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HUIT MOIS
EN AMÉRIQUE
LETTRES ET NOTES DE VOYAGE
1864 — 1865

XII.
APRES LA GUERRE. — LA RECONSTRUCTION ET L’ETAT DES PARTIS.


I

Quand je quittai les États-Unis au mois de février 1865 [1], la guerre n’était pas loin de sa fin. La campagne victorieuse de Sherman en Géorgie avait mis au jour l’épuisement des états du sud et la faiblesse incurable du patriotisme confédéré. Vainement Davis s’efforçait de ranimer par des moyens de théâtre une résistance funeste à sa cause et profitable seulement à son orgueil. Dix jours après la rupture des négociations de Hampton-Roads, le foyer même du sécessionisme, la ville d’où était partie la première étincelle de ce grand incendie, Charleston, succombait sous les armes fédérales. Le drapeau de l’Union, qui déjà flottait sur Wilmington et Savannah, était replanté sur les ruines fumantes de la cité rebelle, rudement châtiée par six mois de bombardement et de famine. Sherman arrivait pas à pas, balayant le littoral et menaçant la Virginie. Il ne restait plus aux rebelles que deux armées, celle de Johnston et celle de Lee, assez fortes peut-être pour résister ensemble, mais trop faibles pour tenir tête séparément à l’ennemi. Lee, qui depuis longtemps déjà désespérait de la guerre, comprit que son unique chance de salut était de donner la main à Johnston en se retirant vers Danville. C’est alors que Grant frappa le dernier coup. Jetant le gros de son armée sur la gauche, il rejoignit l’aile droite de Sheridan, coupa le chemin de Danville, et ferma la retraite à Lee. En même temps il faisait à travers les lignes confédérées dégarnies d’hommes une trouée qui le menait jusqu’à Richmond. Lee recula précipitamment, livrant presque sans combat la capitale ; mais, se voyant emprisonné de toutes parts, il vint lui-même demander au général Grant une capitulation qui fut généreusement accordée. On sait les événemens qui suivirent : la fuite du président Davis, ses efforts pour reconstituer son gouvernement à Augusta, dans la Géorgie, son espoir de le transporter au-delà du Mississipi et d’y réorganiser la résistance, — l’usurpation du général Sherman sur l’autorité civile, son armistice avec Johnston, ses négociations désavouées par le président, — la reddition enfin de l’armée de Johnston aux mêmes conditions que celle de Lee. Le président Lincoln, accouru au premier bruit de la victoire, n’apportait à Richmond ni confiscations, ni proscriptions, ni arrêts de mort : il venait au contraire les mains pleines de grâces et de pardons. On disait même qu’il se proposait d’offrir une amnistie générale à tous les rebelles, quand il tomba victime du plus lâche assassinat dont l’histoire ait gardé le souvenir.

Tout le monde connaît les détails de cette lamentable tragédie. Le 14 avril au soir, le président devait se rendre au théâtre de Ford en compagnie du général Grant et d’une partie du conseil des ministres. Pour la première fois depuis quatre ans, il avait le cœur léger et l’âme satisfaite. Il touchait à la récompense de ses longs efforts et de ses secrètes angoisses. L’œuvre de sang qui avait toujours tant coûté à son cœur charitable, la guerre civile, était finie. Il allait maintenant se dévouer à une œuvre de paix et de mansuétude, et consacrer sa seconde présidence à guérir les blessures que la première avait faites. Cette joie pourtant ne devait pas lui être donnée : il fallait encore une victime au fanatisme de l’esclavage, un martyr à la cause du patriotisme et de la liberté. Retenus par des affaires pressantes, le lieutenant-général et les ministres ne purent accompagner le président au théâtre de Ford. Seul, M. Lincoln, quoique accablé de travail, ne crut pas pouvoir se dispenser d’y paraître, car sa présence était annoncée, et il voulait tenir parole au public. On l’y attendait bien en effet, et tout était préparé pour la représentation sanglante dont il était l’acteur nécessaire. Des conspirateurs répandus dans la foule occupaient les couloirs et les abords du théâtre. A dix heures, un homme armé entre dans sa loge, lui brise la tête d’un coup de pistolet à bout portant, puis, s’élance sur la scène un grand coutelas à la main en poussant un cri théâtral : sic semper tyrannis ! Bientôt il disparaît, et en moins d’une minute, avant même que la foule se fût remise de sa stupéfaction et de son épouvante, on entendait dans la rue le galop d’un cheval emporté. Cependant le président Lincoln allait râler dans une maison voisine ; il ne reprit pas un seul instant connaissance. Ses amis, ses ministres, accourus en pleurant à son lit de mort, passèrent la nuit en silence à veiller son agonie : le lendemain on rapporta tristement à la Maison-Blanche son cadavre défiguré.

Ce n’était là qu’une partie de l’œuvre de cette nuit d’horreur. En même temps que le président Lincoln était frappé lâchement, par derrière, entre sa femme et son enfant, un autre assassin, plus féroce et plus audacieux encore, s’introduisait chez M. Seward, alors malade et alité à la suite d’un accident grave ; il montait jusqu’à sa chambre, poignardait le domestique qui lui barrait la porte, assommait le fils du ministre accouru à son aide, labourait à coups de couteau la gorge et le visage du vieillard sans défense, et le laissait sans mouvement, évanoui dans une mare de sang. Il paraît d’ailleurs que ces libérateurs de la patrie ne devaient pas borner là leurs exploits. Ils devaient assassiner à la fois le président, le vice-président, les ministres, et faire disparaître en un jour le gouvernement tout entier. Telle était la réponse de la rébellion vaincue aux intentions clémentes et magnanimes du gouvernement fédéral, semblable à la vengeance de l’ennemi mourant qui se relève pour frapper une dernière fois le vainqueur généreux qui vient panser ses blessures.

Le deuil fut immense aux États-Unis. D’abord, quand la fatale nouvelle se répandit de ville en ville, partout on refusa d’y croire ; puis, lorsque la vérité devint trop certaine, ce fut une explosion de douleur et de colère telle qu’on n’en vit jamais à la mort des plus grands rois du monde. Pendant huit jours, New-York et toutes les grandes villes restèrent tendues de noir, les affaires furent suspendues, le peuple entier prit des habits de deuil. Malheur alors à ceux qui se donnèrent le méchant et sot plaisir de braver la douleur publique ! A New-York, on eut peine à soustraire à la fureur de la foule ameutée un imprudent sécessioniste qui, en recevant la nouvelle, avait osé dire que c’était bien fait. A Poughkeepsie, on voulait pendre une vieille femme qui avait crié tout haut qu’elle était contente de voir enfin « ce gueux en enfer. » Ailleurs il y eut du sang versé. Partout enfin des multitudes furieuses s’assemblèrent autour des maisons des sécessionistes connus qu’on pouvait soupçonner de se réjouir. Tous les partis avaient oublié leurs querelles et unissaient leurs voix dans un même cri de vengeance. On parlait de mettre à feu et à sang tous les états rebelles, de faire au martyr une glorieuse hécatombe de tous les chefs confédérés. N’était-ce pas le sud qui avait armé les assassins ? Il n’en était pas d’ailleurs à son premier crime, et ses chefs vaincus n’avaient plus guère le droit de repousser cette accusation terrible comme une calomnie infâme et indigne de foi [2]. Les brigandages et les pirateries de la frontière, les cruautés systématiques des prisons du sud, les complots incendiaires tramés l’année précédente par le gouvernement confédéré avaient un air de parenté singulière avec cet acte de vengeance aveugle et basse. A tout le moins il était naturel qu’on fît peser sur le sud la responsabilité d’un crime commis en son nom par un homme qu’on savait avoir entretenu depuis quatre ans des rapports secrets avec les rebelles, leur servant d’espion et d’émissaire, voyageant sans cesse entre les deux capitales, préparant même avec les chefs du gouvernement de Richmond ce singulier projet d’enlèvement auquel on avait enfin substitué l’assassinat. On raconte que le général Lee, en apprenant la fatale nouvelle, s’enferma à Richmond dans sa maison et refusa de voir même ses meilleurs amis ; le général Ewell pleura comme un enfant. C’est que le crime du 14 avril ne pouvait être à personne plus funeste qu’aux gens du sud, et ils comprirent qu’ils n’avaient plus guère à compter sur la modération du vainqueur.

Enfin la mort de M. Lincoln appelait à la présidence un homme énergique et honnête, digne à plus d’un titre du grand rôle qui lui était confié, mais qui s’était toujours signalé, tant au sénat des États-Unis que dans le poste difficile et dangereux de gouverneur militaire d’un border-state, par la violence, la brutalité même de son langage et de ses actes. Parvenu de la démocratie, issu de cette race incivilisée des petits blancs du sud qu’un état social fondé sur l’esclavage a retenue jusqu’à présent dans l’ignorance et la barbarie, ennemi acharné de cette aristocratie esclavagiste dont il avait d’abord épousé les intérêts et les préjugés, bien plus orateur de combat qu’homme politique de cabinet, M. Johnson semblait devoir être un président de guerre civile plutôt qu’un président pacificateur, habile à renouer les traditions et les souvenirs de l’ancienne union nationale [3]. Bien qu’autrefois démocrate et partisan décidé des droits des états, il passait depuis la guerre civile pour un véhément abolitioniste, pour un radical de l’école avancée, et c’est pour complaire à ce parti extrême que la convention républicaine de Baltimore avait mis son nom sur le ticket électoral à côté de celui du président Lincoln. On pouvait donc craindre qu’il ne se laissât emporter par sa propre colère et par l’universelle exaspération de l’opinion publique à des actes de rigueur inutile ou à d’injustes représailles qui eussent compromis peut-être le succès de la grande campagne pacifique qui allait s’ouvrir.

Lui-même, il semblait prendre plaisir à justifier ces craintes. Il disait dans un discours en réponse à une députation de l’Illinois : « Il faut apprendre au peuple américain, s’il ne le sait déjà, que la trahison est un crime, le plus grand des crimes, — que le gouvernement ne se montrera pas toujours patient envers ses ennemis, et qu’il est puissant non-seulement pour protéger, mais pour punir. » Une autre fois, en réponse à une députation de la Pensylvanie, il semblait promettre au ressentiment populaire les têtes des chefs et des instigateurs de la rébellion. — « A la foule ignorante, trompée, enrôlée de force, en un mot à la grande masse égarée du peuple, je dirai seulement : Clémence, réconciliation, restauration de l’ancien gouvernement ; mais aux trompeurs eux-mêmes, au traître influent, délibéré, qui a attenté à la vie de la nation, je dirai : Qu’à vous soient infligés les plus rigoureux châtimens de votre crime ! Je comprends bien comme il est facile de se laisser aller à l’exercice de la merci,…. mais la merci sans la justice est un crime [4]. » — En même temps il décrétait d’arrestation les principaux chefs rebelles, il les accusait publiquement, avec une véhémence au moins téméraire, d’avoir pris une part secrète à l’assassinat du 14 avril ; il mettait enfin à prix leur capture et échangeait avec eux dans les journaux une sorte de correspondance injurieuse fort peu digne de son rang. Ce fut surtout dans sa proclamation d’amnistie que se montrèrent le plus les penchans du démocrate égalitaire et les vieilles rancunes de l’homme du peuple émancipé.

Le président Lincoln avait fait pendant la guerre une proclamation d’amnistie offrant le pardon plein et entier de leurs crimes à tous les rebelles qui voudraient rentrer sous l’autorité des États-Unis, et prêter serment d’obéissance en garantie de leur fidélité future. Cette offre si généreuse pouvait être faite pendant la guerre, alors qu’elle était encore un moyen de pacification et qu’elle servait à affaiblir les rebelles en ramenant au bercail les brebis égarées ; mais l’amnistie du président Lincoln tombait naturellement après la guerre, car elle n’était promise qu’en récompense d’un retour volontaire à l’Union, et il eût été trop commode aux rebelles obstinés qui avaient résisté jusqu’à la dernière heure de se prévaloir après leur défaite d’une grâce qu’ils n’avaient pas méritée. Le nouveau président avait donc tout pouvoir de pardonner ou de punir, et il était bien libre de refuser le bénéfice de son amnistie nouvelle à telle classe ou à tel individu qu’il lui plaisait d’excepter. Il faut convenir pourtant que le principe sur lequel il faisait reposer la distribution de ses grâces était un principe mauvais et dangereux.

Tout le monde connaît les termes de cette amnistie. Le président ne se contentait pas d’en refuser le bénéfice à diverses classes de citoyens compromis dans le service civil ou militaire de la rébellion suivant leur rang, leur importance, la part plus ou moins active qu’ils avaient prise aux affaires du gouvernement confédéré ; faisant de la richesse même un crime, il excluait en masse tous les possesseurs de plus de 100,000 dollars, comme si la trahison était seulement une offense vénielle pour les pauvres, pour tous ceux qui n’avaient pas 100,000 dollars, mais devenait un crime irrémissible pour quiconque avait atteint le chiffre redoutable au-delà duquel on était un ennemi public. M. Johnson eut beau dire à une députation de la Caroline du Sud qui venait le prier de révoquer cette exception funeste que les grands propriétaires du sud étaient les vrais auteurs de la guerre civile, et qu’il était bien juste de ne pas leur faire grâce comme à la foule du châtiment légal qu’ils avaient encouru : cette distinction arbitraire, établie en dépit de toute justice et de toute raison, accusait évidemment une pensée de spoliation et de nivellement, un vague projet de révolution sociale que M. Johnson lui-même ne déguisait guère. Que de fois n’avait-il pas déclaré que l’inégale répartition des terres était plutôt que l’esclavage la cause véritable de la rébellion des états du sud, et que l’Union ne serait solidement reconstruite que le jour où les grandes propriétés morcelées seraient données aux paysans et aux travailleurs ! L’exception des 100,000 dollars, qui laissait tous les biens des riches planteurs du sud sous le coup des lois de confiscation votées par le congrès, ne pouvait être dans sa pensée qu’un essai ou un souvenir des rêves de lois agraires qu’il avait longtemps caressés. Il le dit hautement aux délégués de la Caroline du Sud, avec cette âpre énergie dont on ne sait user qu’en Amérique, et qui rend si clairs et si faciles les rapports mutuels des gouvernans et des gouvernés. « De quoi donc vous plaignez-vous ? Si vous voulez échapper à l’exception des 100,000 dollars, vous n’avez qu’à renoncer au surplus de votre fortune. — Je vous le dirai franchement, messieurs, je crois qu’il n’y aurait aucun mal à ce qu’au lieu d’étendre jusqu’à vous l’amnistie, on vous taxât impitoyablement jusqu’à vous y faire rentrer de force. J’ai usé moi-même plus d’une fois de ce système d’impôt dans mon gouvernement du Tennessee, et jamais à ma connaissance il n’a produit que de bons résultats. » Ici l’incartade sortait des bornes permises, et si l’on peut dire que le président Lincoln n’aurait pas montré plus d’éloquence et de volonté virile, au moins est-il permis de croire qu’il eût gardé plus de mesure, de convenance et de dignité.

