Ivanhoé (Scott - Montémont)/Chapitre 20

Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 12p. 201-208).


CHAPITRE XX.


Lorsque les nuits d’automne étaient longues et tristes, et que les chemins de la forêt étaient sombres et fatigants, avec combien de délices l’oreille du pèlerin aimait à saisir les chants de l’ermite ! La piété emprunte le secours de la musique, et la musique l’aile de la piété ; et, comme l’oiseau qui salue le soleil, toutes deux prennent leur essor vers le ciel, en répétant leurs airs touchants.
L’Ermite de la fontaine de Saint-Clément.


Ce ne fut qu’au bout de trois heures d’une marche pénible que les deux serviteurs de Cedric et leur guide mystérieux arrivèrent à une clairière, au milieu de laquelle s’élevait un énorme chêne dont les branches entrelacées et touffues s’étendaient de tous côtés. Sous cet arbre étaient couchés quatre ou cinq yeomen, tandis qu’un autre, placé en sentinelle, se promenait au clair de lune.

Au bruit des pas de gens qui approchaient, la sentinelle donna l’alarme ; les dormeurs furent debout à l’instant, saisirent leurs arcs, et six flèches s’apprêtaient à partir dans la direction par laquelle arrivaient les voyageurs. Mais leur guide s’étant fait reconnaître des archers, les salutations, les marques de respect et d’affection remplacèrent ces préparatifs hostiles. Dès lors toute crainte d’un mauvais accueil s’évanouit.

« Où est Miller ? » fut la première question de Locksley.

« Sur la route de Rotherham.

— Avec combien d’hommes ?

— Avec six, et bon espoir de butin, s’il plaît à saint Nicolas.

— Bien parlé. Où est Allan-a-Dale ?

— Du côté de Watling, guettant le prieur de Jorvaulx.

— C’est bien pensé. Et le moine ?

— Dans sa cellule.

— Je vais aller le chercher. Vous autres, dispersez-vous, et rassemblez vos compagnons en aussi grand nombre que possible ; car il y a du gibier à chasser, et celui-là ne prendra pas la fuite. Trouvez-vous ici avant le point du jour. Attendez, ajouta-t-il, j’ai oublié le plus essentiel ; que deux de vous prennent la route du château de Front-de-Bœuf. Une bande de braves gens qui se sont déguisés sous notre costume, y conduisent des prisonniers, et il est de notre honneur de les en punir. Suivez-les de près ; car lors même qu’ils atteindraient Torquilstone avant que nous ayons réuni nos forces, nous devrons nous venger de leur audace en délivrant les prisonniers qu’ils ont faits. Suivez-les de près, vous dis-je, et que l’un de vous, le meilleur marcheur, m’apporte promptement des nouvelles de ces nouveaux yeomen. »

Ils partirent sur-le-champ dans diverses directions, pendant que leur chef et ses deux compagnons, qui le regardaient avec une crainte respectueuse, prirent le chemin de la chapelle de Copmanhurst.

Dès qu’ils furent arrivés à la petite clairière que blanchissaient les pâles rayons de la lune, et où l’on voyait la vénérable chapelle en ruine et le rustique ermitage, si bien placé pour un moine ascétique, Wamba dit tout bas à Gurth : « Si cette habitation est celle d’un voleur, elle rend très applicable ce vieux proverbe : « Plus on est près de l’église, plus on est loin de Dieu[1]. Par mes sonnettes ! ajouta-t-il, je crois qu’il en est ainsi : écoute seulement le psaume que l’on chante dans la cellule. » En effet, le cénobite et son hôte chantaient à plein gosier et de toute la force de leurs poumons une vieille chanson bachique dont voici le refrain :


Allons, passe-moi la bouteille,
Aimable enfant, joyeux luron ;
Allons, passe-moi la bouteille :
Apprends que le jus de la treille
Peut faire un brave d’un poltron ;
Allons, passe-moi la bouteille !


« Pas trop mal chanté, » dit Wamba, qui avait joint son fausset aux deux superbes voix des chanteurs. « Mais, au nom de tous les saints ! qui aurait pu s’attendre à entendre chanter de pareilles matines dans la cellule d’un ermite ?

