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XXVI.

Mais celui qui, après elle, se laissa le plus gagner à l’apparente bonhomie d’Horace, fut son antagoniste déclaré, le vieux marquis de Vernes. Avec celui-là, Horace ne joua pas de rôle ; il s’engoua sur-le-champ de ce caractère de grand seigneur, de ces gravelures princières, et de cette insolence leste et brillante qui lui apportaient un reflet des mœurs d’autrefois. Pour quiconque n’a vu les marquis du bon temps que sur la scène, voir poser dans la vie réelle un échantillon de cette race perdue est une véritable bonne fortune. Horace, sans songer que les courtisans de la royauté absolue avaient dégénéré dans leur genre, tout aussi bien que les preux de la féodalité, crut voir un Lauzun ou un Créqui dans le marquis de Vernes. Peu s’en fallut qu’il n’y vît, en d’autres moments, un duc de Saint-Simon. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il se prit pour lui d’un respect et d’une admiration qui se résumaient dans le désir de l’égaler et de le copier autant que possible. Horace avait une telle mobilité d’esprit, il était si impressionnable, qu’il ne pouvait se défendre de l’imitation. Il n’y avait pas trois jours qu’il allait au château, que déjà il s’essayait devant nous à prononcer du bord des lèvres comme le marquis, et qu’il me conjura de lui donner une des tabatières de mon père afin de s’exercer à semer élégamment du tabac sur sa chemise, copiant l’indolence gracieuse du vieillard, aussi bien que pouvait le faire un étudiant de seconde année, c’est-à-dire de la façon la plus ridicule du monde. Eugénie l’en avertit, et le mortifia beaucoup ; car il avait oublié que le modèle était assez près de nous pour ôter à son plagiat toute apparence d’originalité. Mais il n’en resta pas moins décidé à singer le marquis devant tous ceux qui ne pourraient pas faire, comme nous, la comparaison du maître avec l’écolier.

Grâce à une des anomalies nombreuses de son caractère, tandis qu’il nous rendait témoins de ses tentatives d’affectation, à un quart de lieue de là, sous les yeux de la vicomtesse, il déployait tous les charmes de la simplicité. Qui eût pu deviner que c’était là encore un rôle, et toujours une manière d’être arrangée pour l’effet ? Horace avait, certes, une ingénuité réelle ; mais il s’en servait et s’en débarrassait suivant l’occurrence. Quand elle lui réussissait, il s’y laissait aller, et il était lui-même, c’est-à-dire adorable. Quand elle lui nuisait, il entrait dans n’importe quel rôle, avec une facilité inconcevable, et il dominait quand il n’avait pas affaire à trop forte partie. Ce jeu-là eût été bien dangereux avec le vieux marquis, qui en savait plus long que lui, et encore plus avec la vicomtesse, élève du vieux roué, et capable de lutter avec avantage contre son maître lui-même. Aussi Horace, prenant le parti d’être naturel, les séduisit tous deux. Le marquis n’aimait pas les jeunes gens, bien que, dans la société des femmes auxquelles il s’était voué, il fût forcé de vivre sans cesse au milieu d’eux ; mais Horace lui témoigna tant de sympathie, l’écouta si avidement, s’égaya de si grand cœur à ses vieilles anecdotes, lui fit tant de questions, lui demanda tant de conseils, en un mot le prit si aveuglément pour guide et pour arbitre, que le vieillard, plus vain encore que méchant, s’engoua de lui à son tour, et déclara, même à la vicomtesse, que c’était là le plus aimable, le plus spirituel et le meilleur jeune homme de toute la génération nouvelle.

