Ivanhoé (Scott - Montémont)/Chapitre 27

Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 12p. 261-279).


CHAPITRE XXVII.


« Infortunée ! et que peux-tu m’apprendre qui n’atteste à la fois ta douleur, ta honte et ton crime ! Ton destin est connu de toi-même ; cependant, viens, commence ton récit. — Mais j’ai bien des chagrins d’une autre espèce, et encore plus profonds. Pour soulager mon âme à la torture, prête l’oreille à mes plaintes ; et si je ne puis trouver un être sensible pour me secourir, du moins que j’en trouve un pour m’entendre.
Crabbe, Le Palais de justice.


Lorsque Urfried, à force de grommeler et de menacer, eut décidé Rébecca à retourner auprès du blessé, elle conduisit Cedric, qui ne la suivait qu’avec répugnance, dans une petite chambre dont elle ferma soigneusement la porte. Plaçant alors sur une table un flacon de vin et deux verres, elle lui dit, d’un ton plutôt affirmatif qu’interrogatif : « Tu es Saxon, mon père ?… Ne le nie pas, » continua-t-elle en s’apercevant que Cedric hésitait à répondre ; « les sons de ma langue maternelle sont doux à mon oreille, quoique je ne les entende que rarement, c’est-à-dire lorsqu’ils sortent des lèvres de misérables serfs, êtres dégradés que les orgueilleux Normands condamnent aux travaux les plus vils de cette demeure. Tu es Saxon, te dis-je, et Saxon libre, aussi vrai que tu es serviteur de Dieu. Je te le répète, tes accents sont doux à mon oreille.

— Aucun prêtre saxon ne vient-il donc jamais visiter ce château ? reprit Cedric. Il me semble qu’il serait de leur devoir de venir consoler les enfants opprimés de leur malheureuse patrie.

— Ils n’y viennent pas ; ou, s’ils y viennent, ils aiment mieux s’asseoir au banquet des conquérants, des tyrans de leur patrie, que d’écouter les gémissements de leurs compatriotes, du moins est-ce là ce qu’on dit d’eux ; quant à moi, j’en sais fort peu de chose. Depuis dix ans il n’est entré dans ce château d’autre prêtre que le chapelain. Normand débauché qui partageait les orgies nocturnes de Front-de-Bœuf, et qui, depuis long-temps, est allé rendre compte là-haut de ses actions ici-bas. Mais tu es Saxon, mon père, un prêtre saxon, et j’ai une question à te faire.

— Je suis Saxon, je l’avoue, mais indigne du nom de prêtre. Laissez-moi partir ; je vous jure que je reviendrai, ou que j’enverrai un de nos frères, plus digne que moi d’entendre votre confession.

— Attends encore quelques instants ; la voix qui te parle en ce moment sera bientôt étouffée sous la fraîcheur de la terre, et je ne voudrais pas descendre dans la tombe comme j’ai vécu, comme une brute ! Mais buvons : le vin me donnera la force de te révéler les horreurs dont ma vie est un tissu. » À ces mots elle remplit une coupe, et la vida avec une effrayante avidité, comme si elle eût craint d’en perdre une seule goutte. « Cette liqueur étourdit, dit-elle, mais elle ne réjouit pas le cœur. » Puis, remplissant une autre coupe : « Tiens, père, bois aussi, si tu veux entendre le récit de ma coupable vie sans tomber de ta hauteur ! »

Cedric aurait bien voulu se dispenser de lui faire raison ; mais elle fit un signe qui exprima tant d’impatience et de désespoir, qu’il consentit à lui céder, et il répondit à son appel en vidant la coupe. Cette preuve de complaisance parut la calmer, et elle commença ainsi son histoire :

« Je ne suis pas née dans la misérable condition où tu me vois aujourd’hui. J’étais libre, heureuse, honorée, aimée ; maintenant je suis esclave, méprisable, avilie ; tant que j’ai eu de la beauté, j’ai été le jouet honteux des passions de mes maîtres, et je suis devenue l’objet de leurs mépris et de leurs insultes lorsqu’elle a été flétrie. Peux-tu t’étonner, mon père, que je haïsse l’espèce humaine, et par dessus tout la race qui a opéré en moi un changement aussi déplorable ? la malheureuse, aujourd’hui sillonnée de rides et décrépite, dont la rage s’exhale devant toi en malédictions impuissantes, peut-elle oublier qu’elle est la fille du noble thane de Torquilstone, dont un seul regard faisait trembler mille vassaux !

— Toi, la fille de Torquil Wolfganger ! » s’écria Cedric en reculant de surprise ; « toi, la fille de ce noble Saxon, de l’ami, du compagnon d’armes de mon père !

— L’ami de ton père ! répéta Urfried ; c’est donc Cedric-le-Saxon qui est devant mes yeux ; car le noble Hereward de Rotherwood n’avait qu’un fils dont le nom est bien connu parmi ses compatriotes. Mais, si tu es Cedric de Rotherwood, pourquoi ce vêtement religieux ? Est-ce le désespoir de ne pouvoir sauver ton pays qui t’a porté à chercher un refuge contre l’oppression sous les voûtes obscures d’un cloître ?

— Peu t’importe ce que je suis ! dit Cedric ; poursuis, malheureuse femme, ton récit d’horreurs et de crimes ! oui, de crimes, et c’en est un déjà que d’avoir vécu pour les révéler.

— Eh bien donc, j’ai à te révéler un crime affreux qui pèse sur ma conscience, un crime tel que tous les châtiments de l’enfer ne pourront l’expier. Dans ces mêmes murs teints du sang de mon père et de mes frères, dans ces murs ensanglantés, j’ai vécu l’esclave de leur meurtrier, j’ai partagé ses plaisirs et son odieux amour : n’était-ce pas assez pour que chacun des soupirs qui s’exhalait de mon sein fût un crime ?