Enfin la réputation même du président n’était point parfaite. On le connaissait pour un homme sincère et probe ; mais on n’avait pas oublié le spectacle singulier qu’il avait donné le 4 avril au congrès et au peuple assemblés pour l’inauguration de la présidence nouvelle, les meetings, les adresses injurieuses que ce scandale avait provoqués, et les conseils, presque les ordres impérieux qu’il avait reçus de sortir d’un gouvernement qu’il déshonorait. Il est vrai que ces incidens s’effaçaient devant l’immense malheur public qui l’avait appelé à la présidence, et que nul Américain désireux de maintenir l’honneur national ne se fût avisé maintenant de réveiller le ridicule dont cette scène scandaleuse avait couvert un président des États-Unis. On savait d’ailleurs qu’une fois n’est pas coutume, et que le vice-président, malade, épuisé par les fatigues d’un long voyage, n’avait eu d’autre tort que d’user imprudemment d’un cordial trop puissant pour sa santé débile. Son trouble même en cette occasion ne prouvait-il pas jusqu’à l’évidence ses habitudes de sobriété ?

Voilà ce que disaient pour le justifier ses amis personnels et tous les bons citoyens jaloux de le soutenir ; mais les démocrates et les sécessionistes ne cessaient de l’injurier et de lui jeter à la tête la séance du 4 avril. Ce souvenir de la veille, dont l’impression pénible n’avait pu s’effacer aussi vite en Europe qu’aux États-Unis, les souvenirs plus éloignés, mais récens encore, de son administration du Tennessee, la rudesse trop énergique de son langage, enfin les principes démagogiques contenus dans sa proclamation d’amnistie et qu’il se chargeait lui-même d’énoncer sans détour, c’en était assez pour inquiéter les amis de l’Union américaine et leur faire craindre que le grand exemple de mansuétude et de patriotisme qu’avait donné le président Lincoln ne demeurât stérile pour l’homme farouche et opiniâtre qui avait recueilli son héritage.

Ainsi s’annonçait le politique éminent à qui allait être confiée la tâche délicate de la reconstruction des états du sud. On va voir comment les circonstances, la nécessité, l’expérience, peut-être aussi le sentiment de sa lourde responsabilité devant ses contemporains et devant l’histoire, ont modifié cet esprit intraitable jusqu’à en faire l’idole des démocrates conservateurs et l’ennemi quelquefois aveugle des réformes radicales les plus nécessaires, — comment enfin l’acharné démagogue, l’ancien garçon tailleur du Tennessee a pris son rang d’emblée parmi les plus grands et les plus habiles présidens des États-Unis.


II

Tout n’était pas dit le jour où la bannière fédérale flotta de nouveau sur le capitole de Richmond, Les plus grandes difficultés restaient encore à vaincre. Il fallait achever résolument la révolution commencée par la guerre civile, et imposer l’abolition de l’esclavage aux états du sud. Il fallait non-seulement soumettre les populations vaincues, mais les redresser après les avoir soumises, les ramener dans le sein de l’Union, relever le pays de ses ruines, lui faire accepter sincèrement les grandes réformes qu’on allait accomplir, lui faire sentir le frein d’une autorité sérieuse sans se montrer pourtant ennemi de ses libertés. La politique allait succéder aux armes, et son œuvre, pour être moins bruyante, moins glorieuse peut-être que la guerre, n’en était que plus dangereuse et plus difficile.

Il y avait deux politiques à suivre à l’égard des états rebelles. On pouvait les considérer comme une terre conquise et dire qu’en se retirant de l’Union ils avaient perdu tous les droits qu’ils tenaient de la constitution fédérale, et qu’ils avaient cessé d’être des états souverains. Il fallait alors les traiter comme des étrangers et des vaincus, détruire ou laisser tomber leurs gouvernemens locaux et les réorganiser à nouveau comme des territoires soumis à la législation du congrès. Un jour, quand tout souvenir de la guerre civile serait effacé, on les réadmettrait sans doute au sein de l’Union. — C’était, disaient les radicaux, l’exécution littérale de la constitution des États-Unis, le seul parti propre à faire dignement respecter l’autorité nationale, le seul moyen de renouer solidement l’ancienne Union, en étouffant d’abord sur ce terrain nivelé tous les germes de révolte implantés par l’esclavage et par la guerre. Il était bon que les états du sud passassent d’abord sous la meule de l’autorité militaire et du pouvoir absolu, ou du moins qu’on les tînt nombre d’années sous la tutelle du congrès, c’est-à-dire sous la domination des états du nord. Leurs délégués viendraient, comme ceux des territoires, exposer leurs plaintes et défendre leurs intérêts ; mais ils n’auraient dans le congrès qu’une voix consultative, et ne prendraient aucune part au gouvernement. On devait bien se garder de rendre aux états du sud l’influence souveraine qu’ils avaient si longtemps exercée. La rébellion, disaient les orateurs du parti radical, n’était pas morte encore ; elle n’était qu’abattue, et elle pouvait se relever, si l’on n’y prenait garde. Jamais l’Union n’avait couru un aussi grand danger qu’en ce moment suprême où tout semblait pacifié, mais où tout dépendait du parti que le peuple et le gouvernement allaient prendre. Si une fois on laissait se réorganiser le parti de l’esclavage et de la sécession, si les gens du sud renouaient leur ancienne alliance avec les démocrates du nord, c’en était fait de la grandeur nationale et de la liberté. On verrait se renouveler les mêmes prétentions, les mêmes querelles que par le passé ; l’esclavage, aboli dans les mots, serait maintenu dans le fond, et tout cela finirait par une autre guerre civile, qui cette fois serait sans remède.

L’autre politique reposait sur une théorie absolument contraire. Elle posait en principe que les ordonnances de sécession votées par les états rebelles étaient nulles et non avenues, que la constitution des États-Unis n’avait jamais cessé d’être la loi des états du sud, et qu’ils n’avaient jamais pu sortir légalement de l’Union. Ils se retrouvaient donc au lendemain de la guerre, avec tous leurs droits et tous leurs privilèges, à la même place de l’édifice qu’ils n’avaient pu ébranler. Si les députés des états du sud avaient laissé dans le congrès leurs sièges vides, ils n’avaient pas cessé légalement d’en faire partie, et les deux assemblées avaient statué aussi souverainement en leur absence que s’ils avaient concouru encore à leurs décisions. Le gouvernement confédéré n’avait pas eu d’existence réelle : ce que l’on appelait ainsi n’était qu’un conciliabule d’insurgés et d’usurpateurs. — Il suffisait donc d’annuler tous les actes accomplis depuis la guerre sous l’autorité du prétendu gouvernement confédéré, de répudier la dette confédérée et les dettes contractées pendant la guerre par les gouvernemens particuliers des états du sud [5], de remplacer tous les fonctionnaires des gouvernemens d’état élus depuis la guerre, d’accepter enfin l’abolition de l’esclavage et les lois et décrets du congrès et du président de l’Union, — et les états du sud rentraient en possession de leurs prérogatives constitutionnelles et de leurs libertés locales ; ils pouvaient nommer des gouverneurs, des législateurs, envoyer des sénateurs et des députés au congrès. La rébellion avait suspendu chez eux la vie nationale, mais elle n’avait pu rien détruire, et c’eût été presque la reconnaître que de les traiter en territoires et en pays conquis.

Cette théorie abstraite n’avait pas, comme on peut le croire, été conçue en pur amour des systèmes : comme l’autre, elle s’appuyait sur des argumens d’une utilité pratique et sensible en même temps que sur les passions d’un parti. Les démocrates, instruits et changés par les événemens, aimaient ainsi à se couvrir d’un voile d’unionisme austère pour tendre aux états du sud une dernière planche de salut. Les plus raisonnables d’entre les gens du sud saisissaient avec joie cette occasion de recouvrer d’abord dans leur pays l’indépendance de leurs gouvernemens particuliers et de regagner peut-être à la longue leur ancienne influence sur les affaires générales. Enfin bon nombre de républicains modérés, désireux avant tout d’obtenir la conciliation et l’oubli des discordes civiles, pensaient qu’une politique d’exclusion et de rigueur systématique n’était bonne qu’à les entretenir. On ne pouvait accomplir dans les états du sud des réformes durables qu’avec le concours et de l’aveu même du pays. Le moyen de les pacifier et de leur faire accepter le joug de l’Union comme un bienfait n’était pas de les gouverner par la force et de les tenir asservis sous une domination quasi étrangère. Et d’ailleurs, dût-on y employer pendant dix ans trois cent mille hommes, était-il bien possible de faire respecter les lois du congrès par des populations clair-semées sur un immense territoire, en conspiration perpétuelle pour les braver ou les enfreindre ? Dans tous les cas, il fallait pour cela une grande armée permanente, un perpétuel pied de guerre, une augmentation plutôt qu’une diminution des dépenses. En s’emparant du gouvernement des états rebelles, on s’imposait en même temps la lourde charge de pourvoir à toutes leurs nécessités. Il ne fallait pas s’attendre à voir l’agriculture et l’industrie refleurir sous le régime d’une domination militaire impatiemment supportée par des populations mal soumises : on aurait donc à nourrir les états du sud en même temps qu’à les tenir dociles, à continuer indéfiniment ces aumônes, ces distributions de vivres à plusieurs millions d’affamés qui depuis la fin de la guerre ruinaient le gouvernement fédéral encore plus que ne l’avait ruiné pendant la guerre l’entretien de sa monstrueuse armée. Était-il prudent d’affronter cette redoutable aventure et d’y engager l’honneur national ? Fallait-il accoutumer les hommes du sud à se considérer comme des étrangers, presque comme des ennemis dans la famille américaine ? Quant à la reprise de l’ancienne alliance du sud avec les démocrates, si redoutée des radicaux, dont elle pouvait gêner les desseins, elle était le plus sûr moyen d’effacer entre le nord et le sud les souvenirs de la guerre en accoutumant les deux ennemis à se rappeler qu’ils étaient frères et habitans d’une seule maison. On ne pouvait prétendre à régler en un jour tous les différends des deux partis. Le nord et le sud devaient rester longtemps encore des frères jaloux et rivaux. Mieux valait la reprise des anciennes luttes légales, avec une constitution modifiée qui donnait le dernier mot aux états du nord, que la prolongation indéfinie des sentimens de la guerre civile.

Le président Johnson avait à choisir entre ces deux partis, et l’on ne doutait guère aux États-Unis qu’il ne se déclarât avec sa violence accoutumée en faveur de la politique radicale. Les démocrates d’ailleurs faisaient bien tout leur possible pour s’en faire un ennemi. Ils allèrent, après l’exécution des assassins du président Lincoln, jusqu’à le menacer d’impeachment [6] pour ce qu’ils appelaient le meurtre de Mme Surrat. Après l’arrestation de Jefferson Davis, il y eut à New-York une réunion publique des amis du président rebelle. Plusieurs orateurs démocrates y déclarèrent que la défaite de la rébellion n’était que temporaire, que l’esprit qui l’avait suscitée vivait encore, et que, grâce à l’assistance de ses amis du nord, elle pouvait réussir d’une manière nouvelle. Ils ajoutèrent que l’exécution de Mme Surrat avait excité l’indignation du monde, que le gouvernement n’oserait pas mettre M. Davis en jugement, et que « quiconque regardait la cause du sud comme celle de la trahison n’était qu’un fou ou un imbécile [7]. » Ces propos injurieux n’étaient pas de nature à amollir le cœur du président Johnson, ni à lui inspirer des résolutions calmes. Cependant sa politique inclinait de plus en plus à une mansuétude extrême, et que déjà l’on commençait à trouver exagérée. Tout en lançant sa redoutable proclamation d’amnistie, tout en refusant obstinément de la modifier, il usait envers les personnes d’une douceur au moins égale à la violence de son langage. Tout pardon sollicité par un rebelle, si grand propriétaire qu’il fût du reste, si notoire qu’eût été la part qu’il avait prise à la sécession, était aussitôt accordé. Quand l’attorney de la cour de circuit fédérale de Norfolk, en Virginie, mit en accusation cinquante-sept rebelles, au nombre desquels se trouvaient le général Lee et tous les chefs civils et militaires du gouvernement confédéré, le président eut le courage d’ordonner sommairement qu’on arrêtât l’affaire en dépit de l’obstination du juge Underwood et de la légalité même, qui voulait qu’on y donnât suite. On eût dit qu’il n’avait fait tant de menaces que pour mieux tenir les vaincus en bride et mieux faire valoir à leurs yeux le pardon qu’ils tenaient de sa clémence. Il est vrai que l’opinion publique s’était radoucie autant que le président lui-même ; les chefs du parti abolitioniste, Gerrit Smith, Horace Greeley, Ward Beecher, et jusqu’à Wendell Phillips, tous, excepté l’impitoyable Thaddeus Stevens, prêchaient au peuple américain la clémence avec d’autant plus d’autorité qu’on ne les avait pas vus, comme certains copperheads, racheter la veille par des cris de fureur indécente et sanguinaire une longue complicité avec les ennemis publics. La Tribune, journal de M. Greeley, disait, en parlant du procès de Davis et des autres prisonniers politiques de Fortress-Monroë, qu’on ne devait mettre à mort que deux coupables pour complicité dans la rébellion : l’esclavage et les state-rights.

