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Horace (Sand)/Chapitre 28

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XXVIII.

Horace nous avait fait pressentir, dès les premiers jours de son assiduité au château de Chailly, les vues qu’il avait sur la vicomtesse et les espérances qu’il avait conçues. Eugénie l’avait raillé de sa fatuité ; et moi, qui ne regardais point son succès comme impossible, je ne l’avais pas félicité de cette entreprise. Loin de là : je lui avais dit sans ambiguïté le peu de cas que je faisais du caractère de Léonie. Notre manière d’accueillir ses confidences lui avait déplu, et il ne nous en faisait plus depuis longtemps, lorsque le jour de sa victoire arriva, et le remplit d’un orgueil impossible à réprimer. Ce jour-là, en soupant avec nous, il ne put s’empêcher de ramener à tout propos, dans la conversation, les grâces imposantes, l’esprit supérieur, le tact exquis, toutes les séductions qu’il voulait nous faire admirer chez la vicomtesse. Eugénie, qui avait été sa couturière, et qui avait vu sa beauté, ses belles manières et son grand esprit en déshabillé, s’obstinait à ne pas partager cet enthousiasme et à déclarer cette femme hautaine dans sa familiarité, sèche et blessante jusque dans ses intentions protectrices. Le souvenir de Marthe, l’indignation qu’Eugénie éprouvait secrètement de la voir oubliée si lestement, rendirent ses contradictions un peu amères. Horace s’emporta, et la traita comme une péronnelle, qui devait du respect à madame de Chailly, et qui l’oubliait. Il affecta de lui dire qu’elle ne pouvait pas comprendre le charme d’une femme de cette condition et de ce mérite. « Mon cher Horace, lui répondit Eugénie avec la plus parfaite douceur, ce que vous dites là ne me fâche pas. Je n’ai jamais eu la prétention de lutter dans votre estime contre qui que ce soit. Si, en vous disant mon opinion avec franchise, je vous ai blessé, mon excuse est dans l’intérêt que je vous porte et dans la crainte que j’ai de vous voir tourmenté et humilié par cette belle dame, qui a joué beaucoup d’hommes aussi fins que vous, et qui s’en vante même devant ses habilleuses ; ce que j’ai trouvé, quant à moi, de mauvais goût et de mauvais ton. »

Horace était de plus en plus irrité. Je tâchai de le calmer en insistant sur la vérité des assertions d’Eugénie, et en le suppliant pour la dernière fois de bien réfléchir avant de s’exposer aux railleries de la vicomtesse. Ce fut alors que, blessé de cette idée, et ne pouvant plus se contenir, il nous ferma la bouche en nous annonçant dans des termes fort clairs, qu’il ne courait plus le risque d’être éconduit honteusement, et que si la vicomtesse prenait fantaisie d’ajouter une dépouille à la brochette de victimes qu’elle portait à l’épingle de son fichu, il pourrait bien, lui aussi, attacher ses couleurs à la boutonnière de son habit.

« Vous ne le feriez pas, répliqua Eugénie froidement : car un homme d’honneur ne se vante pas de ses bonnes fortunes. »

Horace se mordit les lèvres ; puis, il ajouta, après un moment de réflexion :

« Un homme d’honneur ne se vante pas de ses bonnes fortunes tant qu’il en est fier ; mais quelquefois il s’en accuse, quand on le force à en rougir. C’est ce que je ferais, n’en doutez pas, envers la femme qui me pousserait à bout.

— Ce n’est pas le système de votre ami le marquis de Vernes, lui répondis-je.

— Le système du marquis, reprit Horace (et c’est un homme qui en sait plus que vous et moi sur ce chapitre), est d’empêcher qu’on se moque jamais de lui. Je n’ai pas la prétention de me faire son imitateur en adoptant les mêmes moyens. Chacun a les siens, et tous sont bons s’ils arrivent au même but.

— Je ne sais pas ce que pense là-dessus le marquis de Vernes, dit Eugénie ; mais, quant à moi, je suis sûre de ce que vous penseriez si vous vous trouviez dans un cas pareil.

— Vous plaît-il de me le dire ? demanda Horace.