— Ce n’est pas moi qui en suis surpris, dit Gurth, car l’ermite de Copmanhurst passe pour un bon vivant, qui ne se gêne pas pour tuer un daim lorsqu’il le trouve sur son chemin. On ajoute même que le garde forestier s’en est plaint à son official, et que l’on défendra au moine de porter le froc et le capuchon, s’il ne se conduit pas mieux. »

Tandis qu’ils s’entretenaient ainsi, les coups redoublés que Locksley frappait à la porte avaient troublé l’anachorète et son hôte. « Par mon chapelet, « dit l’ermite en s’arrêtant tout court au milieu d’une superbe cadence, « voici de nouveaux voyageurs anuités ; je ne voudrais pas, pour l’honneur de mon froc, être surpris dans un si joyeux exercice. Tout le monde a ses ennemis, sire chevalier Fainéant, et il est des hommes assez méchants pour mal interpréter l’hospitalité que je vous accorde, à vous voyageur fatigué, et pour regarder nos trois heures d’entretien comme une partie de débauche et d’ivrognerie ; vices non moins opposés à ma profession qu’à mes penchants.

— Les vils calomniateurs ! reprit le chevalier ; je voudrais être chargé de les punir. Néanmoins, bon père, vous avez raison : tout le monde a ses ennemis, et il y en a dans cette contrée auxquels j’aimerais mieux parler à travers la visière de mon casque d’airain que tête nue.

— Mets donc ton pot en tête, sire Fainéant, aussi vite que ton naturel te le permettra ; pendant ce temps j’enlèverai ces gobelets d’étain, dont le dernier contenu, par mégarde sans doute, a coulé dans mon pâté ; et pour couvrir le bruit, car, puisqu’il faut l’avouer, je ne me sens pas très solide sur mes jambes, fais chorus avec moi dans ce que je vais chanter. Ne t’inquiète pas des paroles, car c’est tout au plus si je me les rappelle moi-même. »

À ces mots, et d’une voix de tonnerre, il entonna un De profundis, tout en faisant disparaître les traces du festin ; et le chevalier Noir, riant de tout son cœur en remettant son armure à la hâte, lui prêta le secours de sa voix.

« Quelles matines du diable chantez-vous là ? » dit une voix du dehors.

« Que Dieu vous soit en aide, bon voyageur ! » répondit l’ermite que le bruit qu’il faisait, peut-être aussi ses libations nocturnes, empêchait de distinguer des accents qui lui étaient assez familiers. « Au nom de Dieu et de saint Dunstan, passez votre chemin, et ne troublez pas dans nos dévotions mon saint frère et moi.

— Prêtre fou, cria-t-on du dehors, ouvre à Locksley.

— Tout est sauvé, tout va bien ! dit l’ermite au chevalier.

— Mais qui est cet étranger ? il m’importe de le savoir.

— Qui il est ? je te dis que c’est un ami.

— Mais quel est cet ami ? Il peut être le vôtre et non le mien.

— Quel ami ? C’est une de ces questions qu’il est plus aisé de faire qu’il n’est facile d’y répondre. Quel ami ? ah ! ah ! j’y pense, c’est l’honnête garde forestier dont je t’ai parlé tout à l’heure.

— Oui, un honnête garde comme tu es un pieux ermite, je n’en doute pas ; mais, voyons, ouvre-lui la porte, si tu ne veux qu’il l’enfonce. »

Les chiens s’étaient mis d’abord à aboyer ; mais leur instinct leur faisant reconnaître la voix de celui qui frappait, ils s’étaient approchés de la porte, grattant et faisant patte de velours, tout en murmurant comme éprouvant un sentiment d’impatience et de plaisir. L’ermite ouvrit enfin, et Locksley entra suivi de ses deux compagnons.

« Quel est donc ce nouveau commensal que je trouve avec toi ? dit-il à l’ermite.

— Un frère de notre ordre, » répondit le solitaire en secouant la tête ; « nous avons passé la nuit en oraison.

— C’est un membre de l’Église militante, je pense, et l’on en voit assez sur les routes depuis quelque temps. Mais il ne s’agit pas de cela : je viens te dire, mon bon chapelain, qu’il faut quitter le rosaire et t’armer de l’épieu ; nous avons besoin de tous nos hommes, clercs ou laïques. Mais, » ajouta-t-il en le tirant à l’écart, « es-tu fou d’admettre chez toi un chevalier que tu ne connais pas ? As-tu donc oublié nos règlements ?