M. Johnson montrait plus d’indulgence encore. Sa politique personnelle commençait à se dessiner avec une netteté qui inquiétait les abolitionistes et faisait ouvrir aux conservateurs de grands yeux étonnés. Dès la fin du mois de juin 1865, il avait fait les plus engageans sourires à ceux des hommes du sud qui venaient lui demander le maintien de leurs libertés locales. La première députation de la Caroline du Sud, l’état le plus compromis et le plus obstiné dans la rébellion, reçut la réponse la plus encourageante ; le président dit aux délégués qu’il était un plus ferme partisan des state-rights qu’ils ne l’étaient eux-mêmes ; il les engagea à bien se pénétrer de l’idée que l’esclavage était mort et qu’il ne fallait plus songer à le faire revivre ; à cette condition, il leur promettait tout son concours pour l’œuvre de restauration qui allait commencer. « Je dis restauration, ajouta-t-il, et non pas reconstruction, car on ne reconstruit que ce qui a été détruit, et l’Union n’a jamais cessé d’être. » En même temps il nommait partout des gouverneurs provisoires chargés seulement de remplir l’interrègne entre la chute des gouvernemens rebelles et la reconstitution des gouvernemens reconnus par l’autorité fédérale. Sauf en Virginie, où déjà s’était rétabli dans quelques cantons et dans quelques villes reconquises un gouvernement loyal qui n’avait eu qu’à se transporter d’Alexandrie à Richmond, — sauf en Virginie et dans les border-states disputés encore. où le gouvernement approuvé par l’Union n’avait aussi qu’à prendre la place du gouvernement rebelle, tous ces dépositaires provisoires d’une autorité si dangereuse furent choisis parmi les anciens rebelles, parmi les législateurs mêmes du gouvernement confédéré. C’étaient MM. Holden dans la Caroline du Nord, Sharkey dans le Mississipi, Parsons dans l’Alabama, Johnson dans la Géorgie, Perry dans la Caroline du Sud, Marvin dans la Floride et Hamilton dans le Texas. — M. Perry, dans un discours qu’il prononça peu de temps après son entrée en charge, déclara que personne ne pouvait sentir plus profondément l’humiliation d’une union nouvelle avec les Yankees, mais que, le Dieu des batailles ayant décidé contre l’indépendance du sud, le parti le plus sage était encore de s’y résigner et de travailler avec le gouvernement fédéral à réparer les désastres de la guerre. Voilà tout le dévouement que le président Johnson exigeait à la cause de l’Union de la part des hommes du sud ; il leur demandait seulement de comprendre que le passé était irréparable, et que l’avenir dépendait de leur sagesse.

Son plan d’ailleurs était fort simple. — Nommer partout des gouverneurs provisoires qui pourvussent aux premières nécessités des états, faire élire sous leur surveillance, dans chacun des anciens états rebelles, une convention constitutionnelle par tous les citoyens qui étaient électeurs suivant la constitution de l’état, telle qu’elle était avant la guerre, et qui pourraient prouver leur loyauté (cette dernière clause à peu près illusoire, mais bonne toujours à maintenir en principe) ; faire réviser la constitution, répudier l’ordonnance de sécession et rétablir les relations régulières du gouvernement de l’état avec celui des États-Unis par cette assemblée extraordinaire, dont les fonctions cesseraient dès que sa tâche serait accomplie ; faire nommer alors par le peuple de l’état une législature et deux chambres, leur imposer l’abandon de la dette rebelle, la ratification de l’amendement constitutionnel abolissant l’esclavage, ainsi que l’adoption de lois efficaces pour la protection des affranchis, puis les livrer à elles-mêmes en leur permettant de nommer un gouverneur de leur choix, et conduire par la main leurs députés et leurs sénateurs aux deux chambres du congrès, — tel est en résumé ce système habile et simple, le meilleur sans doute et le plus indulgent qui se pût imaginer pour la réorganisation du sud.

M. Johnson était donc devenu inopinément le protecteur déclaré des états du sud. Sitôt que sa défection fut certaine, les radicaux ouvrirent contre lui leurs bordées. Forts de leurs majorités dans les deux branches du congrès, ils le menacèrent à leur tour de le faire mettre en accusation par la chambre et déposer par le sénat. Ils se dirent trahis et livrés à l’ennemi par ce nouveau Buchanan, ce renégat de l’esclavage qui apostasiait une seconde fois. Ils firent retentir partout leur plus gros tocsin d’alarme ; ils s’en allèrent de ville en ville et de meeting en meeting crier que tout était perdu, et qu’il n’y avait qu’un effort héroïque qui pût sauver le pays de l’abîme. A les en croire, la politique du président Johnson donnait gain de cause à la rébellion ; elle la relevait de ses ruines pour la rendre plus forte et plus menaçante que jamais ; elle allait même, si l’on n’y prenait garde, l’introniser à Washington à la tête du gouvernement et ressusciter l’hydre abattue des majorités démocratiques. « Il n’y a plus maintenant, s’écriait Wendell Phillips avec sa véhémence ordinaire, il ne peut plus y avoir que deux partis, les sycophantes de Davis et les amis de l’Union. Quiconque veut la reconstruction, la restauration des états du sud, n’est plus qu’un sycophante de Davis ! » Ces exagérations monstrueuses ne pouvaient que nuire aux radicaux en offensant le bon sens du peuple. Tandis que leurs orateurs usaient contre le président Johnson leurs foudres impuissantes, la masse des républicains lui restait fidèle et le suivait avec confiance dans la voie nouvelle où il s’était engagé.


III

Tout n’était pourtant pas chimérique dans les terreurs du parti radical. Il était de bonne foi quand il accusait le président Johnson de livrer la victoire aux rebelles et de sacrifier l’honneur national à la commodité de l’heure présente. Si ce parti avait tort de vouloir subordonner tous les intérêts du pays à l’application immédiate de l’égalité des deux races, on ne peut blâmer son obstination clairvoyante à poursuivre dans l’esclavage l’ennemi le plus dangereux de l’Union.

Il y a peu de gens en Europe qui comprennent bien le caractère de la guerre civile américaine et le rôle véritable qu’y joue cette question multiple et obstinée de l’esclavage. Les uns ne veulent voir dans ce conflit compliqué qu’une pure lutte de principes et d’idées morales, et ils font des hommes du nord autant de propagateurs généreux et désintéressés de philosophie humaine. Les autres, bravant le bon sens et les faits irrécusables, prétendent que l’esclavage n’était pour rien dans la guerre, que les gens du sud sont les vrais amis de la race noire, et les partisans de l’abolition ses vrais exterminateurs. Cela est d’une fausseté si révoltante qu’on peut à peine croire à la bonne foi de ceux qui le soutiennent. Ne sait-on pas trop bien que les fondateurs mêmes de l’Union américaine avaient prévu déjà les dangers d’une institution qu’ils essayaient de limiter sans oser la détruire, et que dans ses vieux jours le grand Washington lisait et relisait sans cesse, avec une assiduité qui témoignait de son inquiétude, un traité sur les effets de l’esclavage ? Depuis soixante ans, cette question fatale était le seul nuage qui assombrît l’avenir de la république, et combien de fois n’a-t-il pas failli éclater avant le jour marqué par la destinée ! Dès l’année 1825, nous voyons la chambre des représentans de la Géorgie menacer les états du nord de se séparer d’eux, s’ils persistent dans la politique d’abolition de l’esclavage [8]. Plus tard, quand le mal se fut aggravé, et que les quelques milliers d’esclaves dont l’avenir commençait à inquiéter le patriotisme austère de Washington furent devenus une population de cinq millions d’âmes, que signifièrent toutes ces querelles qui s’élevaient entre le sud et le nord ? Que signifiaient la question des droits des états, celle des esclaves fugitifs, celle des territoires, et cette question même des tarifs où l’on a voulu voir la cause unique de la guerre, sinon toujours l’esclavage, principe fatal de discorde entre deux sociétés qu’il tenait divisées par les intérêts et par les mœurs ? Il y a toujours eu entre elles une rivalité commerciale si intimement unie à la difficulté de l’esclavage, qu’elle a fini par en devenir inséparable. La dispute des tarifs n’était sans doute pas moins importante et n’a pas eu une moindre part que celle de l’esclavage à la guerre civile, pour cette bonne raison qu’elles étaient toutes les deux mêlées. N’est-ce pas l’esclavage qui tuait l’industrie dans les états du sud et les rendait tributaires des manufactures européennes ? N’est-ce pas le travail libre qui faisait des états du nord un pays industriel autant qu’agricole, et leur faisait un besoin de soutenir leur industrie par des tarifs protecteurs qui leur assuraient le monopole des marchés du sud ? N’est-ce pas enfin l’esclavage qui appauvrissait les états du sud, qui repoussait d’eux l’inondation fécondante des races européennes, tandis que le travail libre attirait au nord le trop-plein de tous les peuples ? La prétendue oppression du nord n’était que le développement naturel des conséquences de l’esclavage mis en présence de la liberté : ces deux mots contiennent tout le secret de la guerre civile.

Ceci posé, il faut convenir que souvent les défenseurs et les avocats du nègre ne se soucient guère, au fond, de ses destinées. Sauf quelques lettrés, dont la conscience dogmatique répugne à la doctrine de l’esclavage, les plus violens abolitionistes n’en sont pas, à vrai dire, très révoltés. Quand l’homme du nord s’échauffe au seul mot d’esclavage, soyez sûr qu’il songe moins à l’injustice morale faite au noir dégrade qu’à la suprématie de la société à laquelle il appartient sur celle dont l’esclave est la pierre angulaire. Nulle part les préjugés de couleur ne sont aussi tenaces que dans les pays imbus des idées abolitionistes. On a découvert que le nègre était un homme, qu’il avait droit comme un autre à la liberté et à la protection des lois ; mais la fraternité chrétienne des philanthropes américains ne va pas beaucoup plus loin. Pendant que j’étais à Boston, la bonne société de la ville fut fort scandalisée par le récit invraisemblable d’un dîner qui avait eu lieu chez un négociant mulâtre de la ville, et auquel avaient, dit-on, assisté le sénateur Sumner, le professeur Longfellow et quelques autres célébrités bostoniennes, sans compter plusieurs Européens exempts de préjugés, gens coutumiers du fait, et dont l’excentricité n’étonna personne. Ces braves Yankees ne pouvaient songer sans confusion que des hommes graves et respectables, leurs compatriotes, eussent dérogé jusqu’à s’asseoir à la table, jusqu’à manger le pain d’un homme de couleur. Le lendemain (c’est un témoin oculaire qui me racontait l’histoire), M. Sumner est abordé dans la rue par un gentleman inconnu qui, d’un air effaré, le prie de vouloir bien répondre à une question : « est-il bien vrai, monsieur, que vous ayez dîné hier chez M. S… le mulâtre ? Est-il possible qu’on ne m’ait point trompé ? » Voilà la mesure de l’égalité sociale dans la ville même des négrophiles et dans un état où les citoyens noirs jouissent de tous les droits politiques. Aussi est-ce avec une admiration profonde que je vis un jour à Washington, dans un omnibus, un vieillard à barbe blanche se lever pour faire place à une négresse. Il y avait une sorte d’héroïsme dans cette muette protestation d’un homme contre le préjugé ridicule dont il était seul à braver l’empire.

Je ne crois pas qu’au début de la guerre l’opinion publique fût déjà mûre pour la grande réforme que les événemens ont précipitée. Sans l’aveuglement et la violence des états du sud, il est probable que l’émancipation aurait tardé bien davantage. On n’a pour s’en convaincre qu’à se rappeler les premières paroles du président Lincoln sur la question de l’esclavage : « je voudrais pouvoir sauver l’Union sans affranchir un esclave, » — et sa réponse à une délégation des gens de couleur : « nous sommes des races différentes ; il vaut mieux que nous vivions séparés. » Cependant le même homme, poussé à bout par la guerre, décrétait l’émancipation de tous les esclaves des rebelles, et donnait aux noirs le droit de cité en les enrôlant dans les armées de l’Union. Le nord n’a frappé l’esclavage que pour sauver l’union nationale, et il s’est donné en revanche le plaisir de maugréer à son aise contre ces pauvres noirs, dont il était le bienfaiteur sans enthousiasme. A vrai dire, le peuple américain est abolitioniste malgré lui : il laisserait assez volontiers les nouveaux hommes libres se démêler comme ils pourraient avec leurs anciens maîtres, dût en définitive leur glorieuse liberté ressembler un peu à leur ancienne servitude. C’est un dicton populaire aux États-Unis que Dieu a fait l’Amérique non pas pour les hommes noirs, mais pour les hommes blancs, ce qui veut dire que l’homme blanc doit s’occuper de lui-même avant de songer à son frère inférieur. Les radicaux ne sont donc pas inutiles pour stimuler cette énergie languissante et rappeler au peuple américain les engagemens d’honneur que le gouvernement a pris en son nom.

