Humiliés et offensés/Première partie/Chapitre XV

Traduction par Ed. Humbert.
Plon (p. 79-88).

XV


Elle était seule, et se promenait en long et en large dans la chambre, les bras croisés et plongée dans une profonde rêverie. Le samovar était sur la table et s’était depuis longtemps éteint en m’attendant. Elle sourit et me tendit la main en silence ; son visage pâli exprimait la maladie, et son sourire était tendre et résigné. Ses yeux bleus et sereins me parurent plus grands qu’à l’ordinaire, ses cheveux plus épais ; sans doute l’effet de la pâleur et de la maladie.

— J’ai cru que tu ne viendrais pas, dit-elle ; j’allais envoyer Mavra pour savoir si tu n’étais pas malade.

— Non, je ne suis pas malade, j’ai été retenu, je te dirai cela après. Qu’y a-t-il de nouveau ?

— Rien, répondit-elle en feignant la surprise. Pourquoi cette question ?

— Parce que tu m’as écrit de venir juste à l’heure indiquée.

— Ah ! oui, c’est que je pensais qu’il viendrait.

— Comment ! il n’est toujours pas venu ?

— Non, et je me disais que s’il ne venait pas, il me faudrait te consulter, ajouta-t-elle après un moment de silence.

— Et tu l’attendais ce soir ?

— Non, je ne l’attendais pas ; le soir, il est là-bas.

— Penses-tu qu’il ne viendra plus ?

— Non, je suis sûre qu’il reviendra, répondit-elle, en me regardant avec un sérieux tout particulier.

La rapidité avec laquelle mes questions se succédaient lui déplaisait. Nous gardâmes un moment le silence, tout en continuant d’aller et venir par la chambre.

— Je suis là depuis longtemps à t’attendre, reprit-elle en souriant de nouveau, et sais-tu ce que je faisais ? Je me promenais en récitant des vers… Et elle se mit à dire une poésie pleine de tristesse et de mélancolie.

— Cher Vania… reprit-elle après quelques minutes de silence ; mais elle s’arrêta tout à coup, comme si elle avait oublié ce qu’elle voulait dire ou qu’elle n’eût rien à dire.

Nous continuions notre promenade. Je remarquai qu’elle avait allumé la lampe suspendue devant l’image, quoique nous ne fussions pas à la veille d’une fête. Depuis quelque temps, elle donnait dans la dévotion.

— Mais assieds-toi, Vania, tu dois être fatigué. Veux-tu du thé ?

— Merci, j’en ai déjà pris.

— D’où viens-tu si tard ?

— Je viens de chez eux. (C’est ainsi que nous nous désignions ses parents.)

— De chez eux ? Comment as-tu encore trouvé le temps de venir me voir ? T’avaient-ils invité ?

Elle me fit subir un véritable interrogatoire. Je lui racontai ma rencontre avec le vieillard, ma conversation avec sa mère, la scène du médaillon, sans omettre aucun détail ; car je ne lui cachais jamais rien. Elle m’écoutait, fiévreuse, buvant mes paroles, et les yeux gonflés de larmes ; la scène du médaillon la jeta dans une violente émotion.

— Penses-tu vraiment qu’il ait voulu venir ici ? me demanda-t-elle après un moment de silence.

— Je ne sais, Natacha, je n’en ai pas la moindre idée. Je suis sûr qu’il t’aime et qu’il souffre de t’avoir perdue ; mais qu’il ait voulu venir te voir, ça…

— Et il a baisé le médaillon ? interrompit-elle. Et que disait-il ?

— Ce n’étaient que des paroles entrecoupées, des exclamations ; il te donnait les noms les plus tendres, t’appelait.

— Il m’a appelée !

Elle se mit à pleurer en silence.

— Pauvres parents ! dit-elle. S’il est instruit de tout, ajouta-t-elle après un moment de silence, ce n’est pas étonnant. Il a aussi appris beaucoup de choses sur le père d’Aliocha.

— Natacha, lui dis-je timidement, viens-y avec moi, veux-tu ?

