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XXIX.

Cependant nous ignorions absolument le sort de trois personnes qui nous intéressaient au plus haut point : Marthe, que nous étions déjà habitués à regarder comme perdue à jamais pour nous ; Laravinière, que ses amis cherchaient sans pouvoir le retrouver ; et Arsène, qui nous avait promis de nous écrire, et dont nous ne recevions pas plus de nouvelles que des deux autres. La disparition de Jean avait été complète. On présumait bien qu’il était mort au cloître Saint-Méry, car les bousingots les plus courageux l’avaient suivi durant toute la journée du 5 juin ; mais dans la nuit ils s’étaient dispersés pour chercher des armes, des munitions et du renfort. Le 6 au matin, il leur avait été impossible de se réunir aux insurgés, que la troupe, échelonnée sur tous les points, parquait dans leur dernière retraite. Je ne saurais affirmer que ces étudiants eussent tous mis une audace bien persévérante à opérer cette jonction ; mais il est certain que plusieurs la tentèrent, et qu’à la prise de la maison où leur chef était retranché, ils profitèrent de la confusion pour s’efforcer de le retrouver, afin d’aider à son évasion, ou tout au moins de recueillir son cadavre. Cette dernière consolation leur fut refusée. Louvet retrouva seulement sa casquette rouge, qu’il garda comme une relique, et il ne put savoir si son ami était parmi les prisonniers. Plus tard, le procès qu’on instruisait contre les victimes n’amena aucune découverte, car il n’y fut pas fait mention de Laravinière. Ses amis le pleurèrent, et se réunirent pour honorer sa mémoire par des discours et des chants funèbres, dont l’un d’eux composa les paroles et un autre la musique.



Il débuta par le rôle d’un valet fripon et battu. (Page 90.)

Ils m’écrivirent à cette occasion pour me demander si je n’avais pas de nouvelles de Paul Arsène, et c’est ainsi que j’appris que lui aussi avait disparu. J’écrivis à ses sœurs, qui n’étaient pas plus avancées que moi. Louison nous répondit une lettre de lamentations où elle exprimait assez ingénument sa tendresse intéressée pour son frère. Elle terminait en disant : « Nous avons perdu notre unique soutien, et nous voilà forcées de travailler sans relâche pour ne pas tomber dans la misère. »

Pendant que nous étions tous livrés à ces perplexités, auxquelles Horace n’avait guère le loisir de prendre part, bien qu’il donnât des regrets sincères à Jean et à Paul quand on l’y faisait songer, Paul entrait en convalescence dans la mansarde ignorée de la pauvre Marthe. Celle-ci commençait à sortir, et s’était assurée de la tranquillité qui régnait enfin dans le quartier. Bien que les voisins des mansardes eussent quelque soupçon d’un patriote réfugié chez elle, ce secret fut religieusement gardé, et la police ne surveilla pas ses mouvements. Cependant il était bien important qu’Arsène, dès qu’il voudrait sortir, changeât de quartier, et s’éloignât d’un lieu où certainement sa figure avait été remarquée dans les barricades et dans la maison mitraillée. Il ne pourrait se montrer trois fois dans les rues environnantes sans que des témoins malveillants ou maladroits fissent sur lui tout haut des remarques qu’une oreille d’espion pouvait saisir au passage. Il résolut donc d’aller demeurer à l’autre extrémité de Paris. La difficulté n’était pas de sortir de sa retraite : il commençait à marcher, et, en descendant le soir avec précaution, il était facile de s’esquiver sans être vu. Mais il n’osait pas abandonner Marthe, dans l’état de misère où elle se trouvait, aux persécutions d’un propriétaire qu’elle ne pouvait pas payer, et qui, en vérifiant l’état des lieux, remarquerait certainement l’effraction de la fenêtre ; alors ce créancier courroucé livrerait peut-être Marthe aux poursuites de la police. Enfin, comme en restant les bras croisés il ne détournerait pas ce péril, Paul se décida à sortir de la maison avant le jour de l’échéance, et s’alla confier à Louvet, qui sur-le-champ le mit en fiacre, l’installa à Belleville, et alla porter à la vieille voisine l’argent nécessaire pour tirer Marthe d’embarras. On chercha ensuite un ouvrier dévoué à la cause républicaine : ce ne fut pas difficile à trouver ; on lui fit réparer sans bruit la lucarne, et Louvet amena Marthe, l’enfant et la voisine, qui ne voulait plus les quitter, dans le pauvre local où il avait établi Arsène sous son propre nom, en lui prêtant son passe-port. Ce Louvet était un excellent jeune homme, le plus pauvre et par conséquent le plus généreux de tous ceux qu’Arsène avait connus dans l’intimité de Laravinière. Paul souffrait de ne pouvoir immédiatement lui rembourser les avances qu’il lui faisait avec tant d’empressement ; mais, à cause de Marthe, il était forcé de les accepter. Louvet ne lui avait pas donné le temps de les solliciter ; en route il lui promit le secret sur toutes choses, et il le garda si religieusement, que ce changement de situation me laissa dans la même ignorance où j’étais sur le compte de Marthe et d’Arsène.