— Le voici, répondit-elle. Vous pèseriez, dans un esprit de raison et de justice, les torts qu’on aurait eus envers vous, et ceux que vous seriez tenté d’avoir. Vous compareriez le tort qu’une femme peut vous faire en se vantant de vous avoir repoussé, et celui que vous lui feriez immanquablement en vous vantant de l’avoir vaincue ; et vous verriez que ce serait vous venger tout au plus d’un ridicule par un outrage. Car le monde (oui, j’en suis sûre, le grand monde comme l’opinion populaire) respecte la femme qui est respectée par son amant, et méprise celle que son amant méprise. On lui fait un crime de s’être trompée ; et il faut reconnaître que, sous ce rapport, les femmes sont fort à plaindre, puisque les plus prudentes et les plus habiles sont encore exposées à être insultées par l’homme qui les implorait la veille. Voyons, n’en est-il pas ainsi, Horace ? ne riez pas et répondez. Pour être écouté de la vicomtesse elle-même, que je ne crois pas très farouche, ne seriez-vous pas obligé d’être bien assidu, bien humble, bien suppliant pendant quelque temps ? Ne vous faudrait-il pas montrer de l’amour ou en faire le semblant ? Dites !

— Eugénie, ma chère, répliqua Horace, demi-troublé, demi-satisfait de ce qu’il prenait pour une interrogation détournée, vous faites des questions fort indiscrètes ; et je ne suis pas forcé de vous rendre compte de ce qui a pu ou de ce qui pourrait se passer entre la vicomtesse et moi.

— Je ne vous fais que des demandes auxquelles vous pouvez répondre sans compromettre personne, et je ne vous pose qu’une question de principes. N’est-il pas certain que vous ne feriez pas la cour à une femme qui se livrerait sans combats ?

— Vous le savez, je ne conçois pas qu’on s’adresse à d’autres femmes qu’à celles qui se défendent, et dont la conquête est périlleuse et difficile.

— Je connais votre fierté à cet égard, et je dis qu’en ce cas vous n’aurez jamais le droit de trahir aucune femme, parce que vous n’en posséderez aucune à qui vous n’ayez juré respect, dévouement et discrétion. La diffamer après, serait donc une lâcheté et un parjure.

— Ma chère amie, reprit Horace, je sais que vous avez cultivé la controverse à la salle Taitbout ; je sais par conséquent que toutes vos conclusions seront toujours à l’avantage des droits féminins. Mais quelque subtile que soit votre argumentation, je vous répondrai que je n’acquiesce pas à cette domination que les femmes doivent s’arroger selon vous. Je ne trouve pas juste que vous ayez le droit de nous faire passer pour des sots, pour des impertinents ou pour des esclaves, sans que nous puissions invoquer l’égalité. Eh quoi ! une coquette m’attirerait à ses pieds, m’agacerait durant des semaines entières, triompherait de ma prudence, me donnerait enfin sur elle, en échange de sa victoire, les droits d’un époux et d’un maître, et puis elle recommencerait le lendemain avec un autre, et se débarrasserait de moi en disant à mon successeur, à ses amis, à ses femmes de chambre : « Vous voyez bien ce paltoquet ? il m’a obsédée de ses désirs ; mais je l’ai remis à sa place, et j’ai rabattu son sot amour-propre ! » Ce serait un peu trop fort, et, par ma foi, je ne suis pas disposé à me laisser jouer ainsi. Je trouve qu’un ridicule est aussi sérieux qu’aucune autre honte. C’est même peut-être en France, à l’heure qu’il est, la pire de toutes ; et la femme qui me l’infligera peut s’attendre à de franches représailles, dont elle se souviendra toute sa vie. C’est la peine du talion qui régit nos codes.

— Si vous acceptez cette peine-là comme juste et humaine, répondit Eugénie, je n’ai plus rien à dire. En ce cas, vous souscrivez à la peine de mort et à toutes les autres institutions barbares, au-dessus desquelles je pensais que votre cœur s’était élevé. Du moins, je vous l’avais entendu affirmer ; et j’aurais cru que, dans ces actes de conduite personnelle où nous pouvons tous corriger l’ineptie et la cruauté des lois, dans vos rapports avec l’opinion, par exemple, vous chercheriez plus de grandeur et de noblesse que vous n’en professez en ce moment. Mais, ajouta-t-elle en se levant de table, j’espère que tout ceci est, comme on dit dans ma classe de bonnes gens, l’histoire de parler, et que dans l’occasion vos actions vaudront mieux que vos paroles. »

Malgré la résistance d’Horace, les nobles sentiments d’Eugénie firent impression sur lui. Quand elle fut sortie, il me dit avec un généreux entraînement :

« Ton Eugénie est une créature supérieure, et je crois qu’elle a, sinon autant d’esprit, du moins plus d’idées que ma vicomtesse.

