qui auront lieu en l’honneur du noble Athelstane, j’habiterai son château de Coningsburgh. Il sera ouvert à tous ceux qui désireront prendre part au banquet ; et (je parle au nom de la noble lady Édith, mère du dernier prince saxon) il ne saurait être fermé à celui qui a combattu si vaillamment, quoique inutilement, pour délivrer Athelstane des chaînes et du glaive des Normands.

— Oui, oui, » dit Wamba, qui avait repris ses fonctions auprès de son maître, « on y fera une fameuse bombance. Il est bien dommage que le noble Athelstane ne puisse assister au banquet de ses funérailles et boire à sa propre santé. Mais, » continua-t-il en levant gravement les yeux au ciel, « il soupe ce soir en paradis, et sans doute il fait honneur au festin.

— Silence, et marchons ! » dit Cedric, mécontent de cette plaisanterie hors de saison, mais à qui le souvenir des services si récents de Wamba ne permit pas de le gronder. Lady Rowena fit un salut gracieux au chevalier Noir ; le Saxon lui souhaita tout le bonheur possible dans l’accomplissement de ses projets, et ils se mirent en marche à travers la forêt.

Ils n’étaient pas encore bien loin, qu’on vit s’avancer lentement sous les arbres une procession qui, après avoir fait le tour de l’amphithéâtre, prit la même direction que lady Rowena et son cortège. C’étaient les moines d’un couvent voisin. Dans l’espoir de l’ample donation[2] que Cedric avait promise, ces pieux cénobites avaient déposé dans un cercueil le corps d’Athelstane, et, porté sur les épaules de ses vassaux, ils le conduisaient au château de Coningsburgh, pour le déposer dans le tombeau de Hengist, dont sa famille tirait son origine. Un grand nombre de ses vassaux s’étaient rassemblés au premier bruit de sa mort, et suivaient sa dépouille avec toutes les marques, au moins extérieures, du regret et de la tristesse. Les outlaws, par un mouvement spontané, se levèrent tous, et rendirent à la mort le même hommage qu’un instant auparavant ils avaient rendu à la beauté. Le chant lugubre et la marche solennelle des moines rappelèrent à leur mémoire ceux de leurs camarades qui avaient péri dans le combat de la veille ; mais de pareils souvenirs n’affectent pas long-temps des hommes dont la vie n’est qu’une suite d’entreprises et de dangers de tout genre ; et, avant que le son de l’hymne de la mort eût cessé de se faire entendre, ils procédaient de nouveau au partage du butin.

« Vaillant guerrier, » dit Locksley au chevalier Noir, « vous sans le courage et la force duquel notre entreprise aurait complètement échoué, veuillez choisir parmi ces dépouilles ce qui pourra vous convenir le mieux et vous rappeler mon grand chêne.

— J’accepte votre offre avec la même franchise que vous me la faites, répondit-il, et je vous demande la permission de disposer à mon gré de sire Maurice de Bracy.

— Il t’appartient de plein droit, et cela est fort heureux pour lui ; car, autrement, cet oppresseur servirait déjà de décoration à la branche la plus élevée de ce chêne, avec autant de ses francs compagnons que nous aurions pu en rassembler, pendus autour de lui aussi serrés que des glands. Mais il est ton prisonnier, et eût-il tué mon père, il n’aurait rien à craindre de moi.

— De Bracy, » dit le chevalier Noir, « pars, tu es libre. Celui dont tu es le prisonnier méprise le vil plaisir de la vengeance ; mais prends garde à l’avenir, il pourrait t’être plus funeste. Maurice de Bracy, je te le répète, prends-y garde. »

De Bracy s’inclina profondément et sans proférer une parole ; et au moment où il se retirait, les archers élevèrent tout-à-coup un cri d’exécration et de dérision. Le fier chevalier se retournant avec promptitude, croisa les bras sur sa poitrine, et s’écria en se redressant d’un air dédaigneux : « Silence, chiens hargneux que vous êtes ! Vous vous jetez la gueule béante sur le cerf aux abois, et à peine auriez-vous osé le poursuivre avant qu’il fût abattu. De Bracy méprise vos injures autant que vos éloges. Retirez-vous dans vos buissons et dans vos tanières, outlaws, pillards que vous êtes, et apprenez à garder le silence toutes les fois qu’à une lieue de votre repaire on parlera de la noblesse et de la chevalerie. »

Cette bravade intempestive aurait attiré sur de Bracy une volée de flèches si le chef ne s’y fût opposé avec chaleur et empressement. Locksley porta même la générosité jusqu’à permettre qu’il prît un des chevaux qu’on avait trouvés tout harnachés dans les écuries de Front-de-Bœuf, et qui n’étaient pas la partie la moins importante du butin. De Bracy, sautant légèrement en selle, partit à toute bride.

