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XI.

Horace abandonna pour quelques instants les lettres et l’amour, et vint, après ces premières crises, se reposer sur le divan de mon balcon, en regardant d’un air de sultan les quatre femmes de nos mansardes, et en me cassant des pipes, selon son habitude.

Forcé de m’absenter une partie de la journée pour mes études et pour mes affaires, il fallait bien le laisser étendu sur mon tapis ; car, pour le tirer de sa superbe indolence, il eût fallu lui signifier que cela me déplaisait ; et, en somme, cela n’était pas. Je savais bien qu’il ne ferait pas la cour à Eugénie, que les sœurs d’Arsène lui casseraient la figure avec leurs fers à repasser s’il s’avisait de trancher du jeune seigneur libertin avec elles ; et comme je l’aimais véritablement, j’avais du plaisir à le retrouver quand je rentrais, et à lui faire partager notre modeste repas de famille.

Quant à Marthe, elle ne paraissait pas plus faire de lui une mention particulière dans ses secrètes pensées, que lorsqu’elle était l’objet de ses œillades au comptoir du café Poisson. Il lui rendait désormais la pareille, ne lui pardonnant pas d’avoir méprisé sa déclaration, que, dans le fait, elle n’avait pas reçue. Cependant il était toujours frappé, malgré lui, de son exquise manière d’être, de sa conversation sobre, sensée et délicate. Elle embellissait à vue d’œil. Toujours mélancolique, elle n’avait plus cette expression d’abattement que donne l’esclavage. M. Poisson l’avait déjà remplacée, et ne lui causait plus de crainte. Elle prenait avec nous l’air de la campagne le dimanche ; et sa santé, longtemps altérée, se consolidait par le régime doux et sain que je lui prescrivais, et qu’elle observait avec une absence de caprices et de révoltes rare chez une femme nerveuse. Sa présence attirait bien chez moi quelques amis de plus que par le passé ; Eugénie se chargeait d’éconduire ceux dont la sympathie était trop visiblement improvisée. Quant aux anciens, nous leur pardonnions d’être un peu plus assidus que de coutume. Ces petites réunions, où des étudiants hardis et espiègles dans la rue prenaient tout à coup, sous nos toits, des manières polies, une gaieté chaste et un langage sensé, pour complaire à d’honnêtes filles et à des femmes aimables, avaient quelque chose d’utile et de beau en soi-même. Il aurait fallu avoir le cœur froid et de l’esprit farouche pour ne pas goûter, dans cet essai de sociabilité bienveillante et pure, un plaisir d’une certaine élévation. Tous s’en trouvaient bien. Horace y devenait moins personnel et moins âpre. Nos jeunes gens y prenaient l’idée et le goût de mœurs plus douces que celles dont ailleurs ils recevaient l’exemple. Marthe y oubliait l’horreur de son passé ; Suzanne y riait de bon cœur, et s’y faisait un esprit plus juste que celui de la province. Louison y progressait moins que les autres ; mais elle y acquérait la puissance de contenir sa rude franchise, et, quoique toujours farouche dans son rigorisme, elle n’était pas fâchée d’être traitée comme une dame par des jeunes gens dont elle s’exagérait peut-être beaucoup l’élégance et la distinction.

Insensiblement Horace trouva un grand charme dans la société de Marthe. Ne pouvant pas savoir si elle avait jamais reçu sa lettre, il eut l’esprit de se conduire comme un homme qui ne veut pas se faire repousser deux fois. Il lui témoigna une sorte de sympathie dévouée qui pouvait devenir de l’amour si on n’en arrêtait pas brusquement le progrès, et qui, en cas de résistance soutenue, était une réparation de bon goût pour le passé.

Cette situation est la plus favorable au développement de la passion. On y franchit de grandes distances d’une manière insensible. Quoique mon jeune ami ne fût disposé, ni par nature, ni par éducation, aux délicatesses de l’amour, il y fut initié par le respect dont il ne put se défendre. Un jour, il parla d’instinct le langage de la passion, et fut éloquent. C’était la première fois que Marthe entendait ce langage. Elle n’en fut pas effrayée comme elle s’était attendue à l’être ; elle y trouva même un charme inconnu, et, au lieu de le repousser, elle s’avoua surprise, émue, demanda du temps pour comprendre ce qui se passait en elle, et lui laissa l’espérance.