Son vieux ami le marquis de Vernes (Page 92.)

À peine établi à Belleville, Paul chercha de l’ouvrage ; mais il était encore si faible, qu’il ne put supporter la fatigue, et fut renvoyé. Il se reposa deux ou trois jours, reprit courage, et s’offrit pour journalier à un maître paveur. Arsène n’avait pas de temps à perdre, et pas de choix à faire. Le pain commençait à manquer. Il n’entendait rien à la besogne qui lui était confiée ; on le renvoya encore. Il fut tour à tour garçon chez un marchand de vins, batteur de plâtre, commissionnaire, machiniste au théâtre de Belleville, ouvrier cordonnier, terrassier, brasseur, gâche, gindre, et je ne sais quoi encore. Partout il offrit ses bras et ses sueurs, là où il trouva à gagner un morceau de pain. Il ne put rester nulle part, parce que sa santé n’était pas rétablie, et que, malgré son zèle, il faisait moins de besogne que le premier venu. La misère devenait chaque jour plus horrible. Les vêtements s’en allaient par lambeaux. La voisine avait beau tricoter, elle ne gagnait presque rien. Marthe ne pouvait trouver d’ouvrage ; sa pâleur, ses haillons, et son état de nourrice, lui nuisaient partout. Elle alla faire des ménages à six francs par mois. Et puis elle réussit à être couturière des comparses du théâtre de Belleville ; et comme elle n’était pas souvent payée par ces dames, elle se décida à solliciter à ce théâtre l’emploi d’ouvreuse de loges. On lui prouva que c’était trop d’ambition, que la place était importante ; mais par pitié on lui accorda celle d’habilleuse, et les grandes coquettes furent contentes de son adresse et de sa promptitude.

Ce fut alors que Paul, qui, dans son court emploi de machiniste, avait écouté les pièces et observé les acteurs avec attention, songea à s’essayer sur le théâtre. Il avait une mémoire prodigieuse. Il lui suffisait d’entendre deux répétitions pour savoir tous les rôles par cœur. On l’examina : on trouva qu’il ne manquait pas de dispositions pour le genre sérieux ; mais tous les emplois de ce genre étaient envahis, et il n’y avait de vacant qu’un emploi de comique, où il débuta par le rôle d’un valet fripon et battu. Arsène se traîna sur les planches, la mort dans l’âme, les genoux tremblants de honte et de répugnance, l’estomac affamé, les dents serrés de colère, de fièvre et d’émotion. Il joua tristement, froidement, et fut outrageusement sifflé. Il supporta cet affront avec une indifférence stoïque. Il n’avait pas été braver ce public pour satisfaire un sot amour-propre : c’était une tentative désespérée, entre vingt autres, pour nourrir sa femme et son enfant ; car il avait épousé Marthe dans son cœur, et adopté le fils d’Horace devant Dieu. Le directeur, en homme habitué à ces sortes de désastres, rit de la mésaventure de son débutant, et l’engagea à ne pas se risquer davantage ; mais il remarqua le sang-froid et la présence d’esprit dont il avait fait preuve au milieu de l’orage, sa prononciation nette, sa diction pure, sa mémoire infaillible, et son entente du dialogue. Il conçut des espérances sur son avenir, et, pour lui fournir les moyens de se former sans irriter le public de Belleville, il lui donna l’emploi de souffleur, dont il s’acquitta parfaitement. En peu de temps, Arsène montra qu’il s’entendait aussi aux costumes et aux décors, qu’il croquait vite et bien, qu’il avait du goût et de la science. Ce qu’il avait vu et copié chez M. Dusommerard lui servit en cette occasion. La modestie de ses prétentions, sa probité, son activité, son esprit d’ordre et d’administration, achevèrent de le rendre précieux, et il devint enfin, après plusieurs mois de désespoir, d’anxiétés, de souffrances et d’expédients, une sorte de factotum au théâtre, avec des honoraires de quelques centaines de francs assurés et bien servis.

