Ivanhoé (Scott - Montémont)/Chapitre 06

Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 12p. 73-86).


CHAPITRE VI.


Pour acheter sa faveur, je lui fais ce plaisir. S’il accepte, fort bien ; s’il refuse, tant mieux ; mais, je vous en prie, ne me faites aucun mal.
Shakspeare. Le Marchand de Venise.


Tandis que le pèlerin, éclairé par un domestique avec une torche, passait à travers le sombre labyrinthe des appartements de ce manoir vaste et irrégulier, l’échanson, arrivant derrière lui, se hasarda à lui dire à l’oreille que, s’il ne craignait pas de savourer une coupe de bon hydromel dans une chambre voisine qu’il occupait, il y avait là beaucoup de domestiques de la famille qui seraient bien aises d’entendre les nouvelles que le voyageur apportait de la Terre-Sainte et surtout celles qui concernaient le chevalier d’Ivanhoe. Wamba parut en ce moment pour appuyer la même proposition, ajoutant qu’un verre d’hydromel après minuit en valait trois après le couvre-feu. Sans discuter une maxime soutenue par une si grave autorité, le pèlerin les remercia de leur courtoisie, mais fit observer qu’il avait compris dans son vœu religieux l’obligation de ne jamais, dans la cuisine, parler de matières interdites au salon. « Ce vœu, dit Wamba, ne conviendrait guère à un esclave. »

L’échanson secoua les épaules de dépit. « Je comptais le loger dans la chambre près du grenier, dit-il un peu bas au bouffon ; mais, puisqu’il est si peu sociable envers des chrétiens, je vais le reléguer au chenil voisin de celui d’Isaac. Anwold, dit-il au porte-flambeau, conduisez le pèlerin à la cellule méridionale. Je vous souhaite une bonne nuit, pèlerin, ajouta-t-il, avec de légers remercîments pour une courte politesse.

— Bonne nuit, et que le ciel vous accorde sa bénédiction, » répondit le pèlerin d’un air tranquille ; et son guide continua sa marche pour le mener à la cellule qu’Oswald avait indiquée.

Arrivés dans une petite antichambre sur laquelle s’ouvraient plusieurs portes, et qui était éclairée par une petite lampe de fer, ils éprouvèrent une seconde interruption provenant d’une femme de chambre de Rowena, qui, annonçant d’un ton d’autorité que sa maîtresse désirait parler au pèlerin, prit la torche des mains d’Anwold, et, invitant ce dernier à attendre qu’elle revînt, fit signe à l’inconnu de la suivre. Apparemment ne jugea-t-il pas convenable de décliner cette invitation comme la première ; car, bien que son geste montrât qu’il éprouvait quelque surprise à de tels ordres, il obéit sans rien répondre.

Pour arriver à lady Rowena, il fallait traverser un petit corridor et monter sept marches qui n’étaient autres que des poutres de chêne solides et massives ; la sauvage magnificence de ce séjour s’accordait bien avec le respect dont était pénétré pour la jeune saxonne le noble seigneur du manoir. Les murs de l’appartement étaient couverts de tapisseries brodées qui, au moyen de diverses espèces de soie entremêlées de fils d’or et d’argent, représentaient, avec tout l’art dont étaient susceptibles ces temps reculés, des chasses au lévrier et au faucon. Le lit était orné de cette riche tapisserie et entouré de rideaux teints en pourpre. Les sièges étaient aussi recouverts d’une étoffe coloriée, et l’un d’eux, plus élevé que les autres, avait un marchepied d’ivoire artistement ciselé.

Quatre candélabres d’argent, supportant des bougies en cire, servaient à éclairer ce lieu ; mais, hâtons-nous de le dire, qu’aucune de nos modernes beautés ne porte envie à la magnificence de la princesse saxonne. Les murs de l’appartement avaient été si mal finis, et se trouvaient alors tellement lézardés que la riche tapisserie dont ils étaient couverts remuait au moindre souffle, et, en dépit d’une sorte de paravent destiné à les protéger, la flamme des torches vacillait dans l’air comme le plumet sur la toque du chieftain[1]. Ici tout paraissait magnificence avec une grossière prétention à montrer quelque goût ; mais ce qu’on appelle les commodités de la vie domestique, ou le confortable, y manquait presque entièrement, parce qu’il était encore inconnu.