Horace, se voyant goûté, se livra entièrement. Il prit le marquis pour confident, et le conjura de lui enseigner à plaire à la vicomtesse. Alors il se passa dans l’esprit du maître quelque chose d’assez étrange ; il devint pensif, sérieux, presque mélancolique, et frappant sur l’épaule de son élève ;

« Jeune homme, lui dit-il, vous me mettez là dans une situation bien délicate. Donnez-moi quelques heures pour y songer, et jusqu’à ce soir pour vous répondre. »

Le ton solennel du marquis, auquel il était loin de s’attendre, enflamma la curiosité d’Horace. D’où vient que cet homme qui, dans les épanchements railleurs, faisait si bon marché de toute morale, prenait un air grave quand il s’agissait de Léonie ? Était-elle donc une femme à part, même aux yeux de ce contempteur de toute pudeur humaine ? Jusque-là elle lui avait semblé dégagée de préjugés (c’est ainsi qu’elle appelait ce que d’autres appellent principes), et Horace, qui n’en avait aucun en fait d’amour, goûtait fort cette manière de voir. Mais de ce qu’elle n’imposait aucun frein à ses penchants, était-ce à dire qu’elle pût en avoir d’assez prononcés pour favoriser un nouveau venu au milieu d’une phalange d’aspirants mieux fondés en titre ? N’avait-elle point fait un choix parmi ceux-là ? Le comte de Meilleraie n’était-il pas son amant ? Était-il possible de le supplanter, et toutes ces avances qu’on semblait lui faire n’étaient-elles pas un piège qu’on lui tendait pour le forcer à se ranger au plus vite parmi les amants rebutés ?

Pendant qu’Horace interrogeait ainsi sa destinée, le marquis rêvait de son côté à la conduite qu’il tracerait à son jeune ami. Dans ce moment-là, le vieux diplomate était complètement dupe de son disciple. Il le jugeait si candide, si passionné, si généreux, qu’il était effrayé des conséquences de son amour pour une femme aussi habile, aussi froide, aussi personnelle que l’était la vicomtesse. Il craignait des orages qu’il ne pourrait plus conjurer ; et comme toute la tactique enseignée par lui à Léonie consistait à se préserver toujours du scandale, il ne savait comment concilier l’espèce d’affection qu’il avait réellement pour elle, et la vive sympathie que l’amour-propre flatté lui avait fait concevoir pour Horace.

Pour la première fois de sa vie peut-être, il prit le parti d’être sincère, comme si la franchise d’Horace eût exercé sur lui le même magnétisme que sa propre rouerie exerçait sur ce jeune homme.

« Tenez, lui dit-il en parcourant avec lui, au clair de la lune, les allées désertes du jardin anglais, je vais vous parler net. Je crois, de toute mon âme, que vous êtes épris de la vicomtesse, et je ne crois pas impossible qu’elle vienne à vous écouter. Mais si, malgré vos agitations (et vos espérances, que je devine fort bien), vous êtes encore capable d’écouter un bon conseil, vous renoncerez à pousser votre pointe dans ce cœur-là.

— J’y renoncerai si vous avez de bonnes raisons à me donner, répondit Horace ; et vous n’en devez pas manquer, monsieur le marquis, car vous avez pesé les vôtres toute la journée.

— Vous ne voulez pas me croire sur parole, et vous abstenir, sauf à deviner plus tard mes raisons vous-même ?

— Comment pouvez-vous me demander pareille chose, vous qui connaissez si bien le cœur humain ? Plein de foi en vous, je vous promettrais en vain ce que je ne pourrais pas tenir.

— Eh bien, je vais tâcher de vous convaincre. Avez-vous déjà aimé ?

— Oui.

— Quelle espèce de femme ?

— Une femme obscure comme moi, mais belle, intelligente et dévouée.

— Fidèle ?

— Je le crois.

— Fûtes-vous jaloux ?

— Comme un fou, ou, pour mieux dire, comme un sot.

— Comment l’avez-vous quittée ?

— Ne me le demandez pas ; j’ai été ridicule ou odieux, je ne sais pas lequel.

— Mais est-ce fini avec elle ?

— Vous voulez me forcer à vous dire une chose dont le souvenir me navre, et dont vous ne me conseillerez pas de rire, j’en suis certain : elle s’est suicidée.