Confident d’Horace, je l’étais indirectement d’Arsène par l’intermédiaire d’Eugénie. Je m’intéressais à l’un et à l’autre ; j’étais l’ami de tous deux ; si j’estimais davantage Arsène, je puis dire que j’avais plus d’amitié et d’attrait pour Horace. Entre ces deux poursuivants de la Pénélope dont j’étais le gardien, j’eusse été assez embarrassé de me prononcer, si j’avais eu un conseil à donner. Mon affection me défendait de nuire à l’un des deux ; mais Eugénie éclaira ma conscience.

« Arsène aime Marthe d’un amour éternel, me dit-elle, et Horace n’a pour Marthe qu’une fantaisie. Dans l’un elle trouvera, quoi qu’elle fasse, un ami, un protecteur, un frère ; l’autre se jouera de son repos, de son honneur peut-être ; et l’abandonnera pour un nouveau caprice. Que votre amitié pour Horace ne soit pas puérile. C’est à Marthe que vous devez votre sollicitude tout entière. Malheureusement elle semble écouter cet écervelé avec plaisir ; cela m’afflige, et je crois que plus je dis de mal de lui, plus elle en pense de bien. C’est à vous de l’éclairer : elle croira plus en vous qu’en moi. Dites-lui qu’Horace ne l’aime pas et ne l’aimera jamais. »

Cela était bien difficile à prouver et bien téméraire à affirmer. Qu’en savions-nous après tout ? Horace était assez jeune pour ignorer même l’amour ; mais l’amour pouvait opérer une grande crise en lui, et mûrir tout à coup son caractère. Je convins que ce n’était pas à la noble Marthe de courir les hasards d’une pareille expérience, et je promis de tenter le moyen qu’Eugénie me suggéra, qui était de mener Horace dans le monde pour le distraire de son amour, ou pour en éprouver la force.

Dans le monde ! me dira-t-on, vous, un étudiant, un carabin ? Eh ! mon Dieu oui. J’avais, avec plusieurs nobles maisons, des relations, non pas assidues, mais régulières et durables, qui pouvaient toujours me mettre en rapport, à ma première velléité, avec ce que le faubourg Saint-Germain avait de plus brillant et de plus aimable. J’avais un unique habit noir qu’Eugénie me conservait avec soin pour ces grandes occasions, des gants jaunes qu’elle faisait servir trois fois à force de les frotter avec de la mie de pain, du linge irréprochable, moyennant quoi je sortais environ une fois par mois de ma retraite ; j’allais voir les anciens amis de ma famille, et j’étais toujours reçu à bras ouverts, quoiqu’on sût fort bien que je ne me piquais pas d’un ardent légitimisme. Le mot de l’énigme, et pardonnez-moi, cher lecteur, de n’avoir pas songé plus tôt à vous le dire, c’est que j’étais né gentilhomme et de très-bonne souche.

Fils unique et légitime du comte de Mont…, ruiné, avant de naître, par les révolutions, j’avais été élevé par mon respectable père, l’homme le plus juste, le plus droit et le plus sage que j’aie jamais connu. Il m’avait enseigné lui-même tout ce qu’on enseigne au collège ; et, à dix-sept ans, j’avais pu aller chercher à Paris avec lui mon diplôme de bachelier ès-lettres. Puis nous étions revenus ensemble dans notre modeste maison de province, et là il m’avait dit : — Tu vois que je suis attaqué d’infirmités très-graves ; il est possible qu’elles m’emportent plus tôt que nous ne pensons, ou du moins qu’elles affaiblissent ma mémoire, ma volonté et mon jugement. Je veux employer ce peu de lucidité qui me reste à causer sérieusement avec toi de ton avenir, et t’aider à fixer tes idées.