Lady Rowena, avec trois de ses suivantes qui se tenaient derrière elle et qui arrangeaient sa chevelure pour la nuit, était assise sur l’espèce de trône déjà mentionné, et regardait autour d’elle comme une reine qui attend d’universels hommages. Le pèlerin connaissait ses droits, et il y paya tribut par une profonde génuflexion. « Levez-vous, pèlerin, lui dit-elle avec grâce ; celui qui prend la défense de l’absent a droit au bon accueil de quiconque chérit la vérité et honore la valeur. Retirez-vous, dit-elle à ses suivantes, excepté Elgitha, je voudrais parler avec ce saint voyageur. » Les jeunes filles, sans quitter l’appartement, allèrent se placer dans la partie la plus éloignée et s’assirent sur un petit banc de chêne contre la muraille, où elles se tinrent muettes comme des statues, bien qu’à une telle distance leurs chuchotements n’eussent pu interrompre l’entretien de leur maîtresse avec cet inconnu.

« Pèlerin, lui dit Rowena après un moment de silence durant lequel elle semblait incertaine sur la manière dont elle commencerait la conversation, vous avez ce soir mentionné un nom, je crois, dit-elle avec une sorte d’effort, le nom d’Ivanhoe, dans un château où, d’après les lois de la nature et de la parenté, il aurait dû résonner d’une manière agréable ; et cependant telle est la perversité du sort, que, de tous ceux dont les cœurs auraient dû tressaillir à ce nom, j’ose à peine vous demander en quel lieu et dans quelle situation vous avez laissé le jeune héros. Nous avons su qu’étant resté en Palestine, à cause de sa mauvaise santé, après le départ de l’armée anglaise, il avait souffert les persécutions de la ligue française, à laquelle les templiers passent pour être attachés.

— Je connais peu le chevalier d’Ivanhoe, répondit le pèlerin d’une voix émue ; je voudrais le connaître mieux, madame, puisque vous vous intéressez à sa fortune. Il a, je crois, surmonté la persécution de ses ennemis en Palestine, et il était au moment de retourner en Angleterre, où vous savez mieux que personne quelle chance de bonheur l’attend. »

Lndy Rowena poussa un profond soupir, et demanda avec plus d’instance l’époque où le chevalier d’Ivanhoe pourrait rentrer dans sa patrie, et s’il ne serait pas exposé à de grands dangers dans sa route. Sur la première question le pèlerin avoua son entière ignorance ; sur la seconde il répondit que le voyage pouvait se faire en sûreté par Venise et Gênes, et de là par la France. « Ivanhoe, ajouta-t-il, est familiarisé avec la langue et les coutumes françaises, et il n’a à redouter aucun fâcheux hasard dans son trajet vers ce dernier pays.

— Plût à Dieu, dit Rowena, qu’il fût déjà ici et en état de porter les armes au prochain tournoi, dans lequel les chevaliers anglais auront à déployer leur habileté et leur courage ! Si Athelstane de Coningsburgh y remportait le prix, Ivanhoe apprendrait de fâcheuses nouvelles en abordant en Angleterre. Comment se trouvait-il, étranger, la dernière fois que vous l’avez vu ? La maladie avait-elle appesanti sa lourde main sur la force et les traits du jeune homme ?

— Il était plus pâle, dit le pèlerin, et plus maigre qu’à l’époque où il revint de Chypre, à la suite de Richard Cœur-de-Lion, et les soucis semblaient gravés sur son visage ; mais je ne l’abordai point, ne le connaissant pas.

— Il ne trouvera, je le crains, dit la dame, que bien peu de motifs dans son pays natal d’éclaircir les nuages qui obscurcissent la sérénité de son front gracieux. Je vous remercie, bon pèlerin, de vos renseignements sur le compagnon de mon enfance. Approchez, dit-elle à ses suivantes, offrez la coupe du repos à ce saint homme, que je ne veux pas retenir plus long-temps. » L’une d’elles présenta une coupe d’argent plein d’un mélange de vin et d’épices, que Rowena effleura de ses lèvres, pour la passer au pèlerin qui, avec une humble obéissance, en but quelques gouttes.

« Accepte cette aumône, mon ami, continua-t-elle, en lui offrant une pièce d’or, comme une marque du vif intérêt que j’ai pris à ton pénible voyage, et de mon respect pour les lieux saints que tu as visités. » Le pèlerin reçut le don avec une révérence aussi profonde que la précédente, et suivit Edwina hors de l’appartement, pour retourner dans l’antichambre. Il y retrouva le domestique Anwold, qui, prenant la torche des mains de la suivante, le conduisit, avec plus de hâte que de cérémonie, dans la partie extérieure et la plus sale du château, où un certain nombre de petites chambres ou plutôt de cellules recevaient, pour y passer la nuit, les domestiques du dernier ordre et les étrangers d’une classe inférieure.