De son côté, tout en habillant les actrices et en assistant dans la coulisse aux représentations, Marthe s’était familiarisée avec la scène. Sa vive intelligence avait saisi les côtés faibles et forts du métier. Elle retenait, comme malgré elle, des scènes entières, et, rentrée dans son grenier, elle en causait avec Arsène, analysait la pièce avec supériorité, critiquait l’exécution avec justesse, et, après avoir contrefait avec malice et enjouement la méchante manière des actrices, elle disait leur rôle comme elle le sentait, avec naturel, avec distinction, et avec une émotion touchante, qui plusieurs fois humecta les paupières d’Arsène et fit sangloter la vieille voisine, tandis que l’enfant, étonné des gestes et des inflexions de voix de sa mère, se rejetait en criant dans le sein de la vieille Olympe. Un jour Arsène s’écria : « Marthe, si tu voulais, tu serais une grande actrice.

— J’essaierais, répondit-elle, si j’étais sûre de conserver ton estime.

— Et pourquoi la perdrais-tu ? répondit-il ; ne suis-je pas, moi, un ex-mauvais acteur ? »

Marthe protégée par la grande coquette, qui voulait faire pièce à une ingénue, sa rivale et son ennemie, débuta dans un premier rôle, et elle eut un succès éclatant. Elle fut engagée quinze jours après, avec cinq cent francs d’appointements, non compris les costumes, et trois mois de congé. C’était une fortune ; l’aisance et la sécurité vinrent donc relever ce pauvre ménage. La mère Olympe fut associée au bien-être ; et, tout enflée de la brillante condition de ses jeunes amis, elle promenait l’enfant dans les rues pittoresques de Belleville, d’un air de triomphe, cherchant des promeneurs ou des commères à qui elle put dire, en l’élevant dans ses bras : « C’est le fils de madame Arsène ! »