— Que je ne connais pas ! Je le connais aussi bien que le mendiant connaît son écuelle.

— Et quel est son nom ?

— Son nom ? Son nom est sire Antony de Scrablestone[2]. Crois-tu que je sois homme à boire avec un autre sans savoir son nom ?

— Tu as bu beaucoup plus que de raison, et je crains que tu n’aies bavardé de même.

— Brave archer, dit le Noir-Fainéant, ne sois pas si sévère à l’égard de mon joyeux hôte ; il n’a pu me refuser l’hospitalité, elle lui a été arrachée de force.

— De force ! répéta l’ermite ; attends que j’aie changé ce froc blanc pour une verte casaque ; et si je ne t’applique douze fois mon bâton à deux bouts sur la tête, je consens à n’être ni un vrai moine, ni un bon habitant des bois. »

Tout en parlant ainsi, il se dépouillait de sa robe, et il parut en justaucorps et en caleçon de bougran noir ; une casaque verte et un haut-de-chausses de même couleur eurent bientôt complété sa métamorphose.

« Aide-moi à nouer mes pointes, dit-il à Wamba, et tu auras un bon verre de vin pour ta peine.

— Grand merci de ton offre, répondit Wamba ; mais crois-tu qu’il me soit permis de t’aider à faire d’un saint ermite un braconnier pécheur ?

— Ne crains rien, répliqua l’ermite ; je confesserai à mon capuchon blanc les péchés de mon habit vert, et tout ira bien.

Amen ! reprit le fou. Un pénitent vêtu de drap fin devrait avoir un confesseur portant la haire, et, à plus forte raison encore, votre froc peut-il donner l’absolution à mon habit bariolé. »

Ce disant, il aida le moine à attacher ses nombreuses pointes, comme on appelait les lacets qui fixaient le haut-de-chausses au pourpoint. De son côté Locksley, ayant tiré le chevalier à l’écart, lui dit :

« Avouez-le, sire Fainéant, c’est vous qui avez décidé la victoire à l’avantage des indigènes contre les étrangers, dans le second jour du tournoi d’Ashby ?

— Et qu’en adviendrait-il, si vous disiez vrai, mon brave yeoman ?

— Je vous regarderais comme disposé à prendre la défense du faible.

— C’est le devoir d’un chevalier, et je ne voudrais pas qu’on pût penser autrement de moi.

— Mais pour m’aider dans mon entreprise, il faudrait que tu fusses aussi bon Anglais que bon chevalier, car celle dont il s’agit est un devoir non seulement pour un honnête homme, mais plus spécialement pour un véritable Anglais.

— Vous ne pouvez vous adresser à personne à qui les intérêts de la patrie et la vie du dernier citoyen soient plus chers qu’à moi-même.

— Je le désire de bon cœur, car jamais ce pays n’eut autant besoin qu’à présent de ceux qui l’aiment. Écoute-moi donc, et je te ferai part d’un projet auquel, si tu es réellement ce que tu me parais, tu pourras coopérer honorablement. Une bande de coquins, sous le costume d’hommes qui valent mieux qu’eux, se sont emparés d’un de mes nobles compatriotes, appelé Cedric le Saxon, de sa fille ou pupille, et de son ami Athelstane de Coningsburgh. Ils les ont conduits au château de Torquilstone, situé près de cette forêt : veux-tu, en bon chevalier et loyal Anglais, nous aider à les délivrer ?

— J’y suis obligé par mes vœux, mais je voudrais savoir qui vous êtes, vous qui demandez mon assistance en leur faveur.

— Je suis… un homme sans nom, mais l’ami de mon pays et des amis de mon pays. Il faut vous contenter de ce peu de mots sur mon compte, quant à présent ; vous le devez d’autant plus que vous-même désirez continuer de rester inconnu. Croyez cependant que ma parole, quand je l’ai donnée, est aussi inviolable que si je portais des éperons d’or.

— Je le crois. J’ai contracté l’habitude de lire sur la physionomie humaine, et je vois sur la tienne franchise et résolution. Je ne te ferai donc plus de questions, et je t’aiderai de bon cœur à rendre la liberté à ces opprimés ; après quoi je me flatte que nous ferons plus ample connaissance, et que nous serons contents l’un de l’autre.