— Elle est donc tienne décidément, mon pauvre Horace ? lui dis-je en lui prenant la main. Eh bien ! j’en suis réellement affligé, je te l’avoue.

— Et pourquoi donc ? s’écria-t-il avec un rire superbe. Vraiment, vous êtes étonnants, Eugénie et toi, avec vos compliments de condoléances. Ne dirait-on pas que je suis le plus malheureux des hommes, parce que je possède la plus adorable et la plus séduisante des femmes ? Je ne sais pas si elle est une héroïne de roman parfaite, telle que vous la voudriez ; mais pour moi, qui suis plus modeste, c’est une belle conquête, une maîtresse délirante.

— L’aimes-tu ? lui demandai-je.

— Le diable m’emporte si je le sais, répondit-il d’un air léger. Tu m’en demandes trop long. J’ai aimé, et je crois que ce sera pour la première et la dernière fois de ma vie. Désormais, je ne peux plus chercher dans les femmes qu’une distraction à mon ennui, une excitation pour mon cœur à demi éteint. Je vais à l’amour comme on va à la guerre, avec fort peu de sentiment d’humanité, pas une idée de vertu, beaucoup d’ambition et pas mal d’amour-propre. Je t’avoue que ma vanité est caressée par cette victoire, parce qu’elle m’a coûté du temps et de la peine. Quel mal y trouves-tu ? Vas-tu faire le pédant ? Oublies-tu que j’ai vingt ans, et que si mes sentiments sont déjà morts, mes passions sont encore dans toute leur violence ?

— C’est que tout cela me paraît faux et guindé, lui dis-je. Je te parle dans la sincérité de mon cœur, Horace, sans aucun ménagement pour cette vanité derrière laquelle tu te réfugies, et qui me paraît un sentiment trop petit pour toi. Non, le grand sentiment, le grand amour n’est pas mort dans ton sein ; je crois même qu’il n’y est pas encore éclos, et que tu n’as point aimé jusqu’ici. Je crois que de nobles passions, étouffées longtemps par l’ignorance et l’amour-propre, fermentent chez toi, et vont faire ton supplice, si elles ne font pas ton bonheur. Oh ! mon cher Horace, tu n’es pas, tu ne peux pas être le don Juan que décrit Hoffmann, encore moins celui de Byron. Ces créations poétiques occupent trop ton cerveau, et tu te manières pour les faire passer dans la réalité de ta vie. Mais tu es plus jeune et plus puissant que ces fantômes-là. Tu n’es pas brisé par la perte de ton premier amour ; ce n’a été qu’un essai malheureux. Prends garde que le second, en dépit de la légèreté que tu veux y mettre, ne soit l’amour sérieux et fatal de ta vie.

— Eh bien, s’il en est ainsi, répondit Horace, dont l’orgueil accepta facilement mes suppositions, vogue la galère ! Léonie est bien faite pour inspirer une passion véritable ; car elle l’éprouve, je n’en peux pas douter. Oui, Théophile, je suis ardemment aimé, et cette femme est prête à faire pour moi les plus grands sacrifices, les plus grandes folies. Peut-être que cet amour éveillera le mien, et que nous aurons ensemble des jours agités. C’est tout ce que je demande à la destinée pour sortir de la torpeur odieuse où je me sentais plongé naguère.

— Horace, m’écriai-je, elle ne t’aime pas. Elle n’a jamais rien aimé, et elle n’aimera jamais personne ; car elle n’aime pas ses enfants.

— Absurdités, pédagogie que tout cela ! répondit-il avec humeur. Je suis charmé qu’elle n’aime rien, et qu’elle me livre un cœur encore vierge. C’est plus que je n’espérais, et ce que tu dis là m’exalte au lieu de me refroidir. Pardieu ! si elle était bonne épouse et bonne mère, elle ne pourrait pas être une amante passionnée. Tu me prends pour un enfant. Crois-tu que je puisse me faire illusion sur elle, et que je n’aie pas senti ses transports aujourd’hui ? Ah ! que ton ivresse était différente du chaste abandon de Marthe ! Celle-là était une religieuse, une sainte ; amour et respect à sa mémoire, à jamais sacrée ! Mais Léonie ! c’est une femme, c’est une tigresse, un démon !