— Misérable ! s’écria Cedric ; quoi ! tandis que les amis de ton père, tous les vrais Saxons, déploraient sa mort et priaient pour le repos de son âme et de celle de son vaillant fils ; tandis que dans ces prières se mêlait le nom d’Ulrique, car on le croyait assassinée ; tandis que tous prenaient le deuil pour honorer la mémoire de ceux qui n’étaient plus, tu vivais pour mériter notre haine et notre exécration ; tu vivais pour t’unir au meurtrier de tes proches, de tes parents les plus chers, à celui qui avait immolé jusqu’à l’enfant au berceau, de peur qu’il ne restât un seul rejeton mâle de la noble maison de Torquil Wolfganger… tu étais unie à ce vil tyran par les liens d’un amour illégitime !

— Oui, par des liens illégitimes, mais non par ceux de l’amour. On rencontrerait plutôt l’amour dans les régions infernales de la géhenne éternelle que sous ces voûtes sacrilèges. Non, je n’ai pas au moins ce reproche à me faire. Abhorrer Front-de-Bœuf et toute sa race n’a cessé d’être le seul sentiment de mon âme, alors même qu’il se croyait aimé de moi, qu’il me croyait plongée dans la coupable ivresse des sens.

— Vous l’abhorriez ? dites-vous, et cependant vous pouviez vivre près de lui ! Malheureuse ! ne se trouvait-il donc sous ta main ni poignard, ni couteau, pour mettre fin à votre existence ? y attachiez-vous assez de prix encore pour vouloir la conserver ? Heureusement pour toi que le château d’un Normand garde ses secrets aussi sûrement que la tombe, car si jamais j’eusse imaginé que la fille de Torquil vécût en communauté avec le meurtrier de son père, l’épée d’un Saxon aurait trouvé le chemin de son cœur, dans les bras de son corrupteur lui-même.

— Aurais-tu réellement été capable de rendre une telle justice au nom et à l’honneur des Torquil ? » demanda celle que désormais nous nommerons Ulrique ; « alors tu es véritablement le Saxon que vante la renommée. Dans l’enceinte de ces lieux maudits, ou, comme tu le dis avec raison, le crime s’enveloppe d’un mystère impénétrable, j’ai entendu le nom de Cedric ; et quelque criminelle, quelque dégradée que je fusse, je me réjouissais en pensant qu’il restait encore un vengeur à notre malheureuse patrie. J’ai eu aussi quelques heures de vengeance ; j’ai soufflé la discorde entre mes ennemis, j’ai suscité les querelles et le meurtre ; au milieu des vapeurs de l’ivresse, j’ai vu leur sang couler, et j’ai entendu avec délices les gémissements de leur agonie ! Regarde-moi, Cedric, ne trouves-tu pas encore sur ce visage souillé et flétri quelque trait qui te rappelle ceux des Torquil ?

— Ne me parle pas des Torquil, Ulrique, » répondit Cedric avec une expression de chagrin et d’horreur ; « cette ressemblance que tu veux que je retrouve est celle qui existe entre un cadavre qui sort du tombeau, ranimé pour quelques instants par le démon, et l’homme que nous avons vu plein de vie.

— Soit ; mais cette figure infernale portait le masque d’un esprit de lumière, lorsqu’elle parvint à exciter la haine entre Front-de-Bœuf et son fils Reginald. Les ténèbres de l’enfer devraient cacher ce qui s’ensuivit ; mais l’amour de la vengeance doit arracher le voile, et publier impitoyablement ce qui serait capable de forcer les morts à se lever pour parler. Depuis long-temps les flammes dévorantes de la discorde consumaient le cœur du tyran farouche et celui de son sauvage fils ; depuis long-temps je nourrissais en secret une haine atroce : elle éclata au milieu d’une orgie, et mon oppresseur succomba à sa propre table, et de la main de son propre fils. Tels sont les secrets que cachaient ces horribles voûtes ! Murs maudits, écroulez-vous ! » ajouta la furie en dirigeant ses regards vers le plafond de la salle ; « écrasez sous vos décombres et ensevelissez à jamais tous ceux qui furent initiés à ces affreux mystères !

— Et toi, créature pétrie de crimes et de misères, quel fut ton sort après la mort de ton ravisseur ?

— Devine-le, mais ne me le demande pas !… Je continuai d’habiter cette infâme demeure jusqu’à ce que la vieillesse, une vieillesse hideuse et prématurée, eût imprimé ses rides sur mon front. Je me vis méprisée, insultée dans ces mêmes lieux où naguère tout obéissait à ma voix ; forcée de borner ma vengeance à des efforts infructueux, à des intrigues secondaires, ou aux malédictions sans effet d’une rage impuissante, et condamnée à entendre, de la tour solitaire où je suis confinée, le bruit des orgies et des festins auxquels jadis je prenais part, ainsi que les cris et les gémissements des nouvelles victimes de l’oppression.

— Ulrique, » reprit Cedric avec sévérité, « comment oses-tu, avec un cœur qui, je le crains bien, regrette encore la perte du prix honteux de tes crimes ; comment oses-tu, dis-je, adresser la parole à un homme revêtu de la robe que je porte ? Malheureuse ! dis-moi ce que pourrait faire pour toi le saint roi Édouard lui-même, s’il était en ta présence ? Le saint roi confesseur était doué par le ciel du pouvoir de guérir la lèpre du corps, mais Dieu seul peut guérir celle de l’âme.

— Ne te détourne pas de moi, prophète sévère, prophète de colère, s’écria-t-elle, mais dis-moi plutôt, si tu le peux, ce que produiront ces sentiments nouveaux qui sont nés dans ma solitude et qui la troublent sans cesse ?… Pourquoi des forfaits commis depuis si long-temps viennent-ils se retracer à mon imagination avec une horreur nouvelle et insurmontable ?… Quel sort est préparé au delà du tombeau à celle dont le partage sur la terre a été une vie tellement misérable que nulle expression ne pourrait la peindre ?… J’aimerais mieux retourner à Woden-Herthe et Zernebock, à Mista, Skrogula, les dieux de nos ancêtres païens, que de souffrir par anticipation le supplice des terreurs dont mes jours et mes nuits sont assaillis.

