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Chez l'auteur (p. 55-57).

Vieilles lettres


Elles remplissaient une boîte. Les premières remontaient à près de soixante ans, les dernières à plus de quarante. C’était de chères reliques qui reposaient au fond d’une malle. Depuis quelques jours, je vois tomber les feuilles mortes. Je les brûlerai au bord de la rivière. Les lettres auront le même sort. C’est le passé. Elles doivent disparaître comme je disparaîtrai bientôt moi-même.

J’en prends un lot d’environ deux cents qui représentent ma vie sentimentale pendant une période de quatre ans. Chacune d’elles m’a apporté le message d’une affection sincère, profonde, une affection douce, tranquille et sûre. Elles témoignaient d’un attachement que rien ne pourrait briser. Pas de phrases. C’était un cœur simple qui parlait, qui faisait le don de lui-même. Avant d’y mettre le feu, avant de détruire ces pages, je n’ose pas les relire car je sais qu’à chacune d’elles j’éprouverais la même émotion que je ressentais en les recevant, en les ouvrant, en parcourant les premières lignes. Ce serait trop pour moi. Elles se consument et à les voir s’envoler en fumée, je ressens la même douleur, le même déchirement que lorsque j’ai appris la mort de celle qui les avait écrites. Quatre années de tendresse évanouies. Adieu.

Voici les premières en date, moins de vingt. La plupart portent le timbre de pays étrangers. Ce n’est pas l’amour, simplement la camaraderie, l’amitié qui tend à devenir un sentiment plus tendre, des phrases timides qui voudraient dire plus qu’elles n’osent. La distance, l’éloignement sont cause que les choses en sont resté là. Des océans nous séparent. Le silence s’est fait. J’ignore tout de sa vie. Probablement qu’elle m’a oublié depuis longtemps, mais moi, je me souviens d’elle.

Une trentaine de lettres d’une petite ville de la province. Les hasards de la vie nous avaient fait nous rencontrer et, de suite, j’avais été charmé par sa jolie figure. Après un très bref entretien nous nous étions promis de nous revoir. Une correspondance avait suivi. Sa mentalité toute différente de la mienne m’avait cependant déçu. Je répondais aux lettres que je recevais. mais celles-ci ne provoquaient en moi aucun émoi, du moins, je ne m’en rappelle pas. La figure de ma correspondante me plaisait plus que ses épîtres. Celle-là écrivait avec un but dans la tête : elle visait à une fin. Je lui répondis jusqu’au jour où elle m’offrit de devenir pour moi une épouse aimante, dévouée et fidèle. Il n’y eut pas de réponse. Non, je ne me sentais pas la vocation.

Nous n’étions pas faits l’un pour l’autre. Si elle a été déçue, elle s’est bien consolée, car elle s’est mariée deux fois. Je ne sais ce qu’elle est devenue. Ses lettres brûlent.

Un monceau de lettres. Cris d’amour, véhémence de sentiment, flambée de passion dont la lecture donne la fièvre et le vertige. C’est le cœur, la chair et les sens qui parlent. Le langage est religieux, passionné, étrange et terriblement troublant. C’est la Prêtresse qui récite avec ferveur les Litanies de l’Amour :

Je t’offre ma bouche.
Je t’offre mes yeux.
Je t’offre mes cheveux,
Je t’offre mes mains.
Je t’offre mes seins.

Une ardeur comme celle des grandes amoureuses. Deux ans de cette intoxication. Celle qui a écrit ces lettres brûlantes n’est plus. J’espère qu’elle aura trouvé dans la terre qui la recouvre le calme et le repos qu’elle n’a jamais connus.

Je prends un paquet d’une vingtaine de lettres d’une grande écriture distinguée. Ce sont les mots d’une femme qui approche de son automne, qui a tant besoin d’amour. C’est une âme tendre, vibrante, une âme d’artiste qui dit : Encore quelques années, je ne demande que quelques années, puis je dirai : Je renonce, j’ai eu ma part. Mais je ne l’ai pas complète. Je voudrais tant être aimée encore, je voudrais entendre dire qu’on m’aime. J’aimerais tant rencontrer l’amour comme je le comprends.

Un amour frappe à ma porte, mais je ne peux ouvrir, car la place est déjà prise.

La pauvre femme a trouvé ailleurs l’affection qu’elle cherchait. Ses lettres se consument mais son souvenir demeure.

Et Toi qui, la première, a fait vibrer mon cœur, Toi qui ne m’as jamais écrit une lettre, Toi dont je n’ai jamais entendu la voix. Toi dont j’ignore même le nom, ton lumineux sourire a laissé une trace impérissable dans mon souvenir. Je joins aujourd’hui ta gracieuse et douce image à celles de ces autres femmes qui m’ont versé la tendresse, l’amour, la joie et parfois aussi la peine, à celles-là qui ont joué un rôle plus important dans ma vie, mais rien ne pourra effacer ta mémoire. Adieu. Adieu.