Lorsque le tumulte occasioné par cet incident fut un peu apaisé, le chef des outlaws, ôtant de son cou le superbe cor et le baudrier qu’il avait gagnés au concours pour le prix de l’arc, près d’Ashby, les présenta au chevalier Noir en lui disant : « Noble guerrier, si vous ne dédaignez pas d’accepter un cor que j’ai porté, je vous prie de conserver celui-ci comme un souvenir des exploits dont vous nous avez rendus témoins ; et si dans quelqu’une de vos entreprises, ce qui arrive parfois au plus vaillant chevalier, ou au milieu des forêts situées entre le Trent et le Tees, vous avez jamais besoin de secours, sonnez trois mots[3] sur ce cor, trois mots, wa-sa-hoa ! et il est plus que probable que vous verrez accourir des amis et des défenseurs. »

Alors, appliquant ses lèvres sur l’embouchure du cor, il répéta plusieurs fois le wa-sa-hoa, afin que le chevalier pût le bien graver dans sa mémoire.

Celui-ci lui répondit :

« Brave archer, j’accepte ce présent avec reconnaissance ; et je donne ma parole que, même dans le besoin le plus urgent, je ne chercherai pas de meilleurs défenseurs que toi et les tiens. » Il sonna du cor à son tour, et fit retentir la forêt des mêmes sons que Locksley en avait tirés.

« Parfaitement bien sonné ! » dit le chef des outlaws. « Je suis bien trompé, ou tu sais faire la guerre dans les bois aussi bien qu’en rase campagne. Oui, oui, j’en réponds, tu as été dans ton temps un joyeux chasseur de daims. Camarades, rappelez-vous ces trois mots, c’est l’appel du chevalier au cadenas ; et quiconque l’ayant entendu ne volera pas à son secours, sera chassé de notre troupe, après que nous lui aurons brisé son arc sur les épaules.

— Vive notre chef ! » crièrent tous les archers ; « vive le chevalier Noir au cadenas ! Puisse-t-il bientôt nous mettre à même de lui prouver notre désir de lui être utiles. »

Locksley procéda ensuite au partage du butin, ce qu’il fit avec la plus grande impartialité. Un dixième fut mis à part pour l’Église et pour des œuvres pies ; une autre portion fut mise en réserve pour entrer dans ce que ces hommes appelaient leur trésor public ; et on en destina une autre encore aux femmes et aux enfants de ceux qui avaient péri dans cette circonstance, ou afin de faire dire des messes pour le repos de l’âme de ceux qui ne laissaient point de famille après eux. Le reste fut distribué suivant le rang et le mérite de chacun. Si quelque question douteuse s’élevait, elle était bientôt résolue par le chef avec une finesse de jugement admirable, et sa décision adoptée avec la soumission la plus absolue. Le chevalier Noir ne fut pas peu surpris de voir que des hommes qui étaient en rébellion ouverte contre les lois de leur pays se gouvernassent entre eux d’une manière aussi régulière et aussi équitable ; et tout ce qu’il observait ne fit qu’ajouter à l’opinion favorable qu’il avait conçue de la justice et du bon sens de leur chef. Lorsque chacun eut reçu sa part du butin, le trésorier, accompagné de quatre vigoureux archers, transporta dans un lieu sûr et caché celle qui appartenait à la communauté ; mais personne ne se présentait pour réclamer la portion dévolue à l’Église.

« Je voudrais bien, dit le chef, avoir des nouvelles de notre joyeux chapelain. Jamais il ne s’absente au moment de bénir la table ou de partager le butin ; et il est de son devoir de prendre soin de la dîme prélevée. D’ailleurs, j’ai non loin d’ici un saint homme de ses confrères, que nous avons fait prisonnier, et je voudrais bien que le moine m’aidât à en agir avec lui d’une manière convenable. Je crains bien qu’il ne soit arrivé quelque malheur à notre guerrier enfroqué.