— Je ne suis pas prêtre, » reprit Cedric en se détournant avec dégoût de cette image déplorable du crime, du malheur et du désespoir ; « je ne suis pas prêtre, quoique j’en porte la robe sacrée.

— Prêtre ou laïque, tu es le seul être humain craignant Dieu et respectant les hommes que j’aie vu depuis vingt ans. M’ordonnes-tu donc de m’abandonner au désespoir ?

— Je t’ordonne le repentir, je t’exhorte à recourir à la prière et à la pénitence ; peut-être alors obtiendras-tu miséricorde. Mais je ne puis ni ne veux rester plus long-temps avec toi.

— Reste encore un moment, fils de l’ami de mon père ; ne me quitte pas ainsi, je t’en conjure, de peur que l’esprit du mal, qui a dirigé toute ma vie, ne me pousse à me venger de ton mépris et de ton insensibilité ! Crois-tu que si Front-de-Bœuf trouvait Cedric le Saxon dans son château, sous ce déguisement, ta vie serait de longue durée ? Déjà ses yeux planent sur toi, comme ceux d’un faucon sur sa proie.

— Me déchirât-il les entrailles, ma langue ne proférera pas une seule parole que mon cœur ne puisse avouer. Je mourrai en Saxon, fidèle à ma parole et au culte de la vérité. Retire-toi, ne me touche pas ! La vue de Front-de-Bœuf lui-même me serait moins odieuse que celle d’une créature aussi avilie et aussi dégénérée que toi.

— Ce n’est que trop vrai ! » répondit Ulrique cessant de le retenir ; « pars donc, et oublie, dans l’orgueil de ta vertu, que la misérable qui est devant toi est la fille de l’ami de ton père ; pars. Si mes souffrances me séparent de l’espèce humaine, me séparent de ceux dont j’avais droit d’attendre quelque protection, notre vengeance sera commune, et elle ne se fera pas attendre, j’en ai l’espoir. Chacun entendra parler de ce que je ne craindrai pas d’entreprendre. Personne ne m’aidera ; mais adieu ! Ton mépris a rompu le dernier lien qui m’attachait encore à mes semblables, la pensée consolante que mes malheurs exciteraient la pitié de mes compatriotes.

— Ulrique, » dit Cedric ému par cet appel, « n’as-tu donc supporté la vie au milieu de tant de crimes et d’infortunes que pour céder au désespoir au moment que tes yeux s’ouvrent sur l’énormité de tes fautes, et lorsque le repentir et la pénitence devraient être ton unique pensée ?

— Cedric, tu connais peu le cœur humain ; tu ne sais pas que pour penser et agir comme je l’ai fait, il faut porter jusqu’à la frénésie l’amour du plaisir, la soif de la vengeance et le désir orgueilleux du pouvoir. Ces passions sont trop impétueuses, trop enivrantes, pour que l’âme, en s’y abandonnant, puisse conserver la faculté du repentir. Leur fureur est amortie depuis long-temps ; la vieillesse n’a plus de plaisir ; ses rides repoussantes n’ont aucune influence, et la vengeance elle-même expire au milieu d’impuissantes malédictions. C’est alors que les remords et ses serpents font sentir au cœur du coupable leurs dards empoisonnés ; c’est alors que naissent les regrets du passé et le désespoir de l’avenir ; c’est alors que, semblables aux démons de l’enfer, nous éprouvons que les remords ne sont pas le repentir ! Mais tes paroles ont réveillé en moi une nouvelle âme ; comme tu l’as dit, tout est possible à ceux qui savent mourir. Tu m’as montré des moyens de vengeance : sois certain que je les saisirai. Cette passion terrible ne m’avait dominée jusqu’à présent que de concert avec d’autres passions rivales ; désormais elle me possédera tout entière ; et toi-même tu avoueras que, quelque criminelle qu’ait été la vie d’Ulrique, sa mort fut digne de la fille du noble Torquil. Des forces sont réunies autour de cet infâme château afin de l’assiéger ; hâte-toi de te mettre à leur tête et de les disposer pour l’assaut ; et lorsque tu verras un drapeau rouge flotter sur la tour de l’est, presse vivement les Normands : ils auront assez d’ouvrage dans l’intérieur ; tu pourras escalader les murs en dépit de leurs flèches et de leurs arquebuses. Pars, je t’en supplie, suis ton destin, et laisse-moi suivre le mien. »

Cedric aurait désiré quelques renseignements plus positifs sur le dessein qu’elle annonçait d’une manière si obscure ; mais la voix farouche de Front-de-Bœuf se fit entendre tout-à-coup ; « À quoi s’amuse ce fainéant de prêtre ? s’écria-t-il ; par les coquilles de saint Jacques de Compostelle, j’en ferai un martyr s’il s’arrête ici pour semer la trahison parmi mes gens !

— Une conscience bourrelée est un sinistre prophète, s’écria Ulrique ; mais ne t’effraie pas : va rejoindre les tiens, pousse le cri de guerre des Saxons, et si les Normands y répondent par le chant belliqueux de Rollon, la vengeance se charge de chanter le refrain. »

À ces mots elle disparut par une porte dérobée, et Reginald Front-de-Bœuf entra dans la chambre. Ce ne fut pas sans se faire violence que Cedric s’inclina devant l’orgueilleux baron, qui lui rendit son salut par une légère inclination de tête.

« Vos pénitents, mon père, ont fait une longue confession : mais tant mieux pour eux ! car c’est la dernière qu’ils feront. Les as-tu préparés à la mort ?

— Je les ai trouvés dans les meilleures dispositions, » répondit Cedric en mauvais français ; « ils s’attendent à tout depuis qu’ils savent au pouvoir de qui ils sont tombés.

— Si je ne me trompe, frère, reprit Front-de-Bœuf, il me semble que ton jargon sent diablement le saxon ?

— J’ai été élevé dans le couvent de Saint-Withold de Burton, répondit Cedric.