— Ainsi donc, » dit Wamba à Gurth ; car après avoir achevé d’équiper l’ermite, il s’était rapproché du gardeur de pourceaux et avait entendu la fin de la conversation ; « ainsi donc nous avons un nouvel auxiliaire : j’espère que la valeur du chevalier sera de meilleur aloi que la religion de l’ermite ou que l’honnêteté de l’yeoman ; car ce Locksley me paraît un vrai braconnier et le prêtre un grand hypocrite.

— Paix ! Wamba, lui répondit Gurth. Tout cela peut être vrai ; mais si le diable cornu venait m’offrir son aide pour délivrer Cedric et lady Rowena, je doute que j’eusse assez de religion pour refuser l’offre de ce terrible ennemi et le chasser de ma présence. »

L’ermite, entièrement revêtu du costume d’un archer, portant l’épée et le bouclier, l’arc et le carquois, et une forte pertuisane sur l’épaule, sortit le dernier de sa cellule ; il en ferma la porte avec force, et plaça la clef sous le seuil.

« Es-tu en état de nous être utile, bon ermite, lui demanda Locksley, ou ton cerveau est-il encore troublé par les fumées du vin ?

— Pas plus que si je n’avais bu qu’une gorgée d’eau de la fontaine de Saint-Dunstan, répondit le moine, quoiqu’il y ait encore un certain bourdonnement dans ma tête, et peu de solidité dans mes jambes ; mais vous verrez tout à l’heure qu’il n’y paraîtra plus. »

En parlant ainsi il se coucha sur le bord du bassin dans lequel tombaient les eaux de la fontaine, dont les bulles formées par sa chute dansaient à la lueur blanchâtre de la lune, et il se mit à boire comme s’il avait voulu l’épuiser.

« Combien y a-t-il de temps, ermite de Copmanhurst, que tu n’as avalé une aussi bonne gorgée d’eau ? lui dit le chevalier Noir.

— Cela ne m’était pas arrivé depuis le jour où un baril de vin laissa échapper par une fente non canonique tout le nectar qu’il renfermait, ne me laissant pour étancher ma soif que la source dont mon saint patron m’a si libéralement gratifié. »

Plongeant alors ses mains et sa tête dans la fontaine, le joyeux ermite fit disparaître les dernières traces de son orgie nocturne, et après s’être relevé, il fit tourner au dessus de sa tête, avec trois doigts, sa lourde pertuisane, comme s’il eût balancé un roseau, en s’écriant : « Où sont ces ravisseurs qui enlèvent de jeunes filles contre leur volonté ? Je veux que le diable me torde le cou si je ne suis en état d’en terrasser une douzaine.

— Est-ce que tu oses proférer des jurements, saint ermite ? lui dit le chevalier Noir.

— Ne me parle plus d’ermite. Par saint George et le Dragon ! quand j’ai quitté le froc, je cesse d’être moine ; sitôt que j’ai endossé ma casaque verte je bois, je jure, et je chiffonne une colerette aussi bien que le plus jovial forestier du West-Riding.

— Allons, joyeux prêtre, dit Locksley, silence ! tu fais autant de bruit que tout un couvent, la veille d’une fête, quand l’abbé est allé se mettre au lit. Venez aussi, mes dignes maîtres ; ne nous amusons pas à causer davantage. Il faut réunir toutes nos forces ; elles nous seront nécessaires si nous devons donner l’escalade au château de Reginald Front-de-Bœuf.

— Quoi ! dit le chevalier Noir, est-ce Front-de-Bœuf qui arrête sur les grands chemins les sujets de son roi ? Est-il devenu oppresseur et brigand ?

— Oppresseur ! il l’a toujours été, répliqua Locksley.

— Et pour brigand, reprit l’ermite, je doute si jamais il a été moitié aussi honnête homme que bien des voleurs de ma connaissance.

— En avant, chapelain, en avant, et tais-toi ! dit l’archer ; il s’agit d’arriver promptement au lieu du rendez-vous, et non de s’amuser à dire ce que la décence ou la prudence devrait faire couvrir d’un voile. »



  1. The nearer the Church the farther from God, dit le texte.
  2. Scrablestone, mot sans doute formé de stone, pierre, et de scabled, égratigné : ce qui signifierait pierre égratignée ou endommagée. a. m.