Tout en portant le nom de son ami, tout en habitant sous le même toit, tout en laissant croire autour d’elle qu’elle était unie à lui, Marthe n’était cependant ni la femme ni la maîtresse de Paul Arsène. Il y a des conditions où un pareil mensonge est un acte d’impudence ou d’hypocrisie. Dans celle où se trouvait Marthe, c’était un acte de prudence et de dignité, sans lequel elle n’eût pas échappé aux malignes investigations et aux prétentions insultantes de son entourage. Le couple modeste et résigné avait reconnu l’impossibilité où il était de se soutenir dans la dure mais honorable classe des travailleurs. Certes, il ne répugnait ni à l’un ni à l’autre de persévérer dans la voie péniblement tracée par ses pères ; certes, ni l’un ni l’autre ne se sentait porté par goût et par ambition vers la vocation vagabonde de l’artiste bohémien ; mais il est certain que le domaine de l’art était le seul où ils pussent trouver un refuge pour leur existence matérielle, un milieu pour le développement de leur vie intellectuelle. Dans la hiérarchie sociale, toutes les positions s’acquièrent encore par droit d’hérédité. Celles qui s’enlèvent par droit de conquête sont exceptionnelles. Dans le prolétariat, comme dans les autres classes, elles exigent certains talents particuliers qu’Arsène n’avait pas et ne pouvait pas avoir. Oublieux de son propre avenir, et occupé seulement de procurer quelque bien-être aux objets de son affection, il n’avait pas songé à se perfectionner dans une spécialité quelconque. Il eût fait volontiers quelque dur et patient apprentissage, s’il eût été seul au monde ; mais, toujours chargé d’une famille, il avait été au plus pressé, acceptant toute besogne, pourvu qu’elle fût assez lucrative pour remplir le but généreux qu’il s’était proposé. Par surcroît de malheur, la force physique lui avait manqué au moment où elle lui eût été plus nécessaire. Il fallait donc qu’il allât grossir le nombre, énorme déjà, des enfants perdus de cette civilisation égoïste qui a oublié de trouver l’emploi des pauvres maladifs et intelligents. À ceux-là le théâtre, la littérature, les arts, dans tous leurs détails brillants ou misérables, offrent du moins une carrière, où, par malheur, beaucoup se précipitent par mollesse, par vanité ou par amour du désordre, mais où, en général, le talent et le zèle ont des chances d’avenir. Arsène avait de l’aptitude et l’on peut même dire du génie pour toutes choses. Mais toutes choses lui étaient interdites, parce qu’il n’avait ni argent ni crédit. Pour être peintre, il fallait de trop longues études, et il ne pouvait pas s’y consacrer. Pour être administrateur, il fallait de grandes protections, et il n’en avait pas. La moindre place de bureaucrate est convoitée par cinquante aspirants. Celui qui remportera ne le devra ni à l’estime de son mérite, ni à l’intérêt qu’inspireront ses besoins, mais à la faveur du népotisme. Arsène ne pouvait donc frapper qu’à cette porte, dont le hasard et la fantaisie ont les clefs, et qui s’ouvre devant l’audace et le talent, la porte du théâtre. C’est parfois le refuge de ce que la société aurait de plus grand, si elle ne le forçait pas à être souvent ce qu’il y a plus de vil. C’est là que vont les plus belles et les plus intelligentes femmes, c’est là que vont des hommes qui avaient peut-être reçu d’en haut le don de la prédication. Mais l’homme qui aurait pu, dans un siècle de foi, faire les miracles de la parole ; mais la femme qui, dans une société religieuse et poétique, devrait être prêtresse et initiatrice, s’il faut qu’ils descendent au rôle d’histrion pour amuser un auditoire souvent grossier et injuste, parfois impie et obscène, quelle grandeur, quelle conscience, quelle élévation d’idées et de sentiments peut-on exiger d’eux, chassés qu’ils sont de leur voie et faussés dans leur impulsion ? Et cependant, à mesure que l’horreur du préjugé s’efface et ne vient plus ajouter le découragement, la révolte et l’isolement à ces causes de démoralisation déjà si puissantes, on voit, par de nombreux exemples, que si l’honneur et la dignité ne sont pas faciles, ils sont du moins possibles dans cette classe d’artistes. Je ne parle pas seulement des grandes célébrités, existences qui sont passées au rang de sommité sociale ; mais parmi les plus humbles et les plus obscures, il en est de chastes, de laborieuses et de respectables.