— Tant pis. Il vaudrait mieux pour toi que tu fusses né Normand, ce qui conviendrait beaucoup mieux aussi à mes desseins ; mais dans la conjoncture actuelle je n’ai pas la liberté du choix. Ce couvent de Saint-Withold de Burton est un nid de hiboux qui mérite la peine que l’on prendra à le dénicher : le jour n’est pas éloigné où le froc ne protégera pas plus le Saxon que ne le protège la cotte de mailles.

— Que la volonté de Dieu soit faite ! » dit Cedric d’une voix tremblante de colère, ce que Front-de-Bœuf attribua à la crainte.

« Tu crois voir déjà nos hommes d’armes dans ton réfectoire et dans tes celliers ! Mais j’ai un service à réclamer de ton saint ministère : consens à me le rendre ; et quel que soit le sort des autres, tu pourras dormir dans ta cellule aussi tranquillement qu’un limaçon dans sa coquille.

— Faites-moi connaître vos ordres, » dit Cedric s’efforçant de déguiser son émotion.

« Eh bien, suis-moi par ce passage ; je te ferai sortir par la poterne. » Et tout en marchant devant le moine supposé, Front-de-Bœuf l’instruisit de ce qu’il attendait de lui. « Tu vois d’ici ce troupeau de pourceaux saxons qui ont osé environner le château de Torquilstone. Dis-leur tout ce que tu voudras sur la faiblesse de cette forteresse, de manière à les retenir ici pendant vingt-quatre heures, et porte sur-le-champ ce message… Mais un instant, sire prêtre, sais-tu lire ?

— Non, excepté mon bréviaire, répondit Cedric ; encore ne connais-je ses caractères sacrés que parce que je sais par cœur le service divin, grâce à Notre-Dame et à saint Withold.

— Tu es justement le messager qu’il me faut. Porte donc cette lettre au château de Philippe de Malvoisin ; tu diras qu’elle est envoyée par moi ; que c’est le templier Brian de Bois-Guilbert qui l’a écrite, et que je le prie de la faire passer à York avec toute la diligence qu’y peut mettre un cavalier bien monté. Dis-lui encore qu’il n’ait aucune inquiétude, qu’il nous trouvera frais et dispos derrière nos retranchements. Ce serait une honte à nous de nous tenir cachés devant une troupe de vagabonds qui fuiront à l’aspect de nos étendards et au bruit des pas de nos chevaux. Je te le répète, moine : imagine quelque tour de ta façon pour engager ces vauriens à conserver leur position jusqu’à l’arrivée de nos amis et de leurs bonnes lances. Ma vengeance est éveillée ; elle ressemble à un faucon qui ne peut dormir s’il n’a saisi sa proie.

— Par mon saint patron ! » s’écria Cedric avec plus de chaleur que n’en exigeait son rôle, « par tous les saints qui ont vécu et qui sont morts en Angleterre, je vous obéirai ! Pas un Saxon ne s’éloignera de ces murailles, si j’ai assez d’adresse et assez d’influence sur eux pour les retenir.

— Vraiment ! dit Front-de-Bœuf ; tu changes de ton, sire moine, et tu parles avec autant de chaleur que si tu devais tressaillir de joie en voyant massacrer ce vil troupeau saxon : cependant tu es de la race de ces pourceaux. »

Cedric n’était pas très versé dans l’art de la dissimulation, et il aurait eu besoin en ce moment que le cerveau fertile de Wamba vînt lui suggérer une réponse. Mais la nécessité est mère de l’invention, dit un vieux proverbe, et il murmura sous son capuchon quelques mots qui firent croire à Front-de-Bœuf qu’il regardait les gens qui cernaient le château comme des rebelles et des excommuniés.

« De par Dieu ! s’écria ce dernier, tu dis vrai : j’oubliais que les fripons peuvent détrousser un gros abbé saxon aussi lestement que s’il était né de l’autre côté du détroit. N’est-ce pas le prieur de Saint-Yves qu’ils lièrent à un chêne, et qu’ils forcèrent à chanter la messe tandis qu’ils vidaient ses malles et ses valises ? Mais non, de par Notre-Dame ! ce tour fut joué par Gautier de Middleton, un de nos compagnons d’armes ; mais ce furent des Saxons qui pillèrent la chapelle de Saint-Bees, et qui lui volèrent ses calices, ses chandeliers et ses ciboires ; n’est-il pas vrai ?

— Ce n’étaient pas des hommes craignant Dieu, répondit Cedric.

— Ils burent, en outre, tout le vin et la bière qui étaient en réserve pour plus d’une orgie secrète, bien que vous prétendiez, vous autres moines, n’être occupés que de vigiles, de jeûnes et de matines. Prêtre, tu dois avoir fait vœu de tirer vengeance d’un tel sacrilège.

— Oui, j’ai fait vœu de vengeance, murmura Cedric ; j’en prends à témoin saint Withold. »

Ils arrivaient en ce moment à la poterne, et, après avoir traversé le fossé sur une simple planche, ils atteignirent une petite redoute extérieure, ou barbacane, qui donnait sur la campagne par une porte de sortie bien défendue.

« Pars donc, dit Front-de-Bœuf, et, si tu remplis exactement mon message et que tu reviennes ensuite ici, tu y trouveras de la chair de Saxon à meilleur marché que ne le fut jamais la chair de porc dans les boucheries de Sheffield. Écoute encore : tu me parais un joyeux prêtre, un bon vivant ; reviens après l’assaut, et tu boiras autant de Malvoisie qu’il en faudrait pour enivrer tout un couvent.

— Assurément, nous nous reverrons, répondit Cedric.

— En attendant, prends ceci, « continua le Normand ; et au moment où Cedric franchissait le seuil de la poterne, il lui mit dans la main un besan d’or, puis il ajouta : « Souviens-toi que je t’arracherai ton froc et ta peau si tu manques de fidélité.