— J’en aurais bien du regret, dit le chevalier au cadenas ; car je lui dois de la reconnaissance pour l’hospitalité qu’il m’a donnée, et pour la nuit que nous avons si joyeusement passée dans sa cellule. Transportons-nous sur les ruines du château ; il est probable que nous y aurons de ses nouvelles. «

Il parlait encore lorsque de grands cris annoncèrent l’arrivée de celui sur le compte duquel ils étaient si inquiets ; et la voix de stentor du moine lui-même, qui se fit entendre long-temps avant que l’on pût voir sa vaste rotondité, confirma cette heureuse nouvelle.

« Place ! enfants de la joie, s’écria-t-il ; place à votre père spirituel et pour son prisonnier. Oui, oui, célébrez mon arrivée… Me voici, noble chef, comme un aigle, tenant ma proie dans mes serres. » Et au milieu des éclats de rire de ceux qui l’entouraient, il s’avançait, tel qu’un majestueux triomphateur, tenant d’une main son énorme pertuisane, et de l’autre une corde dont l’un des bouts était attaché au cou du malheureux Isaac d’York, qui, courbé par le chagrin autant que par la terreur, marchait derrière le glorieux ermite.

« Où est Allan-a-Dale, continua ce dernier ; n’est-il pas là pour composer une ballade ou un virelai en mon honneur ? Par sainte Hermangild, ce mauvais ménétrier est toujours absent quand il se présente une bonne occasion de célébrer la valeur.

— Joyeux chapelain, lui dit le capitaine, je vois que tu as dit la messe de bonne heure aujourd’hui ; mais ce n’a pas été une messe sèche. Mais, au nom de saint Nicolas ! quel vieux cerf nous amènes-tu là ?

— Un captif que je dois à mon épée et à ma lance, ou plutôt à mon arc et à ma pertuisane. Et cependant, je puis dire que je l’ai tiré d’un esclavage bien plus terrible encore. Parle, Juif, ne t’ai-je pas racheté des griffes de Satan ? ne t’ai-je pas enseigné ton Credo, ton Pater et ton Ave Maria ? n’ai-je pas passé toute la nuit à boire à ta conversion, à t’expliquer les mystères ?

— Pour l’amour de Dieu ! s’écria le pauvre Juif, personne ne me délivrera-t-il des griffes de ce fou,… je veux dire des mains de ce saint homme ?

— Que veux dire ceci, Juif ? » dit l’ermite d’un ton menaçant ; « est-ce que tu te rétractes ? Prends-y garde ; si tu deviens relaps, quoique tu ne sois pas aussi tendre qu’un cochon de lait (et plût à Dieu que j’en eusse un pour mon déjeûner !) tu n’es cependant pas trop dur pour être rôti. Allons, Isaac, sois docile, et répète après moi la salutation angélique. Ave Maria

— Paix ! fou de moine, dit Locksley, point de profanations ! dis-nous plutôt où tu as fait cette capture.

— Par saint Dunstan ! je l’ai trouvé dans un endroit où je cherchais meilleure marchandise. J’étais entré dans la cave pour voir s’il n’y aurait rien à sauver ; car, quoiqu’une coupe de vin chaud mêlé d’épices soit une boisson digne d’un empereur, il me semblait que ce serait une horrible profusion, une prodigalité en pure perte, que d’en laisser brûler une aussi grande quantité à la fois : je m’étais donc saisi d’un baril de vin des Canaries, et j’allais appeler, pour m’aider, quelqu’un de ces fainéants qu’il faut toujours chercher quand il s’agit de faire une bonne œuvre, quand j’aperçus une porte qui paraissait très épaisse. Ah, ah ! dis-je en moi-même, c’est sans doute dans cette cachette que sont les meilleurs vins, et justement le coquin de sommelier, troublé sans doute dans ses fonctions, a laissé la clef sur la porte. Je m’empresse d’ouvrir, j’entre, et je trouve… rien que des chaînes rouillées et ce chien de juif qui, sans se faire prier, se rend mon prisonnier… secouru ou non secouru. Je n’avais eu que le temps de me rafraîchir des fatigues du combat avec un verre de vin des Canaries, dont je fis boire quelques gouttes à cet infidèle, et je me disposais à emmener mon prisonnier, lorsque, avec un fracas comparable à celui du tonnerre, une tour extérieure s’écroula tout entière (maudits soient les maçons qui la firent si peu solide !) et nous restâmes bloqués dans notre trou. La chute de cette tour fut suivie de celle de plusieurs autres, si bien que je perdis tout espoir de revoir jamais la lumière du soleil ; et jugeant que ce serait un déshonneur pour un homme de ma profession que de passer de ce monde dans l’autre en la compagnie d’un juif, je levai ma pertuisane pour lui casser la tête ; mais j’eus pitié de ses cheveux blancs, et je fis réflexion que je ferais mieux de me servir des armes spirituelles, et de travailler à sa conversion. Grâces en soient rendues à saint Dunstan la semence est tombée en bonne terre. Mais, après avoir passé tout une nuit à lui expliquer nos saints mystères (car il ne faut pas parler de quelques verres de vin que j’avalais de temps en temps pour me rafraîchir), je me sens tout étourdi, je vous l’avoue. En un mot Gilbert et Wibbald vous le diront, lorsqu’ils m’ont dégagé de ce monceau de pierres, j’étais complètement épuisé.

