Imitation de Jésus-Christ/Livre 2/Chapitre 3

Traduction par Pierre Corneille.
Texte établi par Charles Marty-LaveauxHachette (p. 191-195).

De l’homme pacifique.


Prépare tes efforts à mettre en paix les autres
par ceux de l’affermir chez toi :
leurs esprits aisément se règlent sur les nôtres,
l’exemple est la plus douce et la plus forte loi.

Ce calme intérieur est le trésor unique
qui soit digne de nos souhaits :
l’homme docte sert moins que l’homme pacifique,
et le fruit du savoir cède à ceux de la paix.

Le savant qui reçoit sa passion pour guide
n’agit sous elle qu’en brutal :
le bien lui semble un crime, et sa croyance avide
vole même au-devant de ce qu’on dit de mal.

Qui se possède en paix est d’une autre nature :
il sait tourner le mal en bien,
il sait fermer l’oreille au bruit de l’imposture,
et jamais d’aucun autre il ne soupçonne rien.


Mais qui vit mal content et suit l’impatience
de ses bouillants et vains desirs,
celui-là n’est jamais sans quelque défiance,
et voit partout matière à de prompts déplaisirs.

Comme tout fait ombrage aux soucis qu’il se donne,
tout le blesse, tout lui déplaît :
il n’a point de repos et n’en laisse à personne,
il ne sait ce qu’il veut, ni même ce qu’il est.

Il tait ce qu’il doit dire, et dit ce qu’il doit taire ;
il va quand il doit s’arrêter ;
et son esprit troublé quitte ce qu’il faut faire
pour faire avec chaleur ce qu’il faut éviter.

Sa rigueur importune examine et publie
où manque le devoir d’autrui,
et lui-même du sien pleinement il s’oublie,
comme si Dieu jamais n’avoit rien dit pour lui.

Tourne les yeux sur toi, malheureux, et regarde
quel zèle aveugle te confond ;
mets sur ton propre cœur une soigneuse garde,
et considère après ce que les autres font.


Tu sais bien t’excuser, et n’admets point d’excuses
pour les foiblesses du prochain :
il n’est point de couleurs pour toi que tu refuses,
ni de raisons pour lui qui ne parlent en vain.

Sois-lui plus indulgent, et pour toi plus sévère ;
censure ton mauvais emploi,
excuse ceux d’un autre, et souffre de ton frère,
si tu veux que ton frère aime à souffrir de toi.

Vois-tu combien ton âme est encore éloignée
de l’humble et vive charité,
qui jamais ne s’aigrit, jamais n’est indignée,
jamais ne veut de mal qu’à sa fragilité ?

Ce n’est pas grand effort de hanter sans querelle
des esprits doux, des gens de bien :
à se plaire avec eux la pente est naturelle,
et chacun sans miracle aime leur entretien.

Chacun aime la paix, la cherche, la conserve,
l’embrasse avec contentement,
et se donne sans peine avec peu de réserve
à ceux qu’il voit partout suivre son sentiment.


Mais il est des esprits durs, indisciplinables,
dont on ne peut venir à bout ;
il est des naturels farouches, intraitables,
qui tirent vanité de contredire tout.

Converser avec eux sans bruit et sans murmure,
c’est une si grande action,
qu’il faut beaucoup de grâce à porter la nature
jusqu’à ce haut degré de la perfection.

Je te le dis encore, il est parmi le monde
des genres d’esprits bien divers :
il en est qui dans eux ont une paix profonde,
et sauroient la garder avec tout l’univers ;

Il en est d’opposés, dont l’humeur inquiète
l’exile à jamais de chez eux,
et ne peut consentir qu’un autre se promette
un bonheur si contraire au chagrin de leurs vœux.

Ceux-là partout à charge, et les vivants supplices
de qui se condamne à les voir,
mais plus à charge encore à leurs propres caprices,
se donnent plus de mal qu’ils n’en font recevoir.


D’autres aiment la paix, et n’ont d’inquiétude
que pour s’y pouvoir maintenir,
et d’autres sans relâche appliquent leur étude
à réduire quelque autre aux soins d’y parvenir.

Notre paix cependant n’est pas ce que l’on pense ;
et tant qu’il nous faut respirer,
elle consiste plus dans une humble souffrance
qu’à ne rien ressentir qu’il fâche d’endurer.

Qui sait le mieux souffrir, c’est chez lui qu’elle abonde,
c’est lui qui la garde le mieux :
il triomphe ici-bas de soi-même et du monde ;
et comme enfant de Dieu, son partage est aux cieux.