— C’est une comédienne, repris-je tristement. Malheur à toi, quand tu rentreras avec elle dans la coulisse !

Si la vicomtesse avait eu auprès d’elle en ce moment un ami véritable, il lui aurait dit les mêmes choses d’Horace que je disais d’elle à celui-ci ; mais livrée au désir exalté d’être aimée avec toute la fureur romantique qu’elle trouvait dans les livres, et qu’aucun homme de sa caste ne lui avait encore exprimée, elle n’eût pas mieux reçu un bon conseil qu’Horace n’écouta les miens. Elle se livra à lui, croyant inspirer une passion violente, et entraînée seulement par la vanité et la curiosité. On peut donc dire qu’ils étaient à deux de jeu.

Je n’ai jamais compris, pour ma part, comment une femme aussi pénétrante, formée de bonne heure par les leçons du marquis de Vernes à la ruse envers les hommes et à la prévoyance devant les événements, put se tromper sur le compte d’Horace, comme le fit la vicomtesse. Elle se flatta de trouver en lui un dévouement romanesque que rien ne pourrait ébranler, une admiration qui n’y regarderait pas de trop près, une sorte de vanité modeste qui se tiendrait toujours pour honorée de la possession d’une femme comme elle. Elle s’abusait beaucoup : Horace, enivré durant quelques jours, devait bientôt, éclairé subitement dans son inexpérience par les intérêts de son amour-propre, lutter avec force contre celui de Léonie. Je ne puis m’expliquer l’erreur de cette femme, sinon en me rappelant qu’elle s’était aventurée sur un terrain tout à fait inconnu, en choisissant l’objet de son amour dans la classe bourgeoise. Elle n’avait certainement aucun préjugé aristocratique. Elle s’était donc fait un type de supériorité intellectuelle, et elle le rêvait dans un rang obscur, afin de lui donner plus d’étrangeté, de mystère, et de poésie. Elle avait l’imagination aussi vive que le cœur froid, il ne faut pas l’oublier. Ennuyée de tout ce qu’elle connaissait, et sachant d’avance par cœur toutes les phrases dont ses nobles adorateurs articulaient les premières syllabes, elle trouva, dans l’originale brusquerie d’Horace, la nouveauté dont elle avait soif. Mais, en devinant le mérite de l’homme sans naissance, elle ne pressentit pas les défauts de l’homme sans usage, sans savoir-vivre, comme disait le vieux marquis avec une grande justesse d’expression. Dans une société sans principes, le point d’honneur qui en tient lieu, et l’éducation qui en fait affecter le semblant, sont des avantages plus réels qu’on ne pense.

Horace sentait cette espèce de supériorité de ce qu’on appelle la bonne compagnie. Amoureux de tout ce qui pouvait l’élever et le grandir, il eût voulu se l’inoculer. Mais s’il y réussit dans les petites choses, il ne put le faire dans les grandes. Le naturel et l’habitude furent vaincus là où l’étiquette ne commandait que des sacrifices faciles ; mais lorsqu’elle ordonna celui de la vanité, elle fut impuissante, et l’amour-propre un peu grossier, la présomption un peu déplacée, la personnalité un peu âpre de l’homme du tiers, reprirent le dessus. C’était tout le contraire de ce qu’eût souhaité la vicomtesse. Elle aimait la gaucherie spirituelle et gracieuse d’Horace ; elle trouva qu’il la perdait trop vite. Elle espérait de sa part une grande abnégation, une sorte d’héroïsme en amour ; elle n’en trouva pas en lui le moindre élan.