— Nous pouvons rendre témoignage, s’écria Gilbert, que lorsque, grâce à saint Dunstan, nous eûmes écarté les décombres, et trouvé l’escalier qui conduit au caveau, nous trouvâmes le baril de vin des Canaries à moitié vide, le Juif à moitié mort, et le moine plus qu’à moitié épuisé, comme il le dit.

— Vous mentez comme un coquin que vous êtes, » répliqua l’ermite avec indignation ; « c’est vous et vos ivrognes de compagnons qui avez bu le vin, en disant que c’était le coup du matin. Je veux être traité comme un païen si je ne le réservais pour la bouche de notre capitaine. Mais, au reste, qu’importe ? le Juif est converti, et comprend presque aussi bien, sinon tout-à-fait aussi bien que moi, ce que je lui ai enseigné.

— Cela est-il vrai, Juif ? dit le capitaine ; as-tu abjuré ta fausse religion ?

— Puissé-je trouver merci près de vous, répondit Isaac, comme il est vrai que je n’ai pas entendu un seul mot de ce que m’a dit ce vénérable prélat pendant toute cette nuit terrible. Hélas ! j’étais tellement accablé sous le poids de la frayeur et du chagrin, que notre saint père Abraham, fût-il venu lui-même pour me prêcher, m’aurait trouvé sourd à ses exhortations.

— Tu mens, Juif, répliqua l’ermite, et tu sais que tu mens : je ne veux te rappeler qu’un mot de notre conférence ; c’est que, pour prouver la ferveur de ta foi nouvelle, tu as promis de donner tous tes biens à notre saint ordre.

— Puisse la promesse faite à nos pères me manquer, si jamais pareille chose est sortie de ma bouche, » s’écria Isaac plus alarmé que jamais. « Croyez-moi, mes bons seigneurs, ma bouche n’a pas prononcé une seule de ces paroles. Hélas ! je suis un vieillard, un pauvre vieillard, et, je tremble seulement d’y penser, peut-être à jamais privé de mon enfant. Ayez pitié de moi, et permettez-moi de me retirer.

— Ah ! s’écria l’ermite, tu rétractes le don que tu as fait à la sainte Église ; en bien, tu en feras pénitence. » Et, levant sa pertuisane, il en aurait appliqué le manche sur les épaules du Juif, si le chevalier Noir n’eût arrêté le coup : tout le ressentiment du moine se tourna contre lui.

« Par saint Thomas de Cantorbéry ! dit-il, ne me provoque pas ; car, tout couvert de fer que tu es, je t’apprendrai à te mêler de tes propres affaires.

— Ne te mets pas en colère contre moi, répondit le chevalier ; tu sais bien que nous nous sommes promis amitié et fraternité.

— Je ne me le rappelle pas, et tu me rendras raison de l’insulte que tu viens de me faire.

— Mais, » dit le chevalier qui semblait prendre plaisir à provoquer son ancien hôte, « as-tu donc oublié que, pour l’amour de moi (sans parler de la tentation excitée par la vue d’un flacon et d’un pâté), tu as manqué à tes vœux de jeûne et omis de réciter tes prières.

— Je te le dis, en vérité, mon brave ami, » dit le moine en serrant son énorme poing, « je te donnerai…

— Je ne reçois point de présents gratuits, et je te le rendrai avec des intérêts plus forts que jamais ton prisonnier en ait exigé dans son trafic.

— J’en veux avoir la preuve à l’instant.