C’est quelque chose assurément que d’avoir aboli l’esclavage en principe et déclaré que la servitude involontaire ne pourrait plus exister aux États-Unis. A quoi servirait pourtant d’effacer le nom d’esclavage, si la chose au fond devait être maintenue ? Il faut que les Américains le comprennent : en frappant de mort l’institution servile, ils sont entrés dans une voie d’émancipation graduelle dont le seul terme possible est l’égalité des races. En affranchissant les noirs, ils s’engagent d’honneur à respecter et à protéger pleinement la liberté qu’ils leur confèrent. Fallait-il les tirer de la servitude pour les livrer pieds et poings liés à leurs anciens maîtres ? Les gens du sud ont un moyen bien facile de ressaisir sur les affranchis tout leur ancien empire : il suffit d’en faire une classe à part, exclue de tous les droits politiques et judiciaires, limitée dans l’exercice des droits civils, une classe de parias ou d’ilotes soumise à une législation spéciale à laquelle elle ne puisse jamais concourir. A cette condition, les planteurs du sud n’auront rien à regretter ni à perdre, et c’est à peine s’ils s’apercevront de ce passage de la servitude à une liberté platonique et inoffensive qui suffira pour satisfaire aux lois.

Les radicaux veulent conjurer ce péril en conférant sans retard le droit de suffrage aux affranchis. Ils pensent que le meilleur moyen de garantir leur liberté, c’est encore de déplacer le pouvoir politique et de les armer eux-mêmes pour leur défense. Ils ont certainement raison, s’il ne faut interroger que la justice pure et l’esprit des institutions républicaines ; mais que d’obstacles et d’inconvéniens à leur système ! L’efficacité même en est fort douteuse, et l’application immédiate en est impossible. Peut-être bien aurait-on pu, en y employant toutes les forces de l’opinion républicaine, faire voter au congrès un amendement constitutionnel pour l’admission des noirs au suffrage et arracher même aux états la ratification nécessaire ; mais comment introduire dans les mœurs la pratique de cette loi forcée ? Les droits écrits ne signifient rien qu’autant que la force les protège, ou que les mœurs les tolèrent. Le nord lui-même donnerait-il l’exemple aux sudistes récalcitrans ? Accepterait-il de bon cœur ce qu’il songeait à imposer aux états du sud ? L’échec signalé du suffrage des noirs dans les élections de l’assemblée constituante du Connecticut pouvait faire douter de son zèle. Il y a cependant quelques états où la couleur n’est pas toujours un obstacle aux droits politiques : ainsi, dans l’état de New-York, les nègres peuvent voter à toutes les élections, s’ils ont un revenu de 250 dollars ; dans le Massachusetts, la loi électorale ne fait aucune différence entre les hommes des deux races. On sait pourtant que les noirs n’y votent guère et qu’ils n’osent braver le préjugé public. Combien ce préjugé serait plus tyrannique et plus intraitable dans les états du sud, où subsiste encore entre le blanc et le nègre toute la haine de l’esclave affranchi et du maître dépossédé ! De tels droits seraient illusoires, à moins que les nouveaux citoyens ne les exerçassent à main armée. Peut-être encore verrait-on les nègres menés en troupeau par leurs anciens maîtres voter docilement pour leurs pires ennemis : en dehors d’une abstention discrète ou d’une obéissance moutonnière, il ne reste que la force ouverte et la guerre sociale entre les races.

Le président Johnson avait donc raison de ne pas céder aux impatiences du parti radical. Il était à la fois plus prudent et plus commode de laisser, comme il le disait, la question à décider aux états eux-mêmes, et de s’en remettre pour le reste à l’action du temps. Il ne fallait pas pourtant se croire dispensé de protéger les affranchis contre des violences de jour en jour plus scandaleuses et plus hardies. Or le président, qui était en cela le miroir fidèle de l’opinion du peuple, semblait nourrir contre le pauvre noir une sorte de mauvaise humeur et de rancune puérile ; évidemment le noir le gênait dans l’accomplissement de ses desseins politiques, et il s’en fût débarrassé de bon cœur en l’exilant sur une terre lointaine. Il prêtait volontiers l’oreille à tous les plans chimériques de fondation d’un état nègre ou d’émigration en masse vers l’ouest ou le midi qu’imaginaient les philanthropes désabusés. Il souffrait en revanche impatiemment, qu’on le sollicitât de pourvoir à la sûreté des noirs : en quelques mois, il avait retiré ses troupes des états du sud, rendu la police aux milices locales et abandonné les affranchis au bon plaisir de leurs anciens maîtres. Cette politique porta tous les fruits qu’on en devait attendre. — A l’ancien mépris des hommes du sud envers les noirs était venue se joindre la haine qu’on éprouve pour un ennemi redouté. Tant qu’il était esclave, le noir avait pu vivre en bonne harmonie avec le blanc : on le traitait avec l’indulgence qu’on a pour une bête dénuée de raison, pour un cheval ou pour un bœuf de labour dont on ne redoute pas la concurrence ; mais, sitôt émancipé, l’esclave devient pour les blancs un ennemi qu’on persécute avec une âpreté farouche. Il n’est pas de mauvais traitemens qu’ils ne se crussent permis de lui faire subir pour se venger de sa liberté. Ses fautes les plus légères étaient punies comme des crimes. A chaque désordre sérieux commis par un homme de race noire, les blancs se jetaient sur ses frères pour massacrer indifféremment les innocens et les coupables. Dans le Tennessee, une bande d’anciens soldats confédérés brûlait une école de noirs et menaçait de mort l’instituteur. Dans l’Arkansas, un seul outrage à une femme blanche coûtait la vie à trente personnes. Dans l’Alabama, les nègres prirent la fuite et se réfugièrent dans les bois, C’était le seul moyen d’échapper à leurs anciens maîtres coalisés pour les retenir sur leurs terres et les forcer, comme au temps de l’esclavage, à donner pour rien leur travail. Il y avait même des plantations où l’on avait réussi à leur cacher qu’ils étaient libres.

La seule protection des noirs était le bureau des affranchis. Cette institution charitable n’avait été fondée à l’origine que pour secourir les réfugiés du sud. On avait imaginé de faire travailler ces pauvres gens aux plantations abandonnées par les rebelles et confisquées par le gouvernement des États-Unis, qui restaient improductives entre ses mains ; on leur louait des parcelles de 40 acres, qu’ils pouvaient subséquemment acheter à bas prix. Plus tard, après la guerre, quand l’institution du bureau s’étendit à tous les états rebelles, elle changea d’objet et de caractère : de purement charitable, elle devint alors judiciaire et politique. Le bureau resta chargé de l’administration des terres confisquées ou tenues sous le séquestre ; il eut à faire aux populations affamées du sud, et particulièrement aux affranchis, de grandes distributions de vivres ; enfin et surtout il fut chargé de veiller à la sécurité des affranchis et de leur garantir autant que possible le libre exercice des droits civils. Quand une ligue de planteurs voulait forcer les noirs à travailler pour des gages insuffisans et dérisoires, quand la loi, venant en aide à leurs machinations, fixait à un taux ridicule le tarif des salaires, le freedmen’s bureau s’interposait entre l’affranchi et le maître, assurait au premier son indépendance, et fixait lui-même le tarif le plus équitable. Quand un noir avait à se plaindre d’un blanc, quand un blanc demandait justice d’un hoir, c’était le freedmen’s bureau qui connaissait de l’affaire, tour à tour juge et tuteur des intérêts des affranchis.

Cette institution paternelle et bienfaisante est nécessaire dans les états du sud. Pourtant elle a ses inconvéniens et ses défauts. On a reproché aux agens du bureau un zèle trop aveugle et trop exclusif pour leurs administrés. On prétend que dans certaines localités où noirs et blancs faisaient déjà bon ménage, ils sont venus apporter la discorde plutôt que consolider la paix. Ils auraient parfois annulé des contrats équitables et inspiré aux nègres, avec un penchant funeste à l’oisiveté, la folle espérance d’un prochain partage des terres de leurs anciens maîtres. On leur reproche encore d’exercer une autorité arbitraire, de rendre une justice exceptionnelle dans ces cours prévôtales qui jugent sans jury, de troubler enfin l’ordre légal et l’équilibre de tous les pouvoirs. C’est justement par là que le bureau des affranchis a rendu tant de signalés services. Était-il vraiment possible d’abandonner les nègres à la justice des états, quand les lois leur refusaient jusqu’au témoignage, quand les planteurs les retenaient et les fouettaient comme par le passé, leur faisaient accroire qu’ils n’étaient pas encore libres, où s’arrogeaient fièrement le droit de les faire travailler sans leur payer pour gages plus de 5 à 10 dollars par an ? Le vrai défaut de l’institution, c’est qu’elle est souvent impuissante à sauver ceux qu’elle protège. Comment l’esclave affranchi pouvait-il invoquer ces protecteurs inconnus, éloignés souvent de cinquante milles ? Au mois de septembre 1865, un homme fut amené à l’un des prévôts de la Virginie et condamné pour avoir maltraité des gens de couleur. « Ah ! dit-il en colère, si la guerre n’est pas finie, qu’on nous le dise ! Nous pouvons recommencer. » Ailleurs, en Géorgie, en Caroline, il y eut des scènes de violence entre les milices d’états trop tôt rétablies et les officiers fédéraux du bureau des affranchis ; le capitaine Healy fut tué et mis en morceaux. Dans la Caroline du Nord, la home guard, qui n’avait jamais été dissoute, se mit à exercer en face du bureau certaines attributions judiciaires et à prêter main-forte à la tyrannie des planteurs. Le gouverneur Perry, de la Caroline du Sud, disait franchement son espérance : il adjurait ses concitoyens d’abolir l’esclavage pour rentrer dans l’Union ; mais, sitôt cette formalité remplie, il avertissait le nord qu’il ne fallait plus rien attendre, « car, disait-il, ce pays est à l’homme blanc, et le gouvernement lui appartient [9]. » Comment s’étonner d’entendre tenir ce langage à un rebelle, quand le président Johnson ne craignait pas de répéter lui-même ce triste lieu-commun des partisans de l’esclavage ?

Ces désordres et ces crimes ne devaient pas tous être attribués au trouble temporaire qui est toujours inséparable des transitions difficiles : c’étaient la plupart du temps les conséquences naturelles d’une législation que partout on s’efforçait de maintenir ou même d’aggraver. Dans l’Alabama, la convention constitutionnelle, sollicitée pourtant par le gouverneur Parsons, refusa d’admettre le droit des nègres au témoignage, de telle sorte que la seule place du noir en justice restait le banc des accusés. — Un nègre est poursuivi par un blanc ; vingt noirs attestent son innocence : on l’envoie pendre sur le témoignage du blanc. — Dans le Mississipi, le gouverneur Humphreys, élu par le peuple, usurpe l’autorité avant de la faire confirmer par le président, et, entrant en antagonisme avec le gouverneur provisoire Sharkey, il envoie à la législature un message où il lui conseille de faire des lois qui assurent l’infériorité éternelle des noirs. Dn journal du même état, le Jackson-News, réclame une législation qui fasse sentir aux « ex-esclaves leur infériorité naturelle, » et menace ouvertement de la loi de Lynch les northerners qui pousseront le noir à résister à son ancien maître. Ailleurs, en Virginie, on persécute les unionistes, on brûle leurs récoltes, on pille leurs maisons, on coupe les jarrets de leurs chevaux. Dans la législature de l’Alabama, on a failli voter une loi sur le vagabondage qui était le chef-d’œuvre de la férocité : le coupable, homme ou femme, devait être suspendu par les pouces deux heures de suite pendant trois jours et recevoir pendant le même temps cinquante coups de fouet par jour ; en cas de récidive, la punition était doublée. Cette loi se combinait avec d’autres mesures qui obligeaient le noir à servir sur la plantation de son ancien maître et déclaraient vagabond celui qui s’y refusait. Voilà par quel ensemble de règlemens ingénieux les gens du sud espéraient établir une espèce de servage qui leur tînt lieu de l’ancienne servitude.

Ils allèguent que le nègre est d’un caractère paresseux et indolent, et qu’il faut bien le contraindre, dans son intérêt même, à reprendre son ancien travail. Il s’est fait de la liberté l’idée d’une vie oisive et bienheureuse, où tous les besoins d’un homme sont satisfaits sans peine. Jadis, quand un nègre industrieux avait gagné sa liberté à la sueur de son front, il s’écriait d’ordinaire : « A présent je suis un homme blanc, je peux vivre les bras croisés ! » et il quittait l’atelier ou le champ de coton pour les grands chemins et les cabarets ; mais sans compter que le pauvre noir sera vite détrompé par l’expérience de cette enfantine idée de la vie, n’est-ce pas les blancs qui la lui ont donnée en lui montrant partout le travail comme un opprobre, et la liberté inséparable de l’oisiveté et du vice ? Ont-ils le droit de lui reprocher l’ignorance et l’imprévoyance où ils l’ont eux-mêmes entretenu ? Ils se plaignent que le noir ne soit pas un homme, mais une espèce d’animal, de bête sauvage, qui ne connaît ni religion, ni famille, ni devoirs moraux. Qui donc, si cela est vrai, l’a réduit à cette dégradation ? Qui donc a vendu les femmes, séparé les époux, arraché les enfans aux mères, produit des hommes en troupeaux comme du bétail ? Est-ce là une bonne école pour les vertus de famille ? Ils sont ignorans ! Et qui donc leur a fermé l’entrée des écoles, celle des églises, et leur a appris à faire de la religion une parade burlesque ? Quels sont les hommes qui murmurent et grondent quand aujourd’hui le gouvernement fédéral ouvre en Virginie quelques écoles pour les noirs affranchis ?