Celle de Marthe en fut une nouvelle preuve. Délicate de corps et d’esprit, portée à l’enthousiasme, douée d’une intelligence plutôt saisissante que créatrice ; trop peu instruite pour tirer des œuvres d’art de son propre fonds, mais capable de comprendre les sentiments les plus élevés et prompte à les bien exprimer ; ayant dans sa personne un charme extrême, une beauté accompagnée de grâce et de distinction innée, elle ne pouvait pas, sans souffrir, concentrer toutes ces facultés, anéantir toute cette puissance. Elle le faisait pourtant sans amertume et sans regret depuis qu’elle était au monde ; elle ignorait même la cause de ces langueurs et de ces exaltations soudaines, de ces accablements profonds et de ce continuel besoin d’enthousiasme et d’admiration qu’elle ressentait. Son amour pour Horace avait été la conséquence de ces dispositions excitées et non satisfaites par la lecture et la rêverie. Le théâtre lui ouvrit une carrière de fatigues nécessaires, d’études suivies et d’émotions vivifiantes. Arsène comprit qu’à cette âme tendre et agitée il fallait un aliment, et il encouragea ses tentatives. Il ne se dissimula pas certains dangers, et il ne les craignit guère. Il sentait qu’un grand calme était descendu dans le cœur de Marthe, et qu’une grande force avait ranimé le sien propre, depuis que l’un et l’autre avaient un but indiqué. Celui de Marthe était d’assurer à son enfant, par son travail, les bienfaits de l’éducation ; celui d’Arsène était de l’aider à atteindre ce résultat, sans entraver son indépendance et sans compromettre sa dignité. C’est que jusque là, en effet, la dignité de Marthe avait souffert de cette position d’obligée et de protégée, qui fait de la plupart des femmes les inférieures de leurs maris ou de leurs amants. Depuis qu’au lieu de subir l’assistance d’autrui, elle se sentait mère et protectrice efficace et active à son tour d’un être plus faible qu’elle, elle éprouvait un doux orgueil, et relevait sa tête longtemps courbée et humiliée sous la domination de l’homme. Ce bien-être nouveau éloigna ce que l’idée d’être encore une fois protégée avait eu pour elle de pénible au commencement de son union avec Arsène, Elle s’habitua à ne plus s’effrayer de son dévouement, et à l’accepter sans remords, maintenant qu’elle pouvait s’en passer. Elle ne vit plus en lui le mari qu’elle devait accepter pour soutien de son enfant, l’amant qu’elle devait écouter pour payer la dette de la reconnaissance. Arsène fut à ses yeux un frère, qui s’associait par pure affection, et non plus par pitié généreuse, à son sort et à celui de son fils. Elle comprit que ce n’était pas un bienfaiteur qui venait lui pardonner le passé, mais un ami qui lui demandait, comme une grâce, le bonheur de vivre auprès d’elle. Cette situation imprévue soulagea son cœur craintif et satisfit sa juste fierté. Elle le sentit d’autant mieux qu’Arsène ne lui avait pas adressé un seul mot d’amour depuis la rencontre miraculeuse du 6 juin. Chaque jour, elle avait attendu avec crainte l’explosion de cette tendresse longtemps comprimée, et cependant, au lieu d’y céder, Arsène semblait l’avoir vaincue : car il était calme, respectueux dans sa familiarité, enjoué dans sa mélancolie. Il n’y avait eu d’autre explication entre eux que la demande réitérée de la part d’Arsène de ne pas être exilé d’auprès d’elle durant les mauvais jours. Quand la prospérité fut assurée de part et d’autre, Arsène parla enfin, mais avec tant de noblesse, de force et de simplicité, que, pour toute réponse, Marthe se jeta dans ses bras, en s’écriant : « À toi, à toi tout entière et pour toujours ! J’y suis résolue depuis longtemps, et je craignais que tu n’y eusses renoncé. — Mon Dieu, tu as eu enfin pitié de moi ! dit Arsène avec effusion en levant ses bras vers le ciel. — Mais mon enfant ? ajouta Marthe en se jetant sur le berceau de son fils ; songe, Arsène qu’il faut aimer mon enfant comme moi-même. — Ton enfant et toi, c’est la même chose, répondit Arsène. Comment pourrais-je vous séparer dans mon cœur et dans ma pensée ? À ce propos, écoute, Marthe, j’ai une question importante à te faire. Il faut te résigner à prononcer un nom qui n’a pas seulement effleuré nos lèvres depuis longtemps. Maintenant que tu vas être à moi, et moi à toi, il faut que cet enfant soit à nous deux, et il ne faut pas qu’un autre ait des droits sur ce que nous aurons de plus cher au monde. Depuis que tu t’es séparée d’Horace, as-tu eu quelque relation avec lui ? — Aucune, répondit Marthe ; j’ai toujours ignoré où il était, à quoi il songeait ; j’ai désiré quelquefois le savoir, je te l’avoue, et, bien que je n’aie plus pour lui aucun sentiment d’affection, j’ai éprouvé malgré moi des mouvements de pitié et d’intérêt. Mais je les ai toujours étouffés, et j’ai résisté au désir de t’adresser une seule question sur son compte.