« Dans laquelle de ces cellules repose le Juif ? » demanda le pèlerin.

« Le chien de mécréant, répondit Anwold, croupit dans la cellule voisine de la vôtre. Par saint Dunstan, combien il faudra la racler et la nettoyer avant de la rendre propre à loger un chrétien !

— Et où sommeille le porcher Gurth ?

— Dans la cellule à votre droite, comme le Juif à votre gauche ; vous servez de séparation entre l’enfant de la circoncision et le gardien de ce qui est en abomination dans les tribus d’Israël. Vous eussiez occupé un endroit plus convenable si vous aviez accepté l’invitation d’Oswald.

— Je suis content de ceci, reprit le pèlerin, la compagnie même d’un juif ne saurait répandre la souillure à travers une cloison de chêne. »

Disant ces mots il entra dans le cabinet qui lui était destiné, et, prenant la torche des mains du domestique, il le remercia en lui souhaitant une bonne nuit. Il ferma alors la porte de la cellule, plaça la torche dans un candélabre de bois, et promena un regard scrutateur dans ce taudis, dont tout l’ameublement consistait en une grossière escabelle de bois, et en une sorte de lit fait en planches plus grossières encore, rempli de paille fraîche, sur laquelle s’étendaient deux ou trois peaux de mouton en guise de couvertures. Et ayant éteint sa torche, le pèlerin se jeta tout habillé sur le grabat, et dormit, ou du moins resta couché jusqu’à ce que les premières lueurs de l’aube eussent trouvé un passage à travers la petite fenêtre grillée qui servait à la fois d’entrée à l’air et à la clarté dans cette cellule misérable. Alors il se leva, fit sa prière du matin, et, rajustant son habillement, il s’en fut vers le chenil du juif Isaac, en levant le loquet aussi doucement qu’il put.

L’Israélite était livré à un sommeil très agité sur une couche pareille à celle où le pèlerin avait passé la nuit. La portion des vêtements que le Juif avait quittés la veille, était disposée soigneusement autour de sa personne, comme pour empêcher qu’ils ne lui fussent dérobés durant le sommeil. Un trouble manifeste était peint sur son front, et ressemblait presque à une agonie. Ses bras se mouvaient d’une manière convulsive, comme pour lutter contre le cauchemar, et des exclamations en hébreu ou dans la langue moderne, mêlée d’anglais et de normand, s’élevaient par intervalles, par exemple, celles-ci : « Pour l’amour du dieu d’Abraham, épargnez un malheureux vieillard ! je suis pauvre, je n’ai pas un penny ; dussiez-vous avec des fers me déchirer les membres, je ne pourrais vous rien donner ! »»

Le pèlerin n’attendit pas la fin de la vision du Juif, il le poussa avec son bâton. Ce contact soudain probablement s’unit aux craintes excitées par le songe, car le vieillard tressaillit aussitôt, ses cheveux gris se dressèrent sur sa tête, et sautant sur ses vêtements et les serrant dans ses mains comme un faucon serre étroitement sa proie, il attacha sur le pèlerin ses yeux noirs et perçants, avec une expression de sauvage surprise et de crainte inexprimable. « Ne craignez rien, Isaac, dit le pèlerin, je viens vers vous en ami.

— Que le Dieu d’Israël vous bénisse, dit le Juif, grandement soulagé, je rêvais, mais le père Abraham soit loué, ce n’était qu’un rêve ; et, ajouta-t-il avec son ton habituel, de quoi votre bon plaisir peut-il avoir à s’occuper avec un pauvre juif et à une heure si matinale ?

— C’est pour vous dire que si vous ne quittez pas sur-le-champ cette maison, et ne marchez avec célérité, votre voyage ne sera pas sans péril.

— Dieu de Moïse, dit le Juif, qui donc pourrait avoir intérêt à mettre en danger un pauvre malheureux tel que moi ?

