Iconologie (Cesare Ripa, 1643)/I/Inuention


Invention. LXXXIV.


CEtte Maiſtreſſe des Arts eſt icy veſtuë d’vne robe blanche, où ces deux mots ſont eſcrits, Non alivnde. Elle a ſur la teſte deux aiſlerons, en vne main l’image de la Nature, & en l’autre, vn Rouleau, où il est eſcrit, Ad operam.

On la repreſente ieune, d’autant qu’en ce premier aage, la chaleur du ſang fait que les eſprits s’eſleuent dans l’intellect, où par la force du Raiſonnement ſe forment les inuentions.

Elle eſt veſtuë de blanc, pource que l’Inuention doit eſtre pure, & ne ſe point ſeruir du trauail d’autruy, d’où vient qu’il

eſt dit,

Qu’on adiouſte aisément aux choſes inuentées :

De maniere qu’il faut qu’elle ne dépende que de ſa propre operation, comme le demonſtre le mot, Non alivnde.

Les aiſlerons qu’elle a ſur la teſte ſignifient l’eleuation de toutes les parties intellectuelles, à cauſe qu’eſtant pouſſées par les ſens à l’acquiſition des choſes que l’on deſire ſçauoir, elles ſe ramaſſent enſemble, & font vn effort pour inuenter tout ce qu’ils leurs propoſent.

Elle tient en main l’image de la Nature, pour monſtrer par là qu’elle inuente toutes choſes. Et d’autant qu’il ne ſert de rien d’auoir vne inuention, ſi l’on ne la met en lumiere ; c’eſt à raiſon de cela, qu’on luy fait tenir les bras retrouſſez & à demy nuds, comme le declarent ces deux mots Latins, Ad operam, qui ſont dans le Rouleau qu’elle porte. A quoy l’incite encore l’eſperance du prix propoſé, qui eſt vn bracelet d’or, qu’on ſouloit donner, ſelon Pierius, à ceux qui pour le bien de la Republique auoient trouvé quelque inuention ingenieuſe & loüable.

L’Inuention ſe void repreſentée à Florence dans le Cabinet du grand Duc Ferdinand, ſous la figure d’vne belle Femme, qui a des aiſles à la teſte, comme celles du Dieu Mercure, & à ſes pieds vn Ours qui leche ſon Faon, afin de donner vne forme à cette lourde maſſe de chair.

On la peut encore denoter par vne ieune Beauté, qui tient vn Sceptre, au deſſus duquel eſt vne main ouuerte, vn œil au milieu, & au bout de cette main, deux petites aiſles, qui reſſemblent à peu prés à celles du Caducée.

Le Sceptre eſt vne marque de grandeur & de promptitude, comme la main en eſt vne d’induſtrie, & d’art ; Tellement que l’vn ſouſtenu par l’autre, fait voir que les Princes & les Seigneurs qui ont de l’empire ſur leurs ſujets, reſueillent leur Inuention, & leur équiſent l’eſprit par le moyen des recompences, qui ſont de forts aiguillons de Vertu.

C’eſt l’opinion d’Artemidore, Que par les mains eſt ſignifié l’Art, qui eſt la creature de l’Inuention ; à tout le moins les Egyptiens le demonſtroient ainſi par leurs Figures Hieroglyphiques. Auſſi eſt-il vray que tous les Arts preſque ſont mis en euidence par l’Induſtrie de la main, qu’Ariſtote nomme pour cét effet, l’Inſtrument des Inſtrumens.

Pour ce qui eſt de l’œil, il figure la Prudence, qui doit ſuiure l’Invention, comme les aiſles qui ſont au bout de ſon Sceptre, ſignifient la viuacité requiſe à executer heureuſement.

Diſons en ſuite, Que par vne image de Mercure, qui tient vn Caducée de la main droite, & de la gauche vne Fluſte ; Les Anciens ont figuré les deux ſujets principaux, qui ſont comme les sources de l’Inuention ; à ſçauoir l’intereſt propre, & le plaiſir d’autruy ; dont l’vn eſt denoté par le Caducée ; par le moyen duquel, comme les Poëtes ont feint, Mercure reſſuſcitoit les morts ; & l’autre par la Fluſte, inſtrument propre à reſiouir l’eſprit, & à calmer ſes mouuemens deſreglez.

Concluons ce Tableau de l’Inuention par celuy qui s’en void encore auiourd’huy à Rome, où elle eſt peinte en ieune Femme nuë, hormis qu’elle a ſur la teſte vn Morion, vne Eſpée à la main, & vne maniere d’Eſcharpe ſemée de fleurs & de fueilles, auecque ces mots à l’entour, Proprio Marte.

Par ſa nudité, nous apprenons, Qu’elle s’engendre la plus part du temps des incommoditez de la vie : Par ſon Morion, Qu’elle ſubſiſte par ſon eſprit, que la Prudence fortifie : Par ſon Eſpée, Qu’elle eſt touſiours preſte à deffendre ce qu’elle a mis au iour, afin que la gloire & le profit luy en demeurent ; Et par ſon Eſcharpe ſemée de fleurs, Que toute la peine qu’elle prend à inuenter d’excellentes choſes, ſe fonde ſur l’eſperance d’en cueillir vn iour le fruict, & d’en faire part au public.