— Que veux-tu faire ? quelle conduite as-tu résolu de tenir à son égard ?

— Je n’ai rien résolu. J’ai désiré de ne jamais le revoir, et j’espère que cela n’arrivera pas.

— Mais s’il venait un jour te réclamer son enfant, que lui répondrais-tu ?

— Son enfant ! son enfant ! s’écria Marthe épouvantée ; un enfant qu’il ne connaît pas, dont il ignore même l’existence ? un enfant qu’il n’a pas désiré, qu’il a engendré dans mon sein malgré lui, et dont il a détesté en moi l’espérance ? un enfant qu’il m’aurait défendu de mettre au monde si cela eût été en notre pouvoir ? Non, ce n’est pas son enfant, et ce ne le sera jamais ! Ah ! Paul ! comment n’as-tu pas compris que je pouvais pardonner à Horace de m’humilier, de me briser, de me haïr ; mais que, pour avoir haï et maudit l’enfant de mes entrailles, il ne lui serait jamais pardonné ? Non, non ! cet enfant est à nous, Arsène, et non pas à Horace. C’est l’amour, le dévouement et les soins qui constituent la vraie paternité. Dans ce monde affreux, où il est permis à un homme d’abandonner le fruit de son amour sans passer pour un monstre, les liens du sang ne sont presque rien. Et quant à moi, j’ai profité à cet égard de la faculté que me donnait la loi, pour rompre entièrement le lien qui eût uni mon fils à Horace. La mère Olympe l’a porté à la mairie sous mon nom, et à la place de celui de son père, on a écrit celui d’inconnu. C’est toute la vengeance que j’ai tirée d’Horace : elle serait sanglante, s’il avait assez de cœur pour la sentir.

— Mon amie, reprit Arsène, parlons sans amertume et sans ressentiment d’un homme plus faible que mauvais, et plus malheureux que coupable. Ta vengeance a été bien sévère, et il pourrait arriver que tu en eusses regret par la suite. Horace n’est qu’un enfant, il le sera peut-être encore pendant plusieurs années ; mais enfin il deviendra un homme, et il abjurera peut-être les erreurs de son cœur et de son esprit. Il se repentira du mal qu’il a fait sans le comprendre, et tu seras dans sa vie un remords cuisant. S’il revoit un jour ce bel enfant, qui, grâce à toi, sera sans doute adorable, et si tu lui refuses le droit de le serrer sur son cœur…

— Arsène, ta générosité t’abuse, interrompit Marthe avec une énergie douloureuse ; Horace n’aimera jamais son enfant. Il n’a pas senti cet amour à l’âge où le cœur est dans toute sa puissance ; comment l’éprouverait-il dans l’âge de l’égoïsme et de l’intérêt personnel ? Si son fils avait de quoi le rendre vain, il s’en amuserait peut-être pendant quelques jours ; mais sois sûr qu’il ne lui donnerait pas des préceptes et des exemples selon mon cœur. Je ne veux donc pas qu’il lui appartienne. Oh ! jamais ! en aucune façon !

— Eh bien, dit Arsène, es-tu bien décidée à cela ? et veux-tu t’arrêter sans retour à cette détermination ?

— Je le veux, répondit Marthe.