— Holà ! s’écria le capitaine, notre ermite est-il devenu fou ? une querelle sous notre grand chêne !

— Ce n’est pas une querelle, dit le chevalier Noir, c’est seulement un échange amical de courtoisie. Allons, brave ermite, frappe, si tu l’oses ; je veux bien éprouver la vigueur de ton poing, si tu consens à sentir ensuite le poids du mien.

— Avec ton pot de fer sur la tête, tu as l’avantage. Mais n’importe, je t’abattrai à mes pieds, quand tu serais un autre Goliath couvert de son armure. »

À ces mots, mettant son bras nerveux à nu jusqu’au coude, et le roidissant de toute sa force, il porta au chevalier un coup qui aurait été capable de renverser un bœuf ; mais celui-ci resta ferme comme un roc, et tous les archers firent retentir l’air de leurs acclamations.

« À moi, maintenant, » dit le chevalier en ôtant son gantelet, « si j’ai eu l’avantage sur ma tête, je ne veux pas l’avoir dans ma main… Reste ferme, comme un véritable brave.

Genam meam dedi vapulatori, j’ai livré ma joue à la main de mon ennemi, dit le prêtre ; mais si tu peux me faire bouger tant soit peu de cette place, je l’abandonne la rançon du Juif. » Ainsi parlait l’ermite en prenant un ton de bravade. Mais, hélas ! qui peut se soustraire à sa destinée ? Le coup du chevalier fut asséné avec tant de force et si bien calculé, que le moine alla rouler à vingt pas de distance, au grand étonnement des spectateurs. Mais se relevant sans montrer ni colère ni confusion.

« Frère, dit-il au chevalier, tu aurais dû user de ta force avec plus de ménagement. À peine aurais-je pu bredouiller la messe si tu m’avais cassé la mâchoire ; car le joueur de flûte en jouera mal s’il lui manque la moitié de ses dents. Néanmoins voici ma main en signe d’amitié, et je te promets aussi de ne plus faire de pareils marchés avec toi ; car je ne pourrais qu’y perdre. Oublions notre querelle, et occupons-nous de la rançon du Juif ; car le léopard ne se dépouille jamais de sa robe mouchetée, et le juif se montre toujours juif.

— Notre chapelain, dit Clément, ne compte pas de moitié autant sur la conversion du Juif depuis le soufflet qu’il a reçu,

— Silence ! impertinent que tu es, reprit l’ermite ; de quoi te mêles-tu de parler de conversion ? N’y a-t-il donc plus de subordination ici ? Tout le monde y est-il maître ? Je te dis, drôle, que j’étais encore fatigué lorsque j’ai reçu le coup du brave chevalier, sans quoi j’aurais résisté à la violence : mais si tu veux que nous recommencions ensemble le même jeu, je te ferai voir que je sais donner aussi bien que recevoir.

— Allons, paix ! dit le capitaine, occupons-nous de sujets plus utiles. Et toi, Juif, pense à ta rançon. Je n’ai pas besoin de te dire que ta race est réputée maudite dans toute la chrétienté, et que ta présence est fort peu agréable pour nous. Ainsi pense à l’offre que tu as à nous faire, pendant que je vais interroger un prisonnier d’une autre espèce.

— A-t-on pris un grand nombre des soldats de Front-de-Bœuf ? demanda le chevalier Noir.

— Aucun qui soit capable de payer rançon, répondit Locksley, quelques pauvres diables que nous avons renvoyés chercher un autre maître. Notre vengeance était satisfaite, et nous avons eu quelque profit, c’était assez ; tout le reste ne valait pas un quart d’écu. Mais, quant au prisonnier dont je parle, c’est différent : c’est un moine réjoui, qui probablement s’était mis en route pour aller rendre visite à sa belle, du moins à en juger par le luxe de son train et par celui de ses habits. Mais voici le digne prélat, aussi dégagé qu’un jouvenceau. » Et notre ancien ami Aymer, prieur de Jorvaulx, escorté de deux archers, parut devant le trône champêtre du chef de ces audacieux outlaws.



  1. Nous conservons ces mois saxons, qui signifient : theow ni esne, esclave ; et folk-free, libre ou affranchi. a. m.
  2. Sout-cat, en saxon. a. m.
  3. Les sons que l’on faisait entendre sur le cor étaient appelés mots, dans les traités sur la chasse publiés à cette époque, et ils sont indiqués, non par des notes de musique, mais par des mots écrits.