On peut dire ce qu’on voudra de leurs vices, qui les rendent impropres à la liberté : ce sont les blancs qui les leur ont donnés et qui doivent en supporter les inconvéniens. Vous ne pouvez récolter la sagesse, la prévoyance, la soumission volontaire aux lois, l’esprit d’ordre, les vertus de famille, la fidélité conjugale, là où vous avez semé l’ignorance, l’oppression, la brutalité, l’oubli de tout devoir, sauf l’obéissance abjecte à la force ! — Si l’intérêt public exige qu’on force les noirs à travailler, alors qu’on y contraigne aussi ces petits blancs du sud qui n’ont pas la même excuse et qui se croient nés pour vivre dans une oisiveté royale. Ils sont encore plus dégradés et plus incurables que les noirs, ces mendians orgueilleux qu’on est obligé de nourrir et qui menacent le gouvernement dont ils mangent le pain. — On reproche enfin aux affranchis de s’agiter d’une façon menaçante. Comment veut-on qu’irrités par une oppression quotidienne, excités par les espérances de la guerre civile, par l’appât de la propriété territoriale et du pouvoir politique, par la promesse même de la vraie liberté qu’on leur a montrée sans la leur donner tout entière, comment veut-on qu’ils ne songent pas à se faire justice eux-mêmes et à recourir aux armes ? Le colonel Thomas, commissaire des, affranchis dans l’état de Mississipi, écrivait l’année dernière au général Howard : « Si la milice locale est organisée, je ne pense pas que les affranchis restent cultivateurs tranquilles du champ de coton. Ils sont enrégimentés et armés. Il est certain qu’il y aura des désordres, qui troubleront profondément la société. »

Aussi prédisait-on pour cette année la guerre servile. On se répétait de bouche en bouche que les nègres étaient armés dans le sud, qu’ils achetaient tous les jours à New-York des masses considérables de revolvers et de fusils, qu’ils avaient enfin une organisation secrète qu’il importait d’étouffer au plus vite. On raisonnait froidement sur la nécessité prochaine de les exterminer jusqu’au dernier homme. Les démocrates disaient qu’il y avait urgence à rendre le pouvoir militaire aux populations du sud, afin qu’elles pussent se défendre contre l’insurrection des noirs. Les radicaux disaient au contraire que le devoir du gouvernement était plus que jamais de s’interposer entre les deux races, de contenir l’une en lui faisant justice, et de dominer l’autre en la forçant de souscrire à la justice. Autrement, si on les laissait ensemble vider sans témoins leurs démêlés, il fallait craindre un massacre pareil à celui de Saint-Domingue, mais un massacre mutuel, dont les nègres seraient les dernières victimes, et qui ne tuerait l’esclavage qu’en anéantissant la race noire.


IV

Cependant l’influence du président Johnson s’affermissait dans les états du sud. On s’y habituait à le considérer comme un protecteur et une providence. Les radicaux l’avaient aidé par leur opposition même, en lui servant d’épouvantail pour effrayer les gens du sud. Leur rigueur inflexible avait mieux fait goûter son indulgence et comprendre la nécessité de lui obéir pour conserver sa protection. Lui-même, il commençait à se sentir assez fort pour commander, et il en usa pour donner enfin quelques satisfactions aux radicaux. — La Caroline du Sud et le Mississipi hésitaient à voter l’amendement constitutionnel abolissant l’esclavage. Prenant ce ton d’autorité que peut-être il aurait dû prendre plus tôt, il déclara péremptoirement aux législatures de ces deux états qu’il ne révoquerait pas ses gouverneurs provisoires et ne reconnaîtrait pas les gouverneurs Orr et Humphreys, élus du peuple, tant que l’amendement constitutionnel ne serait pas ratifié : les deux législatures votèrent l’amendement. La Caroline du Word répugnait à répudier la dette rebelle : il envoya par le télégraphe un message impératif au gouverneur, et la mesure contestée fut votée séance tenante. Cette docilité faisait contrasté avec l’orgueil récent de la convention du Mississipi inaugurant ses travaux par la validation de tous les actes faits pendant la rébellion par la législature, ceux même qu’on lui demandait d’annuler, — où bien avec l’insolence de la Caroline du Nord annonçant tout haut qu’elle allait user des droits qu’on lui restituait pour empêcher à tout prix le rétablissement de l’Union. ~ D’autres états refusaient encore la protection due aux affranchis dans les cours de justice, et le sentiment public était si intraitable que le gouverneur Holden pensait encore et disait à ses amis « que le peuple mourrait plutôt que de se soumettre au suffrage et au témoignage des noirs. » A Raleigh, dans la Caroline du Nord, un citoyen unioniste déclarait dans un meeting unioniste, et aux applaudissemens de tous, qu’il se tuerait plutôt lui-même avec sa famille que de voir jamais le nègre devenir son égal dans une cour de justice. Mais le président Johnson venait alors avec sa voix sévère, son geste impérieux, une main pleine de châtimens ; une main pleine de bienfaits, et derrière lui, comme des dogues muselés et féroces, les radicaux aboyans qu’il menaçait de lâcher sur le sud. Il montrait aux récalcitrans tantôt MM. Chase et Sumner avec leur droit de suffrage des noirs, tantôt l’impitoyable Thaddeus Stevens et son projet de confiscation générale et de paiement de la dette fédérale avec les terres des rebelles, — et les gens du sud, effrayés, passaient en murmurant sous le joug. Ce joug d’ailleurs était bien doux et bien léger : il suffisait à la convention constitutionnelle de la Floride, pour rentrer en grâce auprès du président, de déclarer qu’en général personne ne pourrait être incapable, à cause de sa couleur, de témoigner dans une affaire où un homme de couleur serait intéressé. La chambre des représentans du Mississipi admit aussi, quoique à grand’peine, une loi plus molle et plus indécise encore, accordant aux seuls intéressés, plaignans ou défendeurs, le droit de paraître en justice, mais refusant toujours aux non-intéressés le droit de témoigner pour un de leurs frères. Le président Johnson jugeait apparemment ces concessions suffisantes, car il ne demandait rien de plus pour la protection des affranchis.

Il se rapprochait pourtant des radicaux. Le retour périodique des élections annuelles de novembre avait fait sentir à tous la nécessité d’une alliance contre les démocrates sécessionistes, qui n’auraient pas manqué de profiter de leurs disputes. Après avoir renoué d’un commun accord l’union compromise du grand parti républicain, ils avaient donc reparu devant le peuple en masse compacte et serrée. Le président Johnson semblait à l’apogée de son influence et de sa popularité. Tandis que les républicains extrêmes affichaient dans ses intentions une confiance qui n’était peut-être qu’à demi sincère, les démocrates, à qui il avait donné tant de gages d’une sympathie inattendue, le proclamaient le plus grand président que les États-Unis avaient eu depuis Washington, l’homme choisi par la Providence pour les sauver de l’anarchie révolutionnaire. Le congrès cependant allait s’ouvrir, et les radicaux y avaient gardé une imposante majorité. Ils pouvaient, en fermant la porte aux députés du sud, bouleverser toute la politique de restauration légale du président, et faire naufrager la barque en vue du port. Les chances d’un conflit constitutionnel avec les chambres étaient toujours dangereuses, surtout sous l’empire de ces institutions républicaines qui ne reconnaissent au président ni un droit de veto durable, ni le droit suprême de la dissolution, mais lui accordent seulement un veto suspensif de dix jours à peine, qui tombe au second vote devant une majorité des deux tiers. Il était donc plus sûr de s’entendre, s’il était possible, avec ces radicaux farouches qui allaient devenir si dangereux. C’est dans cet espoir sans doute que le président permit à un de ses amis de répandre une espèce de déclaration de principes qu’il avait faite un jour dans une conversation intime sur la question même des droits des affranchis. D’après le récit que publia cet ami, M. Stearns, M. Johnson se disait en principe partisan du droit de suffrage égal aux deux races, et, si les circonstances lui permettaient d’agir à sa guise, il commencerait par accorder les droits politiques d’abord aux anciens soldats noirs de l’armée fédérale, puis aux gens de couleur instruits et riches, en leur imposant un cens électoral qui serait abaissé plus tard au niveau commun. Il voulait ensuite que la liberté ne fût pas un vain mot pour les esclaves affranchis, que les droits civils leur fussent sérieusement garantis par la loi, qu’enfin et surtout ils fussent admis dans les cours de justice comme plaignans, défendeurs ou témoins, au même titre que les blancs eux-mêmes. Cette profession de foi faisait sans doute évanouir les principaux griefs théoriques des radicaux contre le président ; mais ceux-ci n’étaient pas hommes à se contenter d’une opinion platonique recelée tout au fond du cœur ou divulguée seulement à demi-voix, sous forme de confidence intime et purement spéculative. C’est pour cela qu’ils résolurent de tenter un coup décisif à l’ouverture du congrès en refusant brutalement la porte aux députés des anciens états rebelles qui allaient venir frapper au Capitule sous le patronage du président.

Il y avait alors dans le congrès trois partis en présence : les radicaux, guidés dans le sénat par M. Sumner et dans la chambre par M. Thaddeus Stevens, et formant à eux seuls la majorité ; — les républicains modérés, classe moins nombreuse, un peu flottante. et plus voisine des radicaux que de leurs adversaires ; ils semblaient se grouper dans la chambre des représentans autour de M. Raymond, l’ami de M. Seward et le confident de sa politique, dans le sénat, autour de MM. Dixon et Doolittle, qui ne prétendaient pas d’ailleurs au rang de chefs de parti. — Enfin vis-à-vis des républicains de toutes les nuances se tenait toujours la petite armée des démocrates, timide, amoindrie et découragée, mais attendant l’avenir et prête à s’enrôler sous la bannière du président Johnson. Les radicaux arrivaient en séance avec une confiance sans limites dans le succès de la campagne, et tenaient à remporter, dès le premier jour, une victoire éclatante qui humiliât d’une façon signalée la Maison-Blanche. Ils avaient déjà, pour les protéger contre l’invasion des députés du sud, le serment ou test oath voté en 1862 par le congrès, et qui obligeait tous les fonctionnaires civils ou militaires, tous les juges, administrateurs, législateurs des États-Unis, à jurer solennellement qu’ils n’avaient jamais porté les armes contre le gouvernement national, servi en aucune qualité le gouvernement rebelle, ni donné volontairement aucune assistance, aide, conseil ou encouragement à la rébellion. Or les députés du sud pouvaient jurer en bonne conscience qu’ils soutiendraient dorénavant de tout leur pouvoir la constitution et le gouvernement fédéral ; mais ils ne pouvaient sans scandale jurer qu’ils y avaient toujours été fidèles, quand ils avaient pris une part active et publique à la rébellion. Le parjure même le plus impudent ne les aurait pas tirés d’affaire, car l’acte du 2 juillet 1862 déclarait indigne de tout emploi dans le gouvernement des États-Unis la personne convaincue de s’être parjurée. Ce serment rétrospectif était donc un obstacle péremptoire à l’admission des députés du sud, et le premier soin des démocrates à l’ouverture des chambres fut d’en demander la suppression ou l’amendement ; mais les républicains étaient si peu disposés à les écouter qu’ils se hâtèrent d’élever une barrière plus haute encore et plus apparente contre cette nouvelle « invasion des rebelles. »

Le 2 décembre 1865, veille de l’ouverture, ils se rassemblèrent en un grand caucus (tel est le nom bizarre de ces assemblées semi-officielles où les partis s’isolent pour répéter leurs rôles) dans la salle même des séances de la chambre des représentans. Ils y votèrent une résolution que M. Thaddeus Stevens fut chargé de présenter et de faire voter le lendemain dans la chambre. Elle portait qu’une commission mixte serait nommée par les deux chambres pour examiner l’affaire des députés du sud, que cette commission se composerait de quinze membres, neuf députés et six sénateurs, qu’elle s’informerait de la condition véritable des anciens états confédérés, et jugerait s’il y en avait qui fussent dignes d’être admis à une représentation dans le congrès, qu’en attendant son rapport et la décision finale des chambres, aucun député des états rebelles ne pourrait entrer dans le congrès, et que tous les titres et documens relatifs à l’affaire seraient renvoyés directement à la commission. — Les radicaux formulaient enfin leur programme et déclaraient la guerre au président.

Les acteurs étaient préparés, et la représentation publique eut lieu le lendemain avec un plein succès. Le clerk de la chambre, M. Mac-Pherson, en faisant l’appel des membres, omit à dessein les noms des représentans du sud. Quand M. Maynard et les députés du Tennessee, élus pourtant sous l’empire d’une constitution votée par les unionistes, réclamèrent contre l’omission, on leur répondit en leur imposant silence, parce qu’ils n’étaient pas membres du congrès. M. Stevens s’écria même : « Il n’y a pas d’état du Tennessee ! » puis, sitôt la chambre organisée et prête à l’entendre, il donna lecture des résolutions préparées la veille, et sans discussion ni forme de procès, sans daigner répliquer même aux timides réclamations des démocrates, il les fit voter d’emblée à une énorme majorité. Les démocrates revinrent à la charge et essayèrent au moins d’obtenir pour leurs protégés des états du sud la libre entrée de la salle des séances. On leur refusa jusqu’à cette innocente consolation, et les radicaux s’en allèrent en chantant victoire.

