Iconologie (Cesare Ripa, 1643)/I/Amour de la patrie


Amovr de la patrie. X.


ON le repreſente par vn vigoureux & ieune Guerrier, qui ſe tient debout entre vne grande flamme de feu, & vne eſpaiſſe exhalaiſon de fumée, vers laquelle il tourne les yeux auec vne mine reſoluë, & vne aſſeurance ineſbranlable. En ſa main droite il porte vne Couronne d’Herbe ; & en la gauche il en tient vne autre de Cheſne. Il eſt armé à l’antique, pour les raiſons que nous dirons cy-apres ; & bien qu’il doiue apprehender apparemment, eſtant ſur le bord d’vn precipice profond, ſi eſt-ce qu’auecque le meſme courage qu’il teſmoigne auoir à meſpriſer ce danger, il marche ſur les picques, & foule aux pieds les eſpées nuës.

Cét Amour eſt peint ieune & robuſte ; pource qu’il ſe renouuelle & ſe renforce, à meſure que la perſonne vieillit. Les autres tout au contraire diminuent à la fin, & paſſent de la careſſe au deſdain, du feu à la glace, & de la violence à l’aneantissement. Teſmoin l’Amour qu’vn Cavalier a pour vne Dame, ou vn Courtiſan pour ſa fortune, ou vn Capitaine pour la gloire, ou vn Marchand pour les biens du monde. Quelque paſſion qui les entraine apres ces vains & ridicules amuſements, elle n’eſt iamais ſi forte que le Temps n’en vienne à bout, & qu’il n’en voye la fin auſſi bien que le commencement. Mais l’experience monſtre tous les iours qu’il ne peut deſtruire l’Amour dont nous parlons, non pas meſme par la mort, puis que c’eſt par elle que ceux qui ſe ſacrifient pour la Patrie s’ouurent vn chemin à l’immortalité : Ce n’eſt donc pas ſans ſujet que pour la ſeruir au prix de leur ſang, tant de grands courages en cherchent ſi paſſionnément les occaſions dans les Pays eſtrangers. Que ſi par le ſort des Armes ils s’en retirent la vie ſauue, apres la glorieuſe ſatisfaction qu’ils ont de s’eſtre portez en gens de bien pour la defence de leurs foyers, de quels deſir ne bruſlent-ils point d’y retourner pour en reuoir la fumée ? Certainement celle d’Ithaque plaiſoit ſi fort à Vlyſſe, qu’il ſe l’imaginoit plus agreable que n’eſt vne belle nuée qui enuironne le Soleil qui ſe couche ; & quelque petit que fut ſon village, il n’en eſtimoit pas moins les mazures, qu’Agamemnon priſoit les murailles de la grande ville de Mycenes : Auſſi ſçait-on bien que les hommes aiment leur pays, pluſtot à cauſe qu’ils y ſont nais, que pour la grandeur & la fertilité qui luy donnent de l’eſtime.

Ouid.
Sans mentir l’air natal a des douceurs extremes,
Et defend aux mortels de s’oublier eux-meſmes.

Ce que les peuples les plus barbares ayant touſiours reconnu, pour n’eſtre reueſches aux ſentimens que la Nature leur en a donnez, nous pouuons dire veritablement auec vn ancien Poëte,

Euripid.
_Qu’aymer vn païs eſtranger
Plus que celuy de ſa naiſſance,
C’eſt auoir peu de connoiſſance,
Et l’eſprit, ou foible, ou leger.

Noſtre Guerrier porte en ſes mains deux marques d’honneur bien ſignalées & dignes de luy. La premier est vne Couronne de Gramen, ou d’Herbe ſimple, que les Anciens auoient accouſtumé de donner à celuy de leurs Citoyens, qui par quelque action extraordinaire auoit deliuré leur ville de la violence des ennemis qui la tenoient aſſiegée. Cette Couronne, que l’on ne priſoit pas moins que ſi elle euſt eſté de fin or, ou toute brillante de pierrerie, & qui ſe faiſoit enſemble, ordonna pour cét effet. Qu’on n’euſt à grauer ſur les tombeaux les noms d’aucuns Citoyens, que de ceux-là ſeulement qui ſeroient morts pour la defence de leur païs : Ce qu’il fiſt ſans doute, pour apprendre aux autres à les imiter ; comme s’il euſt voulu dire, que dans vn Eſtat bien policé, les valeureux & fidelles Compatriotes eſtoient ſeuls dignes de la memoire des hommes.

Par ces exemples il eſt aiſé de iuger, que l’habit de ſoldat eſt fort conuenable au bon Citoyen, puiſque pour defendre le lieu de ſa naiſſance, il fait touſiours gloire de mourir courageuſement, & les armes à la main. Cette vérité ne ſe peut cacher, eſtant ſi viſible dans l’Hiſtoire ; où tant que les belles actions auront lieu, on remarquera par deſſus les plus grands Noms de ces braues Romains, Decius, Horace, Fabius, & ainſi des autres ; Et parmy les Grecs celuy de Grillus, fils de Xenophon, Philoſophe Athenien, qui durant vn Sacrifice, où il preſidoit, ayant appris que ce valeureux ieune homme qu’il croyoit luy deuoir ſuruiure, eſtoit mort en combattant pour ſon païs, ſe remit à l’heure meſme la Couronne ſur la teſte, & ſe tournant vers le meſſager qui luy auoit apporté de ſi funeſtes nouuelles : Voilà, dit-il, mes vœux exaucez : Ie viens d’obtenir ce que i’ay touſiours demandé aux Dieux, à ſçauoir qu’ils me donnaſſent vn fils qui mouruſt pour ſa Patrie, & non qui veſcuſt de longues années, veu qu’on ne ſçait s’il est bon ou mauuais de viure long-temps.