— Ah ! voilà qui est bien, très-bien, dit le marquis avec beaucoup de sérieux ; je vous félicite. Cela ne m’est jamais arrivé. Un suicide ! C’est superbe cela, mon cher, à votre âge. Qu’on le sache, et toutes les femmes sont à vous. Oui-da ! vous êtes appelé à une belle carrière ! Puisqu’il en est ainsi, je vous conseille de prendre votre temps et de choisir. Dites-moi : comment avez-vous pris ce suicide ? avez-vous été très-frappé ?

— Monsieur le marquis, dit Horace, ceci passe la plaisanterie. Je ne conçois pas que vous m’interrogiez sur un sujet si délicat ; mais dussiez-vous me mépriser pour ma faiblesse, je vous dirai que j’ai été bien près de me brûler la cervelle. Riez maintenant, si vous voulez.

— Mais vous ne l’avez pas fait ? continua le marquis poursuivant toujours son interrogatoire avec le plus grand sang-froid. Vous n’avez pas pris des pistolets ? Vous ne vous êtes pas blessé ? Allons, dites, vous n’avez pas fait une pareille niaiserie ? »

Horace resta interdit, partagé entre l’indignation que lui inspirait le calme cynique de son maître, et le besoin de voir excuser sa propre légèreté. Le marquis reprit avec la même aisance :

« Vous étiez donc bien amoureux ?

— Au contraire, répondit Horace, je ne l’étais pas assez. C’était une femme trop parfaite : je m’ennuyais de la vie avec elle.

— Et elle s’est tuée pour vous rattacher à l’existence ? C’est bien beau de sa part. Ah çà ! exigez-vous qu’à l’avenir on se tue pour vous ? »

Horace, qui n’avait fait cet aveu amplifié du suicide de Marthe que par un mouvement de vanité, sentit qu’il avait fait là une sottise ; le marquis l’en avertissait par ses railleries. Confus et irrité, il se laissa accabler quelques instants en silence. Enfin, n’y pouvant plus tenir.

« Monsieur le marquis, dit-il, j’espérais mieux de votre supériorité. Il n’y a pas de gloire à écraser un pauvre diable quand on est grand seigneur, et un enfant quand on a des cheveux blancs. Vous me trouvez fat et ridicule d’aspirer à la vicomtesse. Eh bien, si vous êtes autorisé à vous moquer de moi…

— Que feriez-vous dans ce cas-là ? dit le marquis vivement.

— Que pourrais-je faire vis-à-vis d’une femme et d’un…

— Et d’un vieillard ? dit le marquis en achevant la phrase d’Horace avec calme. Eh bien, voyons ! vous vous retireriez tout penaud ?

— Peut-être que non, monsieur le marquis, répondit Horace avec énergie ; peut-être accepterais-je le défi, sauf à en sortir vaincu ; mais du moins je ne céderais pas sans combattre.

— À la bonne heure, dit le marquis en lui tendant la main. Voilà comme j’aime à entendre parler. Maintenant écoutez-moi. Je ne me moque pas, je vous estime, et je vous plains ; car vous avez encore trop d’illusions et de fougue pour ne pas jouer à vos dépens la comédie, ou, si vous voulez que je parle d’une façon plus moderne, le drame des passions. Vous n’avez pas d’expérience, mon cher ami.

— Je le sais bien, et c’est pour cela que je vous demandais conseil.

— Eh bien, je vous conseille de vous en tenir encore pendant cinq ou six ans aux femmes enthousiastes et folles qui se tuent par amour ou par dépit. Quand vous en aurez détruit ou désolé une douzaine, vous serez mûr pour la grande entreprise, conçue par vous témérairement aujourd’hui, d’attaquer une femme du monde.

— C’est une leçon ? je l’accepte ; mais je la veux entière et sérieuse afin d’en pouvoir profiter. Voyons, sans dédain, sans méchanceté, Monsieur, une femme du monde est donc bien forte, bien invincible pour un homme qui n’est pas du monde ?

— Tout au contraire. Rien n’est si facile que de vaincre comme vous l’entendez la plus forte de ces femmes-là. Vous voyez que je ne suis ni dédaigneux, ni méchant pour vous.

— En ce cas… achevez, dites tout.