« Quoi qu’en disent les gens de notre classe qui ne peuvent se consoler de la perte du régime de la dévotion et de la galanterie, le siècle est en progrès et la France marche vers des doctrines démocratiques que je trouve de plus en plus équitables et providentielles, à mesure que j’approche du terme où je retournerai nu vers celui qui m’a envoyé nu sur la terre. Je t’ai élevé dans le sentiment religieux de l’égalité des droits entre tous les hommes, et je regarde ce sentiment comme le complément historique et nécessaire du principe de la charité chrétienne. Il sera bon que tu pratiques cette égalité en travaillant, selon tes forces et tes lumières, pour acquérir et maintenir ta place dans la société. Je ne désire point pour toi que cette place soit brillante. Je te la désire indépendante et honorable. Le mince héritage que je te laisserai ne servira guère qu’à te donner les moyens d’acquérir une éducation spéciale ; après quoi tu te soutiendras et tu soutiendras ta famille, si tu en as une, et si cette éducation a porté ses fruits. Je sais bien que les nobles de notre entourage me blâmeront beaucoup, dans les commencements, de donner à mon fils une profession, au lieu de le placer sous la protection d’un gouvernement. Mais un jour n’est pas loin peut-être où ils regretteront beaucoup d’avoir rendu les leurs propres uniquement à profiter des faveurs de la cour. Moi, j’ai appris dans l’émigration quelle triste chose c’est qu’une éducation de gentilhomme, et j’ai voulu t’enseigner d’autres arts que l’équitation et la chasse. J’ai trouvé en toi une docilité affectueuse dont je te remercie au nom de l’amour que je te porte, et tu me remercieras encore plus un jour de l’avoir mise à l’épreuve. »

Je passai deux ans près de lui, occupé à compléter mes premières études, et à développer les idées dont il m’avait donné le germe. Il me fit examiner les éléments de plusieurs sciences, afin de voir pour laquelle je me sentirais le plus d’aptitude. J’ignore si c’est la douleur de le voir continuellement souffrir sans pouvoir le soulager qui m’influença, mais il est certain qu’une vocation prononcée me poussa vers l’étude de la médecine.

Lorsque mon père s’en fut bien assuré, il voulut m’envoyer à Paris ; mais il était dans un si déplorable état de santé, que j’obtins de lui de rester encore quelques mois pour le soigner. Nous marchions, hélas ! vers une éternelle séparation. Son mal empirait toujours ; les mois et les saisons se succédaient sans lui apporter aucun soulagement, mais sans rien ôter à son courage. À chaque redoublement de la maladie, il voulait me renvoyer, disant que j’avais quelque chose de plus important à faire que de soigner un moribond, mais il céda à ma tendresse, et me permit de lui fermer les yeux. Un moment avant que d’expirer, il me fit renouveler le serment que je lui avais fait bien des fois d’entreprendre sur-le-champ mes études.

Je tins religieusement ma promesse, et, malgré la douleur dont j’étais accablé, je poussai activement les préparatifs de mon départ. Il avait lui-même mis ordre à mes affaires, en affermant sa propriété pour neuf ans, afin que j’eusse un revenu assuré pendant mes années de travail à Paris. Et c’est ainsi que j’existais depuis quatre ans, vivant de mes trois mille francs de rente, et voyant approcher l’époque de mes examens sans avoir rien négligé pour obéir aux dernières volontés du meilleur des pères, et sans avoir interrompu mes anciennes relations avec celles de nos connaissances pour lesquelles il avait eu de l’estime et de l’affection.

De ce nombre était la comtesse de Chailly, qui, dans sa jeunesse, malgré la différence des fortunes, avait eu, disait-on, pour mon père des sentiments fort tendres. Une amitié loyale avait survécu à cet amour, et mon père, en mourant, m’avait dit : « N’abandonne jamais cette personne-là ; c’est la meilleure femme que j’aie rencontrée dans ma vie. »

Elle était effectivement aussi bonne que spirituelle. Quoique fort riche, elle n’avait aucune vanité, et quoique fort bien née, elle n’avait aucun préjugé aristocratique. Elle possédait plusieurs châteaux, l’un desquels touchait à la petite propriété de mon père, et c’est dans celui-là qu’elle passait les étés de préférence. Elle avait, en outre, un petit hôtel dans la rue de Varennes, et, comme elle aimait la causerie, elle y rassemblait une société assez agréable. L’étiquette et la morgue en étaient bannies ; on y voyait des gens du monde, tous appartenant à l’ancienne noblesse ou à l’opinion légitimiste, et en même temps quelques gens de lettres et des artistes de toutes les opinions. On pouvait professer là les idées les plus nouvelles ; mais le juste-milieu et la bourgeoisie parvenue ne trouvaient point grâce devant madame de Chailly ; elle s’arrangeait mieux, comme toutes les carlistes, des opinions républicaines et de la pauvreté fière et discrète.