Cependant, comme le cœur de ce jeune homme n’était pas corrompu, mais seulement faussé, il éprouva, durant les premiers jours, une reconnaissance vraie pour la vicomtesse. Il le lui exprima avec talent, et elle se crut enfin adorée, comme elle avait l’ambition de l’être. Il y eut même une sorte de grandeur dans la manière dont Horace accepta sans méfiance, sans curiosité, et sans inquiétude, le passé de sa nouvelle maîtresse. Elle lui disait qu’il était le premier homme qu’elle eût aimé. Elle disait vrai en ce sens qu’il était le premier homme qu’elle eût aimé de cette manière. Horace n’hésitait point à la prendre au mot. Il acceptait sans peine l’idée qu’aucun homme n’avait pu mériter l’amour qu’il inspirait ; et quant aux peccadilles dont il pensait bien que la vie de Léonie n’était point exempte, il s’en souciait si peu, qu’il ne lui fit à cet égard aucune question indiscrète. Il ne connut point avec elle cette jalousie rétroactive qui avait fait de ses amours avec Marthe un double supplice. D’une part, ses idées sur le mérite des femmes s’étaient beaucoup modifiées dans la société de la vicomtesse et à l’école du vieux marquis. Il ne cherchait plus cette chasteté bourgeoise dont il avait fait longtemps son idéal, mais bien la désinvolture leste et galante d’une femme à la mode. D’autre part, il n’était pas humilié des prédécesseurs que lui avait donnés la vicomtesse, comme il l’avait été de succéder dans le cœur de Marthe à M. Poisson, le cafetier, et (selon ses suppositions) à Paul Arsène, le garçon de café. Chez Léonie, c’était à des grands seigneurs sans doute, à des ducs, à des princes peut-être, qu’il succédait ; et cette brillante avant-garde, qui avait ouvert et précédé sa marche triomphale, lui paraissait un cortège dont on ne devait pas rougir. La pauvre Marthe, pour avoir accepté avec douceur et repentance le reproche d’une seule erreur, avait été accablée par l’orgueil ombrageux d’Horace. La fière vicomtesse, prête à se vanter d’une longue série de fautes, fut respectée, grâce à ce même orgueil.

Interrogée comme Marthe l’avait été, la vicomtesse n’eût pas daigné répondre. L’eût-elle fait, elle n’eût caché aucune de ses actions. Elle n’était pas hypocrite de principes. Tout au contraire, elle avait à cet égard un certain cynisme voltairien qui donnait un démenti formel à ses hypocrisies de sentiment. Elle n’avait pas la prétention d’être une femme vertueuse, mais bien celle d’être une âme jeune, ardente, ouverte aux passions qu’on saurait lui inspirer. C’était une sorte de prostitution de cœur, car elle allait s’offrant à tous les désirs, se faisant respecter par ce mot : « Je ne peux pas aimer ; » se laissant attaquer par cet autre qu’elle ajoutait pour certains hommes : « Je voudrais pouvoir aimer. »

Lorsque Horace devint son amant, elle était à peu près seule avec lui dans une sorte d’intimité au château de Chailly. Le comte de Meilleraie s’était absenté, les adorateurs d’habitude s’étaient dispersés ; le choléra avait effrayé les uns, et apporté aux autres des héritages précieux ou des pertes sensibles. Cependant le fléau s’éloignait de nos contrées, et Léonie ne rappelait pas sa cour autour d’elle. Absorbée par son nouvel amour, et embarrassée peut-être d’en faire accepter les apparences à ses amis, elle écartait toutes les visites, en répondant à toutes les lettres, qu’elle était à la veille de retourner à Paris. Cependant, les semaines se succédaient, et Horace triomphait secrètement (trop secrètement à son gré) de l’absence de ses rivaux.

Malgré ses affectations de franchise ordinaire, la vicomtesse, à cause de sa belle-mère et de ses enfants, exigea d’Horace le plus profond mystère. Grâce à l’aplomb de Léonie, plus encore qu’au voisinage des habitations respectives et aux précautions prises, le secret de cette liaison ne transpira point. Les mœurs de Léonie, ses discours, ses prétentions, ses réticences, ses demi-aveux, tout son mélange de franchise et de fausseté, avaient fait de sa vie à l’extérieur quelque chose d’énigmatique, que les amants heureux s’étaient plu à voiler pour rendre leur gloire plus piquante, et les amants rebutés à respecter, pour adoucir la honte de leur position. Horace passa pour un intime de plus, pour un de ces assidus dont on disait : Ils sont tous heureux, ou bien il n’y en a pas un seul ; tous sont également favorisés ou tenus à distance. Ce n’était pas ainsi qu’Horace eût arrangé son rôle, si on lui en eût laissé le choix ; son principal sentiment auprès de Léonie avait été le désir d’écraser tous ses rivaux dans l’apparence, sinon dans la réalité, et de faire dire de lui : « Voilà celui qu’elle favorise ; aucun autre n’est écouté. » Il souffrit donc bien vite de l’obscurité de sa position et du peu de retentissement de sa victoire. Il s’en consola en la confiant sous le sceau du secret, non-seulement à moi, mais à quelques autres personnes qu’il ne connaissait pas assez pour les traiter avec cet abandon, et qui, le jugeant extrêmement fat, ne voulurent pas croire à son succès.