— Vous le voulez ? Apprenez donc qu’il est facile de triompher des désirs et de la curiosité d’une femme. Ceci n’est rien. Sans jeunesse, sans beauté, avec quelque esprit seulement, on y parvient tous les jours. Mais n’être pas culbuté le lendemain par ce coursier indocile qu’on appelle la réflexion, voilà ce qui n’est pas donné à tous, et ce qui demande un certain art. Vous pourriez dès cette nuit, par surprise, obtenir ce qu’on répute la victoire. Mais vous pourriez bien aussi être éconduit demain soir, et rencontrer après-demain votre conquête sans qu’elle vous rendît seulement un salut.

— En est-il ainsi ? sont-ce là leurs façons d’agir ?

— Ce sont là leurs droits ; qu’y trouvez-vous à redire ? Nous les obsédons ; nous violentons leurs pensées, leur imagination, leur conscience ; à force de ruse et d’audace nous arrachons leur consentement, et elles ne pourraient pas se raviser au moment où notre désir perd son intensité avec sa puissance ! Elles ne pourraient pas se venger d’avoir été gagnées au jeu, et prendre leur revanche à la première occasion ! Allons donc ! sommes-nous musulmans pour leur interdire le jugement et la liberté ?

— Vous avez raison, et je commence à comprendre. Mais quelle est donc cette science mystérieuse sans laquelle on ne peut leur plaire plus d’un jour ?

— Eh mais, c’est la science de ne jamais déplaire ! C’est une grande science, croyez-moi.

— Enseignez-la-moi, je veux l’apprendre, » dit Horace.

Alors le vieux marquis, avec une complaisance secrète pour lui-même et avec le pédantisme de sa vanité satisfaite par les sacrifices humiliants et les intrigues puériles d’un demi-siècle de galanterie, exposa longuement ses plans et sa doctrine à Horace. Il y mit la même solennité que s’il se fût agi de léguer à un jeune adepte une science profonde, un secret important à l’avenir des hommes. Horace l’écouta avec stupeur, et se retira tellement bouleversé et brisé de tout ce qu’il venait d’entendre, qu’il en fut malade toute la nuit. Il s’obstinait à admirer le marquis ; mais, malgré lui, il avait été saisi d’un tel dégoût à la peinture de ces profanations de l’amour, et à l’idée de ces froides machinations, qu’il ne put se décider à retourner au château le lendemain. Il resta trois jours sous le coup de ces révélations mortelles, ne croyant plus à rien, regrettant ses illusions avec amertume, rougissant tantôt de ce monde où il s’était jeté avec tant d’ardeur, tantôt de lui-même, qu’il sentait si inférieur, dans l’art du mensonge, et ne songeant plus à la vicomtesse, qu’il voyait désormais, à travers les analyses sèches et rebutantes du marquis, comme un cadavre informe sortant d’un alambic.

