Huit femmes/19

Huit femmesChlendowski (p. 253-266).
Sally  ►


XIX

Le soufflet.


— Il ne reviendra plus, j’espère ! dit Christine, en voyant au bout d’une heure rentrer son père qui s’était précipité sur les pas d’Ericson avec autant d’empressement que s’il eût été le plus aimable des convives.

— C’est ce qui vous trompe, ma chère, répondit le ministre plus joyeux qu’avant le désastre. Il brûle déjà de revenir, et ne se console pas d’avoir employé si mal les deux heures enchantées qu’il vous doit.

— Enchantées ! quoi ! c’est ainsi qu’il les aime ! répartit-elle avec étonnement. Pour moi, mon père, je suis… je ne sais vraiment ce que je suis ! interrompit-elle, pleurant presque de voir rire son père, dont elle eût préféré les reproches. C’est pour m’éprouver, n’est-ce pas, que vous me faites croire qu’un pareil homme ose prétendre à me plaire ? Ah ! je le crois plus amoureux d’Alexandre que de moi, et il fait bien !

— Enthousiasme louable dans un guerrier de dix-neuf ans, dont vous apprivoiserez la sauvage ambition. Il est déjà dans un grand trouble, bien flatteur sans doute pour une jeune étourdie comme vous, mais il faut le contrarier avec plus de mesure, entendez-vous, mon ange ? il est brave, riche, et noblement né ; que désirez-vous de plus ?

— Mon cousin ! répliqua franchement Christine, mon seul Adolphe, plus brave que lui, j’en suis sûre, et aussi noble que vous, mon honorable père !

— Allez reposer cette mauvaise tête, dit-il en la baisant au front, et priez Dieu pour la gloire de votre père.

Christine pria fidèlement et de tout son cœur pour la gloire paternelle ; après quoi elle ajouta la plus fervente des prières pour le bonheur d’Adolphe, qu’elle ne séparait pas du sien.

Mais, par un bizarre contraste, trop fréquent dans une jeune fille, elle fut durant plusieurs jours trop occupée à tourmenter l’amant qu’elle adorait pour se ressouvenir de celui qu’elle haïssait si fort.

Tout à coup, Adolphe, plus fier que Christine, parce qu’il était plus pauvre, ne voulut plus jouer à ce jeu d’esclave qui plaisait tant à sa folle maîtresse. Il eut l’immense courage de s’absenter quelquefois de cette maison, laissant croire à Christine consternée, croyant peut-être lui-même, qu’il l’abandonnerait aux poursuites de son riche prétendant. Quand il reparaissait, durant de courtes visites reçues sans beaucoup de chaleur par son oncle cuirassé de diplomatie, il se tenait à une telle distance de Christine, à son tour rêveuse et bouleversée, qu’elle ne vit plus d’autre moyen de retrouver le repos et Adolphe qu’en détruisant à jamais l’audacieuse prétention du comte.

Un matin qu’elle avait désiré, peut-être plus ardemment qu’Ericson lui-même, demeurer seule avec lui, après avoir suivi des yeux son père jusqu’au bout d’une longue galerie où il disparut sous le prétexte d’une dépêche importante à expédier, elle attendit avec anxiété qu’Éricson prît la parole. C’était pour lui répondre de manière à ce qu’il n’y revînt pas, ce fut vainement. On eût dit que cet amoureux contemplatif n’avait ni lèvres ni voix. Christine étouffait d’impatience.

— J’ai rêvé de vous cette nuit, dit-elle enfin pour entamer une querelle décisive. J’espère qu’à l’avenir vous n’aurez pas la présomption de troubler mon sommeil par votre présence. Je vous trouve bien hardi d’oser vous montrer jusque dans mes rêves.

— Moi aussi j’ai eu un songe, répondit Ericson troublé, n’ayant bien compris que les premières paroles de cette impertinente provocation. J’ai rêvé que vous me regardiez en souriant, que vous me regardiez longtemps, et j’étais heureux.

— C’était un mensonge, appuya-t-elle avec une féroce naïveté. Je sais mieux, quand je veille ou quand je dors, sur qui je dois attacher mes regards.

— Comment vous suis-je donc apparu cette nuit ? demanda le comte Ericson avec un étonnement singulier que Christine trouva stupide.

— En cauchemar, seigneur, aussi insupportable qu’aujourd’hui.

— Méprisante fille ! enseigne-moi donc à te faire l’amour ! s’écria-t-il en imprimant avec vivacité un baiser sur ses lèvres pourpres de colère.

Cette licence inouïe, dont Christine trouva l’ardeur effrénée, fut payée par un soufflet si prompt et si haineux, que l’offenseur, en cachant sa joue rougissante, s’émerveilla qu’il eût été appliqué par ces doigts faibles comme des fuseaux. Un obus l’eût frappé de moins de surprise.

— Votre père m’a trompé, dit-il après un assez long silence et du ton le plus grave ; il m’a laissé croire que vous ne receviez pas mes visites avec indifférence.

— Mon père ne se connaît point dans ces choses-là, répliqua Christine avec une courageuse indignation, car il n’eût jamais présenté à sa fille un jeune homme aussi mal élevé. Au reste, et à tout prendre, il vous a dit vrai, car vous n’êtes pas pour moi un objet d’indifférence, vous ne pouvez l’être, entendez-vous, comte Ericson ?