Dans le sénat comme dans la chambre, ils n’avaient eu qu’à se montrer pour vaincre ; mais dans le sénat leur stratégie n’était pas la même. Au lieu de cette attaque vive, impétueuse, hardie, de cette charge irrésistible à la baïonnette que M. Stevens lançait à la même heure contre les démocrates éperdus, MM. Wade, Sumner, Wilson et les autres leaders du sénat ouvraient méthodiquement la bataille par un feu formidable de leur plus grosse artillerie parlementaire, et écrasaient l’ennemi sous une montagne de résolutions, de lois et de propositions de tout genre. Il y avait d’abord la proposition de M. Wade pour conférer le droit de suffrage aux citoyens noirs du district de Colombie et donner ainsi le bon exemple aux états du sud, puis le bill de M. Wilson « pour maintenir la liberté des habitans des états déclarés en insurrection et rébellion, » puis une série de résolutions de M. Sumner pour fixer les conditions du retour des états rebelles au sein de l’Union fédérale, pour leur garantir une forme républicaine de gouvernement, leur imposer un nouveau serment de fidélité, pour assurer l’exécution de l’amendement constitutionnel, modifier la base de la représentation des états du sud, pour fixer les devoirs du congrès envers les citoyens loyaux des états rebelles. Les radicaux arrivaient armés de toutes pièces, avec un arsenal de lois préparées : ils allaient les voter, il faudrait bien y obéir, et qu’adviendrait-il alors de la politique du président ?

Sa réponse ne se fit pas attendre. Son message au congrès parut le lendemain même de la séance d’ouverture. Il y développait pour la première fois l’ensemble de sa politique avec une modération, une sincérité, une simplicité mâle et fière qui faisaient mieux ressortir la violence des attaques radicales. Il exposait modestement les difficultés qu’il n’avait pu vaincre, celles dont il croyait avoir triomphé, condamnait en termes sérieux et sévères la politique qui voulait imposer un gouvernement militaire aux états du sud, et déclarait encore une fois qu’il fallait réserver aux états la question du suffrage des noirs, mais que le gouvernement national devait aux affranchis une protection efficace et une sérieuse sollicitude. Quant à l’admission des députés du sud, il disait en passant aux deux chambres qu’à chacune d’elles appartenait le jugement de l’élection de ses membres.

Cette impassible froideur commençait à inquiéter les radicaux. Ils auraient voulu trouver dans le message du président une provocation qui donnât prise à leur éloquence. Le sénat avait voté à son tour le bill de reconstruction de M. Stevens en l’amendant quelque peu, et la commission mixte siégeait déjà sous la présidence de son créateur quand le président dépêcha au sénat un nouveau message pour le rassurer sur la condition du sud et lui conseiller enfin la restitution des droits politiques aux habitans des anciens états rebelles. Ce fut l’étincelle que les radicaux attendaient pour enflammer la poudre. M. Sumner, dans le sénat, déclara à plusieurs reprises avec une grande indignation que le président était le complice des rebelles, et que son message était fait pour les blanchir. L’orage se déchaîna aussi dans la chambre, et alors commença entre le Capitole et la Maison-Blanche cette espèce d’assaut parlementaire qui vient de s’achever par la rupture ouverte du président et du Congrès.

De toutes les questions soulevées devant les chambres, il en était trois surtout qui absorbaient l’attention publique et auxquelles l’antagonisme chaque jour plus marqué du président et du congrès donnait une importance nouvelle : c’était le suffrage des noirs dans le district de Colombie, l’amendement constitutionnel modifiant la base de la représentation nationale, enfin l’extension des pouvoirs du bureau des affranchis. Le suffrage des noirs passa sans difficulté dans la chambre, malgré l’intention formelle annoncée par le président d’y opposer son veto et la protestation d’un vote populaire par lequel on essaya vainement d’arrêter le congrès. On avait pourtant présenté un amendement plein de sagesse, digne en tout point de servir de modèle à la législation des états du sud. Il consistait à restreindre les droits politiques à trois classes d’hommes de couleur : ceux qui sauraient lire à haute voix la constitution des États-Unis, ceux qui paieraient une taxe personnelle ou immobilière, ceux enfin qui avaient servi dans l’armée des États-Unis ; mais une fausse manœuvre des démocrates avait fait rejeter l’amendement sans empêcher la loi d’être adoptée.

La question de l’amendement constitutionnel était plus grave et fut plus longuement débattue. On sait qu’aux États-Unis la représentation nationale est fondée non pas sur le nombre des électeurs, mais sur l’ensemble de la population des états. Néanmoins dans les états du sud, où la moitié de la population vivait en esclavage, la constitution avait décidé que les noirs ne compteraient que pour deux tiers de leur nombre véritable. C’était déjà faire la part assez belle à leurs maîtres et investir l’esclavage d’une puissance politique privilégiée. Ainsi la Caroline du Sud, avec une petite population blanche de 291,000 âmes et une énorme population noire de 402,000 âmes, exerçait dans le gouvernement de l’Union une part d’influence beaucoup plus grande que l’état du Connecticut, dont la population s’élève à 460,000 âmes. Cette inégalité faisait partie du système de l’esclavage et elle ne peut durer aujourd’hui que l’esclavage est supprimé. Si les états du sud veulent garder leur représentation et même l’accroître, ils n’ont qu’à conférer le droit de suffrage aux noirs ; mais il serait absurde aujourd’hui de leur conserver le pouvoir d’une aristocratie privilégiée et de les faire rentrer en conquérans dans cette chambre où ils doivent revenir en vaincus. C’est pour cela qu’on a songé à modifier la base de la représentation nationale, de façon tout à la fois à l’établir sur des proportions équitables et à pousser les états du sud dans la voie des réformes radicales, en les intéressant eux-mêmes à les accomplir. Divers systèmes se trouvaient en présence et sollicitaient l’adoption du congrès. Le plus simple et le plus commode consistait à établir la représentation des états sur leur population électorale au lieu de leur population réelle ; mais il avait l’inconvénient grave d’exciter les états à étendre outre mesure la franchise électorale, à effacer toutes les conditions d’âge, de fortune, de capacité, de domicile, qui limitent encore les droits politiques, à abaisser enfin l’intelligence et la dignité du corps électoral au profit de leur influence dans le congrès. Déjà les femmes s’agitaient pour faire enfin valoir leurs droits si obstinément méconnus, et les sénateurs étaient assaillis de pétitions séduisantes qu’ils envoyaient dormir sur la table de la commission des quinze, côte à côte avec celles des noirs affranchis. Aussi M. Thaddeus Stevens proposa-t-il de garder la population réelle pour base de la représentation nationale, mais avec cette restriction qu’on ne compterait pas les classes exclues des droits politiques pour raison de race ou de couleur. Cette rédaction était la plus sage, et ce fut celle qui en définitive fut votée par la chambre. On va voir par quel coup de théâtre les radicaux surent donner à ce vote le caractère d’une manifestation éclatante et d’une levée de boucliers contre le président.

M. Johnson n’approuvait pas la mesure. Il pensait, non sans raison peut-être, qu’il ne fallait pas jouer avec la constitution, et que cette grande abondance d’amendemens proposés et discutés dans le congrès (c’était le quatrième depuis l’ouverture de la session) n’était bonne qu’à discréditer la loi fondamentale et à ruiner son autorité dans l’esprit du peuple. Sur la question même, il croyait qu’en fait d’amendemens le plus simple était le meilleur, et que, si l’on touchait à la constitution, il valait mieux fonder tout de suite la représentation sur le nombre des électeurs. Il eut le malheur de le dire à un sénateur de ses amis dans une conversation publique qui fut racontée par les journaux. Le lendemain, Thaddeus Stevens se lève pour le dénoncer. « Cette proclamation, dit-il, cet ordre que nous donne l’homme de la Maison-Blanche à l’heure même où le congrès légifère, est une violation des privilèges de la chambre. Il y a quelques siècles, adressée par un roi d’Angleterre à son parlement, elle lui aurait coûté la tête….. Mais, messieurs, nous n’aurons pas à tourmenter le président de notre amendement ; si le congrès l’adopte, nous n’avons pas besoin de le lui soumettre et de solliciter son approbation. » La chambre tout émue se cabra sous ce coup de cravache assené d’une main vigoureuse ; l’amendement fut voté séance tenante, et le président dévora l’outrage.

Restait la question du bureau des affranchis. Le sénat et la chambre avaient voté, sous l’influence des radicaux, une loi qui donnait à cette institution temporaire un caractère nouveau de permanence et de durée. Les états du sud étaient divisés en douze districts, occupés chacun par un commissaire dont la nomination, comme celle de tous les autres fonctionnaires administratifs ou militaires, devait être régulièrement soumise à l’approbation du sénat. Sous les ordres de ces officiers devait se mouvoir tout un peuple de surveillans et de sous-commissaires, trois ou quatre mille fonctionnaires occupés uniquement à pourvoir au bien-être des affranchis et des réfugiés. En même temps le gouvernement s’engageait à leur louer, à leur vendre, à leur distribuer des terres, à leur assurer pour trois ans la jouissance de certaines propriétés confisquées qu’ils avaient occupées depuis la guerre. C’était un immense et permanent hôpital qu’on établissait dans tous les états rebelles au profit de la propagande, radicale et aux dépens du trésor public.

De toutes les mesures que le congrès avait prises, celle-ci était pourtant la plus douce et la plus utile. L’institution du bureau des affranchis ne s’appuyait pas sur des principes ni sur des raisons idéales ; elle était la seule protection efficace qu’on eût donnée aux populations noires contre l’animosité des maîtres d’esclaves, et le président Johnson en avait reconnu l’intérêt pratique quand il avait concouru lui-même à la fonder. Peut-être, en des temps plus calmes, se serait-il contenté de refuser sa sanction à quelques clauses imprudentes et exagérées de la loi nouvelle, et d’en demander la révision au congrès ; mais, blessé de l’hostilité personnelle de la faction radicale, irrité de tant de projets et de résolutions visiblement dirigés contre sa politique, il se décida cette fois à prendre une revanche et à mettre son veto sur la loi. Il assembla ses ministres en conseil, et sauf MM. Harlan et Stanton, tous furent d’avis qu’il avait raison. Son message fut porté le lendemain au congrès. Quand le président refuse sa signature à une loi déjà votée, la constitution ordonne qu’elle soit remise en délibération dans les chambres, et admise, en dépit de sa résistance, si elle réunit les deux tiers des suffrages. Or le président jouait gros jeu. La majorité des radicaux n’était guère douteuse, et s’ils faisaient encore passer la loi, il n’allait avoir d’autre alternative que l’abdication de la présidence ou l’humiliation d’obéir après avoir résisté.

Il fut sauvé par l’opinion publique. Le congrès, nommé il y a deux ans sous l’influence des passions guerrières, ne représente plus aussi fidèlement qu’autrefois les sentimens vrais du pays. Le président Johnson savait bien qu’il s’appuyait sur une puissance plus grande, et que, s’il succombait pour un jour, sa défaite ne serait pas de longue durée. Eux-mêmes, les radicaux, tout en votant des mesures extrêmes, sentaient le sol se dérober sous leurs pieds, et commençaient à se demander avec inquiétude si les élections du mois de novembre ne leur seraient pas contraires. Le veto du président, soutenu par de bruyantes manifestations populaires, put donc intimider les républicains modérés du sénat qui hésitaient encore à s’en faire un ennemi. Le cœur leur manqua à la dernière heure, et sept voix républicaines abandonnèrent la loi qu’elles avaient votée. Il ne s’en fallait pourtant que de deux voix pour qu’elle fût admise, et l’on savait la majorité républicaine de la chambre prête à répondre au veto par un insultant défi. Ce revers inattendu des radicaux n’en suffit pas moins pour retourner la fortune. Leur leader éloquent et intrépide, M. Thaddeus Stevens, s’en vengea par des paroles amères et par la menace d’une exclusion plus rigoureuse des représentans du sud. Le sénateur Wade proposa dans le sénat un amendement constitutionnel interdisant la réélection du président des États-Unis, sans cacher qu’il voulait en faire une mesure de représailles contre l’auteur du veto. Le sénat se donna même l’inutile plaisir de repousser en masse toutes les nominations administratives soumises à son contrôle.

La victoire du président Johnson n’en fut que plus éclatante et plus humiliante pour le congrès. Il avait soutenu sans fléchir l’assaut terrible que les radicaux lui avaient préparé. Ils avaient jeté tout leur feu, usé toutes leurs munitions, et le président Johnson était encore debout, aussi ferme que par le passé. La cour suprême, malgré les efforts de son président, M. Chase, pour y faire triompher les doctrines radicales, venait de donner raison à la théorie constitutionnelle de M. Johnson en déclarant que les états du sud étaient non pas des territoires, mais des membres de l’Union fédérale, et qu’ils pouvaient renouer leurs anciennes relations judiciaires avec les cours des États-Unis. — Enfin le veto semblait accueilli par le peuple avec d’unanimes transports de joie. Partout on faisait des meetings, des discours, des illuminations, des réjouissances. On envoyait au président des députations et des adresses pour le féliciter de son courage, on tirait des salves d’artillerie pour célébrer son triomphe. La législature du Missouri avait d’abord infligé un blâme au président : le peuple de Jeffersonville, assemblé tumultueusement devant le Capitole, la força de voter séance tenante une salve de vingt et un coups de canon et une adresse en son honneur. On ne savait pas encore ce que pensait le peuple des campagnes, attaché de longue date à la politique républicaine et généralement fidèle aux radicaux ; mais la populace des grandes villes saluait le veto du président comme une déclaration de guerre contre les noirs. L’animosité des races se réveilla soudain avec une force inattendue : on recommença à maltraiter les gens de couleur, à les outrager, à les chasser des lieux publics, à piller et à brûler leurs maisons. On put se croire un instant à la veille d’une guerre sociale, et Frederick Douglas, l’orateur du parti nègre, déclara, dans un meeting où il vint parler sous la protection de M. Chase, que la politique du président conduisait à l’extermination de la race noire. En même temps la nouvelle du veto avait excité l’enthousiasme et relevé l’espérance des esclavagistes rebelles. Ils célébraient avec bonheur la conversion du président Johnson à leur cause, et se disaient à présent les défenseurs dévoués de l’Union fédérale contre la rébellion des abolitionistes. On eût dit que par un soudain miracle tous les états loyaux étaient changés en états rebelles, et qu’au contraire les états insurgés du sud étaient devenus les membres les plus loyaux et les plus zélés de l’Union.

