Huit femmes/26

Huit femmesChlendowski (p. 25-34).


SARAH.



XXVI

Une jeune créole.


J’ai vu à Saint-Barthélemy, île neutre des Antilles, une haute montagne dont le sommet présente une plate-forme immense, couverte d’arbres disposés en allées régulières. La pente qui y mène du côté de la ville est douce et facile, embellie d’espace en espace par des habitations charmantes. Les arbustes variés de ce sol brûlant s’enlacent, forment une longue chaîne, fraîche et unique palissade qui borde la hauteur prodigieuse, dérobe à l’œil ses progrès, et cause une sorte de ravissement, lorsque arrivé sur la plate-forme, on mesure des yeux le chemin que l’on vient de parcourir.

La mer s’offre alors dans toute son étendue avec une majesté qui suspend la respiration. Les rochers qui s’élèvent de son sein semblent se séparer par respect pour laisser passer plus librement ses flots. On ne voit au loin les vaisseaux qui la couvrent que comme des oiseaux entre elle et les nuages ; la ville aussi n’a plus l’air que d’un hameau dans une vallée profonde. Ses maisons basses, vertes et rouges, la plupart isolées les unes des autres, ressemblent à des carrés de fleurs au milieu d’une vaste pelouse.

Dès qu’un vent frais annonce que le soleil va se cacher, on se hasarde à traverser l’air qu’il a brûlé durant le jour. D’un pas lent, les créoles se dispersent sur la montagne, promenade choisie par les rares habitans de l’île.

On n’admire pas dans la parure des femmes les voiles de riche dentelle, dont l’usage paraît leur être inconnu ; mais de simples madras flottans sur leur tête, qu’elles inclinent mollement et avec grâce.

Les Françaises, dit-on, semblent courir en marchant ; elles ont l’air d’oiseaux qui posent avec dédain leurs pieds délicats sur les cailloux ; c’est un essaim qui se presse et ne se heurte jamais. Si l’on regarde au loin cette foule légère qui circule par flots dans Paris, on s’étonne de ne pas la voir s’élever au-dessus de la terre qu’elle effleure à peine.

Les femmes créoles ne savent pas courir ; mais leur taille élégante et souple se déploie avec une simplicité noble ; on les suit du cœur dans leurs promenades solitaires ; elles ont, comme les palmiers de cette contrée, un léger balancement qui repose leur marche égale et rêveuse.

La douceur de leur accent, le choix involontaire des expressions tendres qu’elles adressent aux étrangers, portent au fond de l’ame un charme consolant pour ceux qui regrettent une patrie ; je regrettais la mienne, et j’ai senti ce charme. Leur curiosité me parut être de la bienveillance, car elle n’avait rien de hardi, rien qui pût blesser le malheur même.

L’une d’elles, que le voisinage rendait plus assidue à me voir, venait chaque jour m’apprendre quelques mots de son doux langage, que j’essayais de répéter aux autres pour lui faire honneur. Si je me trompais, elles riaient toutes, mais non pas en se cachant de moi. Cette précaution, loin d’être polie, serre le cœur de celle qui s’en devine l’objet. On voit avec peine une jolie bouche s’enlaidir par un sourire moqueur, se tourmenter pour le laisser entrevoir et le dérober à la fois. Cette contrainte était étrangère à mes jeunes amies ; elles éclataient d’un rire charmant ; je riais avec elles, et toutes se disputaient alors le plaisir de m’instruire.

Un jour, notre petite société, lasse de parler, de chanter en parcourant la haute montagne, se divisa deux à deux : chacune prit le bras de sa compagne d’affection. Le cœur le plus naïf a son secret, et cherche un cœur confident pour y verser le sentiment qui l’inquiète ou l’étonne. Je restai par penchant près d’Eugénie ; son âge se liait au mien, elle avait quatorze ans ; son nom appelait ma confiance, c’était le nom de ma sœur.

Notre entretien conserva quelques momens la teinte des jeux dont nous nous reposions. Par degrés, l’ombre qui descendait sur les mornes, le bruit monotone des flots qui battaient leur pied, nous rendirent sérieuses. Eugénie voyait que ma pensée la quittait ; et, craignant qu’elle ne s’attristât en mesurant l’espace qui me séparait de mon pays natal, elle essaya de me distraire.

Il est vrai que, presqu’à mon insu, je regardais avec une vague frayeur la route longue et dangereuse qui se déployait devant moi, que j’avais parcourue récemment sans prévoyance et sans crainte, protégée du sourire de ma mère. L’idée de la franchir une fois encore, mais seule, la certitude de ne plus revoir mon père qu’à ce prix, m’oppressait le cœur, attristait mon âge déjà moins heureux que l’enfance. Eugénie le voyait dans mes yeux incessamment tournés vers la mer ; son inquiète prévoyance captiva mon attention par une ruse innocente dont j’ai gardé le souvenir.

— Regardez donc, me dit-elle, cette habitation qui s’élève au milieu de la montagne. Quand je viens de ce côté, elle me rappelle toujours l’histoire de Sarah. Si vous étiez toute à moi, je vous la raconterais.

Je regardai Eugénie en souriant. Alors elle prit mes deux mains dans les siennes, comme pour enchaîner mes idées devant elle, et poursuivit :