— En ce cas, reprit-il, il y a un moyen bien simple. Cet enfant passe pour être mon fils, parce que personne dans notre entourage actuel ne sait nos relations passées ou présentes. On nous croit époux ou amants. Il n’entre guère dans les mœurs du théâtre de demander à un couple quelconque la preuve légale de son association. Nous avons laissé cette opinion se former ; nous l’avons jugée nécessaire à notre sécurité. Il n’y a que la mère Olympe qui pourrait dire que cet enfant ne m’appartient pas, et elle est trop discrète et trop dévouée pour trahir nos intentions. Jusqu’ici rien de plus simple : il ne s’agit que de laisser subsister un fait déjà établi. Mais quand nous retrouverons nos anciens amis (car lors même que nous les éviterions, il nous serait impossible de ne pas en rencontrer quelqu’un ; un jour ou l’autre cela doit arriver), dis-moi, Marthe, que leur dirons-nous ? »

Marthe, interdite et comme affligée, réfléchit un instant ; puis, prenant son parti, elle répondit avec beaucoup de fermeté : « Nous leur dirons ce que nous avons dit aux autres, que cet enfant est le tien.

— Songes-tu aux conséquences de ce mensonge, ma pauvre Marthe ? Souviens-toi que la jalousie d’Horace était bien connue de ses amis : tous ne te connaissaient pas assez pour être sûrs qu’elle n’était pas fondée… Ils croiront donc que tu le trompais ; et cette accusation injuste, que tu n’as pu supporter dans la bouche d’Horace, elle sera donc dans la bouche de tout le monde, même dans celle des amis qui n’avaient jamais douté de toi, comme Théophile, Eugénie, et quelques autres ! »

Marthe pâlit.

« Cela me fera souffrir beaucoup, répondit-elle. J’ai été si fière ! j’ai montré tant d’indignation d’être soupçonnée ! L’on pensera maintenant que j’ai été impudente et que j’ai menti avec effronterie. Mais, après tout, qu’importe ? On ne pourra m’accuser que de sottise et de vaine gloire ; car on saura bien que je n’ai pas présenté cet enfant à Horace comme le sien, et que je me suis éloignée de lui au moment de devenir mère.

— On dira qu’il t’a chassée, que tu as essayé de le tromper, mais qu’il s’est aperçu de ton infidélité ; et il sera complètement justifié aux yeux des autres et aux siens propres.

— Aux siens propres ! s’écria Marthe, frappée d’une idée qui ne lui était pas encore venue. Oh ! cela est bien vrai ! Ce serait lui épargner la punition que lui réserve la justice de Dieu ! Ce serait lui ôter la honte qu’il doit éprouver en voyant comment tu as rempli à sa place les devoirs qu’il a méconnus. Non ! je ne veux pas qu’il ignore ta grandeur et la pureté de ton amour ! Je veux qu’il en soit humilié jusqu’au fond de son âme, et qu’il soit forcé de se dire : Marthe a eu bien raison de se réfugier dans le sein d’Arsène !

— Ceci importe peu, reprit Arsène ; mais ce qui m’importe, à moi, c’est que cet homme aveugle et violent ne s’arroge pas le droit de te mépriser et d’aller crier chez tes véritables amis : « Vous voyez ! j’avais bien raison de me méfier de Marthe. Elle était la maîtresse d’Arsène en même temps que la mienne. J’avais bien raison de maudire sa grossesse. L’enfant qu’elle voulait me donner a eu deux pères, et je ne sais auquel des deux il appartient. »

— Tu as raison, répondit Marthe. Eh bien, nous ne mentirons pas à nos anciens amis ; et si jamais j’ai le malheur de rencontrer Horace, j’aurai le courage de lui dire à lui-même : « Vous n’avez pas voulu de votre enfant ; un autre est fier de s’en charger, et par là il a mérité d’être mon époux, mon amant, mon frère à jamais. »

Marthe, en parlant ainsi, se précipita dans les bras d’Arsène, et couvrit son visage de baisers et de larmes. Puis elle prit l’enfant dans son berceau, et le lui donna solennellement. Paul l’éleva dans ses mains, prit Dieu à témoin, et consacra à la face du ciel cette adoption, plus sainte et plus certaine qu’aucune de celles que les lois ratifient à la face des hommes.