— Vous devez le savoir, dit le pèlerin ; mais apprenez que, lorsque le templier hier soir traversait la salle, il parla à ses esclaves musulmans en langue arabe que je comprends très bien, et il leur ordonna de veiller ce matin au départ du Juif, de le saisir à quelque distance du château, et de le conduire au manoir de Philippe de Malvoisin ou à celui de Reginald Front-de-Bœuf. »

Il serait impossible d’exprimer la terreur extrême qui s’empara du Juif à cette nouvelle, et il sembla avoir perdu toutes ses facultés à la fois : ses bras tombèrent à ses côtés, sa tête se pencha sur sa poitrine, ses genoux plièrent sous le poids de son corps, ses nerfs et ses muscles parurent se relâcher et perdre toute espèce d’énergie, et il tomba aux pieds du pèlerin comme un homme qui se baisse, s’agenouille et se prosterne pour exciter la compassion, mais comme un homme saisi de toutes parts par la pression d’une force invisible qui l’écrase et l’attache à la terre, sans lui laisser aucun moyen de résistance.

« Dieu d’Abraham ! fut sa première exclamation, lorsqu’il étendit et leva ses mains décharnées, mais sa tête grise fixée sur le sol ; ô saint Moïse ! ô bienheureux Aaron ! dit-il ensuite, mon rêve n’était donc pas chimérique, la vision ne m’est donc pas venue en vain ! je sens déjà les instruments du supplice qui me déchirent les nerfs ! je sens la torture passer sur mon corps, comme les herses, les faux et les haches de fer sur les hommes de Raab et les cités des enfants d’Ammon ! »

« Debout, Isaac, et écoutez-moi, dit le pèlerin, qui voyait sa détresse avec une compassion mêlée de mépris ; vous avez de justes motifs de terreur, en réfléchissant combien les princes et les nobles ont tourmenté vos frères pour en arracher des trésors ; mais debout, encore une fois, et je vous indiquerai un moyen d’évasion. Quittez à l’instant ce château, pendant que les étrangers y sommeillent encore depuis le repas d’hier au soir ; je vous guiderai dans la forêt par des sentiers secrets aussi bien connus de moi que d’aucun des garde-chasses qui les suivent, et je ne vous laisserai qu’après vous avoir placé sous la conduite de quelque chef ou baron se rendant au tournoi, dont vous avez probablement les moyens d’acheter la protection. » Pendant que les oreilles d’Isaac recueillaient avidement les espérances d’évasion que ce discours y glissait, il commençait graduellement et pouce à pouce à se lever de terre, jusqu’à ce qu’il se fût mis sur ses genoux, rejetant en arrière ses longs cheveux gris et sa longue barbe, et fixant ses yeux noirs sur le visage du pèlerin, avec une expression à la fois d’espérance et de crainte, mêlée de soupçons ; mais lorsqu’il entendit la fin de ce discours, sa première terreur lui revint dans toute sa force, et il retomba la face contre terre, en s’écriant : « Moi, posséder les moyens de m’assurer la protection d’un homme puissant ? hélas ! si c’est en cela que consiste la seule voie de salut qui m’est réservée, comment puis-je la prendre, moi, pauvre juif, que des extorsions de toute espèce ont déjà réduit à la misère de Lazare ? » Alors, comme si le soupçon eût dominé les autres sentimens qui l’agitaient, il s’écria tout-à-coup : « Pour l’amour de Dieu, jeune homme, ne me trahissez pas ! Au nom du grand Être qui nous a créés tous, Juifs aussi bien que Gentils, Israélites comme Ismaélites, ne me trahissez pas ! Hélas ! ne fallût-il qu’un penny pour acheter la protection d’un pauvre chrétien, je ne pourrais le donner. » En disant ces derniers mots, il se leva et saisit le manteau du pèlerin, en jetant sur lui des regards de suppliant. Celui-ci retira son manteau, comme pour éviter la souillure de tout contact avec ce misérable.

« Quand tu posséderais toutes les richesses de ta tribu, dit-il, quel intérêt pourrait me porter à te nuire ? Sous ce vêtement, je suis voué à la pauvreté, et je ne le changerais contre quoi que ce fût, si ce n’est un cheval et une cotte de mailles. Du reste, ne pense pas que je me soucie de ta société, ou que je me propose d’en tirer quelque avantage ; reste ici, si tu le veux ; Cedric le Saxon pourra te protéger.

— Hélas ! dit le Juif, il ne souffrira pas que je voyage au milieu de sa suite : Saxon ou Normand rougirait de se trouver avec le pauvre Israélite ; et cependant, voyager seul au milieu des domaines de Philippe de Malvoisin ou de Reginald Front-de-Bœuf… Bon jeune homme, je te suivrai ! hâtons-nous, prenons nos ceintures, fuyons ; voici ton bâton, pourquoi tardes-tu ?

