Imitation de Jésus-Christ/Livre 4/Chapitre 8

De l’oblation de Jésus-Christ en la croix, et de la propre résignation.


Vois comme tout nu sur la croix,
victime pure et volontaire,
les deux bras étendus sur cet infâme bois,
jadis pour tes péchés je m’offris à mon Père :
y réservai-je rien de ce qui fut en moi,
qu’afin de te sauver et de lui satisfaire
mon amour n’immolât pour toi ?

Tel tu dois de tout ton pouvoir
m’offrir chaque jour en la messe

toute l’affection que tu peux concevoir,
avec toute sa force et toute sa tendresse ;
tel tu me dois, mon fils, immoler à ton tour
un cœur qui tout entier pour moi seul s’intéresse,
et me rende amour pour amour.

Ainsi tu sauras me gagner ;
et ce que plus je te demande,
c’est que tu prennes soin de te bien résigner,
de faire de toi-même une sincère offrande :
tous autres dons pour moi ne sont point suffisants ;
je ne regarde point si leur valeur est grande,
je te cherche, et non tes présents.

Comme il ne te suffiroit pas
d’avoir sans moi mille avantages,
ainsi n’espère point que je fasse aucun cas
de tout ce que sans toi m’offriront tes hommages :
offre-toi tout entier, et de tes volontés,
en te donnant à moi, ne fais aucuns partages,
et tes dons seront acceptés.

Tu vois que je me suis offert
pour toi tout entier à mon Père ;
tu vois que je te donne, après avoir souffert,
tout mon corps et mon sang en ce divin mystère :

ce don que je te fais pour être tout à toi
te sert d’un grand exemple, et t’apprend pour me plaire
que tu dois être tout à moi.

Si dans toi ton propre intérêt
se peut réserver quelque chose,
si tu ne t’offres pas à tout ce qui me plaît,
si tu n’es point d’accord que moi seul j’en dispose,
tu ne me feras point d’entière oblation,
et l’art de nous unir, qu’ici je te propose,
n’aura point sa perfection.

Cette oblation de ton cœur,
quelques actions que tu fasses,
doit précéder entière avec pleine vigueur,
doit se faire à toute heure et sans que tu t’en lasses.
Aime ce digne joug de ma captivité,
et n’attends que de lui l’abondance des grâces
et la parfaite liberté.

D’où crois-tu qu’on voit ici-bas
si peu d’âmes illuminées,
si peu dont le dedans soit purgé d’embarras,

si peu dont les ferveurs ne se trouvent bornées ?
C’est qu’à se dépouiller peu savent consentir,
qui par le propre amour vers elles ramenées,
ne penchent à se revêtir.

Souviens-toi que j’ai prononcé
cette irrévocable parole :
" Quiconque pour me suivre à tout n’a renoncé
n’est point un vrai disciple instruit en mon école. "
Si tu le veux donc être en ce mortel séjour,
donne-toi tout à moi, sans souffrir qu’on me vole
la moindre part en ton amour.