— Tu seras libre de faire l’un et l’autre, » répondit Cedric en s’éloignant avec joie et à grands pas de la poterne, « si, lorsque nous nous reverrons, je ne mérite pas quelque chose de mieux encore de ta main. » Se retournant alors vers le château, il jeta au baron son besan d’or en s’écriant : « Astucieux Normand, puisses-tu périr, toi et ton argent ! »

Front-de-Bœuf n’entendit qu’imparfaitement ces paroles ; mais le geste qui les accompagnait lui parut très suspect : « Archers, » s’écria-t-il aux sentinelles qui gardaient les murailles, « envoyez une flèche dans le froc de ce moine… Mais non, » reprit-il quand il les vit bander leurs arcs, « ce serait peut-être agir inconsidérément ; il faut nous fier à lui, à défaut de meilleur expédient. Au pis aller, ne puis-je pas traiter avec ces chiens de Saxons que je tiens ici prisonniers ? Holà ! Gilles, qu’on m’amène Cedric de Rotherwood et cet autre butor qui est avec lui, ce malotru de Coninsgburgh, qu’ils nomment Athelstane, je crois. Ces noms sont si durs pour la langue d’un chevalier normand, qu’ils laissent un goût de lard dans la bouche. Préparez-moi un flacon de vin, afin que, comme dit joyeusement le prince Jean, je puisse me la laver et me la rincer ; portez-le dans la salle d’armes, et conduisez-y les prisonniers. »

Ses ordres furent exécutés à l’instant ; et lorsqu’il entra dans cette salle gothique ornée de trophées conquis par sa valeur et par celle de son père, il trouva sur une table massive de chêne un flacon de vin, et en face de lui les deux prisonniers saxons gardés par quatre de ses gens. Front-de-Bœuf, après avoir bu une longue rasade, examina ses deux captifs. Il était très peu familiarisé avec les traits de Cedric, qu’il n’avait vu que rarement, et qui évitait soigneusement toute communication avec ses voisins normands : or il n’est pas étonnant que le soin avec lequel Wamba s’efforça de se cacher le visage avec son bonnet, le changement de costume, et l’obscurité de la salle, furent cause que Front-de-Bœuf ne s’aperçut pas que celui des prisonniers auquel il attachait le plus d’importance s’était évadé.

« Mes braves Saxons, leur dit-il, comment trouvez-vous que vous êtes traités à Torquilstone ? Savez-vous le châtiment que méritent votre outrecuidance et la conduite présomptueuse que vous avez tenue au banquet d’un prince de la maison d’Anjou ? Avez-vous oublié comment vous avez répondu à l’hospitalité que vous avez reçue du prince royal Jean, et que vous méritiez si peu ? De par Dieu et saint Denis ! si vous ne payez pas une énorme rançon, je vous ferai pendre par les pieds aux barreaux de fer de ces fenêtres, jusqu’à ce que les corbeaux et les vautours aient fait de vos corps deux squelettes. Parlez donc, chiens de Saxons : que m’offrez-vous pour racheter vos misérables vies ? Vous, sire de Rotherwood, que me donnerez-vous ?

— Pas une obole, répondit Wamba ; quant à me pendre par les pieds, on prétend que mon cerveau est bouleversé depuis le jour où, pour la première fois, on me couvrit la tête d’un béguin, et il est possible qu’en me tournant sens dessus dessous il revienne à sa place naturelle.

— Par sainte Geneviève ! s’écria Front-de-Bœuf, quel est celui qui me tient un pareil langage ? » Et du revers de sa main il fit tomber le bonnet de Cedric qui couvrait la tête du bouffon ; puis écartant son manteau, il reconnut le collier de cuivre, marque évidente de sa servitude. « Gilles, Clément, chiens de vassaux ! s’écria le Normand furieux, qui m’avez-vous amené ici ?

— Je crois que je pourrai vous l’apprendre, » dit de Bracy qui entrait en ce moment ; « c’est le fou de Cedric, celui qui, dans une dispute sur la préséance, entre son maître et Isaac d’York, montra tant de valeur.

— Eh bien ! je me charge d’arranger ce différend, reprit Front-de-Bœuf ; ils seront pendus au même gibet, à moins que son maître et ce verrat de Coningsburgh ne rachètent leur vie à un bien haut prix. Leur fortune entière est le moins qu’ils puissent donner. Il faut en outre qu’ils fassent retirer cet essaim de Saxons qui entoure le château ; qu’ils renoncent à leurs prétendus privilèges, et qu’ils se reconnaissent nos serfs et nos vassaux : trop heureux si dans l’ère nouvelle qui s’ouvre devant nous, nous leur laissons le droit de respirer. Allez, » dit-il à deux de ses gens, « allez me chercher le véritable Cedric. Pour cette fois je vous pardonne votre erreur d’autant plus volontiers que vous n’avez fait que prendre un fou pour un franklin saxon.

— Oui, dit Wamba ; mais Votre Excellence chevaleresque pourra bien trouver ici plus de fous que de franklins.

— Que veut dire ce fripon ? » demanda Front-de-Bœuf à ceux qui le gardaient. Ceux-ci répondirent avec crainte et en hésitant, que si cet individu n’était pas Cedric, ils ignoraient ce que Cedric était devenu.

« De par tous les saints du paradis ! dit de Bracy, il faut qu’il se soit échappé sous les habits du moine !

— De par tous les diables de l’enfer ! s’écria Front-de-Bœuf, c’était donc le verrat de Rotherwood que j’ai conduit à la poterne et à qui j’ai ouvert la porte de ma propre main ! Quant à toi, dit-il à Wamba, toi dont la folie a déjoué la prétendue sagesse d’idiots plus idiots que toi, je te donnerai les saints ordres, et te ferai tonsurer. Holà ! qu’on lui arrache la peau du crâne, et qu’on le précipite la tête la première du haut des murailles. Eh bien ! ton métier est de plaisanter ; plaisante donc maintenant !

— Vous me traitez bien mieux que vous ne me l’aviez promis, noble chevalier, » repartit le pauvre Wamba que ses habitudes de bouffonnerie ne pouvaient abandonner, même devant la perspective d’une mort prochaine : « en me donnant la calotte rouge dont vous parlez, vous ferez de moi un cardinal, de simple moine que j’étais.

— Le pauvre diable ! dit de Bracy, veut mourir fidèle à sa vocation. Front-de-Bœuf, de grâce, épargnez sa vie, donnez-le-moi, il divertira ma compagnie franche… Qu’en dis-tu, fripon ? veux-tu m’appartenir et me suivre à la guerre ?