Cette absence non préméditée lui fit faire à son insu bien du chemin dans le cœur de la vicomtesse. Elle avait arrangé dans sa tête un roman qu’elle ne voulait pas laisser au premier chapitre. D’une longue-vue placée sur le perron élevé du château, elle voyait distinctement notre maisonnette et les prairies environnantes. Elle distingua Horace se promenant à quelque distance, dans un lieu découvert touchant à l’extrémité du parc de Chailly. Elle alla s’y promener comme par hasard, le rencontra, marcha longtemps avec lui, déploya toutes les grâces de son esprit, et ne l’amena pourtant pas à lui faire une déclaration. Horace avait été si frappé des instructions du marquis, il était si épouvanté de la science qu’il lui avait donnée, que, malgré l’ivresse de vanité où le plongeaient les avances sentimentales de Léonie, il se sentit la force de résister. Il eut cette force bien longtemps, c’est-à-dire environ trois semaines, phase immense entre deux êtres qui se désirent mutuellement, et qui ne sont retenus par aucune considération morale. Peut-être le courage de ce jeune homme eût offensé et rebuté la vicomtesse s’il eût persisté davantage. Mais le marquis de Vernes, qui craignait le choléra tout en feignant de le braver, ayant ouï dire qu’un cas s’était manifesté sur la rive gauche de la rivière, prétexta une lettre de son banquier qui le forçait de retourner à Paris, et partit le jour même. Privé de son mentor, Horace n’eut plus de force. La vicomtesse, piquée au vif, se voyant désirée, et ne pouvant concevoir où un enfant sans expérience prenait l’énergie de suspendre des poursuites d’abord si vives, avait résolu de vaincre, et chaque jour elle imaginait de nouvelles séductions. Cent fois elle le vit prêt à fléchir, et tout à coup il s’arrachait d’auprès d’elle, ému, bouleversé, mais n’ayant pas dit un mot d’amour. On s’en tenait à la sympathie, à l’amitié. La vicomtesse, au milieu de ses plus délicieux abandons, savait reprendre à temps son sang-froid, et se tirer des mauvais pas où elle s’était risquée, avec une présence d’esprit admirable. Horace voyait bien que, tout en se jetant à sa tête, elle conservait tous ses avantages. Il attendait vainement qu’elle n’eût plus la possibilité d’une arrière-pensée ; et, quoi qu’il fît, au bout de trois semaines de coquetteries effrénées, elle ne lui avait pas dit une syllabe qu’elle ne pût reprendre et interpréter en sens inverse, au premier caprice de résistance qui lui passerait par l’esprit. Cette lutte misérable le faisait horriblement souffrir, et cependant il ne pouvait s’y soustraire. Il oubliait tout : il ne songeait plus à retourner à Paris ; il n’osait faire savoir à ses parents qu’il ne les avait quittés que pour s’arrêter à mi-chemin, et, pour ne pas les affliger par cette preuve d’indifférence, il les laissait en proie à l’inquiétude d’attendre en vain de ses nouvelles et d’ignorer ce qu’il était devenu.

Quant à Marthe, il ne semblait pas qu’elle eût jamais existé pour lui. Absorbé par une seule pensée, jouant avec stoïcisme son rôle d’insouciant dans la société de la vicomtesse, s’entourant d’un mystère sombre et bizarre dans ses tête-à-tête avec elle, et revenant chez nous le soir, amer et taciturne, il était dévoré de mille furies, et poursuivait, en faiblissant peu à peu, l’apprentissage de roué auquel il s’était condamné pour ressembler au marquis de Vernes.

Après avoir longtemps cherché le côté vulnérable de cette cuirasse merveilleuse, la vicomtesse trouva enfin le joint : c’était l’amour-propre littéraire. Elle parvint à lui faire avouer qu’il était poëte, et lui demanda à voir ses essais. Horace, n’ayant jamais rien complété, eût été bien embarrassé de la satisfaire ; mais elle manifesta pour le talent d’écrire un tel enthousiasme, qu’il désira vivement goûter le poison de ce nouveau genre de flatterie, et se mit à l’œuvre. Il y avait bien trois mois qu’il n’avait trempé une plume dans l’encre pour coudre deux phrases ou deux vers ensemble. Lorsqu’il fouilla dans les limbes de son cerveau, il n’y trouva qu’une impression tant soit peu vive et complète : la disparition de Marthe et son suicide présumé. Il ne faut pas oublier que cette présomption était passée à l’état de certitude chez Horace, depuis qu’il avait fait de l’effet sur deux ou trois personnes, en leur confiant le tragique secret qui était censé avoir brisé son âme et désenchanté sa vie. Le sujet était dramatique ; il s’en inspira heureusement. Il fit d’assez beaux vers, et me les lut avec une émotion qui les faisait valoir. J’en fus très-ému moi-même. J’ignorais que c’était la première fois, depuis six semaines, qu’il pensait à Marthe ; il ne m’avait pas confié ses affaires de cœur avec la vicomtesse ; en un mot, j’étais loin de deviner que les larmes qui coulaient de ses yeux sur son élégie n’étaient qu’une répétition de la scène qu’il se ménageait avec Léonie.