Cette année-là elle avait été retenue à Paris par des affaires importantes, et quoique la saison fût avancée, elle ne se disposait pas encore à partir. Son cercle était fort restreint, et l’élément artiste et littéraire, qui ne va guère à la campagne qu’en automne (quand il y va), donnait plus dans son salon que l’élément noble. Elle m’accorda gracieusement la faveur de lui présenter un de mes amis, et un soir je lui menai Horace.

Celui-ci m’avait demandé fort ingénument des instructions sur la manière de se présenter dans le monde, et de s’y tenir convenablement. Ce n’était pas tout à fait la première fois qu’il lui arrivait de voir des personnes de cette classe ; mais il n’ignorait pas qu’on a plus d’indulgence à la campagne qu’à Paris, et il tenait beaucoup à ne pas avoir l’air d’un rustre dans le salon de madame de Chailly. Il se faisait de ce qu’il appelait cette partie une sorte de fête ; il se promettait d’observer, d’examiner et de recueillir des faits pour son prochain roman ; et cependant il éprouvait bien quelques angoisses à l’idée de glisser sur un parquet bien ciré, d’écraser la patte d’un petit chien, de heurter lourdement quelque meuble, en un mot de faire le personnage ridicule de la comédie classique.

Quand il eut mis son bel habit, son plus beau gilet, des gants jaune-paille, et quand il eut brossé son chapeau, Eugénie, qui fondait de grandes espérances de salut pour Marthe de ce début parmi les comtesses, s’amusa à ajuster sa cravate avec plus de distinction qu’il ne savait le faire ; elle lui fit rentrer deux pouces de manchette, lui apprit à ne pas mettre son chapeau sur l’oreille, et sut, en un mot, lui donner un air presque comme il faut. Il se prêta de fort bonne grâce à ses corrections, s’émerveillant de cette délicatesse de tact qui faisait deviner à une femme du peuple mille petites choses de goût dont il ne se fût jamais avisé tout seul, et s’étonna de l’indifférence, peut-être affectée, avec laquelle Marthe assistait à ces préparatifs. Au fond, Marthe s’inquiétait beaucoup de cette fantaisie d’aller dans le monde, et quoiqu’elle ne se fût point avoué qu’elle aimait Horace, elle avait le cœur serré d’une épouvante secrète. Il y eut un moment où Horace, riant aux éclats, et faisant la répétition de son entrée, s’approcha d’elle d’une manière comique, lui attribuant le rôle de la comtesse de Chailly. À ce moment-là, Marthe, frappée du salut respectueux qu’il lui adressait, devint tremblante, et se tournant vers moi ;

« Vraiment, dit-elle, est-ce ainsi qu’on salue les grandes dames ?

— Ce n’est pas mal, répondis-je, mais c’est encore un peu leste ; madame de Chailly est une personne âgée. Recommencez-moi cela, Horace. Et puis, tenez, quand vous vous retirerez, madame de Chailly vous invitera certainement à revenir ; elle vous adressera quelques paroles très-cordiales, et il est possible qu’elle vous tende la main, parce qu’elle a coutume d’être extrêmement maternelle pour mes amis. Vous devez alors prendre cette main du bout de vos doigts, et l’approcher de vos lèvres.

— Comme cela ? » dit Horace en essayant de baiser la main de Marthe.

Marthe retira vivement sa main. Sa figure exprimait une vive souffrance.

« Comme cela, en ce cas ? dit Horace en prenant la grosse main rouge de Louison, et en baisant son propre pouce.

— Voulez-vous bien finir vos bêtises ? s’écria Louison toute scandalisée. On a bien raison de dire que le plus beau monde est le plus malhonnête. Voyez-vous ça ! cette vieille comtesse qui se fait baiser les mains par des jeunes gens ! Ah çà ! n’y revenez plus ; je ne suis pas comtesse, moi, et je vous campe le plus beau soufflet….