Adolphe entendit ces dernières paroles de la voix altérée de Christine, comme il entrait précipitamment pour rompre un tête-à-tête qui le faisait mourir de jalousie.

— Qui êtes-vous ? demanda impérieusement Ericson, et d’un ton si rempli d’autorité que Christine eût bien voulu le battre encore.

— Un soldat, répondit Adolphe, les dents serrées, avant tiré son sabre et le jetant tout à coup sur la table. Un soldat blessé pour l’honneur de son pays, et qui veut mourir pour le défendre.

— Nous sommes donc amis ? dit Ericson en lui tendant la main.

— Nous sommes rivaux, répartit Adolphe en se reculant vers la table.

— Christine vous aime ?

— Elle me l’a dit. Fiez-vous à votre tour à la foi d’une jeune fille ! Vous n’êtes pas pour elle un objet d’indifférence, et je vous cède la place auprès d’elle.

— À qui ? s’écria Christine frémissante, les larmes aux yeux.

— Au roi ! répondit Adolphe en s’éloignant avec désespoir.

Christine tomba sur une chaise, et ensevelit sa figure sous ses mains.

— Restez ! cria Charles XII d’une voix tonnante. Restez donc !

Le jeune homme obéit en se mordant les lèvres jusqu’au sang.

— Je vous ai vu ; mais où ?… jamais dans cette maison, ce me semble.

— Elle m’était fermée par mon oncle quand vous deviez y venir.

— Pourtant, je vous ai vu quelque part. Votre nom ?

— Adolphe de Hesse, fils d’un officier mort en se battant pour vous. Il m’a laissé sa misère et les pleurs de sa veuve.

— Qui vous a dit que je ne sois pas Ericson ?

— Mes yeux, car je vous regarde. Je vous reconnais aussi, moi.

Charles XII, en s’approchant de son soldat, dont les yeux s’allumaient comme ceux d’un jeune lion, s’arrêta tout à coup frappé de souvenir.

— D’où le vient cette cicatrice sur la tempe gauche ?

— De Narva, sire, où avec une poignée d’hommes, votre majesté défit les armées de Russie.

— Tu dis vrai ! s’écria Charles ivre de joie, comme s’il respirait tout à coup la poudre de cette bataille. Puis, sautant au cou d’Adolphe et posant le doigt sur sa cicatrice :

— Tu n’avais pas besoin d’autre passeport pour arriver jusqu’à moi, même pour te battre contre moi, comme je jurerais que tu en as grande envie. Le jour dont tu me parles, j’ai appris comme toi le rôle d’un soldat et la vraie dignité de l’homme. Au nom des mille bombes qui nous pleuvaient au visage, donne-moi ta main, frère ! nous avons été baptisés ensemble par le sang.

Charles XII parut pour lors à Christine grand et imposant comme une forteresse. Et lui, se retournant tout à coup vers la jeune fille dont la curiosité avait séché les larmes, lui dit avec une gaîté qui n’était pas sans grâce :

— Par mon sabre ! Christine, je suis un triste soupirant. Un seul geste de ta main vient d’étouffer dans mon cœur tous les amours qui l’avaient pris par trahison. Parle donc aussi franchement que tu agis : aimes-tu ce brave ?

— Je l’aime, sire.

— Qui empêche ce mariage ?

— Celui du comte Ericson, dont mon père me menace incessamment.

— Oh ! oh ! pensa Charles en souriant à part avec réflexion : je vois au fond des choses maintenant. Le roi n’a point regret au baiser, puisque le soufflet tombe sur la joue du courtisan.

— Christine ! ajouta-t-il en reprenant sans contrainte le ton du commandement : ton père refuse de te donner à celui que tu préfères ; tu l’épouseras pourtant, parce que je le veux. Conviens que si je fus ton cauchemar comme amant, je ne suis pas ton ennemi comme roi.

— Je l’avoue à genoux ! dit l’orgueilleuse en y tombant avec son heureux cousin.

Tandis que Charles XII, penché sur la rougissante coupable, unissait leurs mains avec une bonté brusque, il imprima sur ce front le dernier hommage que ses lèvres aient jamais rendu à une femme.

— Sa Majesté me pardonne donc ? murmura la tremblante espiègle. Si j’avais su que c’était le roi, je n’aurais pas frappé si fort.

— Reconnais le roi seulement à la manière dont il se venge, Christine.

Tout à coup, saisi d’un sentiment de prévision triste, mais rayonnant de passion et comme en regardant loin devant lui, il ajouta :

— Ma seule amante, à moi, doit être fiancée sur le champ de bataille. Elle me couronnera dans les houras de la victoire. Je ne regretterai pas ce qu’elle va me coûter.

Le soir même il fit signer à son premier ministre, soumis et furieux, un contrat de mariage qui n’était pas celui du comte Ericson, bien qu’honoré du nom de Charles XII. Deux jours après, il assistait aux noces somptueuses de Christine. Adolphe de Hesse y portait ses plus nobles insignes, et le politique seul, qui souriait pourtant de son sourire de cour, trouva la réalité moins royale que son rêve.