Le lendemain marqua son triomphe littéraire et sa défaite diplomatique auprès de la vicomtesse. Il lui récita ses vers, qu’il prétendit avoir faits deux ans auparavant ; car il est bon de vous dire qu’il se vieillissait de quelques années pour ne pas paraître trop enfant dans ce monde-là. En outre, cette douleur antidatée lui donnait un aspect plus byronien. Il déclama avec plus de talent encore qu’il ne m’en avait montré ; les sanglots lui coupèrent la voix au dernier hémistiche. La vicomtesse faillit s’évanouir, tant elle se donna de peine pour pleurer ! Elle en vint à son honneur, et versa des larmes… de véritables larmes. Hélas ! oui, on pleure par affectation aussi bien que par émotion vraie. Cela se voit tous les jours, et c’est encore une découverte physiologico-psychologique acquise à la science du dix-neuvième siècle, découverte que j’ai niée longtemps, mais dont j’ai vu des preuves éclatantes, incontestables, atroces.

Ce qu’il y a d’étrange chez les sujets doués de cette faculté, c’est qu’ils sont facilement dupés quand ils rencontrent des natures analogues. Horace savait bien qu’il pleurait sur Marthe sans la regretter ; il ne vit pas qu’il faisait pleurer la vicomtesse sans l’avoir attendrie. Quand il contempla l’effet qu’il venait de produire sur elle, la tête lui tourna : il oublia toutes ses résolutions, toutes les leçons du marquis. Il se jeta aux pieds de Léonie, et lui exprima sa passion avec une grande éloquence ; car il était en verve ; tous les ressorts de son intelligence étaient tendus. Il avait encore l’œil humide, la voix éteinte, les cheveux agités et les lèvres pâles. La vicomtesse se crut adorée, et la joie du triomphe la rendit belle et jeune pendant quelques instants. Mais elle n’était pas femme à céder un jour trop tôt. Elle voulait, après avoir pris tant de peine pour être attaquée, faire sentir le prix de sa prétendue défaite, et prolonger le plus grand plaisir que connaissent les coquettes, celui de se faire implorer.

Elle sembla tout à coup faire sur elle-même un puissant effort, et s’arrachant des bras d’Horace avec toute la mimique de l’effroi, de la surprise et de la honte, elle le laissa consterné dans son boudoir, où cette scène venait d’être jouée, et courut s’enfermer dans sa chambre.

Peut-être croyait-elle qu’Horace forcerait sa porte. Il n’eut ni cet esprit ni cette sottise. Il quitta le château, mortellement blessé, se croyant joué, outragé, et en proie à une sorte de fureur. La vicomtesse ne prit point cette susceptibilité pour une maladresse. Elle l’observa comme une preuve d’orgueil immense, et ne se trompa guère. Elle se félicita donc de son inspiration, voyant bien qu’il fallait briser cet orgueil pièce à pièce, si elle ne voulait exposer le sien à de graves atteintes.

Ce jeu égoïste et de mauvaise foi dura encore plusieurs jours. Horace avait perdu tous ses avantages. Il bouda ; on le ramena, toujours au nom de l’amitié. On consentit à l’écouter, après l’avoir forcé à parler. On lui imposa silence quand il eut dit tout ce qu’on désirait entendre. On le nourrit de refus et d’espérances. On joua la candeur d’une amitié fraternelle prise à l’improviste, et bouleversée par l’étonnement, l’inquiétude, la tendre compassion, le désir généreux et timide de fermer une blessure qu’on semblait avoir faite involontairement. Léonie s’en donna à cœur joie ; mais, prise dans ses propres filets, elle fut tout aussi ridiculement trompée que perfidement hypocrite. Elle s’imagina lutter avec un amour sérieux, combattre avec un remords encore saignant, triompher d’un passé terrible. La pauvre Marthe servit d’enjeu à cette partie. La vicomtesse crut effacer son souvenir, et ne se douta pas que ce n’était là qu’une fiction pour l’attirer dans le piège. Qui fut trompé d’Horace ou de Léonie ? Ils le furent tous deux ; et le jour où ils succombèrent l’un à l’autre, leur amour, si tant est qu’ils eussent ressenti des feux dignes d’un si beau nom, était épuisé déjà par les fatigues et les ennuis de la guerre.