— Oui, vraiment, mais avec la permission de mon maître ; car, voyez-vous, » dit-il en montrant le collier qu’il portait, « je ne puis quitter ceci sans son consentement.

— Oh ! une lime normande aura bientôt scié le collier d’un serf saxon, répondit de Bracy.

— Vraiment, noble sire ? reprit le bouffon : de là sans doute vient le proverbe : Scie normande sur le chêne saxon, joug normand sur le cou saxon, cuillère normande dans le plat saxon, et l’Angleterre gouvernée selon le caprice des Normands : l’Angleterre ne retrouvera sa gaîté que lorsqu’elle sera délivrée de ces quatre fléaux.

— Tu as réellement bien de la bonté, de Bracy, dit Front-de-Bœuf, de t’amuser à écouter les sornettes de ce fou, quand notre ruine se prépare. Ne vois-tu pas que nous sommes dupés, et que notre projet de communication avec nos amis du dehors vient d’échouer par les ruses de ce bouffon bariolé dont tu te montres le protecteur si empressé ? Qu’avons-nous à attendre désormais, si ce n’est un assaut prochain ?

— Aux murailles donc ! aux murailles ! s’écria de Bracy : m’as-tu jamais vu triste au moment du combat ? Qu’on appelle le templier, et qu’il défende sa vie avec la moitié du courage qu’il a montré à défendre son ordre : viens toi-même déployer ta taille de géant sur les murailles ; de mon côté, je ne m’épargnerai pas : sois sûr qu’il serait aussi facile aux Saxons d’escalader le ciel que les murs de Torquilstone. Mais au surplus, si vous voulez entrer en arrangement avec ces vauriens, pourquoi n’emploieriez-vous pas la médiation de ce digne franklin, qui paraît depuis quelques instants jeter un œil d’envie sur ce flacon de vin ? Tiens, Saxon, » continua-t-il en s’adressant à Athelstane et en lui présentant une coupe pleine, « rince-toi le gosier avec cette noble liqueur, et réveille ton âme engourdie, afin de nous dire quelle rançon tu nous offres pour ta liberté.

— Ce qu’un homme d’honneur peut donner, répondit Athelstane ; mille marcs d’argent pour ma liberté et celle de mes compagnons.

— Et nous garantis-tu la retraite de ces bandits, l’écume du genre humain, qui cernent le château sans nul respect pour les lois de Dieu et du roi ? lui demanda Front-de-Bœuf.

— Je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour cela, répondit Athelstane ; je les déterminerai à se retirer, et je ne doute pas que le noble Cedric ne consente à me seconder.

— Nous sommes donc d’accord, dit Front-de-Bœuf ; toi et les tiens vous serez remis en liberté, et la paix régnera de part et d’autre, au moyen de mille marcs d’argent que tu me compteras. C’est une rançon bien faible, Saxon, et tu me dois de la reconnaissance pour des conditions si douces. Mais fais attention que ce traité ne concerne nullement le juif Isaac.

— Ni la fille du Juif, » dit le templier qui venait d’entrer. « Ni la suite du Saxon Cedric, ajouta Front-de-Bœuf.

— Je serais indigne du nom de chrétien si je pensais à comprendre dans ce traité les incrédules que vous venez de nommer, reprit Athelstane.

— Ajoutez encore qu’il ne concerne pas non plus lady Rowena, ajouta de Bracy ; il ne sera pas dit que je me serai laisser dépouiller d’une aussi belle conquête sans avoir rompu une lance pour elle.

— Et de plus, reprit Front-de-Bœuf, j’exclus du traité ce misérable bouffon que je garde pour qu’il serve d’exemple à tous les coquins qui, comme lui, seraient tentés de plaisanter dans des choses importantes.

— Lady Rowena est ma fiancée, » répondit Athelstane d’un ton ferme et assuré ; « et vous me feriez écarteler par des chevaux indomptés avant de me voir consentir à me séparer d’elle. Quant au serf Wamba, il a sauvé aujourd’hui la vie de son maître, et je perdrais cent fois la mienne avant que de souffrir qu’on fît tomber un cheveu de sa tête.

— Ta fiancée ! s’écria de Bracy ; lady Rowena la fiancée d’un vassal tel que toi ! Saxon, tu rêves sans doute que tes sept royaumes subsistent encore. Apprends que les princes de la maison d’Anjou ne donnent pas leurs pupilles à des hommes d’un lignage tel que le tien.

— Mon lignage, orgueilleux Normand, sort d’une source plus ancienne et plus pure que celle d’un mendiant français qui ne vit qu’au prix du sang d’une troupe de brigands rassemblés sous sa misérable bannière. Mes ancêtres furent des rois braves à la guerre, sages au conseil, qui chaque jour nourrissaient dans les vastes salles de leurs palais plus de centaines de vassaux que tu ne comptes d’individus à ta suite. Leurs noms, leur renommée, ont été célébrés par les ménestrels ; leurs lois sont conservées dans le Wittenagemotes ; leurs dépouilles mortelles ont été accompagnées à leur dernière demeure par les prières des saints, et des monastères ont été fondés sur leurs tombeaux.

— Tu as ce que tu cherchais, de Bracy, » dit Front-de-Bœuf satisfait de l’humiliation que son compagnon venait de recevoir ; « le Saxon a frappé juste.

— Aussi juste, » répondit de Bracy avec un air d’insouciance, « que peut frapper un Saxon auquel, après l’avoir chargé de chaînes, on veut bien laisser le libre usage de sa langue. Mais ta rodomontade, » ajouta-t-il en s’adressant à Athelstane, « ne rendra pas la liberté à lady Rowena. »

Athelstane, qui avait déjà parlé beaucoup plus longuement qu’il n’avait coutume de le faire sur quelque sujet que ce fût, quelque intérêt même qu’il y prît, ne fit aucune réponse. La conversation fut interrompue par l’arrivée d’un valet qui annonça qu’un moine se présentait à la poterne et demandait à entrer.