— Tout doux, ma colombe, répondit Horace en pirouettant, on n’a pas envie de s’y exposer. Allons, Théophile, partons-nous ? Je me sens tout à fait à l’aise, et tu vas voir comme je saurai prendre des airs de marquis. Je vais bien m’amuser. »

Il fit son entrée beaucoup mieux que je ne m’y attendais. Il traversa une douzaine de personnes pour saluer la maîtresse de maison, sans gaucherie, et avec un air qui n’avait rien de trop dégagé ni de trop humble. Sa figure frappa tout le monde, et la vicomtesse de Chailly, belle-fille de ma vieille comtesse, ne lui témoigna, chose merveilleuse, aucune des méfiances hautaines qu’elle avait en général pour les nouveaux venus.

On venait de prendre le café, on passa au jardin, et l’on s’y distribua en deux groupes : l’un qui se promena avec la belle-mère, active et enjouée, l’autre qui s’assit autour de la bru, romanesque et nonchalante.

C’était un petit jardin à l’ancienne mode, avec des arbres taillés, des statues malingres, et un mince filet d’eau qu’on faisait jaillir quand la vicomtesse l’ordonnait. Elle prétendait aimer ce bruit d’eau fraîche sous le feuillage quand la nuit tombait, parce qu’alors, ne voyant plus ce bassin misérable et cette eau verdâtre, elle pouvait se figurer être à la campagne auprès d’une eau libre et courante à travers les prés.

En parlant ainsi, elle s’étendit sur une causeuse qu’on lui roula du salon sur le gazon un peu jauni du tapis vert. Un petit arbre exotique se penchait sur sa tête avec de faux airs de palmier. Sa cour, composée de ce qu’il y avait de plus jeune et de plus galant dans la société de ce jour-là, s’assit autour d’elle ; et l’on échangea, dans une béatitude un peu guindée, une foule de jolis propos qui ne signifiaient rien du tout. Ce groupe n’eût pas été celui que j’aurais choisi, si la nécessité de surveiller Horace dans sa première apparition ne m’eût forcé d’écouter l’esprit cherché de la vicomtesse, bien inférieur, selon moi, à l’esprit chercheur de sa belle-mère. Je craignais qu’Horace n’en fût bientôt las ; mais, à ma grande surprise, il y trouva un plaisir extrême, quoique son rôle y fut assez délicat et difficile à remplir.

En effet, ce n’était pas une petite épreuve pour son aplomb et son bon sens. Il était évident que, dès le premier coup d’œil, la vicomtesse avait pris une sorte d’intérêt à pénétrer en lui, pour savoir si son ramage se rapportait à son plumage. Au lieu de le tenir à distance jusqu’à ce qu’il eût fait preuve d’esprit à la pointe de l’épée, elle lui facilitait avec une complaisance sournoise l’occasion de montrer d’emblée s’il était un homme de sens ou un sot. Elle mit tout de suite la conversation sur des sujets où il était infaillible qu’il émettrait son sentiment, et l’attaqua indirectement sur la littérature, en jetant à la tête du premier venu cette question insidieuse : « Avez-vous lu la dernière pièce de vers de M. de Lamartine ?

Est-ce à moi, Madame, que ce discours s’adresse ? demanda un jeune poëte monarchique et religieux qui s’était assis presque à ses pieds d’un air contemplatif.

— Comme vous voudrez, » répliqua la vicomtesse en faisant voltiger avec le vent de son éventail ses longues touffes de cheveux châtains roulés en spirales légères.

Le jeune poëte déclara qu’il trouvait les dernières Méditations très-faibles. Depuis qu’il avait perdu l’espoir d’imiter M. de Lamartine, il le rabaissait avec amertume.

La vicomtesse lui fit un peu sentir qu’elle connaissait son motif, et Horace, encouragé par un regard distrait qu’elle laissa tomber sur lui, hasarda quelques syllabes. Des trois ou quatre autres personnes qui le guettaient, trois au moins étaient, de fondation, les adorateurs de la vicomtesse, et par conséquent se sentaient assez mal disposés pour le nouveau venu, dont la crinière avantageuse et la parole accentuée annonçaient quelque prétention à la supériorité. On prit généralement parti contre lui, et même avec assez de malice, espérant qu’il se fâcherait et dirait quelque sottise.

L’attente ne fut qu’à moitié remplie. Il s’emporta, parla beaucoup trop haut, et mit plus d’obstination et d’âpreté qu’il n’était de bon goût et de bonne compagnie de le faire ; mais il ne dit point les sottises auxquelles on s’attendait.