— Quand cela ? s’écria-t-elle en pâlissant et en se soulevant de son fauteuil. Non, reprit-elle en me mettant les deux mains sur les épaules et avec un sourire plein de tristesse ; non, cher ami ; tu y reviens tous les jours, n’en parlons plus… cela vaudra mieux.

— Cela ne finira donc jamais ! m’écriai-je désolé. As-tu trop d’orgueil pour faire le premier pas ? Ton père n’attend peut-être que cela pour pardonner… C’est à toi de commencer, c’est toi qui l’as offensé ! Respecte sa fierté, elle est juste, elle est naturelle ! Viens ! il te pardonnera sans condition.

— Sans condition ! ce n’est pas possible ; ne me fais pas de reproches inutiles. J’y ai pensé, j’y pense jour et nuit. Depuis que je les ai quittés, il ne s’est peut-être pas passé un seul jour sans que je n’y aie pensé. Et que de fois nous en avons parlé ensemble ! Tu sais bien que c’est impossible.

— Pourtant…

— Non, mon ami, je ne puis. Je ne ferais que l’irriter encore plus. On ne saurait ressusciter ce qui est mort sans retour. On ne saurait faire revivre ces heureux jours de mon enfance que j’ai passés avec eux. Quand même mon père me pardonnerait, il ne me reconnaîtrait plus à présent. Il aimait en moi la petite fille, l’enfant ; il s’extasiait sur ma naïveté, il me passait la main dans les cheveux comme lorsque j’étais une petite fille de sept à huit ans, et que, assise sur ses genoux, je lui chantais mes chansons enfantines. Depuis le jour de ma naissance jusqu’à celui où je les ai quittés, il n’a pas manqué un soir de venir près de mon lit pour me bénir avant mon sommeil. Quelque temps avant nos malheurs, il m’avait acheté des boucles d’oreilles ; il en faisait un secret, il se réjouissait d’avance à l’idée de la joie que j’aurais, et il se fâcha terriblement contre tout le monde et contre moi la première, lorsque je lui dis que je savais tout. Quelques jours avant mon départ, me voyant triste, il était chagriné lui-même au point d’en être malade, il imagina de me mener au théâtre pour me distraire. Vraiment ! il pensait me guérir par ce moyen ! Je le répète, il a connu et aimé la petite fille, et ne voulait pas même penser qu’un jour viendrait où elle serait femme… Cela ne lui est pas venu à l’esprit. Si je retournais à la maison, il ne me reconnaîtrait pas. S’il pardonnait, qui retrouverait-il aujourd’hui ? Je ne suis plus la même, je ne suis plus enfant, j’ai trop vécu. Si même il trouvait plaisir en moi, il n’en soupirerait pas moins après le bonheur passé, il ne s’en affligerait pas moins de ce que je ne suis plus du tout celle qu’il aimait jadis. Et ce qui a été autrefois nous semble meilleur ! le souvenir en est un supplice ! Oh ! que le passé est beau ! s’écria-t-elle avec transport et s’interrompant elle-même par ce cri que la douleur arrachait à son cœur.

— Tout ce que tu dis là est vrai, Natacha. Il lui faut maintenant apprendre à te connaître et à t’aimer de nouveau. Le principal, c’est qu’il te connaisse, il t’aimera bien ensuite, va !

— Vania ! ce n’est pas ce que j’ai voulu dire ; l’amour paternel, lui aussi, a sa jalousie : il est offensé de ce qu’il n’a rien vu, rien remarqué depuis le commencement de mes relations avec Aliocha jusqu’au dénoûment. Il n’a pas eu un pressentiment, et ce qui l’afflige le plus, c’est ma dissimulation, mon ingratitude, c’est que je ne lui aie pas confessé chaque mouvement de mon cœur, que j’aie, au contraire, tout recelé en moi, et me sois cachée à lui, et tu peux être sûr qu’il est en secret encore plus blessé, plus offensé de cela que de ma fuite. Admettons qu’il m’accueille à présent avec un amour et une tendresse de père, il n’en resterait pas moins un germe d’inimitié. Au bout de deux ou trois jours viendraient les mortifications, les doutes, puis les reproches. D’ailleurs, il ne pardonnera pas sans condition. Il me demanderait un dédommagement que je ne saurais lui donner : il voudrait que je maudisse mon passé, que je maudisse Aliocha et que je me repentisse de mon amour pour lui ; il voudrait faire revivre ce qui est mort à jamais et effacer de notre vie les derniers six mois. Mais moi, je ne maudirai personne, je ne puis me repentir… Ce qui a été devait être… Non, Vania, c’est impossible. Le temps n’est pas encore venu.