« Au nom de saint Bennet, prince de tous ces mendiants désœuvrés ! dit Front-de-Bœuf, est-ce un véritable moine, pour cette fois, ou un autre imposteur ? Esclaves, qu’on le fouille ! Si vous vous laissez duper une seconde fois, je vous ferai arracher les yeux, et mettre à la place des charbons ardents.

— Que j’endure tout l’excès de votre colère, monseigneur, dit Gilles, si celui-ci n’est pas un vrai moine. Votre écuyer Jocelyn le connaît parfaitement : il vous certifiera que c’est le frère Ambroise, moine de la suite du prieur de Jorvaulx.

— Alors qu’il soit introduit, reprit Front-de-Bœuf ; probablement il nous apporte des nouvelles de son joyeux maître. Le diable et les prêtres sont sans doute en vacances, puisqu’ils courent ainsi le pays. Qu’on éloigne ces prisonniers… Toi, Saxon, songe à ce que tu as entendu.

— Je réclame, dit Athelstane, une captivité honorable, et je demande à être logé et traité selon mon rang et comme il convient à un homme qui offre une telle rançon. De plus, je somme celui qui se croit le plus brave parmi vous de me rendre raison corps à corps de l’attentat commis contre ma liberté. Ce défi t’a déjà été porté de ma part par ton écuyer tranchant ; tu n’en as tenu aucun compte, tu dois donc y répondre : voici mon gant.

— Je n’accepte point le défi de mon prisonnier, répondit Front-de-Bœuf ; Maurice de Bracy n’y répondra pas non plus… Gilles, continua-t-il, suspends le gant de ce franklin à ce bois de cerf ; il y restera jusqu’à ce que son maître soit remis en liberté. Alors, s’il a l’audace de le redemander, ou d’affirmer qu’il a été fait mon prisonnier illégalement, je jure par le baudrier de saint Christophe qu’il trouvera un homme qui n’a jamais refusé de se trouver face à face d’un ennemi, à pied ou à cheval, seul ou à la tête de ses vassaux. »

On emmena les prisonniers, et au même moment entra le frère Ambroise, qui portait sur ses traits toutes les marques d’un trouble extrême.

« Voilà, ma foi, un véritable Pax vobiscum ! » dit Wamba en passant près de lui ; « les autres n’étaient que de la fausse monnaie.

« Sainte mère de Dieu ! » s’écria le moine en s’adressant aux chevaliers, « je suis enfin en sûreté et au milieu de chrétiens respectables.

— Oui, tu es en sûreté, répondit de Bracy ; et quant aux chrétiens, tu vois ici le vaillant baron Reginald Front-de-Bœuf, qui a les juifs en horreur ; et le brave templier Brian de Bois-Guilbert dont le métier est de tuer les Sarrasins. À de tels signes tu dois reconnaître de bons chrétiens, car je n’en connais aucun qui en porte de plus authentiques.

— Vous êtes amis et alliés de notre révérend père en Dieu Aymer, prieur de Jorvaulx, » reprit le moine sans faire attention au ton dont la réplique de de Bracy avait été faite ; « vous lui devez secours et protection comme chevaliers et frères en Dieu ; car comme dit le bienheureux saint Augustin dans son traité de Civitate Dei…

— Que le diable dise ce qu’il voudra, interrompit Front-de-Bœuf ; mais que dis-tu, toi, messire prêtre ? nous n’avons pas le temps d’écouter les citations des saints Pères.

Sancta Maria ! » dit le frère en poussant un profond soupir, « comme ces laïques sont prompts à s’emporter ! Mais enfin, braves chevaliers, apprenez que certains brigands, qui ne respirent que le crime, abjurant toute crainte de Dieu et tout respect pour son Église, et sans égard pour la bulle du saint-siège Si quis, suadente diabolo[1]

— Frère prêtre, dit le templier, nous savons, ou du moins nous devinons tout cela. Mais, dis-nous-le tout simplement : ton maître le prieur est-il prisonnier, et de qui ?

— Hélas ! répondit le frère Ambroise, il est entre les mains des brigands qui infestent ces forêts, de ces enfants de Bélial, contempteurs du texte sacré qui dit : « Ne touchez point à mes oints, et ne faites point de mal à mes prophètes. »

— Voici une nouvelle besogne pour nos épées, » dit Front-de-Bœuf en s’adressant à ses compagnons, « et qui tournera à notre avantage. Ainsi donc le prieur de Jorvaulx, au lieu de nous envoyer du secours, nous en fait demander pour lui-même. Comptez donc sur ces fainéants d’hommes d’église ! ils vous tombent sur les bras au moment où le danger est le plus pressant. Mais, voyons, prêtre, dis-nous en deux mots ce que ton maître attend de nous.

— Sous votre bon plaisir, dit Ambroise, des mains sacrilèges ont été portées sur mon révérendissime supérieur, au mépris des saints textes que je viens de citer ; et les enfants de Bélial, après avoir pillé ses malles et ses valises, et en avoir enlevé deux cents marcs d’or pur, lui demandent une rançon considérable. C’est pourquoi le révérend père en Dieu vous prie, comme ses amis les plus chers, de le délivrer de sa captivité, soit en payant la somme exigée, soit en employant la force des armes, suivant que vous aviserez.

— Que le prieur s’adresse au diable pour en être secouru ! dit Front-de-Bœuf. Il faut qu’il ait fait une forte libation ce matin. Où ton maître a-t-il trouvé qu’un baron normand ait jamais dénoué les cordons de sa bourse pour venir au secours d’un homme d’église, dont la bourse est dix fois plus remplie et plus pesante que la sienne ? Et comment pouvons-nous l’aider de nos bras et de nos épées, nous qui sommes renfermés ici par une troupe dix fois plus nombreuse que la nôtre, et qui devons nous attendre à être attaqué d’un moment à l’autre ?

— C’est ce que j’allais vous dire, répliqua le moine ; mais vous ne m’en avez pas donné le temps. D’ailleurs je suis vieux, et la vue de ces scélérats d’outlaws suffit pour troubler la tête d’un vieillard Quoiqu’il en soit, je suis certain qu’ils ont établi un camp, et qu’ils s’occupent à construire des machines destinées à donner l’assaut à ce château.