— Je suis prêt, dit le pèlerin, cédant aux instances de son compagnon ; mais il faut s’assurer les moyens de quitter la place ; suivez-moi. » Il le conduisit vers la cellule voisine, qui, comme on le sait, était occupée par Gurth le porcher : « Debout, Gurth, dit le pèlerin, baisse le pont-levis, et laisse-nous sortir le Juif et moi. »

Gurth, dont l’emploi, si humble de nos jours, lui donnait autant d’importance dans l’Angleterre saxonne que le même emploi en donnait à Eumée en Ithaque, fut offensé du ton familier et impératif que prenait le pèlerin.

« Le Juif, quittant Rotherwood, dit-il en s’appuyant sur le coude et le considérant d’un air dédaigneux, sans bouger de son grabat ; le Juif, quittant Rotherwood et voyageant de compagnie avec le pèlerin ! »

— J’ai justement rêvé, dit Wamba, qui entrait alors, qu’il avait osé nous dérober un jambon.

— Ma foi, dit Gurth, la tête toujours appuyée sur la bûche qui lui servait d’oreiller, le Juif et le Gentil voudront bien attendre l’ouverture de la grande porte ; nous ne souffrons pas ordinairement que les visiteurs sortent du château furtivement et à une heure aussi indue.

— Cependant, dit le pèlerin d’un ton impératif, je ne pense pas que vous me refusiez cette faveur. » En disant ces mots, il se pencha vers le lit du porcher, toujours nonchalamment couché, et lui dit à l’oreille et à voix basse quelques mots en saxon. Gurth tressaillit comme électrisé ; le pèlerin, élevant le doigt subitement dans l’attitude d’un homme qui recommande un absolu silence, ajouta : « Prends garde, Gurth, tu es prudent, je le sais ; allons, baisse le pont-levis, tu en sauras plus tout à l’heure. »

Gurth obéit avec joie et précipitation, tandis que Wamba et le Juif qui le suivaient s’étonnaient l’un et l’autre du soudain changement qui s’était opéré chez le porcher.

« Ma mule, ma mule, dit le Juif, après avoir passé la fausse porte.

— Va lui chercher sa mule, dit le pèlerin ; écoute, il en faut une autre pour moi qui l’accompagnerai jusqu’à ce qu’il soit hors de ces parages. Je remettrai la bête saine et sauve à Ashby à quelqu’un de la suite de Cedric… En outre… » Il s’approcha de Gurth et lui parla à voix basse.

« Certes je le ferai volontiers, très volontiers, » et il partit incontinent pour exécuter les ordres qu’il avait reçus.

« Je voudrais bien savoir, dit Wamba, quand son camarade se fut éloigné, ce que vous autres pèlerins apprenez dans la Terre Sainte.

— À dire nos prières, imbécile, répondit le pèlerin, et à mortifier notre corps par les jeûnes, les veilles et les oraisons.

— Vous apprenez sans doute quelque chose de plus efficace que tout cela, répondit le bouffon ; car comment la prière ou le repentir pourraient-ils exciter Gurth à rendre un service ? comment les veilles ou le jeûne pourraient-ils le porter à vous prêter une mule ? Moi, je pense que vous eussiez obtenu une réponse tout aussi polie du favori de Gurth, de son cochon noir, si vous eussiez pris le parti de parler à la pauvre bête et de votre repentir et de vos veilles.

— Imbécile Saxon, » dit le pèlerin.

« C’est vrai, dit le bouffon ; si, comme toi, j’étais Normand, car je te suppose tel, j’aurais eu pour moi le sort, et j’aurais été plus sage. »

Gurth parut en ce moment avec les mules de l’autre côté du fossé. Les voyageurs traversèrent le pont-levis, formé seulement de deux planches. Le peu de largeur de ce pont répondait exactement à celle de la fausse porte ; un petit guichet pratiqué à la palissade extérieure donnait accès dans la forêt. Ils n’eurent pas plus tôt atteint les mules, que le Juif se hâta de fixer sur la selle, de ses mains tremblantes, un petit sac de bougran bleu, qu’il tira de dessous son manteau, et qui, marmottait-il, ne contenait autre chose qu’un habillement de rechange. Alors, s’élançant sur l’animal avec une vivacité et une ardeur que, d’après son âge, on ne pouvait lui supposer, il se hâta de disposer les pans de son manteau de manière à dérober tout-à-fait aux regards le fardeau qu’il avait eu soin de placer en croupe. Le pèlerin monta avec moins de précipitation, et tendit, en partant, sa main à Gurth, qui la baisa avec les marques d’un respect vraiment inexprimable. Le porcher, sans quitter la place qu’il occupait, restait les yeux attachés sur les voyageurs jusqu’à ce qu’ils se fussent perdus sous les branches de la forêt, lorsqu’il fut tiré de sa rêverie par la voix de Wamba.

