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ÉlégiesVanierŒuvres complètes, III (p. 16-19).

V


Incorrigible, toi. Mais c’est la destinée.
Voilà pourquoi mon cœur triste t’a pardonnée,
Mon cœur tendre, indolent et fol, et plus cruel…
Incorrigible, toi, selon l’ordre du Ciel,
Pour te punir toi-même et châtier mes fautes.
(Et tu t’acquittes bien de ces fonctions hautes.)
Incorrigible, toi, toi, c’est la faute au passé,
À ton passé brutal, misérable, insensé.
Comme le mien d’hier, car jadis je fus brave,
Je croyais fermement que tout m’était esclave
Et j’allais, insolent, turbulent, hasardeux.
Avec l’air, comme dit l’autre, d’en avoir deux.
J’en avais deux, je t’en réponds, tu peux toi-même
Témoigner que j’en ai deux encor : l’un suprême,
Trop généreux, visant au mieux plutôt qu’au bien ;
L’autre bas, quasiment d’un pître ou d’un vaurien.
Puis le malheur m’a fait pareil aux autres hommes,
Sinon moindre, et voici qu’ayant croqué les pommes,

Il ne me reste que les pépins et la peau.
Bah ! puisque je t’ai là, mon sort est le plus beau,
Ma part est la meilleure en ce monde d’une heure
Où l’amour seul nous éternise et seul demeure.
Mais toi, ma pauvre enfant, d’après les francs aveux
Ou ta noble confession, comme tu veux,
Tu jouissais encore plus que moi de la vie :
Les hommes à genoux comblaient ta moindre envie,
Tu nageais dans l’argent et tu roulais sur l’or.
Et, pour te faire heureuse et belle mieux encor,
Une passion vraie et forte t’avait prise.
Qui t’exalta longtemps comme un bon vin qui grise.
Tu fus sublime tous ces ans. Tout ton effort
Te bandait vers cet homme, et lorsqu’un désaccord
Inévitable vint sur vous, Sapho naïve.
Tu fis le saut de… Seine et, depuis morte-vive,
Tu gardes le vertige et le goût du néant.
Je le vois bien à ton regard souvent béant,
Qui néanmoins s’allume et se fixe, moins sombre
Sur pauvre moi transi, palpitant dans ton ombre
Et que cet éclaircie a soudain réjoui.
Et nous voici, moi donc, l’amour épanoui.
Tendre, orageux, soumis, et toi la sympathie.
N’est-ce pas ? laisse-moi le croire, ressentie
Pour tant d’affection offerte de ma part,
Mal peut-être, à travers des nerfs, d’un cœur hagard.
Mais tant ! Et nous voici, victimes reposées.
Tous deux seuls, mais tous deux, aux rancunes brisées,

Las d’aventures, fous d’aimer et d’en souffrir,
Mais indulgents à nos ingrats, prêts à mourir
Mains dans la main, ainsi que tels vaincus, bons frères,
Opposant cordialement aux sorts contraires
La résignation de l’ultime amitié.

Tu vois, pour te complaire, ô meilleure moitié
De mon être, je bride et romps l’élan farouche
Vers tes sens de mes sens, et j’impose à ma bouche
Le silence des mots brûlants et des baisers,
Et je voudrais, pour voir tes lourds deuils apaisés,
T’être un des frères dont je parlais tout à l’heure
Et que tu fusses une sœur pour qui je meure
Ou je vive plutôt, faisant tout pour la paix
De la tristesse inexpugnable où tu te plais.
Quoi qu’en dise et qu’en fasse en son pieux manège,
La gaîté que tu feins, sachant qu’elle m’allège
Le fardeau lourd aussi de ma tristesse aussi,
Ô femme ! ô sœur ! ô tout mon précieux souci !

Incorrigibles, nous ! d’être mélancoliques.
Seulement, toi, grand cœur fidèle sans obliques
Détours, mais aux soudains et foudroyants retours.
Tu saignes en ton dam d’antan saignant toujours.
Tu fais bien puisque ta vocation est telle.
Pourtant mon propre ennui, ma blessure immortelle.
Je les mets sous tes pieds… Fais-je bien, à mon tour ?
Mais, tout en le domptant, je garde mon amour

Pour, du moins, être l’escabeau riche et funèbre
De ton amour à toi flottant dans la ténèbre
Et le rêve d’un abandon définitif.
Crois-m’en. Tout autre plan d’agir serait fautif.

Donc sans plus oublier l’ingrat, que je n’oublie
L’ingrate, aime-moi, va, tout mon cœur t’en supplie ;
Aime mon sacrifice en moi, fais-moi ce don,
Et si tu ne le peux sans peine, ô toi, pardon !