Le président fut enivré de son triomphe. Le jour de la fête de Washington, des meetings devaient avoir lieu dans toutes les villes des États-Unis pour chanter ses louanges. Le soir, une foule immense se rassembla pour l’acclamer dans le jardin de la Maison-Blanche. Lui-même, défiant à son tour ses adversaires, il prononça un discours où reparut toute l’éloquence furibonde de l’ancien sénateur du Tennessee. Il ne se contenta pas de glorifier sa vie passée avec une arrogance et une inconvenance inouïes, mais, désignant un à un tous les chefs des radicaux comme des désunionistes et des rebelles, il livra grossièrement aux huées de la populace les trois noms respectés de Thaddeus Stevens, de Charles Sumner et de Wendell Phillips ; puis, relevant le gant jeté dans le congrès par Thaddeus Stevens, il les accusa tous d’en vouloir à sa tête et d’exciter contre lui l’assassinat ; il poussa même l’extravagance jusqu’à offrir sa tête aux assassins pour le salut de la patrie. « Si je suis décapité, s’écria-t-il, je veux que le peuple américain tout entier soit présent à mon supplice ! — Le sang des martyrs ne coule jamais en vain ! » Si exagérées et si injustes qu’on les suppose, les provocations des radicaux n’avaient jamais approché de ces violences : le président leur payait avec usure sa dette d’injures et de calomnies.

Il ne tarda pas à s’en repentir. Le meeting de la Maison-Blanche avait applaudi avec fureur à ces imprécations sanguinaires. Emporté par le torrent de son éloquence démagogique, le président Johnson avait oublié sans doute qu’il n’était plus seulement un orateur populaire parlant pour une grossière multitude : il était le chef, le magistrat suprême d’un grand peuple, et sa parole allait retentir d’un bout du monde à l’autre. Prévoyant le déplorable effet qu’un tel discours allait produire sur l’opinion du pays, le ministre de la guerre, M. Stanton, interdit au télégraphe de le répandre. On en référa au président lui-même, qui, tout échauffé encore de son succès oratoire, donna l’ordre de passer outre et d’expédier les dépêches. Le lendemain, tous les journaux des États-Unis publiaient sa harangue scandaleuse, et le peuple américain, étonné, cherchait encore une fois une cause naturelle à l’accès de folie du président. Les démocrates surtout, qui étaient triomphans la veille, n’avaient plus rien à répondre à l’indignation des radicaux. L’Evening-Post, le journal du poète Bryant, qui avait jusque-là soutenu fidèlement la politique présidentielle, déclara que le discours de M. Johnson était un déshonneur pour lui-même et pour son pays, et qu’il devait à l’opinion publique une réparation solennelle. Les radicaux regagnaient ainsi en un jour tout le terrain qu’ils avaient perdu.

Telle est la situation des partis. Leurs combats d’aménités américaines vont aboutir sans doute à un compromis. Si mal qu’ils soient ensemble, le président et le congrès ont besoin l’un de l’autre et ils sont obligés de s’accorder tant bien que mal. Dès le lendemain du discours, dans un caucus républicain tenu au Capitole, il fut résolu qu’on profiterait de l’avantage pour offrir au président l’admission des membres du Tennessee en gage de réconciliation et de concorde. Un rapport du comité de reconstruction a donné ce conseil aux deux chambres, tout en maintenant sans réserve les droits absolus du congrès et l’exclusion systématique des autres députés du sud. Dans le sénat, M. Wilson a proposé sur la question du bureau des affranchis un bill radouci qui en allonge les pouvoirs pour deux ans seulement, et sans y rien ajouter de nouveau : on assure qu’une loi de ce genre pourrait être ratifiée par le président. C’est dans la même pensée de modération et de sagesse que la chambre des représentans vient d’ajourner au mois d’avril la discussion approfondie d’un amendement constitutionnel pour garantir aux affranchis le plein exercice des droits civils. Quant à l’amendement électoral voté il y a un mois dans la chambre, le sénat écarte cette cause de discorde par un vote où les radicaux avancés donnent la main aux démocrates extrêmes. C’est M. Sumner lui-même qui a combattu et fait échouer la mesure en proposant une loi fondée sur l’amendement constitutionnel abolissant l’esclavage, pour interdire « toute oligarchie, caste ou monopole, » et ordonner qu’en conséquence « personne ne fût privé des droits civils et politiques pour cause de race ou de couleur. » C’était proposer l’égalité immédiate et absolue des deux races. M. Sumner a prouvé victorieusement que cette loi radicale était seule d’accord avec les principes de la déclaration de l’indépendance et du préambule de la constitution des États-Unis, — qu’en outre elle résultait naturellement de l’obligation imposée au congrès de garantir à tous les états de l’Union une forme de gouvernement vraiment républicaine, et du droit qu’il avait de pourvoir par des lois nouvelles à l’application sincère de l’amendement constitutionnel abolissant l’esclavage ; mais le sénat s’est décidé à ajourner encore une fois l’égalité que réclame une justice rigoureuse. Il veut rester d’accord avec l’opinion du pays.

Telle est la réponse des républicains radicaux au discours de la Maison-Blanche. Ils n’ont pas pris la peine de se disculper d’une accusation aussi odieuse et aussi extravagante. Le sénateur Sherman a dit seulement avec un dédain suprême que les imputations du président étaient ridicules et qu’il ne voulait pas en parler. Ils cherchent à faire un compromis honorable, sans s’avilir par des récriminations superflues. Le seul droit qu’ils maintiennent et qu’ils ne veulent pas abandonner, c’est celui de refuser aux députés du sud l’accès du Capitole et de leur imposer par là telles conditions qui leur plaisent. Ils sont inexpugnables dans cette enceinte, et le président ne songe pas à les y poursuivre. Aussi le sénateur Wilson, qui avait montré tant de modération et de sagesse en ouvrant lui-même au président la voie des concessions réciproques, en est-il venu à proposer des résolutions pour obliger les états du sud, s’ils veulent rentrer dans le congrès, à accorder aux gens de couleur tous les droits civils et judiciaires, et même les droits politiques à ceux qui savent lire, qui ont servi dans l’armée fédérale ou qui sont inscrits sur les rôles de l’impôt. Voilà par quelle résistance le congrès pourra vaincre l’obstination des états du sud. Déjà ses efforts n’ont pas été stériles : c’est aux radicaux non moins qu’au président lui-même qu’on doit de voir aujourd’hui l’autorité nationale triomphante, les députés du sud agenouillés en prière à la porte du Capitole et les révoltés d’hier devenus d’humbles solliciteurs. Il serait fâcheux assurément que les radicaux s’emparassent du gouvernement et qu’ils tentassent d’appliquer sans ménagement aux états du sud leurs principes rigoureux et inflexibles ; mais on ne peut regretter qu’ils leur fassent expier par une plus longue attente un crime que le président Johnson a pardonné trop vite. Il faut qu’il y ait toujours, à côté de ceux qui gouvernent, des hommes exigeans et impitoyables qui les rappellent durement à leurs devoirs. Sans l’opposition continuelle des abolitionistes, on devine facilement à quoi aurait abouti l’indifférence bien connue du président Johnson pour l’avenir et l’existence même de la race noire. Il aurait dit : « Périssent plutôt tous les nègres de la terre que de toucher au moindre privilège ou au moindre droit des états ! » Il aurait, comme il l’a déclaré lui-même, « constitué un gouvernement d’hommes blancs, » où la race opprimée n’aurait trouvé aucune protection pour ses droits les plus élémentaires, et l’abolition de l’esclavage, célébrée comme un acte d’humanité et de justice, n’aurait été alors qu’une immense extermination. Cependant la reconstruction s’achève à la faveur même des luttes parlementaires qui ont semblé l’entraver. Tout en livrant bataille au congrès, le président continue à dénouer l’un après l’autre les liens temporaires qu’il avait mis aux libertés des états rebelles. Il révoque un à un les gouverneurs provisoires de la Géorgie, du Mississipi, des deux Carolines ; il rend au Texas ses assemblées représentatives. Il eût mieux fait peut-être de suivre une autre politique et de prêter plus souvent l’oreille aux avis des radicaux ; toujours est-il que sa politique, bonne ou mauvaise, a réussi, qu’à l’heure qu’il est l’Union est sauve, et qu’il serait imprudent de revenir en arrière pour courir les dangers d’une expérience nouvelle.


V

Dans tout le cours de cette longue et difficile campagne, on a vu les partis se mouvoir et s’attaquer sans relâche, et concourir cependant tous ensemble à l’œuvre de la reconstruction. Le président Johnson a paru incliner tantôt vers les radicaux, tantôt vers les démocrates, et tenir en définitive la balance égale entre les partis. D’abord on l’a entendu prononcer des paroles sévères, pleines de menaces de vengeance qu’il n’a pas accomplies ; on l’a vu ensuite se tourner vers les gens du sud, leur offrir des conditions inespérées, et se constituer leur défenseur pour mieux devenir leur maître. Enfin, quand il les a vus engagés, il leur a fait sentir le fouet et la bride, tandis que les radicaux derrière lui jetaient feu et flamme et empêchaient sa sévérité de s’endormir. Dans cette mêlée régulière, tous les partis ont joué leur rôle et servi l’œuvre commune. Il n’y a pas jusqu’aux démocrates vaincus et désorganisés qui n’aient contribué à la pacification des rebelles en leur tendant une main fraternelle comme par le passé. L’honneur doit sans doute en revenir, pour une grande part, à l’homme remarquable qui a su guider, par des chemins différens, toutes ces armées hostiles et les faire combattre côte à côte contre l’ennemi commun. Le mérite en est surtout à ces institutions libres qui permettent à toutes les opinions de se produire et à la volonté nationale de chercher sa voie au milieu de la mêlée des partis. Ces luttes politiques bruyantes, dont le tumulte peut quelquefois assourdir les oreilles et troubler les méditations des hommes d’état, sont pourtant la balance, où s’équilibrent les puissances cachées de l’opinion, l’école où la pensée publique se forme et apprend à se connaître avant d’agir. A vrai dire, dans les occasions dangereuses et solennelles, elles facilitent plutôt qu’elles ne gênent l’œuvre de celui qui gouverne ; elles lui montrent au moins la voie où il s’engage et le sol où il s’appuie, elles lui découvrent les obstacles de la route et les forces dont il dispose pour les surmonter ; elles lui font entendre enfin la voix du pays lui-même, au lieu de celle des histrions et des adulateurs. Rien n’est plus dangereux pour ceux qui gouvernent que d’agir dans le silence et la solitude de leur pensée. Aussi, malgré les embarras et les agitations quotidiennes de ses démêlés avec les partis, le président Johnson doit-il s’applaudir d’avoir rencontré à chaque pas des avertissemens et des résistances qui lui ont été salutaires.

Je ne sais pourquoi l’on s’imagine que les hommes perdent en prudence tout ce qu’ils gagnent en liberté, et que le meilleur moyen de les conduire est de leur boucher les yeux et les oreilles comme à des chevaux vicieux. Si cela était, le président Johnson aurait eu tort d’appeler les hommes du sud, au lendemain de la guerre, à reprendre l’exercice de leurs anciens droits politiques et de les inviter à voter eux-mêmes dans des assemblées délibérantes les réformes qu’il pouvait leur imposer par la force. Il a eu confiance dans l’autorité de la raison et dans la puissance conservatrice de la liberté. Le bruit du canon s’éteignait à peine, les fermes et les villages brûlés par les armées fédérales flambaient encore dans les campagnes, que déjà les citoyens commençaient à s’assembler, à discourir, à voter des résolutions, à nommer des magistrats municipaux. L’habitude du self-government survivait à tous les désastres. Ni la chute du gouvernement sécessioniste, ni l’humiliation de la défaite, ni l’invasion, ni la conquête, ni la famine même et la misère qui menaçaient les états du sud, — rien ne pouvait étouffer ce germe indestructible d’indépendance et d’ordre légal. Sous les ruines de la grande société détruite, la petite restait debout et reprenait vie toute seule. En quelques jours, tout était rétabli : le peuple nommait des conventions, des chambres législatives, et l’homme qui la veille encore portait la carabine et l’uniforme confédéré venait paisiblement s’asseoir dans une assemblée pour changer les lois de son pays. Il y arrivait souvent rebelle au fond de l’âme, décidé d’avance à une résistance aveugle, et il s’en retournait prêchant la concorde et la soumission : c’est que dans l’intervalle il avait vu les nécessités, compris les dangers, manié les intérêts et les passions du jour. En moins d’un an, tout le sud était rentré sous l’autorité légale et dans l’exercice tranquille de ses libertés. Voilà le spectacle unique et admirable que la démocratie américaine vient de donner au monde. Quel despotisme militaire aurait pu en faire autant ?…

C’est une erreur malheureusement trop commune que de se figurer la démocratie comme l’état social le plus propre aux révolutions et aux guerres civiles. Il y a des hommes qui aiment assez la liberté pour admirer jusqu’aux excès les plus graves du gouvernement populaire ; j’avoue que je ne suis pas de ce nombre, et que nulle part je ne pourrais me résigner à voir la liberté tourner en un sanglant carnaval. Ces meurtres publics, ces maisons démolies, ces insurrections des rues, qui semblent à quelques hommes autant de passe-temps du peuple souverain, me paraîtraient au contraire un argument grave contre la liberté politique, s’il était démontré qu’elle en fût coupable.