« Mon bon ami Gurth, dit le bouffon, sais-tu que ce matin tu es d’une obligeance vraiment étrange, et d’une piété que je ne t’ai jamais vue. Ah ! que ne suis-je un père prieur ou un pauvre pèlerin, je profiterais au moins de ton zèle et de ta politesse inaccoutumée, et certes j’en tirerais un autre prix qu’un baiser sur la main.

— Tu n’es pas assez fou pour cela, Wamba, répondit Gurth ; quoique tu ne raisonnes que sur des apparences ; mais, je le sais, le plus sage de nous n’agit pas autrement. Allons, il est temps d’aller vaquer aux soins de ma charge. » Parlant ainsi il retourna au château, accompagné du bouffon.

Pendant ce temps les voyageurs continuaient leur route avec un empressement qui semblait justifier les craintes violentes du Juif peu disposé, à raison de son âge, à supporter un mouvement rapide et continuel. Le pèlerin, familier avec les tours et les détours du bois, se dirigeait vers les sentiers les plus détournés et excitait ainsi à chaque pas les soupçons de l’Israélite qui lui supposait alors le dessein de le conduire dans quelque embuscade préparée par ses ennemis. On pourrait, en toute conscience, lui pardonner ses doutes ; car, excepté peut-être les poissons volants, il n’existait pas sur la terre, dans les airs, et sous les eaux, une race qui fût, autant que les Juifs l’étaient à cette époque, l’objet d’une persécution générale, continue et impitoyable. Sous les prétextes les plus légers et les plus déraisonnables, aussi bien que sur les accusations les plus absurdes et les plus mal fondées, leurs personnes et leurs biens étaient exposés à tous les caprices de la fureur populaire ; car Normands, Saxons, Danois et Bretons, quelque ennemis qu’ils fussent, rivalisaient d’exécrations contre un peuple qu’un des points de leur religion leur ordonnait de haïr, d’outrager, de mépriser, de piller et de persécuter. Les rois de la race normande, et les nobles indépendants qui les imitaient dans tous leurs actes de tyrannie, maintenaient contre ce peuple dévoué une persécution plus régulière, plus calculée et plus intéressée. Voici à ce sujet un trait bien connu de la vie du roi Jean. Un Juif opulent avait été renfermé dans un château par ordre de ce roi. Il lui faisait, chaque jour, arracher une dent. Le malheureux Israélite voyant sa mâchoire entièrement dégarnie consentit à payer au roi une somme immense, précisément celle que le tyran avait eu l’intention de lui extorquer. Le peu d’argent monnayé qui se trouvait dans le pays était presque entièrement entre les mains de ce peuple persécuté, et la noblesse n’hésitait pas à suivre l’exemple du souverain, et le lui arrachait par toute espèce d’oppression et même au moyen de tortures personnelles. Cependant le courage passif inspiré par l’amour du gain portait les Juifs à braver les maux divers auxquels ils étaient exposés, en considération des profits immenses qu’ils pouvaient réaliser dans un pays naturellement aussi riche que l’Angleterre. En dépit de toute espèce de découragement, et même d’une cour spéciale de taxes, appelée échiquier des Juifs, créée dans le seul but de les dépouiller et de les ruiner, les Juifs multipliaient et accumulaient des sommes immenses qu’ils faisaient passer de main en main par lettres de change, invention dont le commerce leur est, dit-on, redevable, et au moyen de laquelle ils pouvaient transporter leurs richesses partout où bon leur semblait, de telle manière que, s’ils étaient menacés d’oppression dans un pays, leur fortune pût être mise en sûreté dans un autre. Placées ainsi en quelque sorte en opposition avec le fanatisme et la tyrannie de ceux sous lesquels ils vivaient, l’opiniâtreté et l’avarice des Juifs semblaient croître en proportion de la persécution dont ils étaient l’objet ; et si les richesses immenses qu’ils acquéraient ordinairement dans le commerce les plaçaient souvent dans une position dangereuse, d’un autre côté elles servaient à étendre leur influence et à leur assurer un certain degré de protection. Le malheur de leur condition rendait leur caractère défiant, soupçonneux et timide, mais aussi obstiné, indomptable et adroit à éviter les dangers auxquels ils étaient exposés.