— Aux murailles ! vite aux murailles ! s’écria de Bracy : voyons ce que font ces misérables ; » et en parlant ainsi il ouvrit une fenêtre, garnie d’un treillage, qui conduisait à une espèce de plate-forme ou de balcon en saillie, d’où, ayant regardé, il cria à ses amis : « Par saint Denis ! le vieux moine a dit vrai ; les voilà qui placent des mantelets et des pavois[2], et l’on voit sur la lisière du bois une troupe d’archers semblable à un nuage noir précurseur de la grêle. »

Reginald Front-de-Bœuf jeta aussi un regard sur la campagne, et aussitôt, saisissant son cor, il en tira un son éclatant et prolongé, et donna l’ordre à ses gens de se rendre à leurs postes sur les remparts.

« De Bracy, s’écria-t-il, charge-toi de la défense du côté de l’est, où les murs sont le moins élevés. Noble Bois-Guilbert, le métier des armes, que tu exerces depuis long-temps, t’a rendu habile dans l’art de l’attaque et de la défense des places ; charge-toi de la partie de l’ouest ; moi, je vais me porter à la barbacane. Au reste, mes nobles amis, vous ne devez pas vous borner à défendre un seul point ; nous devons aujourd’hui nous trouver partout, nous multiplier, pour ainsi dire, de manière à porter par notre présence du secours et du renfort partout où l’attaque sera le plus chaude. Nous sommes peu nombreux, il est vrai ; mais l’activité et la valeur peuvent suppléer au nombre, car enfin nous n’avons affaire qu’à de misérables paysans.

— Mais, nobles chevaliers, » s’écria le père Ambroise au milieu du tumulte et de la confusion occasionés par les préparatifs de défense, « aucun de vous ne voudra-t-il écouter la prière du révérend père en Dieu Aymer, prieur de Jorvaulx ? Noble sire Reginald, écoute-moi, je t’en supplie.

— Porte tes prières au ciel, répondit le féroce Normand, car pour nous, qui sommes sur la terre, nous n’avons pas le temps de les entendre… Holà ! Anselme ! fais-nous préparer de la poix et de l’huile bouillantes pour en arroser la tête de ces audacieux proscrits. Il faut aussi que les arbalétriers soient bien pourvus de carreaux[3]. Que l’on arbore ma bannière à tête de taureau ! Ces misérables verront bientôt à qui ils auront affaire aujourd’hui.

— Mais, noble seigneur, » reprit le moine s’efforçant d’attirer son attention, « considère mon vœu d’obéissance, et permets-moi de m’acquitter du message de mon supérieur.

— Qu’on me débarrasse de cet ennuyeux radoteur, dit Front-de-Bœuf ; qu’on l’enferme dans la chapelle, pour y dire son chapelet jusqu’à la fin de cette échauffourée. Ce sera une nouveauté pour les saints de Torquilstone que d’entendre des Pater et des Ave. Je ne crois pas qu’ils aient eu cet honneur depuis leur sortie de l’atelier du sculpteur.

— Ne blasphème point les saints, sire Reginald, dit de Bracy ; nous aurons besoin de leur assistance aujourd’hui, avant que nous ayons forcé cette troupe de brigands à battre en retraite.

— Je n’en attends pas grand secours, répondit Front-de-Bœuf, à moins que nous ne les précipitions du haut des murailles sur la tête de ces coquins. Il y a là-bas un énorme saint Christophe, qui ne sert à rien, et qui suffirait à lui seul pour renverser tout une compagnie. »

Pendant ce temps-là, le templier avait observé les travaux des assiégeants avec un peu plus d’attention que le brutal Front-de-Bœuf et son étourdi compagnon.

« Par le saint ordre du Temple ! dit-il, ces gens-ci poussent les approches avec une plus grande connaissance de la tactique militaire que je ne m’y serais attendu. Voyez avec quelle adresse ils profitent du plus petit arbre, du plus mince buisson, pour se mettre à l’abri des traits de nos arbalétriers. Je n’aperçois chez eux ni bannière ni étendard, et néanmoins je gagerais ma chaîne d’or qu’ils sont commandés par quelque noble chevalier, par quelque homme exercé au métier de la guerre.

— Cela est certain, dit de Bracy : je vois flotter le panache et briller l’armure d’un chevalier. Voyez là-bas cet homme d’une taille élevée, qui porte une armure noire, et qui en ce moment fait ranger une troupe d’archers. Par saint Denis ! je crois, Front-de-Bœuf, que c’est justement celui que nous appelions le Noir-Fainéant, le même qui te fit vider les arçons au tournoi d’Ashby !

— Tant mieux ! dit Front-de-Bœuf : il vient sans doute ici pour me donner ma revanche. C’est probablement quelque rustaud, un homme de rien, puisqu’il n’a pas osé s’arrêter pour faire valoir ses droits au prix du tournoi, dont il n’était redevable qu’au hasard. Je l’aurais vainement cherché dans les lieux où les chevaliers et les nobles cherchent leurs ennemis, et je suis vraiment charmé qu’il se montre ici au milieu de cette canaille. »

L’approche de l’ennemi, qui paraissait devoir être très prochaine, mit fin à la conversation. Chacun des chevaliers se rendit à son poste à la tête de la petite troupe qu’il avait pu rassembler ; et, bien que le nombre des assiégés fût insuffisant pour garnir toute l’étendue des murailles, ils n’en attendirent pas moins avec calme et courage l’assaut dont ils étaient menacés.



  1. Si quelqu’un, à l’instigation de Satan… a. m.
  2. Le mantelet était une machine composée de planches, que l’on faisait avancer devant soi, dans l’attaque des places, pour se mettre à couvert des traits des assiégés. Le pavois était un grand bouclier qui couvrait toute la personne. a. m.
  3. Le carreau était le trait particulier à l’arbalète, comme la flèche était celui que l’on décochait avec l’arc. a. m.