— Et quand viendra-t-il ?

— Je ne sais… Il faut achever de souffrir pour notre bonheur futur, l’acheter au prix de nouveaux tourments. La souffrance purifie tout…

Je la regardai tout pensif, sans rien dire.

— Qu’as-tu à me regarder ainsi, Aliocha ?… je voulais dire Vania, reprit-elle en souriant avec amertume. Que fais-tu à présent ? Comment vont les affaires ?

— Toujours la même chose : j’écris mon roman ; je n’avance qu’avec peine, ça ne va pas comme je voudrais : l’inspiration a tari. Je pourrais bien écrire à la diable, je ferais peut-être même quelque chose d’assez intéressant ; mais je ne voudrais pas gâter une bonne idée. C’est une de ces idées qui plaisent. Il faudra pourtant avoir fini pour le terme fixé par la rédaction.

— Pauvre travailleur ! Je crois sérieusement que tu es malade : tu as les nerfs détraqués. N’as-tu pas revu Smith ? tu as des visions si étranges ! Ton logement est malsain, humide, n’est-ce pas ?

— Oui, il m’y est encore arrivé ce soir une… du reste, je te conterai cela plus tard, ajoutai-je en voyant qu’elle ne m’écoutait pas.

— Comment ai-je pu partir de chez eux ? reprit-elle interrompant sa rêverie, c’est la fièvre qui me faisait agir… Je t’ai demandé de venir pour te dire que je le quitte.

— Tu le quittes ou tu l’as quitté ?

— Il faut en finir, c’est assez de cette vie. Je t’ai appelé pour te dire tout ce que j’ai sur le cœur, tout ce que je t’ai caché jusqu’à présent. Elle commençait toujours ainsi lorsqu’elle voulait me faire quelque confidence, et presque toujours il se trouvait que je connaissais son secret depuis longtemps.

— Ah ! Natacha, je t’ai déjà entendue mille fois parler de la sorte. C’est quelque chose d’étrange que votre liaison : il n’y a rien de commun entre vous. Il est clair que vous ne pouvez continuer de vivre ensemble. Mais… auras-tu la force de le quitter ?

— Jusqu’à présent, ce n’était qu’un projet ; maintenant ma résolution est prise. Je l’aime d’un amour infini, et pourtant je suis sa plus grande ennemie et je ruine son avenir. Je veux lui rendre sa liberté. Il ne peut m’épouser ; il n’est pas assez fort pour aller contre le gré de son père. Je ne veux pas non plus le tenir lié, et je suis même bien aise qu’il se soit épris de la fiancée qu’on lui donne : la séparation lui sera moins pénible. Il est de mon devoir d’agir ainsi. Puisque je l’aime, il faut que je lui sacrifie tout, pour lui prouver mon amour. Ne penses-tu pas comme moi ?

— Mais pourras-tu le persuader ?

— Je n’essayerai pas de le faire. S’il entrait en ce moment, je serais pour lui comme toujours. Mais il faut trouver un moyen qui lui permette de me quitter sans remords. C’est là ce qui me tourmente, Vania ; aide-moi, ne peux-tu rien me conseiller ?

— C’est bien difficile ; tu connais bien son caractère. Voilà cinq jours qu’il n’est pas venu : supposons qu’il t’a définitivement quittée ; tu n’as qu’à lui écrire que tu ne veux plus de lui, et tu le verras accourir sur-le-champ.

— Pourquoi le hais-tu, Vania ?

— Moi !

— Oui, toi, toi ! Tu le hais ! tu ne saurais parler de lui qu’avec un sentiment de haine, de vengeance, et je t’ai vu mille fois trouver un plaisir extrême à le noircir, oui, à le noircir !