Il y a bien des manières différentes d’admirer la démocratie américaine. Chacun reconnaît sa puissance, l’essor qu’elle donne à toutes les énergies, la hardiesse des entreprises qu’elle encourage, et consent à voir dans cet ensemble hétérogène le signe d’une certaine grandeur ; mais on se hâte alors d’ajouter : « Vous n’êtes pas assez sévère ; vous ne tenez compte ni des détails négligés, ni des individus écrasés dans la masse ; vous faites tout simplement entrer chaque injustice en balance, au compte des profits et pertes, pour ne vous arrêter qu’aux résultats généraux. Votre politique ressemble à la morale de l’entrepreneur de chemins de fer qui ne répare pas ses machines avant qu’elles n’aient causé mort d’homme, et qui croit avoir fort bien agi, s’il réalise une économie. Vous ne croyez pas plus à la valeur absolue de la justice qu’au prix infini de la vie humaine ; vous les évaluez l’une et l’autre en dollars, et vous les pesez dans le même plateau que le coton et le porc salé. Votre gouvernement est moins encore celui de la liberté que celui de la concurrence. Il est comme le vent qui souffle sur le feu et lui donne une plus violente activité ; mais il fait de la société un champ de bataille toujours couvert de morts et de mourans. » — Telle est chez nous, si je ne me trompe, l’opinion commune des honnêtes gens.

Cette opinion a fait son temps. Il ne suffit plus aujourd’hui de regarder les Américains comme de puissans instrumens de travail, comme un peuple d’animaux énergiques et industrieux, et de leur accorder cette espèce d’admiration méprisante qu’on a pour un fort de la halle ou pour un boxeur vigoureux. Ils viennent de prouver, par quatre années de la plus terrible épreuve à laquelle aient jamais été mises la constance et la liberté d’un peuple, qu’ils ont d’autres vertus que le courage animal ou l’avidité hardie. Il faudrait être aveugle pour ne pas voir la persévérance, la sagesse, le dévouement, le patriotisme, la modération même et l’amour de l’ordre qu’ils ont montrés à l’étonnement du monde et à la confusion de ceux qui prédisaient leur ruine. Je ne connais pas de plus grand spectacle que celui de cette élection du président Lincoln faite pour ainsi dire sous le feu de la guerre civile avec tout le calme, tout le sang-froid, toute la sérénité des volontés inébranlables. Avons-nous beaucoup de pareils exemples à leur offrir ?

Les Américains ont leurs défauts dont je ne veux pas nier l’importance. Il est permis à un Français nourri à l’école de nos mœurs bourgeoises de trouver parfois choquante la brutalité des mœurs populaires et de se fatiguer à la longue de la grosse nourriture intellectuelle qui plaît à la démocratie. Il faut cependant prendre garde d’avoir trop de délicatesses, de confondre de simples répugnances avec des jugemens sérieux. Le premier soin d’une armée qui campe est de faire du bois et des vivres. Plus tard, quand la soupe sera cuite, et que chacun aura solidement dressé sa tente, alors on pourra songer aux jouissances de l’art et aux raffinemens de la pensée. En attendant, il faut prendre la carabine, manier la cognée, défricher les forêts, bâtir des villes, fonder des états, fabriquer des lois, veiller au gouvernement et à la grandeur nationale. Les Américains sont un peuple jeune, qui grandit et se développe encore ; attendons pour les juger la perfection de leur âge mûr.

Le grand mérite enfin de la démocratie américaine, c’est qu’elle excelle à former des hommes et des citoyens. La liberté des peuples n’est pas tout entière dans la forme apparente de leurs institutions ; elle est aussi et surtout dans le caractère de ceux qui les pratiquent. On a dit que les Américains étaient grossiers et avides ; on n’a jamais pu nier ni la prodigieuse activité que l’instabilité même du caractère démocratique imprime à tout ce peuple en travail, ni cette confiance en lui-même qui est à la fois une force et une vertu. Ne les avons-nous pas vus dans cette guerre entasser millions sur millions, armées sur armées, décupler leurs efforts avec leurs sacrifices, et tourmenter si obstinément la fortune qu’ils ont fini par en venir à bout ? La résistance des gens du sud, insensée, criminelle, mais héroïque, ne montre-t-elle pas elle-même de quelle discipline les Américains sont capables ? Tout cela tient à la pratique journalière et continuelle de la liberté. Sous le règne de la démocratie véritable, le peuple ne voit pas dans l’autorité qui le gouverne une puissance étrangère ou ennemie. Le gouvernement est sorti de son sein, il s’y renouvelle et s’y retrempe sans cesse, et comme tout le monde a contribué à l’établir, tout le monde accourt à son aide le jour où le gouvernement est menacé. Il suffit d’un coup d’œil pour sentir l’espace immense qui sépare cette société de la nôtre. Quand les portes de la Maison-Blanche s’ouvrent à la multitude et que le peuple américain tout entier vient librement serrer la main du président qu’il a élu, ce n’est pas une formalité ridicule et vaine ; c’est le signe et le symbole de l’union démocratique du gouvernement et des gouvernés. On y honore le pouvoir non pas sous l’image d’un soldat en uniforme ou d’un prince en manteau royal, mais sous la forme d’un simple homme du peuple, d’un fils de ses œuvres, d’un ancien laboureur comme André Jackson, d’un bûcheron comme Abraham Lincoln, d’un garçon tailleur comme André Johnson. Ces grands hommes de la démocratie se sont formés modestement dans l’exercice quotidien de leurs droits politiques ; ils ne doivent leur fortune qu’au libre choix de leurs concitoyens. Ils se sont élevés peu à peu de la commune au comté, du comté au gouvernement de l’état, de l’état au gouvernement fédéral ; c’est par la pratique seule que s’est achevée cette admirable éducation politique qui fait l’étonnement des nations novices dans l’art de la liberté. Personne jamais ne leur reprochera leur humble origine, ni l’insuffisance d’une science théorique inutile pour faire de bons citoyens. Personne non plus n’enviera jamais leur fortune, car elle n’est pas le privilège de la richesse ou de la naissance, ni même le monopole naturel d’une éducation raffinée. Nul préjugé ne leur en interdit la conquête, et chacun peut s’élever librement jusqu’au faîte de la société sans rencontrer ces barrières morales, ces jalouses divisions des classes qui subsistent chez nous comme l’ombre obstinée de l’ancien régime.

La démocratie américaine ne connaît pas ce vice fondamental de la société française, cette déplorable passion de l’envie qui rend si difficile chez nous la liberté. Les riches et les pauvres n’y sont pas armés les uns contre les autres comme des hommes de races différentes et nés pour être ennemis. Les mots d’aristocrate et de prolétaire y sont également inconnus. Tout le monde sort de la masse du peuple et y rentre également sans peine. L’égalité n’y est pas une vaine apparence imposée par la crainte d’une démocratie menaçante et sourdement agitée par les haines sociales. On n’y voit point de distinctions dans les mœurs, mais il n’y en a pas non plus dans les âmes. Aussi les Américains n’éprouvent-ils jamais ce funeste sentiment d’égoïsme qui désunit les classes et affaiblit la société. Ils sont unis dans une mutuelle indépendance au lieu d’être divisés dans une sujétion commune.

Combien nous leur ressemblons peu ! Il y a chez nous une idole devant laquelle notre démocratie se prosterne, et dont il est sacrilège de discuter seulement la tyrannie : c’est la centralisation moderne, qu’on dit être l’héritage de notre glorieuse révolution. C’est un système dont tout l’art consiste à remplacer la vie naturelle d’un peuple par une savante machine qui en imite tous les mouvemens. Un pays centralisé est comme un homme qui, ayant ses deux jambes, trouverait plus commode de les lier ensemble et de les remplacer par des béquilles. A ce régime, il faut s’y attendre, la vie se retire des membres et le corps s’atrophie. Le repos et le silence deviennent alors l’unique désir, l’unique besoin des peuples. Le moindre bruit de liberté qui s’élève bouleverse le monde épouvanté.

Cependant les inimitiés sociales continuent à travailler sourdement. On entend parfois gronder le murmure des révolutions. Le pauvre veut dépouiller le riche, le riche ne songe plus qu’à se défendre, à se barricader contre le pauvre et à le tenir éloigné du pouvoir. Toute la politique du pays roule sur les plus basses des passions humaines : la cupidité, l’égoïsme et l’envie. Les conservateurs, effrayés de l’invasion prématurée du torrent démocratique, se jettent volontiers dans les bras d’un pouvoir fort qu’ils supplient de les protéger. Les classes inférieures prennent l’habitude de l’obéissance passive ou de la licence anarchique, le mépris des droits légaux et de la liberté régulière, et elles ne voient leur salut que dans quelque heureux coup de fortune qui leur permette de satisfaire en un jour toutes leurs passions mauvaises. De quel nom faut-il appeler une société pareille ? Un grand écrivain moderne, qu’a préoccupé toute sa vie l’avenir de la démocratie et qu’on ne s’étonnera pas d’entendre citer à propos de l’Amérique, Tocqueville, nous l’a dit en termes ineffaçables : « Une pareille société n’est pas démocratique, mais révolutionnaire. » Faut-il donc désespérer de ces sociétés malades et voir dans l’enfantement de la démocratie un obstacle éternel à la liberté ? Si tel était l’enseignement véritable du spectacle que nous avons sous les yeux dans notre pays, il serait bon d’en détourner souvent notre pensée et de songer avec espoir à la grande et encourageante expérience que vient de faire pour le monde moderne la libre démocratie d’Amérique.


ERNEST DUVERGIER DE HAURANNE.

  1. Voyez la Revue du 15 février.
  2. Voici une annonce curieuse qu’avait publiée quelques mois auparavant un Journal de l’Alabama, le Selma Dispatch, et qui doit, ce me semble, jeter quelque lumière sur les vrais sentimens du sud : « Un million de dollars pour avoir la paix le 1er mars. — Si les citoyens de la confédération du sud veulent me fournir en espèces ou en bonnes sécurités la somme d’un million de dollars, je ferai en sorte que la vie d’Abr. Lincoln, celle de W. H. Seward et celle d’Andrew Johnson soient prises avant le 1er mars de l’année prochaine. Cela nous rendra la paix et montrera au monde que les tyrans ne peuvent vivre dans un pays de liberté. Si ce but n’est pas atteint, rien ne sera demandé que la somme de 50,000 dollars d’avance, que nous supposons nécessaire pour atteindre et tuer les trois coquins. Je donnerai moi-même 1,000 dollars pour cette entreprise patriotique. Tout souscripteur pourra adresser sa contribution boîte X, poste restante, Cahaba, Alabama. » — L’annonce était datée du 1er décembre 1864.
  3. Voyez, sur le président Johnson, la Revue du 15 octobre 1865.
  4. Je crois devoir citer quelques autres passages de ce discours, remarquable à plus d’un titre, et qui fait bien pénétrer dans la pensée intime du président Johnson en montrant à quel point de vue politique plutôt que moral cet ancien maître d’esclaves converti à l’abolition avait voué à l’esclavage la haine vigoureuse dont il a fait preuve pendant la guerre : « Je ne puis dire qu’une chose, ma vie publique passée doit servir d’indice de ce que sera ma conduite future….. Je sais qu’il est aisé de crier démagogue !….. Si c’est du démagogisme que de plaire au peuple, si c’est du démagogisme que de contribuer à son bien et à son avancement, oui, je suis un démagogue…. Un grand monopole existait, celui de l’esclavage, sur lequel s’appuyait une aristocratie. C’est le devoir des hommes libres que d’abattre les monopoles….. C’est pourquoi j’ai combattu toujours l’aristocratie, je l’ai combattue sous toutes ses formes ; mais il y a une sorte d’aristocratie qui a toujours gagné, qui gagnera toujours mon approbation et mon respect : l’aristocratie du talent et celle de la vertu, l’aristocratie du mérite ou celle de l’estime publique, l’aristocratie du travail, qui repose sur une industrie honnête. — Celle-là aura toujours mon respect. »
  5. On ne pouvait d’ailleurs souffrir que les citoyens loyaux des états rebelles fussent taxés pour soutenir le crédit de la rébellion.
  6. L’impeachment est une espèce de procès politique que le congrès intente aux grands fonctionnaires du gouvernement. La chambre des représentans décrète l’accusation, et le sénat sert de tribunal. Le condamné est déposé de sa charge, et incapable d’en remplir aucune autre dans le gouvernement des États-Unis.
  7. En même temps le président Johnson recevait tous les jours des suppliques de ce genre : « Monsieur le président, cher monsieur, nous vous demandons respectueusement de faire pendre M. le président Davis, parce qu’il doit être pendu. Si vous ne le pendez pas, il ne manquerait pas d’hommes au Kansas pour le faire à votre place. Faites-nous savoir, s’il vous plaît, vos intentions. Très respectueusement,
    « Beaucoup de citoyens. »
  8. Je crois devoir citer quelques passages de ces résolutions curieuses, pour l’instruction de ceux qui pensent que l’esclavage n’est pas la cause véritable de la guerre civile, et que les états du sud n’ont pas été les premiers agresseurs : « Le moment approche où les états du sud devront se confédérer et dire ensemble à l’Union : Nous ne voulons pas soumettre plus longtemps nos droits acquis aux insinuations perfides d’hommes méchans dans l’enceinte du congrès, ni nos droits constitutionnels aux interprétations obscures et forcées d’ambitieux assis sur les bancs judiciaires…. Ce que furent Athènes, Sparte, Rome, nous voulons l’être : elles avaient des esclaves ; nous en avons….. Qu’il soit donc résolu qu’après avoir épuisé les argumens, nous recourrons aux armes, et qu’à l’appui de cette résolution nous engageons nos vies, nos fortunes et notre honneur. »
  9. « This is a white man’s country, and a white man’s government. » C’est aussi le propos tenu par le président au gouverneur abolitioniste Fletcher, du Missouri,