Ces indiscrétions tournèrent donc à la honte d’Horace et à la glorification de la vicomtesse, qui les apprit et les démentit en disant, avec un sang-froid admirable et une douceur angélique, que cela était impossible, parce qu’Horace était un homme d’honneur, incapable d’inventer et de répandre un fait contraire à la vérité. Mais lorsqu’elle le revit tête à tête, elle lui fit sentir sa faute avec des ménagements si cruels et une bonté si mordante, qu’il fut forcé, tout en étouffant de rage, de se lancer auprès d’elle dans un système de dénégations et de mensonges pour reconquérir sa confiance et son estime. Mais c’en était fait déjà pour jamais. La curiosité de Léonie était satisfaite ; sa vanité était assouvie par toutes les louanges ampoulées qu’Horace lui avait prodiguées, au lieu d’ardeur, dans ses épanchements, au lieu d’affection, dans ses épîtres en prose et en vers. Il avait épuisé pour elle tout son vocabulaire ébouriffant de l’amour à la mode ; il l’avait saturée d’épithètes délirantes, et ses billets étaient criblés de points d’exclamation. Léonie en avait assez. En femme d’esprit, elle s’était vite lassée de tout ce mauvais goût poétique. En diplomate clairvoyant, elle avait reconnu que cet amour-là n’était différent de celui qu’elle connaissait que par l’expression, et que ce n’était pas la peine de s’exposer vis-à-vis du public à des propos ridicules, pour écouter un jargon d’amour qui ne l’était pas moins. Après un mois de cette expérience, chaque jour plus froide et plus triste, Léonie résolut de se débarrasser peu à peu de cette intrigue, afin de pouvoir, en attendant mieux, retourner au comte de Meilleraie, qui était un homme d’excellent ton.

La vicomtesse, qui ne rougissait point de ses fautes, rougissait fort souvent de ceux qui les lui avaient fait commettre ; et de là venait qu’en se confessant parfois avec beaucoup de candeur, il ne lui était jamais arrivé de nommer personne. Elle avait douloureusement commencé à nourrir cette honte mystérieuse en devenant la proie du vieux marquis. Elle n’avait conservé avec lui que des relations filiales : mais elle n’avait pas trouvé dans ses autres amours de quoi s’enorgueillir assez pour effacer cette blessure, et laver cette tache à ses propres yeux. Elle en avait gardé une haine et un mépris profonds pour les hommes qui ne lui plaisaient pas, ou qui ne lui plaisaient plus ; et même à l’égard de ceux qui étaient en possession de lui plaire, elle nourrissait une méfiance continuelle. Elle n’avait jamais ratifié leur puissance sur elle par des confidences à ses amis (il faut en excepter le marquis, à qui elle disait presque tout), encore moins par des démarches compromettantes. En général, elle avait été secondée par la délicatesse de leurs procédés et la froideur de leur rupture, parce que c’étaient des hommes du monde, également incapables d’un regret et d’une vengeance. Horace, pour qui elle avait failli abjurer sa prudence ; Horace, qu’elle avait jugé si pur, si épris, si naïf ; Horace, dont elle ne s’était pas défiée, lui parut le plus misérable de tous, lorsqu’il voulut s’imposer à elle pour amant aux yeux d’autrui. Elle en fut si révoltée, que non-seulement elle jura de l’éconduire au plus vite, mais encore de se venger en ne laissant pas derrière elle la moindre trace de ses bontés pour lui. « Tu seras puni par où tu as péché, lui disait-elle en son âme ulcérée ; tu as voulu passer pour mon maître, et, à la première occasion, je te ferai passer pour mon bouffon. Ta fatuité retombera sur ta tête ; et où tu as semé la gloriole, tu ne recueilleras que la honte et le ridicule. »

Horace pressentit cette vengeance, et une nouvelle lutte s’engagea entre eux, non plus pour se dominer mutuellement, mais pour se détruire.