Il en dit d’autres auxquelles on ne s’attendait pas, mais qui donnèrent la plus haute idée de son esprit à la vicomtesse et même à ses adversaires ; car dans un certain monde superficiel et ennuyé, on vous pardonne plus aisément un paradoxe qu’une platitude, et, en faisant preuve d’originalité, on est certain d’être approuvé par plus d’une femme blasée.

Dirai-je toute ma pensée à cet égard ? Je le dois à la vérité. Dussé-je être accusé de trahir les miens, ou du moins de me séparer d’intentions de la classe où je suis né, je suis forcé de déclarer ici que, sauf quelques exceptions, la société légitimiste était encore, en 1831, d’une médiocrité d’esprit incroyable. Cette ancienne causerie française, qu’on a tant vantée, est aujourd’hui perdue dans les salons. Elle est descendue de plusieurs étages ; et si l’on veut trouver encore quelque chose qui y ressemble, c’est dans les coulisses de certains théâtres ou dans certains ateliers de peinture qu’il faut aller la chercher. Là, vous entendez un dialogue plus trivial, mais aussi rapide, aussi enjoué, et beaucoup plus coloré que celui de l’ancienne bonne compagnie. Cela seul pourra donner à un étranger quelque idée de la verve et de la moquerie dont notre nation a eu si longtemps le monopole. Pour ne parler que de l’esprit qui se consomme abondamment dans les mansardes d’étudiant ou d’artiste, je puis bien dire qu’on en débite en une heure, entre jeunes gens animés par la fumée des cigares, de quoi défrayer tous les salons du faubourg Saint-Germain pendant un mois. Il faut l’avoir entendu pour le croire. Moi qui, sans prévention et sans parti pris, passais fréquemment d’une société à l’autre, j’étais confondu de la différence, et je m’étonnais souvent de voir certain bon mot faire le tour d’un salon comme un joyau précieux qu’on se passait de main en main, qui avait tant traîné chez nous que personne n’eût voulu le ramasser. Je ne parle pas de la bourgeoisie en général : elle a bien prouvé qu’elle avait plus d’esprit de conduite que la noblesse ; quant à de l’esprit proprement dit, elle n’en a qu’à la seconde génération. Les parvenus de ce temps-ci ont poussé à l’ombre de l’industrie, dans l’atmosphère pesante des usines, l’âme toute préoccupée de l’amour du gain, et toute paralysée par une ambition égoïste. Mais leurs enfants, élevés dans les écoles publiques, avec ceux de la petite bourgeoisie, qui, à défaut d’argent, veut parvenir, elle aussi, par les voies de l’intelligence, sont en général incomparablement plus cultivés, plus vifs et plus fins que les héritiers étiolés de l’aristocratie nobiliaire. Ces malheureux jeunes gens, hébétés par des précepteurs dont on enchaîne la liberté intellectuelle, à force de prescriptions religieuses et politiques, sont rarement intelligents, et jamais instruits. L’absence de cour, la perte des places et des emplois, le dépit causé par les triomphes d’une aristocratie nouvelle, achèvent de les effacer ; et leur rôle, qui commence pourtant à devenir meilleur à mesure qu’ils le comprennent et l’acceptent, était, à l’époque de mon récit, le plus triste qu’il y eût en France.



Horace… se livrait à des essais littéraires. (Page 27.)

Je n’ai rien dit du peuple, et le peuple français, surtout celui des grandes villes, passe pour infiniment spirituel. Je conteste l’épithète. L’esprit n’existe qu’à la condition d’être épuré par un goût que le peuple ne peut pas avoir, ce goût lui-même étant le résultat de certains vices de civilisation qui ne sont pas ceux du peuple. Le peuple n’a donc pas d’esprit, selon moi. Il a mieux que cela : il a la poésie, il a le génie. Chez lui la forme n’est rien, il n’use pas son cerveau à la chercher ; il la prend comme elle lui vient. Mais ses pensées sont pleines de grandeur et de puissance, parce qu’elles reposent sur un principe de justice éternelle, méconnu par les sociétés et conservé au fond de son cœur. Quand ce principe se fait jour, quelle qu’en soit l’expression, elle saisit et foudroie comme l’éclair de la vérité divine.