Les voyageurs s’étant avancés d’un pas rapide à travers plusieurs sentiers détournés, le pèlerin rompit enfin le silence. « Ce grand chêne ruiné, dit-il, marque la limite des domaines de Front-de-Bœuf. Nous avons passé depuis long-temps ceux de Malvoisin. Nous n’avons plus à craindre d’être poursuivis. »

— « Que les roues de leurs chariots se brisent, dit le Juif, comme celles de l’armée de Pharaon, afin qu’ils soient arrêtés dans leur marche ! Mais ne m’abandonnez point, bon pèlerin, songez à ce fier et sauvage templier et à ces esclaves sarrasins ; peu leur importera le lieu où ils me rencontreront ; manoir ou terre seigneuriale, ils ne respectent rien.

— Notre route, dit le pèlerin, devrait nous séparer ici, car il ne semble pas convenir à des hommes de mon caractère et du tien de voyager ensemble plus long-temps que la nécessité ne le commande. D’ailleurs, quelle assistance pourrais-tu recevoir de moi, paisible pèlerin, contre deux païens armés ?

— Ô brave jeune homme, tu peux me défendre, et je sais que tu le veux. Pauvre comme je suis, je le demande, non pas avec de l’argent à la main, car, pour de l’argent, que le Dieu d’Abraham me soit en aide ! je n’en ai pas ; mais…

— Argent ou récompense, dit le pèlerin en l’interrompant, je l’ai déjà déclaré que je n’en voulais pas. Pour te guider, je le puis, et même il peut se faire que je te défende, puisque protéger un Juif contre un Sarrasin, n’est pas une chose entièrement indigne d’un chrétien. Je te mettrai donc sain et sauf sous une escorte convenable. Nous ne sommes plus éloignés de la ville de Sheffield, où tu pourras trouver des hommes de ta tribu qui t’offriront un asile.

— Que la bénédiction de Jacob s’étende sur toi, bon jeune homme, répondit le Juif. Je trouverai à Sheffield un abri chez mon parent Zareth, et les moyens de continuer ma route en sûreté.

— Qu’il en soit ainsi, reprit le pèlerin, nous allons donc à Sheffield, et une demi-heure de marche nous suffira avec nos chevaux pour nous trouver en vue de cette ville. »

La demi-heure s’écoula dans un silence absolu de part et d’autre, le pèlerin dédaignant peut-être d’adresser la parole au Juif, excepté en cas de nécessité réelle, et le Juif n’osant pas ouvrir de conversation avec un homme dont le voyage à la Terre-Sainte imprimait à son caractère une sorte de sainteté. Ils s’arrêtèrent sur un lieu élevé, et le pèlerin, apercevant la ville de Sheffield, placée sous leurs yeux, répéta les mots : « Ici nous devons nous séparer.

— Non pas avant que vous ayez reçu les remercîments du pauvre juif, dit Isaac ; car je n’ose pas vous proposer de venir avec moi chez mon parent Zareth qui pourrait me procurer les moyens de reconnaître vos bons offices.

— Je t’ai déjà dit, reprit le pèlerin, ne vouloir pas de récompense. Si, parmi le grand nombre de tes débiteurs, tu veux épargner, pour l’amour de moi, le supplice des fers et de la prison, surtout si c’est un malheureux chrétien mis à ta discrétion, je regarderai cette générosité de ta part comme une ample récompense du léger service que je viens de te rendre.

— Attendez, attendez, s’écria le Juif en retenant le pèlerin par son manteau ; je voudrais faire quelque chose de plus que cela, quelque chose pour vous-même. Dieu sait que le Juif est pauvre ; oui, Isaac n’est qu’un mendiant de sa tribu ; mais pardonnez-moi si je devine ce que vous souhaitez le plus en ce moment.

— Si tu le devinais réellement, répondit le pèlerin, tu ne pourrais me le donner, quand même tu serais aussi riche que tu dis être pauvre.

— Comme je le dis, répéta le Juif. Hélas ! croyez-le, je ne dis que la vérité ; je suis un homme volé, endetté, misérable ; des mains cruelles m’ont dépouillé de mes marchandises, de mon argent, de mes navires et de tout ce que je possédais ; je puis cependant vous dire ce que vous désirez, et peut-être vous le procurer aussi : c’est un bon cheval et une armure. «

Le pèlerin tressaillit, et se tournant brusquement vers le Juif : « Quel démon, dit-il, t’a inspiré cette conjecture ?