— Tu me l’as répété mille fois, Natacha ; parlons d’autre chose.

— Je voudrais bien déménager d’ici, reprit-elle après un moment de silence. Vania, ne sois pas fâché.

— Je ne suis pas fâché. À quoi te servirait de déménager ? Il saurait bien te trouver.

— Qui sait ? l’amour est puissant : son nouvel amour peut le retenir. S’il revient à moi, ce ne sera que pour un instant. Qu’en penses-tu ?

— Je n’en sais rien, Natacha : en lui tout est inexplicable : il veut épouser l’autre et continuer de t’aimer ; je ne sais comment il accorde cela.

— Si j’étais sûre qu’il l’aime, je me déciderais… Vania ! ne me cache rien. Tu sais peut-être quelque chose que tu ne dis pas, ajouta-t-elle en me jetant un regard inquiet et scrutateur.

— Absolument rien, chère amie, je te jure : j’ai toujours été franc envers toi. Du reste, il n’est peut-être pas aussi amoureux de la belle-fille de la comtesse que nous le pensons. Ce n’est qu’un entraînement passager, peut-être.

— Vraiment ! Mon Dieu ! si je pouvais le savoir positivement ! Oh ! que je voudrais le voir en ce moment, rien qu’une minute ! Je lirais tout sur son visage. Et il ne vient pas ! il ne vient pas !

— Est-ce que tu l’attendrais, Natacha ?

— Non, il est chez elle, je le sais, j’ai envoyé aux informations. Que je voudrais la voir, elle… Écoute, Vania, c’est absurde, mais ne me serait-il pas possible de la voir ? ne pourrais-je pas la rencontrer quelque part, qu’en dis-tu ?

— À quoi cela servirait-il ?

— Si je la voyais, ce serait assez : je devinerais le reste. Ma tête se perd ! je suis ici à aller et venir par la chambre, seule, toujours seule avec mes pensées ; les idées tourbillonnent dans ma tête. Quel tourment ! Je me suis demandé si tu ne pourrais pas faire sa connaissance. Tu m’as dit que la comtesse avait fait l’éloge de ton roman, tu vas parfois dans un salon où elle va aussi. Tâche de lui être présenté. Tu pourrais me dire ensuite tout ce que je voudrais savoir.

— Nous en reparlerons, chère amie. Crois-tu que tu aurais assez de force pour rompre ?

— Oui, j’en aurai assez, dit-elle tout bas… Tout pour lui ! ma vie pour lui ! Mais ce qui est plus fort que moi, c’est l’idée qu’il est en ce moment auprès d’elle, qu’il m’oublie, qu’il est assis à côté d’elle, à raconter, à rire, comme il a si souvent été assis là… tu te rappelles… et qu’il ne lui vient pas à l’idée que je suis ici… avec toi…

Elle n’acheva pas et me regarda avec désespoir.

— Mais comment, Natacha, tu viens de dire…

— Que nous soyons ensemble, puis nous nous séparerons, s’écria-t-elle avec un regard étincelant. Je l’accompagnerai de mes bénédictions. Mais, Vania, quel tourment de penser qu’il m’oublie, lui, le premier… Ah ! quel supplice ! Je ne me comprends pas moi-même ; je ne puis accorder la raison et la réalité. Que vais-je devenir ?

— Calme-toi, Natacha ! calme-toi !…

— Et il y a cinq jours que cela dure. À toute heure, à chaque minute… que je dorme… que je rêve… je ne pense qu’à lui, toujours à lui… Viens ! je veux y aller, mène-moi !…

— Calme-toi, Natacha.

— Non, viens ! C’est pour cela que je t’attendais, Vania ; voilà trois jours que j’y pense, c’est l’affaire dont je te parlais dans mon billet… Il faut que tu m’y mènes, tu ne saurais me refuser cela… Je t’attends… depuis trois jours… là-bas… ce soir… il y est… viens !

Elle était comme égarée. J’entendis du bruit dans l’antichambre : il me sembla que Mavra se disputait avec quelqu’un.

— Chut, Natacha ! Quelqu’un vient. Écoute !

