Images de la vie/07

Chez l'auteur (p. 32-33).

L’ENFANT PRODIGUE


Cette histoire remonte à cinquante ans et m’a été racontée par mon grand-père.

Mathias Lefort était l’habitant le plus à l’aise du rang de la Blouse. Il possédait une belle terre de cent arpents, une bonne maison de brique et avait en plus un compte de deux mille piastres en banque. Cette petite fortune il l’avait acquise par son travail, sa frugalité et son esprit d’économie. Aujourd’hui, il avait soixante ans et comme il le disait, il était encore alerte et bien portant. Cependant, il n’était pas heureux et il y avait quelque chose qui le chicotait. En effet, il avait un garçon paresseux, ivrogne et sans cœur. Allez donc avec cela parler des lois de l’hérédité. Le père qui avait réussi dans la vie, qui avait amassé du bien, aurait aimé que son fils fasse bonne figure parmi la jeunesse de la paroisse et il l’avait greyé du mieux qu’il avait pu. Il lui avait acheté un beau complet, un boghei comme il n’y en avait pas un autre dans le comté, un attelage argenté et lui avait accordé l’usage d’un cheval exempté des gros travaux. Peu de garçons de la place auraient pu rivaliser avec lui. Ajoutons que Clément, car c’était son nom, était bien fait de sa personne et avait un abord engageant. Un dimanche matin, vers le milieu de l’été, il partit pour la messe dans son bel équipage mais ne revint chez lui que le mercredi avec un vieil habit sur le dos au lieu de l’élégant complet qu’il avait en partant. Et le père apprit que Clément avait échangé celui-ci pour la pitoyable défroque qu’il avait maintenant et qu’avec l’argent reçu en retour, il avait bu pendant trois jours.

Trois semaines plus tard, Clément partit de nouveau, mais cette fois, il revint à pieds après une absence de dix jours. Questionné par son père, il avoua avoir vendu cheval, voiture et attelage.

Après ces frasques, les relations entre le père et le fils n’étaient pas des plus cordiales et la vie à la maison était loin d’être agréable. L’on se rendit toutefois jusqu’au commencement de l’hiver, puis Clément annonça qu’il voulait s’en aller travailler aux États et il pria son père de lui donner l’argent pour payer son passage. Le vieux Mathias y consentit et lui remit vingt piastres. Le fils lui fit alors ses adieux et partit. Toutefois, il n’alla pas loin et, une semaine plus tard, il revenait à la maison paternelle, ayant dépensé à boire l’argent reçu pour son billet. La brouille régnait maintenant entre les deux hommes qui ne se parlaient que très rarement. Au bout d’un mois, Clément décida de nouveau de partir. Il voulait s’en aller aux États où il était certain de bien gagner sa vie. Cette fois, au lieu de lui donner l’argent, le père lui acheta lui-même son ticket. Clément réussit cependant à le vendre et dépensa le produit à boire. L’argent épuisé, il retourna à la maison. Il avait été une semaine absent. Lorsqu’il arriva, le père était à la grange. Le garçon entra dans la cuisine et s’assit. Lorsque le vieux Mathias, revint une demi-heure plus tard de faire son train et qu’il aperçut son fils, il devint furieux. Dans sa colère, il avait une rude envie de le prendre par le collet et de le jeter dehors. Mais est-ce qu’un père met son enfant à la porte ? Et il avait dans l’esprit de cinglants reproches, de cruelles apostrophes, mais il se contrôla et ne dit rien. Les deux hommes étaient là, chacun sur sa chaise, ne prononçant pas une parole. Le temps s’écoulait. Une heure passa et le père avait une figure glaciale et, ne s’étant pas déchargé de ce qu’il avait sur le cœur, était toujours d’une humeur massacrante. Dans la maison, le silence continuait de régner. Soudain, le fils rompit la glace. D’un ton parfaitement naturel et comme s’il revenait au foyer après une absence d’une couple d’années : Vous avez les deux mêmes chats ? remarqua-t-il en désignant les deux matous gris couchés sous le poêle.