— Qu’importe ? répondit le Juif en souriant, si c’est une vérité ; et si j’ai deviné vos désirs, je puis également les satisfaire.

— Mais considère, dit le pèlerin, mon caractère, mon costume, mes vœux.

— Je vous connais, vous autres chrétiens, reprit le Juif ; je sais que les plus généreux d’entre vous, par un entraînement superstitieux, prennent le bourdon et les sandales, et s’en vont nu-pieds visiter les tombeaux des hommes morts.

— Ne blasphème pas, juif, lui dit le pèlerin d’un ton sévère.

— Pardon, dit le Juif, si j’ai parlé inconsidérément ; mais vous avez laissé échapper hier au soir et ce matin des paroles qui, comme des étincelles jaillissant du caillou, ont trahi le métal qui les recèle ; et sur le cœur qui palpite sous la robe de ce pèlerin est cachée une chaîne d’or de chevalier, comme aussi elle cache des éperons de cavalier. J’ai aperçu ces trésors, je les ai vus briller ce matin, lorsque vous vous êtes penché sur mon grabat. »

Le pèlerin ne put s’empêcher de sourire : « Si tes vêtements étaient scrutés par un œil aussi curieux que le tien, dit-il, quelle découverte n’y pourrait-on pas faire !

— Ne dites point cela, » reprit le Juif en changeant de couleur ; et, tirant en hâte son encrier comme pour briser une telle conversation, il se mit à écrire sur un feuillet de papier qu’il appuya sur le sommet de sa toque jaune, et sans descendre de sa mule. Dès qu’il eut fini, il donna le billet, tracé en caractères hébraïques, au pèlerin, en lui disant : « À Leicester, tout le monde connaît le riche Israélite Kirgath Jaïram de Lombardie ; portez-lui ce billet ; il a encore à vendre six armures de Milan, dont la moindre ne serait pas indigne d’une tête couronnée, et dix bons coursiers, dont le moindre pourrait être monté par un roi allant livrer une bataille pour la défense de sa couronne. Il vous remettra, selon votre choix, un cheval et une armure avec tout ce qui pourra vous être nécessaire pour le tournoi. Après la lutte, vous lui rendrez le tout en bon état, à moins que vous ne préfériez en payer la valeur au propriétaire.

— Mais, Isaac, dit le pèlerin souriant, sais-tu que dans ces jeux les armes et le palefroi du chevalier vaincu reviennent de droit au vainqueur ? Or, je puis être malheureux, et perdre ce que je ne puis rendre ou payer. »

Le Juif parut quelque peu étonné et peiné de cette chance ; mais recueillant son courage, il répondit aussitôt :

« Non, non, non, c’est impossible ; je ne veux pas y songer ; la bénédiction de Dieu sera sur toi ; ta lance sera aussi formidable que la verge de Moïse. »

Disant ces mots, il tourna la tête de sa mule pour s’en aller, quand le pélerin à son tour le saisit par le manteau :

« Non, Isaac, tu ne connais pas encore tous les périls du combat ; le cheval peut être tué, l’armure endommagée, car je n’épargnerai ni l’un ni l’autre ; d’ailleurs les gens de ta tribu ne donnent rien pour rien, et il faudrait que je payasse quelque chose pour m’en être servi. »

Le Juif se tordit sur sa selle comme un homme atteint de la colique ; mais de meilleurs sentiments prédominèrent sur ceux qui lui étaient le plus familiers :

« N’importe, dit-il, n’importe ; laissez-moi partir. S’il y a quelque dommage, il ne vous en coûtera rien ; s’il y a quelque argent de perdu, Kirgath Jaïram l’oubliera pour l’amour d’Isaac, son parent. Adieu ; cependant, écoutez, bon jeune homme, dit-il en se retournant et en grimaçant de crainte ; ne vous emportez pas trop dans ce vain tumulte ; je ne veux pas dire que vous n’exposiez pas trop le cheval ni l’armure ; je veux parler de votre vie.

— Grand merci de ta sollicitude, dit le pèlerin souriant de nouveau ; je profiterai de ta franche courtoisie, et j’aurai bien du malheur si je ne puis en tenir compte. »

Ils se quittèrent et prirent chacun une route différente pour entrer à Sheffield.



  1. Capitaine ou chef de clans ou paysans de la Vieille-Écosse. a. m.