Un sourire incrédule se dessina sur son visage, qui devint d’une pâleur de mort. Elle écouta.

— Grand Dieu ! Qui est-ce ? dit-elle d’une voix faible. Elle voulut me retenir, mais je me précipitai dans l’antichambre. J’avais deviné ! C’était Aliocha ! Il parlementait avec Mavra, qui d’abord ne voulait pas le laisser entrer.

— D’où est-ce que nous sortons ? lui demandait-elle. Où avons-nous rôdé ? Va, va ! tu ne m’amadoueras pas, moi ! Entre donc ! nous allons voir ce que tu as à répondre.

— Je n’ai peur de personne, répartit Aliocha, passablement embarrassé.

— Eh bien, va ! tu es joliment leste.

— Certainement que j’irai. Ah ! vous voilà aussi, fit-il en m’apercevant ; comme ça se rencontre bien ! maintenant comment vais-je faire ?…

— Entrez tout simplement, lui dis-je ; que craignez-vous ?

— Rien, je vous assure ; car, ma foi, ce n’est pas ma faute. Vous ne croyez pas ? Vous verrez. Natacha ! puis-je entrer ? demanda-t-il avec une assurance affectée en s’arrêtant devant la porte.

Personne ne répondit.

— Qu’est-ce donc ? demanda-t-il avec inquiétude.

— Mais rien, répondis-je, elle était là tout à l’heure ; serait-il arrivé…

Il ouvrit doucement la porte et jeta un regard discret dans la chambre. Il n’aperçut pas d’abord Natacha, qui, plus morte que vive, semblait s’être cachée dans une encoignure entre l’armoire et la fenêtre. Il s’approcha d’elle et la salua d’une voix timide et en la regardant avec inquiétude.

Elle était affreusement troublée ; on aurait dit que c’était elle qui était la vraie coupable.

— Natacha ! écoute, dit-il éperdu. Tu crois sans doute que je suis coupable… Non, je ne le suis pas ; tu vas voir, je vais te raconter…

— Mais pourquoi cela ? murmura-t-elle. C’est inutile… donne-moi la main, et que ce soit fini… comme toujours… Elle sortit de sa cachette, les joues rouges et les yeux baissés, comme si elle eût craint de regarder son amant.

— Grand Dieu ! s’écria celui-ci avec ravissement. Si j’étais coupable, je crois que je n’oserais pas même la regarder, après cela. Voyez ! continua-t-il en se tournant vers moi, voyez : elle me croit coupable, tout parle contre moi, les apparences me condamnent ! Je reste cinq jours sans venir ! on lui dit que je suis chez ma fiancée… Eh bien ! elle m’a déjà pardonné ! Donnons-nous la main, et que ce soit fini !… Natacha ! mon amour, mon ange ! Je suis innocent, sache-le ; je n’ai pas ça à me reprocher !

— Mais… tu devrais maintenant être là-bas… ils t’attendaient… comment se fait-il que tu sois ici ?… quelle heure est-il ?…

— Dix heures et demie ! J’en viens… J’en viens… J’ai dit que j’étais indisposé, et je suis parti ; c’est la première fois pendant ces cinq jours que je suis libre, que j’ai pu m’échapper de chez eux pour venir auprès de toi. J’aurais pu venir plus tôt, c’est vrai ; mais c’est à dessein que je ne l’ai pas fait ; tu sauras pourquoi, c’est pour te l’expliquer que je suis venu ; mais je te jure que cette fois je n’ai rien, absolument rien à me reprocher.

Natacha leva les yeux sur lui. Le regard du jeune homme était si sincère, son visage si honnête, si radieux, qu’il était impossible de douter de ses paroles. Je m’attendais à les voir se jeter dans les bras l’un de l’autre, car j’avais été plus d’une fois témoin de scènes de réconciliation ; mais Natacha, comme suffoquée par le bonheur, laissa tomber sa tête sur sa poitrine et se mit tout à coup à pleurer en silence. Aliocha ne put plus se retenir. Il se précipita délirant à ses pieds, et se mit à lui baiser les mains et les genoux. Natacha chancela, j’approchai un fauteuil, et elle s’y laissa tomber.